Work Text:
Crowley avait détesté le 14e siècle. C’était un fait avéré et connu, iel ne s’en était jamais caché-e. Le siècle de toutes ces horreurs, de toutes ces pertes, de sa perte … Et le siècle de Cet-Evénement-Dont-Iels-N’avaient-Jamais-Reparlé.
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Milieu du 14e siècle – France
C’était une exécution ordinaire, une de plus dans cette macabre chasse aux sorcières. Alors que la peste venait de prendre fin – ayant volé à l’humanité grand nombre des siens – alors que leur pays s’était lancé dans une guerre semblant sans fin avec leurs voisins anglo-saxons, alors que la famine creusait des corps déjà bien trop éprouvés, les humains avaient encore trouvé un ixième moyen de s’entretuer. Une façon de plus de souffrir, un coup de main supplémentaire à MORT qui n’avait plus connu une telle surcharge de travail depuis bien longtemps. Une mort de plus en ces lieux et cette époque, c’était une exécution ordinaire.
Crowley avait l’impression d’avoir quitté un enfer pour en trouver un autre. Quitter Angk… Regagner l’Europe pour se rapprocher d’Aziraphale n’avait peut-être pas été une bonne idée. La mort était plus présente que jamais. Mais il ne se mêlerait plus de la vie des mortels, il se l’était promis. Il avait retenu cette leçon qui, pour toujours, aurait un goût d’amertume et de cendres dans son cœur. Il se contentait donc d’observer ces humains effectuer un travail bien plus démoniaque que le sien. Les Enfers étaient aux anges, lui au trente-sixième dessous – et la première personne osant lui faire remarquer ce trait d’esprit irait saluer les sbires de Satan bien plus tôt que prévu.
Il savait Son Ange dans les environs, il était allé le saluer lors de son arrivée en France, mais ils ne s’étaient plus croisés depuis. Ils observaient chacun de leur côté, avec effarement, la trame – peut-être ineffable – de la destinée humaine.
C’était une exécution ordinaire, du moins ordinaire pour cette période troublée. Il y assistait un peu par hasard. Au mauvais endroit, au mauvais moment. Il n’avait pas eu la force de fuir après avoir croisé le regard de la victime. Il n’avait pas été là pour … elle ; il ne pouvait pas laisser mourir cette enfant sans personne pour la soutenir. C’était une exécution ordinaire, rien qui n’aurait dû l’atteindre plus que de raison. Simplement des êtres humains s’entretuant pour d’obscures raisons alors que les dernières fumées de la peste venaient à peine de se dissoudre et que les ventres se creusaient, réclamant une nourriture qui ne viendrait jamais. Simplement un jour comme tant d’autres, et une exécution morbidement ordinaire. Et pourtant …
Pour la deuxième fois de sa vie, il n’avait pas entendu Aziraphale arriver. Il était entouré par la foule mais ne voyait que l’agonie de cette enfant. Cette enfant pas beaucoup plus âgée qu’elle. Elles auraient sans doute eu le même âge. Leur teint et leurs traits étaient différents et, pourtant, cet instant infinitésimal où leurs regards s’étaient croisés l’avait ramené quelques années en arrière. Peut-être le noir de leurs cheveux, la couleur de leurs yeux, cette peur inondant les pupilles de cette enfant et qu’il avait tant de fois imaginée dans les siens. Ou encore l’effroi qui plus jamais n’avait quitté ses traits et qui naissait désormais sur le visage de celle qui mourrait devant lui. Pour la deuxième fois de sa vie, il n’avait pas entendu Aziraphale arriver. Si bien qu’il sursauta lorsqu’il entendit sa voix s’élever à ses côtés.
« Encore une que je n’ai pas pu sauver … »
Il savait que l’ange essayait d’épargner autant d’âmes que possible, de nourrir autant de ventres qu’il le pouvait. Pour sa part, il ne pouvait se le permettre ; pour une fois il était celui ayant le moins de liberté d’action, l’En-Bas le surveillait de bien trop près ces derniers temps. Il aurait pu s’endormir – pour quelques décennies du moins – ou partir au loin, échapper à toute cette horreur. Mais ça ne devait pas être pour rien si ses pas l’avaient amené juste ici alors qu’il essayait de fuir. Ce devait être Elle lui rappelant qu’il était un démon, condamné à souffrir pour l’éternité, sa damnation pour avoir posé des questions. Et, devant lui, une enfant mourrait pour les mêmes raisons, pour avoir remis en question les codes établis.
