Work Text:
> Deux mondes
Il existait deux mondes, c’est ce que lui avait dit un monsieur avec une blouse blanche. L’un dans sa tête et l’un que ses parents voyaient aussi. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille, celui où il était heureux avec ses parents et pouvait leur faire des câlins. Il savait qu’il ne devait pas parler de son monde à lui, car la plupart des personnes n’avaient qu’un monde et pourraient être jalouses, mais ce n’était pas grave. Il était heureux. Heureux avec Crow’, ses parents et ses deux mondes.
> Celui et celui
Il existait deux mondes. C’était ce que les médecins lui répétaient toujours. L’un dans sa tête et l’un que ses camarades de classe voyaient aussi. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille, celui où il devait vivre avec les autres élèves et était seul. Il savait qu’il ne pouvait pas parler de son monde à lui. Ses parents lui disaient qu’il était trop grand. Les médecins disaient que son monde était faux. Ses camarades se moquaient. Dans un monde Crow’ parlait, il était comme les daemons dans les aventures de Lyra. Dans un monde il devait rester caché sous son T-shirt pour échapper aux mains et aux voix des autres enfants. Un monde où il s’enroulait autour de lui pour le rassurer, un monde où il ne pouvait pas sentir son cœur battre alors qu’il reposait sur sa poitrine. Crow’ était toujours là, dans un monde il était son tout, dans un monde il était son seul ami. Il avait deux mondes. Celui où il était heureux et celui où il était le taré qui devait changer.
> L’autre
Il existait deux mondes. C’était ce que tout le monde lui disait. L’un dans sa tête et l’autre. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille, et l’autre. Celui où il voulait vivre, et l’autre où il devait vivre. Quand il était petit, il avait deux mondes. Désormais un seul lui appartenait, un seul était le sien.
Dans son monde à lui, Crow’ faisait partie de lui, c’était son daemon. Ensemble, ils passaient des heures à lire, à regarder les canards, à répertorier les différents desserts du monde. Il était heureux, il était aimé, et jamais il n’avait mal. Crow’ était toujours là, à chaque instant, vivant et présent.
Dans l’autre monde, il avait peur, il était seul, il était mal, il avait mal. Il avait appris à se taire, à se faire invisible, à ne plus entendre les voix, à échapper aux mains. Crow’ toujours contre lui, caché sous ses pulls trop grands, protégé, présent mais muet.
Il n’aimait pas l’autre monde. Quand il était petit, il avait deux mondes. Un rien que pour lui et un qu’il partageait avec ses parents. Il aimait bien ses deux mondes et n’aurait pour rien aux mondes souhaité perdre l’un d’eux. Il avait beaucoup de chance, il avait deux mondes et il était heureux. Désormais, il n’avait plus qu’un monde mais vivait dans deux. L’autre, celui des médicaments, celui de ses parents, celui des mots qui blessent, celui du rejet, celui où il était malheureux, où il voulait disparaitre. Et le sien, son monde, celui qu’il ne pouvait rejoindre que lorsqu’il parvenait à cacher les drogues, celui où Crow’ était vivant, celui des livres qui s’entassaient, celui où il riait, celui où il était heureux, celui où il voulait vivre. Quand il était petit, il avait deux mondes et il en était heureux. Désormais il n’en souhaitait plus qu’un, il ne voulait plus de l’autre, cet autre dans lequel on l’obligeait à vivre.
> Blessé
Il existait deux mondes. Mais ça, c’était avant. Quand il pensait encore que le bonheur lui était permis. Quand il n’avait pas encore compris. Les médicaments parvenaient à lui arracher son monde, mais jamais il ne pourrait échapper à l’autre, toujours il le rattraperait. Alors, il avait obéi, il avait abandonné son monde pour survivre dans l’autre. Il était devenu un rat de bibliothèque, c’était quelque chose d’accepté. Les livres ne blessaient pas. Les livres lui rappelaient ses lectures avec Crow’. Il ne pouvait plus prendre le corps de Crow’ avec lui, il avait appris. Seule sa photo dans une pochette contre son cœur l’accompagnait partout. Le soir, dans chambre, il reprenait Crow’ contre lui, lui parlait, lui racontait les obstacles du jour ou tout simplement le cajolait. Essayant de retrouver – ne serait-ce qu’un instant – le bonheur de quand ils n’étaient que tous les deux. Ses parents étaient contents, ses médecins étaient contents, il s’adaptait bien, il avait regagné le droit chemin. Il n’existait plus qu’un monde. Le sien avait été effacé par la brume des drogues. L’autre était l’endroit où il était condamné à vivre.
Le stage se passait bien, il était enfin tranquille. Les livres l’apaisaient. Un collègue le houspillait, c’était normal. Alors il touchait la photo de Crow’ à travers sa chemise et se réfugiait dans la réserve. Le collègue lui avait renversé son café dessus. Sa mère allait se fâcher. Et il allait sentir le café toute la journée. Mais son collègue insista pour qu’il retire sa chemise, afin qu’il puisse la laver. Il ne voulait pas mais n’avait pas le choix. Le vêtement à peine ôté, l’autre en extirpa sa pochette, celle de la photo. Il voulut la récupérer mais l’autre la maintint hors de sa portée tout en lâchant des commentaires qui le faisait rire. Puis il l’ouvrit, le dévisagea, la jeta par terre en lui lançant un dernier mot. Mais déjà il était au sol, récupérant la pochette heureusement non pliée et la chemise abandonnée. Les deux serrées contre son torse nu, il regagna les vestiaires puis rentra chez lui.
