Chapter Text
Il est communément admis que descendre aux Enfers est la pire chose qui puisse arriver à une âme.
Harrowhark Nonagesimus, qui n’admettait rien communément sans avoir au préalable étudier le sujet sous toutes les coutures, allant si nécessaire jusqu’à procéder à sa vivisection, constata à ses dépens que, comme tant d’autres, ce principe était parfaitement controuvé.
En effet, la pire chose qui puisse arriver à une âme, loin d’être de descendre aux Enfers, est d’en sortir.
* * *
AU SOLSTICE D’HIVER DE L’AN MYRIADE DE LA PREMIÈRE RÉSURECTION, dix mille ans après la fin du monde, et à l’aube d’une nouvelle apocalypse, la Révérente Fille s’extirpa du Fleuve en rampant par la gueule béante d’une stomie, et s’affaissa piteusement au pied du Tombeau Scellé.
Fraîchement ressuscitée, elle n’eut plus qu’une envie : mourir à nouveau pour ne plus rien ressentir du supplice organique qui s’abattit sur elle. Son corps, visiblement assez mécontent d’être réintégré sans préavis, semblait bien décidé à lui faire payer au centuple l’affront de son abandon. Elle se mit à hurler de douleur en se tortillant comme un ver épileptique.
Après avoir copieusement répandu divers fluides corporels tout autour d’elle, elle parvint à avaler une première goulée d’air. Une partie de ses alvéoles pulmonaires éclatèrent sous l’impact de cette oxygénation inattendue. Plèvre et poumons décidèrent derechef de prononcer le divorce. Elle dut s’y reprendre à quatre fois pour que ses mitochondries fassent leur travail efficacement, sans se suicider à chaque inspiration.
Après une refonte de ses globes oculaires, sa vision, bien que trouble, sembla fonctionnelle, puis ce furent ses oreilles qui se débouchèrent avec un pop aussi sonore que douloureux. En cascade, sa boîte crânienne fut dépressurisée, lui décollant les méninges et faisant imploser ses sinus. Ses tympans endommagés appliquèrent par deux fois un protocole d’autodestruction avant de se reformer proprement.
Ensuite, il lui fallut générer un certain nombre de tendons, qui manquaient curieusement à l’appel le long de ses membres. Sa chair avait commencé plus ou moins furtivement à dégouliner de ses os comme du fromage fondu. Une fois le triceps de son bras gauche dûment raccordé à sa scapula, son ulna et son humérus, elle tenta de quitter sa position actuelle (à savoir : étalée de tout son long, à plat ventre, le visage dans une flaque de glaires et de sang) en se poussant sur les mains.
L’opération connut un succès mitigé, puisqu’elle parvint seulement à relever le menton du parterre caillouteux, pour tomber nez à nez avec les chaînes défaites d’Alecto la Première. Soudain prise de vertige, elle s’effondra de nouveau.
Puis, après une attente qui aurait aussi bien pu durer une minute qu’un siècle, peu à peu, ses tremblements cessèrent, et la douleur refoula par vagues. Elle vomit une dernière fois par acquis de conscience, expulsant ce qui ressemblait à la moitié d’un crayon graphite, ce qu’elle n’eut pas la force de chercher à comprendre ni de juger alarmant.
Enfin, elle put se concentrer sur le cri qu’elle entendait depuis son retour d’entre les morts, et réalisa avec stupeur qu’il ne provenait pas de sa propre gorge. Quelqu’un d’autre, quelqu’un de bien réel, quelqu’un qui normalement n’aurait plus pu pouvoir crier quoi que ce soit, s’appliquer à hurler son nom à s’en déchirer les cordes vocales.
Comme frappée par la foudre, la Révérente Fille se retourna vers le lac aux eaux sombres qui lapaient les rives de l’îlot où trônait le mausolée. À la vue de qui l’appelait, elle fut envahie d’un sentiment innommable, quelque part entre soulagement infini et horreur absolue.
Car au milieu du lac, mystérieusement vêtue du blanc des gradés de la Cohorte, de l’eau jusqu’à mi-cuisses, et courant vers elle comme une dératée, se trouvait feue sa première cavalière.
Harrowhark, du bout de lèvres qui n’avaient pas étaient siennes depuis une éternité, s’entendit répondre, avec la ferveur d’une prière, trois syllabes qu’elle s’était vainement efforcée d’oublier à jamais :
― Gideon ?
Puis elle s’évanouit promptement.
* * *
Après une vie passée à mépriser sa garde-robe d’anachorète toute en nuances de noir, la Prince Kiriona Gaïa réalisa, non sans une certaine amertume, qu’elle détestait le blanc plus encore.