Ne recevant pas de réponse du démon, Aziraphale se tourna entièrement vers lui.
« Crowley, my dear, tu vas bien ? »
L’ange sursauta en voyant quelques larmes solitaires couler sur les joues de son am… ennemi. Jamais, en 5000 ans de coexistence, il ne l’avait vu pleurer. Mais ce n’était pas seulement le spectacle se déroulant devant leurs yeux qui semblait avoir eu cet effet-là. Ses yeux – malgré la barrière de verre noire les séparant du reste du monde – paraissaient hantés par des images que nul autre ne pouvait voir. Alors, doucement, il l’entraina à l’écart de la foule, loin de l’exécution, craignant ce qui pourrait advenir si l’on surprenait un homme à pleurer lors de l’exécution d’une sorcière.
Une fois à l’écart, Aziraphale essaya de comprendre ce qui blessait tant le démon, mais il ne reçut que quelques paroles laconiques. Crowley s’était appuyé sur un mur, le visage tourné vers les pierres, conscient de la présence de l’autre être éthéré mais plus vraiment présent.
« Je ne voulais pas. Mais elle est morte à cause de moi. »
L’ange savait de source sûre que jamais l’être devant lui n’avait été en contact avec la jeune défunte avant aujourd’hui, il ne comprenait pas le sens de ses paroles. Mais le démon devant lui pleurait. Et il était un ange, il existait pour aider, apporter du réconfort. C’était la seule et unique raison expliquant son geste, il passerait les prochaines décennies à s’en convaincre. Sans trop y réfléchir, il s’approcha donc de Crowley et l’enserra dans ses bras. Après un instant de surprise, le Serpent d’Eden se retourna et répondit à son geste, refermant son étreinte autour du corps de l’ancien Gardien de la Porte Orientale, nichant son visage – humide, mais il pleuvait ce jour-là, il passerait les prochaines décennies à s’en convaincre – dans le cou de son vis-à-vis. A l’écart de la foule célébrant la mort d’une enfant alors que la terre était encore pleine des corps des pestiférés disparus depuis peu, un ange et un démon étaient enlacés, pleurant le présent de l’humanité, la poche de l’un d’eux alourdie par une petite statuette faite d’argile et de cendres.
Un bruit finit par les obliger à se séparer, les faisant s’éloigner précipitamment dans des directions différentes. Ils s’évitèrent par la suite consciencieusement durant les décennies suivantes. Et cet épisode devint Cet-Evénement-Dont-Iels-N’avaient-Jamais-Reparlé, perdu dans ce 14e siècle que Crowley avait en horreur.
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Octobre 2019 – Londres
Après l’Apocalypse-Qui-A-Presque-Mais-Pas-Eu-Lieu (AQAPMPEL pour les intimes), Crowley et Aziraphale avaient rapidement quitté Tadfield, n’osant pas s’imposer plus encore dans la vie de ces enfants qu’ils n’avaient croisés – au final – qu’un seul jour mais dont ils avaient toutefois – suite à ce fameux échange survenu 11 ans plus tôt – chamboulé la vie de manière irréversible. Il faut également reconnaître qu’à ce moment-là ils avaient de plus graves problèmes à régler avec leurs anciens camps respectifs. Ils avaient néanmoins laissé leurs coordonnées aux différents témoins de l’AQAPMPEL et, bientôt, des relations cordiales s’étaient forgées entre eux. La plus assidue à ces échanges était sans doute Pepper, dont les appels coïncidaient étrangement avec les dates de ses devoirs d’histoire à rendre.
Ce jour-là, ce fut Crowley qui décrocha le combiné du vieux téléphone à cadran de la librairie, Aziraphale étant occupé à tenter de sauver l’un de ses précieux ouvrages des griffes d’un potentiel acheteur particulièrement tenace. Le presque-ange vit soudainement apparaître son ami-et-récemment-un-peu-plus près de lui, le visage totalement fermé.
