Chapter Text
Et tu dis que tu vas bien
Alors que je t’embrasse
Et tu dis que ça passera
Alors que tes yeux trahissent tes mains
Il n’y a rien en ce monde qui soit comme toi
Et pourtant je t’ai vu partout
Ces années où tu étais parti
Parce que d’autres t’avaient emporté
Et encore tu dis que ça ira
Mais moi je ne te crois pas
Et encore tu souris et tu mens
Mais peut-être que les mots sont pour toi
Souvent, Bond dit aux jeunes recrues qu’on finit par s’habituer à la torture. Il ment, bien sûr, mais il aime avec un plaisir cruel le soulagement qu’il peut lire dans leurs yeux. Lui-même y a cru, par le passé – c’est un idéal merveilleux que celui d’un corps qui ne ressent plus rien, qui encaisse et endure sans céder, sans laisser place à la douleur. C’est une utopie en laquelle ils placent tous beaucoup d’espoir. Des années, Bond pensait que la blessure suivante serait moins lancinante, que le couteau entre ses côtes serait moins brûlant, que la balle dans sa jambe serait plus clémente. Mais il grince toujours des dents quand l’ennemi porte des bagues, et ravale encore ses larmes quand son épaule est déboitée. La chair reste fragile et les os friables. Alors il ment, pour ne décourager personne, pour se convaincre lui-même aussi.
L’esprit est le seul qui s’endurcit vraiment.
La vue de cadavres ne le choque plus depuis une éternité, et il est usé aux pertes humaines – ses amantes, ses amis, ses collègues. Il a fait un monstre de lui-même, a scellé son âme et son cœur. Ceux qui tombent devant lui seront regrettés, mais toute tristesse est maintenant temporaire, superficielle, comme une réaction distante à la mort d’un cousin éloigné. Ses émotions ont été patinées par le temps et l’expérience, et même la joie est devenue une chose prudente, retenue. Il travaille mieux ainsi, vit mieux. Il prend encore du plaisir de mille façons – le sexe en étant une, comme l’alcool, la nourriture, les vêtements et le devoir accompli. Bien sûr, des évènements peuvent le contrarier, le décevoir, l’accabler, mais il sait que sa volonté ne se brisera pas.
En cet instant, il commence à douter.
-Vous en êtes certain, monsieur Bond ?
Elle est grande et brune, avec un charme brut qui flirte avec le sauvage. Si elle ne tenait pas ce revolver contre sa tempe, il l’inviterait à diner – un endroit simple et abordable, parce qu’elle ne semblerait pas à sa place dans un grand restaurant.
-J’en suis même sûr, madame.
Le moment serait parfait pour une réplique insolente, ou une échappée miraculeuse. Mais sa main délicate sur l’arme ne tremble pas, et les liens qui lient les siennes dans son dos sont solides. Avec plus de temps, il pourrait parvenir à les briser, mais l’homme derrière elle a un pistolet à l’allure étrange – de ceux qui ne tirent pas de simples balles, mais des fléchettes anesthésiantes. Tout porte à croire qu’ils passeront ensuite à la torture, seulement Bond n’a encore vu ni seringues ni instruments sophistiqués. La pièce où ils se trouvent est dénuée de fenêtre, meublée d’une caméra de surveillance, d’enceintes, de toilettes rudimentaires et de néons. Le sol carrelé est propre et nu.
-Comme vous voudrez, susurre-t-elle avant de reculer de deux pas.
L’homme derrière-elle tire, et Bond a le temps de soupirer avant de perdre connaissance.
A son réveil, il est seul, détaché, et la pièce est éclairée par des néons blancs aveuglants. Il se résigne à fermer les yeux et à attendre.
Très vite, il lui devient impossible de déterminer combien de temps s’est écoulé depuis sa capture.
Quand la femme revient, Bond ne vacille pas. Il lui explique poliment qu’il est trop vieux pour trahir son pays maintenant, et qu’il aime assez la décoration minimaliste de sa chambre. Surtout l’éclairage, dit-il. Ça réchauffe la pièce. Elle grimace et repart, et il réfléchit. Son corps commence à fatiguer, accumulant les derniers jours de mission et les quelques heures passées ici – rationnellement, cela ne devrait faire que quelques heures. Il a un peu faim, un peu soif. Ses yeux sont désormais douloureux et hypersensibles, harcelés par la lumière blanche des néons. Il les ferme encore, mais ses paupières sont trop fines, alors il enfouit son visage dans ses mains. Dès l’instant où ses doigts effleurent son front, un son strident s’échappe des enceintes. Il suspend son geste, et le bruit cesse. C’est une symphonie viscérale, comme un crissement de craie sur un tableau.
Lentement, Bond repose ses mains sur ses cuisses, et attend.
Il comprend que personne ne passera le seuil de la porte avec une scie à os ou des clous. C’est la torture la plus simple qui soit, mais aussi la pire. Il ne s’y est jamais confronté auparavant, mais un autre agent, 002, lui a raconté comment elle a passé cinq jours dans une cave, pendue par ses poignets menottés, ses pieds effleurant tout juste la surface du sol. Elle était forcée de maintenir son corps tendue et rigide, ou la douleur de ses bras devenaient insupportables. Comme Bond, elle a fait partie du MI6 pendant presque toute sa vie. Elle a connu mille supplices et souffrances, mais elle parlait de ces jours-là comme les pires. Il lui a fallu des semaines pour récupérer physiquement. Mentalement, elle est restée fragile et déprimée pendant des mois.
