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Deux mondes

Summary:

Il existait deux mondes. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille, celui où il était heureux avec ses parents et pouvait leur faire des câlins. Il savait qu’il ne devait pas parler de son monde à lui, car la plupart des personnes n’avaient qu’un monde et pourraient être jalouses, mais ce n’était pas grave. Il était heureux. Heureux avec Crow’, ses parents et ses deux mondes.

(Hors continuité du reste de la série - AU)

Cet OS a été écrit en 2020 en réponse au défi de la semaine du 19 au 25 juin sur le Discord francophone Good Omens. Le prompt de la semaine était "Le libraire et le serpent".

Notes:

Note d'auteurice (écrite en 2020 lors de la publication de cet OS sur Wattpad) : Ce texte sera un peu particulier, notamment parce qu'il ne prend pas place dans la continuité de mes autres OS Good Omens. Mais également parce qu'il traite d'un thème que je n'avais encore jamais osé aborder dans mes histoires publiées, pour plusieurs raisons dont celles de mon manque de légitimité et mon manque de maitrise du sujet. Voici du coup une petite note d'auteurice à ce sujet. N'ayant que de très faibles connaissances pour tout ce qui touche à la santé mentale, j'ai préféré ne nommer aucun diagnostic pour le personnage de cette histoire, afin d'éviter de véhiculer des clichés et autres idées reçues sur un diagnostic en particulier. Je me suis donc contentéx pour cet OS de mêler certaines de mes faibles connaissances à de la fiction. Mais si vous avez des critiques quant à ce choix, je suis tout à fait prêtx à les entendre et à en discuter. J'espère ne pas avoir été psychophobe dans l'écriture de ce texte – cela n'a en tout cas jamais été mon intention – mais n'hésitez pas à me prévenir si certains de mes propos ou de mes choix scénaristiques sont problématiques, je m'efforcerai alors de les corriger au mieux.

Cet OS a été écrit avant que je ne me pose des questions sur mon possible autisme et avant que je ne reçoive un diagnostic de TSA. Avec le recul, je me rends compte que certains parallèles - non-intentionnels au moment de l'écriture - peuvent être faits avec l'autisme. Mais ce n'est pas l'autisme qui est dépeint ici. Est-ce que des parallèles peuvent être faits ? Oui, bien sûr. Mais ce n'est pas une représentation de l'autisme.

Note 2 : A un moment je mentionne les "daemons". Dans la trilogie de Philip Pullman "A la croisée des mondes", il existe un univers parallèle où chaque être humain a un daemon, une extension de son âme sous forme animale qui reste auprès de lui tout au long de sa vie et avec laquelle il peut interagir, parler.

Content Warnings : psychophobie, harcèlement et maltraitance, violences médicales, suicide

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

> Deux mondes

Il existait deux mondes, c’est ce que lui avait dit un monsieur avec une blouse blanche. L’un dans sa tête et l’un que ses parents voyaient aussi. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille, celui où il était heureux avec ses parents et pouvait leur faire des câlins. Il savait qu’il ne devait pas parler de son monde à lui, car la plupart des personnes n’avaient qu’un monde et pourraient être jalouses, mais ce n’était pas grave. Il était heureux. Heureux avec Crow’, ses parents et ses deux mondes.


> Celui et celui

Il existait deux mondes. C’était ce que les médecins lui répétaient toujours. L’un dans sa tête et l’un que ses camarades de classe voyaient aussi. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille, celui où il devait vivre avec les autres élèves et était seul. Il savait qu’il ne pouvait pas parler de son monde à lui. Ses parents lui disaient qu’il était trop grand. Les médecins disaient que son monde était faux. Ses camarades se moquaient. Dans un monde Crow’ parlait, il était comme les daemons dans les aventures de Lyra. Dans un monde il devait rester caché sous son T-shirt pour échapper aux mains et aux voix des autres enfants. Un monde où il s’enroulait autour de lui pour le rassurer, un monde où il ne pouvait pas sentir son cœur battre alors qu’il reposait sur sa poitrine. Crow’ était toujours là, dans un monde il était son tout, dans un monde il était son seul ami. Il avait deux mondes. Celui où il était heureux et celui où il était le taré qui devait changer.


> L’autre

Il existait deux mondes. C’était ce que tout le monde lui disait. L’un dans sa tête et l’autre. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille, et l’autre. Celui où il voulait vivre, et l’autre où il devait vivre. Quand il était petit, il avait deux mondes. Désormais un seul lui appartenait, un seul était le sien.