Le stage était un cauchemar, son collègue ne le lâchait plus. Ses parents l’avaient obligé à y retourner et lui avaient demandé s’il continuait de se soigner. Il rasait les murs. Tous les jours il devait se faire violence pour laisser Crow’ derrière lui, pour se lever, pour se droguer, pour entrer dans l’autre monde.
Il avait dû rester plus tard. Il faisait froid et noir dans la rue. Il ne l’avait pas vu arrivé. Il se retrouva à terre. Il sentit les coups. Sa chemise fut déchirée, la pochette enlevée. Quand il rentra, il regagna directement sa chambre, Crow’ l’y attendait. Il l’enserra pour ne plus le lâcher, plus personne ne le lui enlèverait, jamais. Ses médicaments se retrouvèrent dans l’évier. C’était fini, il ne voulait plus de cet autre monde, jamais. Il avait essayé mais c’était trop compliqué. Tout lui faisait mal, il voulait simplement être heureux. Il existait deux mondes. C’était ce qu’on lui avait toujours dit. L’un dans sa tête. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille. Celui qu’il n’aurait jamais dû quitter, abandonner. Celui vers lequel il retournait.
> Départs
Il avait oublié que l’autre monde était plus fort, qu’il le rattraperait, toujours. Sa chambre était désormais une pièce dans un couloir bordé d’espaces semblables. Il ne pouvait plus éviter les médicaments. Il n’avait plus aucune possibilité de retourner dans son monde à lui. Mais Crow’ était auprès de lui, continuellement. Et il pouvait désormais lui parler à haute voix, personne ne s’en étonnerait. Il pouvait rester des heures seul dans son coin, juste Crow’ et lui, et c’était un peu comme s’il effleurait du bout des doigts ce monde où il avait été heureux. Crow’ ne bougeait pas, Crow’ ne parlait pas, mais il était sans cesse collé contre lui, il ne le laissait pas seul dans ce brouillard, entouré d’inconnus, de bruits, de lumière, de tout. Crow’ était avec lui. Depuis toujours et pour toujours.
Crow’ n’était pas là à son réveil. Parfois il descendait sur le sol la nuit, quand il avait trop chaud. Mais il n’était pas au pied du lit. Crow’ n’était pas là, il ne le trouvait pas. Crow’ n’était pas là. Jamais il ne l’aurait abandonné, quelqu’un le lui avait arraché et caché.
Des cris résonnèrent de la chambre de ce patient habituellement si calme. Quand le personnel pénétra dans la pièce, ce fut pour le trouver acculé dans un coin, gémissant, ses affaires retournées tout autour de lui. On le sédata. Une dispute à mi-voix. Les mots hygiène et propreté furent prononcés. Crow’ n’était plus là.
Tout l’agressait, lui faisait mal. Et un trou béant déchiquetait son être. Il avait eu deux mondes. L’un dans sa tête et l’un que ses parents voyaient aussi. Celui où il était heureux avec Crow’ et pouvait être tranquille, celui où il était heureux avec ses parents et pouvait leur faire des câlins. Il avait été heureux. Heureux avec Crow’, ses parents et ses deux mondes. Il avait aimé ses deux mondes et n’aurait pour rien aux mondes souhaité perdre l’un d’eux. Désormais, il n’avait plus rien … Des gens avaient déjà parlé d’un troisième monde, un où personne n’aurait plus mal. Mais il espérait que dans ce troisième monde, Crow’ serait auprès de lui. Si non, il n’en voulait pas, il ne voulait plus de rien.
…
…
…
Une douleur atroce dans la poitrine lui fit ouvrir les yeux. Il y avait du monde autour de lui, beaucoup trop de monde. Et Crow’ n’était pas là. Un gémissement lui monta à la bouche mais on lui colla alors quelque chose de mou dans les bras, et le choc et la peur le figèrent.
« Tenez, voilà votre jouet. »
Il ne comprenait pas, il y avait trop de bruits, trop de gestes, trop de lumières, trop de tout. Et Crow’ n’était pas là. Et il était encombré par une peluche orange allongée dont il n’avait que faire. Il tenta de se retourner, de partir, de s’abriter. Des mains le retinrent de force. Quelque chose lui piqua le bras et il se sentit repartir vers un sommeil vaseux.
« Ça va vous calmer. Vous savez, nous vous avons sauvé de peu. Il faut être plus prudent. Maintenant calmez-vous, c’est pour votre bien. »
Un camion vint vider la benne de déchets contaminés. Son contenu se trouva mélangé à d’autres. Le tout fut déversé dans un immense incinérateur, dans un bâtiment spécialisé dans le tri et le traitement des déchets des secteurs de la santé. Les flammes dévorèrent en un instant les draps tachés de sang, les blouses d’hôpital usagées, une vieille peluche toute élimée en forme de serpent.
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Tous les jours il prend les cachets qu’on lui tend. Il ne parle pas. Il répète seulement un son quand il a peur, « Crow’ ».
