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When nobody listens

Summary:

Depuis que Warlock était revenu de l'école, Crowley attendait la question. L'enfant faisait toujours la même tête quand il voulait aborder un sujet mais qu'il ignorait comment le faire. Alors Crowley préparait ses tartines à la confiture et son chocolat chaud en attendant qu'il trouve les bons mots.

Cet OS a été écrit en 2020 en réponse au défi de la semaine du 4 au 11 juin sur le Discord francophone Good Omens. Désormais ces défis sont sous forme de promt. Le premier étant "Un personnage se voit ôté l'un de ses sens (vue, ouïe, ...) et doit vivre avec les conséquences."

Notes:

Content Warning : début d'une crise d'angoisse

Note accompagnant la première publication de cet OS, sur Wattpad, fin juin 2020 : Le défi à la base de cet OS a plus servi de prétexte qu'autre chose pour ce texte. Pas mal de choses se passent en ce moment de par le monde : la régression de droits LGBT+ dans certaines régions, leur avancée dans d'autres, le mouvement BlackLivesMatter qui se fait de plus en plus entendre, ... Alors, à ma façon, j'ai voulu transmettre un message. Je ne sais pas vraiment à qui, sans doute à un peu tout le monde et à personne en même temps. Mais un message qui en ce moment me tient à cœur.

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

Depuis que Warlock était revenu de l’école, Crowley attendait la question. L’enfant faisait toujours la même tête quand il voulait aborder un sujet mais qu’il ignorait comment le faire. Alors Crowley préparait ses tartines à la confiture et son chocolat chaud en attendant qu’il trouve les bons mots.

« Nanny …

- Oui, mon petit démon ?

- … je peux avoir de la confiture de myrtille aujourd’hui, celle que j’ai faite avec Frère Francis et Mme Patmore ?

- Bien sûr. Mais tu prendras soin de ne pas tacher tes habits dans ce cas.

- Promis.

- …

- … Nanny ?

- Oui, Warlock ?

- …

- Qu’est-ce qui t’embête ? Des brutes ont été méchantes avec toi à l’école ? Tu as reçu de mauvaises notes ? Tu as mis le feu à la classe ? »

Crowley savait que toutes ces suppositions étaient fausses, son petit protégé ne dissimulait pas des ennuis, et la dernière proposition eut le don de le faire sourire. Bien souvent, elle devait se rappeler qu’il n’était pas l’un de ses enf… pupilles mais bien l’Antéchrist destiné à détruire ce monde qu’elle et Son Ange aimaient tant. Et plus les années passaient, plus elle savait que – quoi qu’il advienne – elle lui pardonnerait, toujours. Mais, pour l’heure, elle devait découvrir ce qui le tracassait ou il n’avancerait pas correctement dans ses devoirs et ils ne pourraient alors pas aller faire leur promenade quotidienne dans le grand jardin de la demeure, près de la serre préférée de Frère Francis.

« A l’école, il y a un garçon qui n’arrête pas de parler.

- Mmh ?

- Il a deux mamans. Et il ne cesse de parler de personnes … euh … LSTC ?

- LGBT+ je crois, hellspawn.

- Oui, c’est ça ! Pourquoi il ne veut jamais parler d’autre chose ?

- Et qu’est-ce qu’il dit ?

- Quoi ?

- S’il n’arrête pas d’en parler, qu’est-ce qu’il dit ?

- … Euh … je ne sais pas ?

- …

- Mais pourquoi il ne veut jamais parler d’autre chose ?

- Tu veux vraiment le savoir ?

- Hein ?

- On dit « pardon », ou « plait-il », Warlock. Tu ne domineras jamais le monde si tu as des manières grossières. Et je te demandais si tu voulais vraiment savoir – comprendre – pourquoi ton camarade parlait sans cesse du même sujet.

- Oui !

- Tu es sûr ? Parce qu’il y a des choses qu’on ne peut pas désapprendre, qu’on ne peut plus ignorer une fois qu’on les connait.

- Oui, je veux savoir !

- Très bien. Nous en reparlerons demain. Pour l’heure, tu dois manger ton goûter et faire tes devoirs.

- Promis ?

- Oui, promis, nous en reparlerons demain soir, quand je serai rentrée de ma journée de congé.

- …

- …

- … Nanny ?

- Oui, mon petit serpent ?

- Pourquoi tu portes tout le temps des gants, même pour le goûter ?

- Pour la même raison que toutes les fois précédentes où tu m’as déjà posé la question. Parce que j’aime les gants. »

Warlock ne comprenait toujours pas plus comment quelqu’un pouvait apprécier d’avoir sans cesse quelque chose recouvrant ses mains mais il hocha la tête. Si Nanny était contente ainsi, alors il était content aussi. Il aimait bien Nanny. Parce qu’elle était toujours là pour lui et lui chantait une berceuse chaque soir, mais aussi parce qu’elle ne se fâchait jamais quand il posait une question, même quand il avait déjà posé cette question un million de fois avant.