« Vous, dehors. Cet ouvrage n’est pas à vendre. Laissez-le et foutez le camp. Mon Ange, c’est pour toi. »
Le définitivement-pas-client déguerpit sans demander son reste, avant même que Crowley n’ait eu le temps de terminer sa menace, terrifié après avoir aperçu une paire de crocs et une langue fourchue dans la bouche de ce dernier. Et, avant qu’il n’ait eu le temps de comprendre quoi que ce soit, Aziraphale se retrouva dans une boutique vide, un combiné de téléphone à la main et une légère odeur de soufre flottant dans les airs, seule preuve que Crowley s’était trouvé à ses côtés un instant auparavant.
« Allo ? »
La voix enfantine s’élevant du téléphone lui fit reprendre contact avec la réalité et il s’empressa de répondre à son interlocutrice – Pepper découvrit-il – qui avait des questions sur le 14e siècle.
Il retrouva son presque-démon dans le mini jardin attenant à la librairie, occupé à hurler sur ses pauvres plantes, ses lunettes brisées sur le sol.
« Crowley, my dear … »
Le Serpent d’Eden fit taire Aziraphale d’un rapide mouvement de main.
« Tu as vécu tout le 14e siècle en Europe, Mon Ange, tu étais mieux placé que moi pour répondre à ses questions. »
Tous deux savaient cette excuse complètement fausse.
« Nous n’en avons jamais reparlé … »
Et le presque-ange ne faisait pas seulement référence à ce siècle dans sa globalité. L’ombre de Cet-Evénement-Dont-Iels-N’avaient-Jamais-Reparlé flottait entre eux, un non-dit qui ne demandait qu’à être exploré. Aziraphale l’écouterait, il le savait. Mais pas maintenant, pas déjà, il n’était pas prêt. Alors, au lieu de saisir cette main métaphoriquement tendue, il se retourna vers Son Ange, ses lunettes noires miraculées à nouveau sur son nez, un sourire faux collé sur les lèvres.
« Il fait beau, tu risques d’avoir encore beaucoup de clients. Et si tu fermais boutique et que nous allions nourrir les canards à St-James et manger des crêpes ? J’ai entendu parler d’une nouvelle échoppe vendant des crêpes japonaises, « The Gluttonous Pixie » je crois … »
Et, tout en parlant, Crowley rentra à l’intérieur de la librairie, tentant d’ignorer le regard légèrement triste et inquiet que lui lança Son Ange.
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Mai 2023 – dans une ferme isolée en Gambie
Crowley se laissa tomber dans le fauteuil de leur petit salon, plus raide que d’habitude, une statuette d’argile et de cendres vieille de plusieurs siècles dans l’une de ses mains. Cela faisait des mois qu’elle et Aziraphale se racontaient leurs 6000 ans de vie, révélant des événements ou des sentiments qu’iels n’avaient encore jamais narrés à quiconque. Crowley lui avait parlé de ses pupilles – non, de ses enfants – ce secret qu’elle avait précieusement gardé si longtemps. Elle lui avait même raconté Ervin, Opal et leur rencontre avec cet étrange Docteur John Smith. Mais il demeurait une enfant dont elle ne lui avait jamais parlé, une enfant qu’elle n’avait jamais mentionnée. Y repenser lui serrait toujours le cœur mais iels s’étaient promis de tout se raconter, d’être complètement honnêtes l’un-e envers l’autre. Et, aujourd’hui, il était temps. Aujourd’hui, elle se sentait prête – du moins aussi prête qu’elle ne pourrait jamais l’être pour cet épisode de sa vie. Quand Son Ange arriva avec deux tasses de thé chaud, la tension dans son dos et ses épaules s’accentua encore mais elle se redressa, posant ses avant-bras sur ses cuisses, ses mains enveloppées autour de la statuette, et planta ses yeux de serpent dans ceux de celui qui partageait sa vie depuis si longtemps. Et, sans plus attendre, sans lui laisser le temps d’entamer la conversation ou sans se laisser le temps de se rétracter, elle se lança.
« Mon Ange, il est temps que je te parle de Sovandara … »