Dans son monde à lui, Crow’ faisait partie de lui, c’était son daemon. Ensemble, ils passaient des heures à lire, à regarder les canards, à répertorier les différents desserts du monde. Il était heureux, il était aimé, et jamais il n’avait mal. Crow’ était toujours là, à chaque instant, vivant et présent.

Dans l’autre monde, il avait peur, il était seul, il était mal, il avait mal. Il avait appris à se taire, à se faire invisible, à ne plus entendre les voix, à échapper aux mains. Crow’ toujours contre lui, caché sous ses pulls trop grands, protégé, présent mais muet.

Il n’aimait pas l’autre monde. Quand il était petit, il avait deux mondes. Un rien que pour lui et un qu’il partageait avec ses parents. Il aimait bien ses deux mondes et n’aurait pour rien aux mondes souhaité perdre l’un d’eux. Il avait beaucoup de chance, il avait deux mondes et il était heureux. Désormais, il n’avait plus qu’un monde mais vivait dans deux. L’autre, celui des médicaments, celui de ses parents, celui des mots qui blessent, celui du rejet, celui où il était malheureux, où il voulait disparaitre. Et le sien, son monde, celui qu’il ne pouvait rejoindre que lorsqu’il parvenait à cacher les drogues, celui où Crow’ était vivant, celui des livres qui s’entassaient, celui où il riait, celui où il était heureux, celui où il voulait vivre. Quand il était petit, il avait deux mondes et il en était heureux. Désormais il n’en souhaitait plus qu’un, il ne voulait plus de l’autre, cet autre dans lequel on l’obligeait à vivre.


> Blessé

Il existait deux mondes. Mais ça, c’était avant. Quand il pensait encore que le bonheur lui était permis. Quand il n’avait pas encore compris. Les médicaments parvenaient à lui arracher son monde, mais jamais il ne pourrait échapper à l’autre, toujours il le rattraperait. Alors, il avait obéi, il avait abandonné son monde pour survivre dans l’autre. Il était devenu un rat de bibliothèque, c’était quelque chose d’accepté. Les livres ne blessaient pas. Les livres lui rappelaient ses lectures avec Crow’. Il ne pouvait plus prendre le corps de Crow’ avec lui, il avait appris. Seule sa photo dans une pochette contre son cœur l’accompagnait partout. Le soir, dans chambre, il reprenait Crow’ contre lui, lui parlait, lui racontait les obstacles du jour ou tout simplement le cajolait. Essayant de retrouver – ne serait-ce qu’un instant – le bonheur de quand ils n’étaient que tous les deux. Ses parents étaient contents, ses médecins étaient contents, il s’adaptait bien, il avait regagné le droit chemin. Il n’existait plus qu’un monde. Le sien avait été effacé par la brume des drogues. L’autre était l’endroit où il était condamné à vivre.

Le stage se passait bien, il était enfin tranquille. Les livres l’apaisaient. Un collègue le houspillait, c’était normal. Alors il touchait la photo de Crow’ à travers sa chemise et se réfugiait dans la réserve. Le collègue lui avait renversé son café dessus. Sa mère allait se fâcher. Et il allait sentir le café toute la journée. Mais son collègue insista pour qu’il retire sa chemise, afin qu’il puisse la laver. Il ne voulait pas mais n’avait pas le choix. Le vêtement à peine ôté, l’autre en extirpa sa pochette, celle de la photo. Il voulut la récupérer mais l’autre la maintint hors de sa portée tout en lâchant des commentaires qui le faisait rire. Puis il l’ouvrit, le dévisagea, la jeta par terre en lui lançant un dernier mot. Mais déjà il était au sol, récupérant la pochette heureusement non pliée et la chemise abandonnée. Les deux serrées contre son torse nu, il regagna les vestiaires puis rentra chez lui.

Le stage était un cauchemar, son collègue ne le lâchait plus. Ses parents l’avaient obligé à y retourner et lui avaient demandé s’il continuait de se soigner. Il rasait les murs. Tous les jours il devait se faire violence pour laisser Crow’ derrière lui, pour se lever, pour se droguer, pour entrer dans l’autre monde.