002 a quitté le programme l’an passé, prétextant un âge trop avancé. Elle a été félicitée pour son travail et son courage, mais celle qui a longtemps été la femme la plus dangereuse du MI6 n’était plus qu’une ombre. Bond sait que ces cinq jours dans une cave l’ont poussée à bout. Il sait que cette créature indomptable s’est mise à faire des erreurs de débutant, qu’elle a été sauvée plusieurs fois non pas par son intelligence ou sa force, mais par la chance et les talents de Q. Le jeune homme a confié à Bond, un peu après son départ, qu’il avait cru s’occuper d’un agent débutant. Elle était distraite, elle avait du mal à mémoriser les codes d’accès qu’il lui donnait et les noms de ses cibles. Elle n’était plus elle-même.
Bond essaie de ne pas y penser.
Brièvement, il compte le temps qui passe. Au bout d’une heure et vingt-quatre minutes, il abandonne.
Quand la femme revient, il se contente de l’ignorer. Elle est toujours armée, et même s’il s’élançait vers elle et parvenait à l’atteindre, il est improbable qu’elle soit venue seule. Quelqu’un sera derrière la porte, et la fermera, et Bond se retrouvera seule avec un cadavre. D’après ce qu’il a pu apprendre de cette organisation terroriste, une prise d’otages ne lui apportera aucun avantage. Ils sont cruels, et déterminés, et vides de toute compassion. Et même s’ils sont intéressés par Bond et les informations qu’il détient, il n’est pas impossible qu’ils finissent par se lasser et le tuer. Ils ont retiré sa puce GPS et fouillé ses vêtements, et il a beau porté un costume taillé sur mesure il pourrait aussi bien être nu. Il sait que Q finira par retrouver sa trace, mais dans combien de temps.
Sa seule chance est de survivre à la privation de sommeil, et d’espérer que le MI6 le trouvera avant la Mort.
Il est habitué à l’attente. Tous les espions le sont. Il ne s’agit pas seulement de séduire la femme fatale et de faire exploser des ponts – il faut attendre, aussi. Quand l’information manque, quand la cible est absente, quand l’ennemi se montre discret. Mais ces deux dernières années, Bond avait toujours une oreillette et la voix de Q pour lui tenir compagnie. Souvent, avoir une conversation était impossible, alors le Quartermaster lui lisait des documents divers qui trainaient sur son bureau, lui expliquait le programme qu’il venait de mettre en place, partageait des idées ou des concepts en cours de développement. Il n’est plus seul sur le terrain, maintenant, plus comme avant. Aujourd’hui, il a le luxe de pouvoir confier des aspects de sa mission à quelqu’un en qui il a confiance. Il a connu ça, juste un peu, avec l’ancienne M.
Q est devenu familier – et cette complicité l’a rendu vulnérable.
Bond s’en veut. Travailler avec lui est un avantage, ne serait-ce que pour sa technologie, ne serait-ce que pour les yeux qui le suivent en permanence. Mais l’espionnage est un jeu implacable, et la confiance est une illusion. Q peut faire une erreur aux conséquences dramatiques pour Bond, peut mourir alors qu’il se repose sur lui, ou pire ; il pourrait le trahir et le poignarder dans le dos comme d’autres l’ont fait avant lui. Bond aimerait croire, avec tout son être, que le jeune homme n’en arrivera jamais là, qu’il lui sera loyal jusqu’à son dernier souffle, mais ils ne vivent pas dans ce monde-là. Si Q veut se retourner contre lui, la tâche lui sera facile. Rien que pour ça, il pourrait essayer. Bond n’est pas naïf. Il sait que les créatures qui finissent dans ce genre de milieu n’ont rien d’innocentes, et Q n’y fait pas exception.
Un instant, Bond n’en veut pas aux terroristes pour la torture, mais pour l’avoir obligé à s’asseoir et à réfléchir à sa vie.
Frustré, il se lève, fait le tour de la pièce, et étire ses jambes et ses bras. Aucun avertissement ne lui ait transmis par le biais des enceintes. Depuis sa capture, il a appris qu’il avait une liberté de mouvements complète, sauf pour une chose : dès qu’il tente de bloquer la lumière des néons, cette saloperie de son aigu lui vrille les oreilles. Il a ressayé plusieurs fois, à des moments aléatoires, mais il semble que l’individu à l’autre bout de la caméra de surveillance ne quitte jamais son poste. A une autre occasion, Bond était assis en tailleur, les yeux clos, sa tête penchant doucement en avant. Quand le sommeil a commencé à ramper jusqu’à lui et que son corps s’est relâché, le même son a envahi la pièce. Il s’est demandé si le MI6 était à sa recherche. Il a aussi réfléchi à la possibilité de se percer les tympans.