***


L’aube commençait à peine à poindre le bout de son nez quand une silhouette élancée se glissa silencieusement dans la chambre de l’enfant Dowling. Une main gantée claqua des doigts au-dessus de sa tête endormie avant que des lèvres ne viennent poser un baiser papillon dans ses cheveux.

« Je suis désolée mon petit démon, mais tu as demandé. »

Puis l’ombre s’en fut silencieusement, une lettre dans une main. Elle devait passer près des appartements des jardiniers avant de quitter le domaine.


***


Quand il se réveilla, Nanny était déjà partie. C’était normal, les jours où Nanny allait chez elle, elle partait toujours très tôt, bien souvent avant son réveil. Au début, il était inconsolable ces jours-là, craignant que sa Nanny ne rentre pas. Mais désormais il avait 10 ans, il était grand, et il savait qu’elle ne l’abandonnerait jamais et qu’elle reviendrait toujours auprès de lui.

C’est en rejoignant les cuisines qu’il le remarqua pour la première fois. Mais il avait faim, il était pressé, et cette jeune femme de chambre semblait fort occupée, elle n’avait sans doute pas le temps de répondre à son salut. Nanny aurait dit qu’elle était mal élevée mais Warlock, lui, ne s’en préoccupa pas plus de 3 secondes.

Parfois, il arrivait que les domestiques de ses parents aient des journées chargées, et ils n’avaient alors pas le temps de s’occuper de lui. Rien de très inhabituel, vraiment. Pas de quoi s’en faire réellement. C’est en rejoignant sa mère dans le salon de printemps qu’il commença véritablement à s’inquiéter. Alors qu’il l’avait saluée en entrant, ce n’est que lorsqu’il lui toucha l’épaule qu’elle sembla remarquer sa présence. Elle se contenta de vaguement hocher la tête à ce qu’il disait avant de déposer un baiser distrait dans ses cheveux et de se détourner de lui sans plus s’en préoccuper. Sa mère n’avait jamais été très maternelle ni présente, mais il l’avait rarement vue aussi distante.

Et cette impression d’être devenu invisible se renforça au cours de la journée. Il avait l’impression qu’il avait beau parler, personne ne l’entendait. Personne ne l’entendait ! Et, pourtant, il parlait. Il s’était même enregistré avec le nouveau smartphone offert par son père pour en être sûr. Il parlait, mais personne ne l’entendait ! Ce n’était que lorsqu’ils n’avaient plus d’autres possibilités que de remarquer sa présence – quand il les touchait, quand il se mettait ostensiblement sur leur chemin, … – que, soudain, les habitants de la maison semblaient réaliser qu’il existait, qu’il était là. Mais, une fois encore, ils ne semblaient pas l’entendre et l’oubliaient dès que leur regard se portait ailleurs. Il avait essayé de leur parler en écrivant des mots sur des bouts de papier, en envoyant des sms à sa mère, mais rien n’y faisait, personne ne le remarquait.

Une angoisse sourde montait en lui, et Nanny n’était pas là … Nanny l’aurait vu, Nanny le voyait toujours, même quand il essayait de se cacher à l’heure du bain ou quand il devait étudier sa grammaire. Mais Nanny lui avait aussi appris à mieux gérer ses crises d’angoisse. Il devait respirer calmement. Et se concentrer sur ce qu’il percevait … Le banc, l’herbe, l’arbre, un frère escargot, une sœur abeille. C’était bien. Le sol, sa chemise, un caillou, le médaillon de Nanny. Ça allait passer. Le chant d’un oiseau, le vent dans les arbres, la brouette d’un jardinier un peu plus loin. Ça allait mieux. Le chèvrefeuille, l’herbe coupée. Il respirait plus facilement. La trace du chocolat chaud qu’il avait chipé en cuisine. Son cœur battait plus calmement, le sentiment d’angoisse s’éloignait peu à peu …

« Jeune maître Warlock, que faites-vous ici ? »

Le jeune garçon ouvrit les yeux qu’il avait fermés au cours de l’exercice et mit un moment à réaliser … Frère Francis le voyait ! Frère Francis l’avait remarqué ! Sans qu’il ne fasse rien pour attirer son attention.

« Frère Francis ! »

Il sauta dans les bras du jardinier qui eut un air surpris avant de répondre à son geste, les câlins de l’Antéchrist étaient généralement exclusivement réservés à sa Nanny.

« Frère Francis, vous m’entendez ?