Il avait dû rester plus tard. Il faisait froid et noir dans la rue. Il ne l’avait pas vu arrivé. Il se retrouva à terre. Il sentit les coups. Sa chemise fut déchirée, la pochette enlevée. Quand il rentra, il regagna directement sa chambre, Crow’ l’y attendait. Il l’enserra pour ne plus le lâcher, plus personne ne le lui enlèverait, jamais. Ses médicaments se retrouvèrent dans l’évier. C’était fini, il ne voulait plus de cet autre monde, jamais. Il avait essayé mais c’était trop compliqué. Tout lui faisait mal, il voulait simplement être heureux. Il existait deux mondes. C’était ce qu’on lui avait toujours dit. L’un dans sa tête. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille. Celui qu’il n’aurait jamais dû quitter, abandonner. Celui vers lequel il retournait.


> Départs

Il avait oublié que l’autre monde était plus fort, qu’il le rattraperait, toujours. Sa chambre était désormais une pièce dans un couloir bordé d’espaces semblables. Il ne pouvait plus éviter les médicaments. Il n’avait plus aucune possibilité de retourner dans son monde à lui. Mais Crow’ était auprès de lui, continuellement. Et il pouvait désormais lui parler à haute voix, personne ne s’en étonnerait. Il pouvait rester des heures seul dans son coin, juste Crow’ et lui, et c’était un peu comme s’il effleurait du bout des doigts ce monde où il avait été heureux. Crow’ ne bougeait pas, Crow’ ne parlait pas, mais il était sans cesse collé contre lui, il ne le laissait pas seul dans ce brouillard, entouré d’inconnus, de bruits, de lumière, de tout. Crow’ était avec lui. Depuis toujours et pour toujours.

Crow’ n’était pas là à son réveil. Parfois il descendait sur le sol la nuit, quand il avait trop chaud. Mais il n’était pas au pied du lit. Crow’ n’était pas là, il ne le trouvait pas. Crow’ n’était pas là. Jamais il ne l’aurait abandonné, quelqu’un le lui avait arraché et caché.

Des cris résonnèrent de la chambre de ce patient habituellement si calme. Quand le personnel pénétra dans la pièce, ce fut pour le trouver acculé dans un coin, gémissant, ses affaires retournées tout autour de lui. On le sédata. Une dispute à mi-voix. Les mots hygiène et propreté furent prononcés. Crow’ n’était plus là.

Tout l’agressait, lui faisait mal. Et un trou béant déchiquetait son être. Il avait eu deux mondes. L’un dans sa tête et l’un que ses parents voyaient aussi. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille, celui où il était heureux avec ses parents et pouvait leur faire des câlins. Il avait été heureux. Heureux avec Crow’, ses parents et ses deux mondes. Il avait aimé ses deux mondes et n’aurait pour rien aux mondes souhaité perdre l’un d’eux. Désormais, il n’avait plus rien … Des gens avaient déjà parlé d’un troisième monde, un où personne n’aurait plus mal. Mais il espérait que dans ce troisième monde, Crow’ serait auprès de lui. Si non, il n’en voulait pas, il ne voulait plus de rien.

Une douleur atroce dans la poitrine lui fit ouvrir les yeux. Il y avait du monde autour de lui, beaucoup trop de monde. Et Crow’ n’était pas là. Un gémissement lui monta à la bouche mais on lui colla alors quelque chose de mou dans les bras, et le choc et la peur le figèrent.

« Tenez, voilà votre jouet. »

Il ne comprenait pas, il y avait trop de bruits, trop de gestes, trop de lumières, trop de tout. Et Crow’ n’était pas là. Et il était encombré par une peluche orange allongée dont il n’avait que faire. Il tenta de se retourner, de partir, de s’abriter. Des mains le retinrent de force. Quelque chose lui piqua le bras et il se sentit repartir vers un sommeil vaseux.

« Ça va vous calmer. Vous savez, nous vous avons sauvé de peu. Il faut être plus prudent. Maintenant calmez-vous, c’est pour votre bien. »

Un camion vint vider la benne de déchets contaminés. Son contenu se trouva mélangé à d’autres. Le tout fut déversé dans un immense incinérateur, dans un bâtiment spécialisé dans le tri et le traitement des déchets des secteurs de la santé. Les flammes dévorèrent en un instant les draps tachés de sang, les blouses d’hôpital usagées, une vieille peluche toute élimée en forme de serpent.


>

Tous les jours il prend les cachets qu’on lui tend. Il ne parle pas. Il répète seulement un son quand il a peur, « Crow’ ».

Notes:

J'espère que cet OS vous a plu 😀

N'hésitez pas à laisser votre avis en commentaires (et, comme toujours, n'oubliez pas de prévenir si vous mentionnez des éléments de la saison 2 afin de ne spoiler personne) 😉