La femme revient, et il lui demande poliment d’aller se faire foutre, et elle lui dit que s’il veut dormir, il n’a qu’à faire un signe de la main à la caméra, et ils le laisseront en paix dès qu’il aura dit ce qu’ils voulaient entendre.
Il lui répète d’aller se faire foutre.
Ce qui était d’abord de la fatigue se mue en épuisement, et sa frustration devient du stress. Il a conscience que son corps va commencer à le lâcher, peu à peu, jusqu’à devenir lent et inutile. Il sait aussi que son esprit s’usera de plus en plus vite, et bientôt il tendra les bras jusqu’aux néons blancs et tentera de les rayer du bout des ongles. A un moment, il pleure de manière permanente. Il est obligé de fermer ses yeux les trois-quarts du temps, ou la douleur devient insupportable. Sinon, il fixe la porte de la pièce et souhaite que la femme revienne. Il voudrait être capable de lire son visage et ses vêtements pour comprendre combien de temps s’est écoulé, savoir s’il a traversé la frontière des cinq jours ou plus. Cela ne le mènerait à rien, probablement, mais il s’estime légèrement plus solide que 002. Son égo, au moins, survit au manque de sommeil.
Il retire sa veste, la roule en boule et y enfouit son visage. Le son strident l’atteint comme de l’intérieur de ses organes, et il pense qu’il va tenir, jusqu’au moment où il cède et repousse le tissu. Quand il n’essuie pas ses joues humides, il marche le long des murs de la pièce. Quand il est assis, il ferme les yeux et médite. Quand il est debout à nouveau, il essaie de décrocher les enceintes – elles sont fixées au plafond, et il n’a rien pour se surélever, alors il saute aussi longtemps que ses jambes lui permettent. Le reste du temps, il mange et boit. Un plateau lui parvient par une main anonyme dans l’ouverture de la porte. Il a été alimenté onze fois depuis sa capture : à chaque fois, une tranche de pain, deux carrés de sucre, un fruit, un œuf dur, un yaourt et deux verres d’eau. Assez pour survivre, mais pas assez pour renfoncer son organisme affaibli. Il a spéculé deux options. Soit les terroristes le nourrissent une fois par jour, soit deux fois. Trois fois paraitraient excessives.
Onze jours, ou cinq.
Les deux semblent tout à fait plausibles, tout comme un mois, un an, un siècle, ou peut-être qu’il est mort pendant une mission et que cette pièce est son enfer personnel.
Il fait une liste de ses symptômes : la fatigue, les sauts d’humeur, la diminution physique, les crampes, la sensation de froid qui ne le quitte plus. Il sait sûrement, au fond de lui, combien de temps il peut encore tenir ainsi, mais il est incapable de se concentrer sur quelque chose. Plusieurs fois, il s’impose de brefs calculs, mais les solutions lui échappent. Il essaie, à d’autres occasions humiliantes, de faire des abdos et des tractions. Ses muscles le lancent atrocement, mais il parvient à peine à se déplacer. Il tente de se forcer à continuer de marcher, mais abandonne rapidement. Il s’assoie dans un coin de la pièce, ses bras croisés sur son torse, et à chaque fois qu’il commence à somnoler, il est réveillé par les enceintes.
Quand son quatorzième plateau arrive, il doit avancer à genoux pour l’atteindre.
La femme revient. Il se rend compte, malgré son état de plus en plus faible, qu’elle porte les mêmes vêtements que lors de sa capture. Elle a également le même maquillage, la même coupe de cheveux. Seule son expression change ; elle paraît furieuse. Il rit en réalisant qu’ils n’ont pas réussi à manipuler ça.
-Qu’est-ce qui pousse un homme à se résigner à la souffrance ?
Il lui sourit. Elle montre les dents.
-Qu’est-ce qui pousse un homme à aimer son pays ? dit-il.
Sa voix est rauque, inhumaine, et sa gorge douloureuse. Elle insiste encore, mais il résiste, et elle repart plus énervée encore. Après, un plateau de nourriture passe la porte, et il ne le mange pas immédiatement. Le son strident coule des enceintes, et il tend à regret la main vers le fruit. C’est une clémentine, ronde et orange vif. Il lui faut une éternité pour en éplucher la peau, et chaque quartier qu’il mâchonne est plus acide et nauséabonde que le précédent.
Il croit se souvenir qu’il faisait beau le jour de sa capture. Il n’en est plus sûr. Plusieurs fois, il regarde la caméra et lève légèrement le bras. Il doit forcer en lui le visage de l’ancienne M, le claquement des talons de Moneypenny sur le parquet, le rire spontané de Q, les soupirs professionnels de Tanner, l’odeur de l’automne à Londres – les feuilles rouges et jaunes qui pourrissent sur le trottoir, les parfums de thé qui s’échappent des cafés, le pain d’épice et la citrouille charriées par le vent froid. Plusieurs fois, il suspend son geste et baisse son bras. A un moment, il enfouit ses mains dans ses poches et ferme les yeux.
Il perd le compte du nombre de plateaux.
Il a une crampe à la jambe, et quand il veut crier, il finit par rire. Le reste se fait flou.