- Bien sûr que je vous entends, jeune maitre Warlock. J’accumule peut-être les années mais la providence n’a pas encore jugé bon de me priver de mon ouïe.

- Et, vous me voyez ?

- Bien entendu, quelles sont ces questions ?

- Les autres domestiques, et même ma mère, personne … personne ne semble me remarquer.

- Ce serait une farce bien cruelle, je vous assure que vous êtes bien réel. Peut-être sont-ils simplement très occupés ? »

Le garçon n’en était pas très sûr, mais Nanny lui disait toujours que Frère Francis était trop gentil et qu’il ne voyait pas toujours la réalité. Alors il s’abstint d’argumenter, ne voulant pas se fâcher avec la seule personne présente pour qui il semblait encore exister.

« Je peux rester avec vous, Frère Francis ? Du moins jusqu’au retour de Nanny ? »

Le vieux jardinier eut un air ennuyé sur le visage et c’est seulement alors que Warlock remarqua qu’il ne portait pas ses habits de travail et avait une lettre serrée dans la main.

« Je crains que ce ne soit pas possible mon garçon, j’ai un rendez-vous très important que je me dois d’honorer.

- Puis-je venir avec vous ?

- Je … Non, je suis désolé.

- S’il-vous-plait ! Je me ferai tout discret.

- Je regrette jeune maitre Warlock, ça ne va pas être possible.

- Mais …

- Non, vous devez rester ici. Et je suis certain que la situation n’est pas aussi terrible que vous semblez le penser. Ce soir, quand tout le monde aura fini sa journée, je suis sûr que ça ira mieux. Et, en attendant, vous avez tous vos livres et vos jouets pour vous amuser. »

Malgré ces paroles, Warlock voyait bien que le vieux jardinier était partagé et il essaya encore de le convaincre.

« S’il-vous-plait, Frère Francis … »

L’homme en face de lui sembla débattre un moment avec lui-même, jetant un regard complexe à la lettre qu’il tenait toujours serrée dans son poing.

« Ecoutez, si vraiment vous avez besoin d’aide … voici un numéro où vous pourrez me joindre. Mais uniquement en cas d’urgence, nous sommes bien d’accord ? »

Tout en parlant il avait sorti, comme par miracle, un papier de l’une de se poches où était inscrit un numéro de téléphone d’une belle écriture calligraphiée que l’enfant supposa ne pas être la sienne. Il hocha la tête pour promettre et observa le jardinier s’éloigner. Il était à nouveau seul … Sans personne pour l’écouter ou le remarquer …


***


A la terrasse d’un café se tenaient un homme et une femme. Tous deux semblaient être de vieilles connaissances mais il était impossible pour quiconque les observant de déterminer plus en avant leur relation. Par son aspect strict datant d’un autre temps, la femme attirait l’attention, du moins avant que le regard de l’observateur ne se porte sur les dents de son vis-à-vis qui retenaient alors toute son attention. Mais aucun d’eux ne semblait se préoccuper de l’attention qui leur était portée, préférant se concentrer sur leur crêpe et leur verre de rosé respectifs.

« Es-tu bien sûre de toi, Crowley ? Ne crains-tu pas la réaction de … des tiens ? »

Un léger rictus ourla les lèvres de la femme à l’entente des derniers mots.

« Ils ne se préoccupent pas beaucoup du sort de l’Antéchrist, si tu veux mon avis, tant qu’il reste en vie pour la date fatidique. Et si non, je pourrai toujours dire que c’est pour développer chez lui une haine des humains. Ils approuveront sans aucun doute.

- Et l’enfant ? »

Le visage de Crowley se ferma imperceptiblement.

« Je croyais que tu l’aimais …

- Ne dis pas de bêtise, je ne me m’attache pas à un enfant, jamais ! Et c’est l’Antéchrist, celui qui est destiné à détruire la Terre.

- Je ne te crois pas Crowley, je sais qu’au fond de toi tu es … »

Mais le regard que le démon porta sur Aziraphale le força à se taire. Après un instant de silence et après avoir repris une gorgée de son rosé, Crowley reprit la conversation.

« Il ne court aucun danger. Si c’est important, les autres humains lui prêteront à nouveau attention. Et il voulait comprendre, qui suis-je pour le maintenir dans l’ignorance ? Après tout, c’est bien là mon rôle de démon, non ? La raison pour laquelle j’ai … je suis ce que je suis, la raison pour laquelle Eve et Adam ont été chassés de l’Eden. Offrir la connaissance.

- L’enfant était terrifié quand je l’ai vu … »

Un air qui pourrait s’apparenter à de la culpabilité se dessina sur le visage de la femme.

« Certaines leçons sont douloureuses à apprendre … Mais ce n’est pas à moi de décider ce qu’il peut ou non savoir. Et c’est une connaissance qu’il est important d’avoir. Je fais presque ton travail, Mon Ange, tu devrais me remercier. »

Les heures s’égrainaient doucement pour Crowley qui regarda une fois de plus sa montre.


***


A peine Crowley eut-elle franchi le seuil de la maison Dowling qu’un boulet de canon lui sauta dans les bras.

« Nanny !

- Ouch, doucement hellspawn. Voilà, je suis là, tout va bien. »

Warlock se serra encore plus étroitement contre sa Nanny, ne voulant plus la lâcher, jamais, même s’il commençait à être trop grand pour encore avoir une nounou. Crowley resta un moment accroupie sur le sol de l’entrée, gardant l’enfant dans ses bras, profitant de cette étreinte avec celui qu’elle avait de plus en plus de mal à considérer comme l’Antéchrist et non comme l’un de ses petits.


***


Warlock finissait de raconter le récit de sa journée. Nanny l’avait écouté jusqu’au bout, sans l’interrompre ni mettre en doute sa parole. Dans son lit, avec Dino dans les bras et Nanny tout près, ses aventures lui paraissaient un peu moins effrayantes.

« Tu sais, mon petit serpent, parfois les adultes ont beaucoup de soucis et pas toujours le temps de s’occuper de toi. Tu as beaucoup de chance, tu sais, d’avoir si souvent des personnes qui te prêtent attention. »

Warlock fit une drôle de moue, septique quant à l’explication et peu convaincu d’avoir tant de chance que ça.

« Hier tu m’avais posé une question. Veux-tu que nous en reparlions ? »

L’enfant la dévisagea un instant, les événements de la journée lui ayant complètement fait oublier ses tracas de la veille. Puis son visage s’éclaira alors qu’il se rappelait et faisait des liens avec son propre vécu.

« Tu crois que c’est pour ça qu’il parle autant ? Parce que personne ne le remarque ?

- Tu en penses quoi ?

- Ce n’est pas comme moi. Les autres le voient, les profs l’entendent. Il n’est pas invisible.

- Et tu l’entends, toi aussi ?

- Bien sûr ! Si non je n’aurais pas su qu’il parlait beaucoup.

- Et est-ce que tu l’écoutes ?

- Il y a une différence ?

- Tu entends qu’il parle. Mais est-ce que tu l’écoutes ? Est-ce que tu prêtes attention à ce qu’il dit ? Est-ce que tu lui prêtes réellement attention ou te contentes-tu de le remarquer ? »

Warlock baissa la tête, un peu honteux.

« Je … je ne l’écoute pas vraiment …

- Tu vois, c’est pour ça qu’il en parle autant. Parce qu’il a des choses à dire, des choses importantes, mais que personne ne l’écoute.

- Mais … pourquoi il continue s’il sait que ça ne sert à rien ?

- Vraiment ? Tu es sûr que ça ne sert à rien ? Tu vas continuer de l’ignorer maintenant que tu as compris ?

- … Non ?

- Alors ça ne sert peut-être pas à rien, tu ne crois pas ?

- Peut-être …

- Être écouté est un luxe, hellspawn. Certaines personnes doivent se battre pour obtenir ce droit.

- On peut les aider ?

- Les écouter, les aider à se faire entendre. Expliquer à ceux qui sont toujours entendus qu’ils doivent aussi laisser les autres parler, et les écouter. Que chaque parole est importante.

- Ça a l’air compliqué …

- Ça l’est, mon petit démon, ça l’est … Mais si tu veux un jour régner sur le monde, tu devras apprendre à écouter tes sujets, chacun de tes sujets.

- Tu crois vraiment qu’un jour je dominerai le monde ?

- J’en suis persuadée … Allez, maintenant il est temps de te coucher et de rêver de fin du monde.

- Bonne nuit Nanny.

- Bonne nuit hellspawn.

- … Nanny ?

- Oui ?

- Lundi, j’irai parler avec le garçon.

- C’est très bien Warlock. Fais de beaux cauchemars.

- Toi aussi Nanny. »


***


Parce qu’être écouté-e-s ne sera jamais un droit acquis, ne nous taisons jamais. Parce qu’il y a des messages que nous seul-e-s pouvons transmettre, ne nous taisons jamais. Pour toustes celleux qui se sont battu-e-s pour se faire entendre quand personne ne nous écoutait, ne nous taisons jamais. Notre parole est importante, faisons-la entendre.

Notes:

Merci pour votre lecture, j'espère que cet OS vous a plu 😀

N'hésitez pas à laisser votre avis en commentaire (en prévenant, comme toujours, si vous mentionnez des éléments de la saison 2, afin de ne spoiler personne) 😉