Déjà, ça ne lui allait pas du tout au teint (surtout depuis qu’elle était méga-morte et giga-blafarde). Le ton sur ton obtenu était au mieux passable, au pire, franchement de mauvais goût. Ensuite, elle s’était rapidement rendue compte que c’était très salissant, surtout pour qui a peu de contrôle sur les épanchements de ses différentes humeurs corporelles. Et c’était sans évoquer l’ignoble contraste entre sa veste à chevrons et sa rousseur ! Beurk.
Toutefois, d’après Kiriona, le pire avec le blanc, c’était qu’il faisait ressortir le noir.
Et dans la chambre au carrelage ivoirin, aux murs nus et achromatiques, dans le lit de camp aux draps, eux aussi, absolument immaculés, la vision des cheveux de jais d’Harrow était d’une incongruité inouïe, presque violente.
Dès que Kiriona laissait son regard parcourir trop longtemps la silhouette (famélique) et le visage (scandaleusement dépourvu de maquillage de squelette) de son ancienne adepte, elle commençait à avoir le mal de mer et un goût métallique dans la bouche. C’était très agaçant, puisque son oreille interne comme ses papilles ne fonctionnaient plus depuis belle lurette.
Voilà une autre découverte très décevante qu’elle avait faite depuis sa promotion au grade d’héritière des Neufs Maisons : habiter un corps mort aux organes devenus insensibles n’empêchait pas de somatiser. Elle ne s’en était toutefois pas plainte au SAV, parce qu’elle n’avait pas du tout eu envie d’aller voir John pour lui avouer qu’elle avait des instants, disons, de vulnérabilité.
Ianthe en revanche, qui n’en ratait pas une quand il s’agissait de repérer les faiblesses d’autrui pour mieux les titiller, était toujours hilare quand Kiri avait une réaction physiologique. Et la Sainte de l’Effroi de se targuer, en lui arrachant son magazine des mains :
― Gonade, chérie, rien ne sert d’augmenter ta température corporelle, les protagonistes de Sauterie de Soubrettes chez la Septième ne pourront pas éteindre le feu à tes défuntes fesses.
Kiriona fut tirée de ses rêveries par un bruit de polyester qui se froisse, lorsqu’Harrow, toujours inconsciente, gesticula dans le lit. Elle poussa un soupir mesquin, ce qui naturellement traduisait que même plongée dans le coma le plus profond, Harrowhark Nonagesimus restait une petite peste sournoise. Une petite peste sournoise, qui avant de s’étaler pitoyablement et de se cogner la tête contre un rocher d’une manière tout à fait ridicule, avait vu Kiriona. Une petite peste sournoise, qui, avec dans la voix une émotion indéchiffrable, l’avait appelée Gideon.
Soudain incapable de supporter de rester au chevet de son exe… (tortionnaire, partenaire, némésis, amie ?) son exe-quelque chose une seconde de plus, Kiriona se leva et quitta la chambre.
* * *
Derrière ses paupières closes, un drame antique se rejouait. Un drame inéluctable, effroyable et total.
Elle sentit l’eau monter et l’air s’embraser. L’atmosphère s’effondrer sous son propre poids. Le cœur de fer, dans son manteau de silice, se recroqueviller sur lui-même. Pendant un instant aussi vain que fugace, le monde se tint au bord du précipice. Elle voulut retenir sa respiration.
Le choc apeupnomatique lui coupa le souffle.
La déflagration, impétueuse et colossale, propagea ses invisibles radiations à la célérité de la lumière, comme autant de présages funestes. Alors, il n’y eut plus ni de haut ni de bas ; ni de terre ni de ciel. Seuls subsistèrent le chaos absolu, et l’énergie résiduelle d’un monde en train de s’éteindre, semblable au râle d’un mourant.
Avant, il y avait tout.
Après, il ne resta rien.
Dieu sourit béatement, et Harrowhark la Prem- Neuvième se réveilla en sursaut.
Elle se redressa sur son lit comme un diable jaillissant de sa boîte, haletante et trempée de sueur. D’abord elle comprit, soulagée, qu’il n’avait s’agit que d’un rêve. Puis elle se souvint qu’elle n’était plus morte, et paniqua de plus belle.
En voulant se lever pour prendre ses jambes à son cou, elle s’emmêla les pieds dans le tuyau plastique qu’on avait fiché dans son avant-bras, pour une raison certes inconnue mais sans nul doute malveillante, et tomba du lit tête la première.
Juste avant que sa mandibule et le sol ne puissent faire connaissance, des mains fermes la saisirent par les épaules et l’attirèrent en arrière. Au bout de ces mains, elle découvrit des bras, puis un tronc, enfin un corps tout entier. Celui de Camilla Hect. La bouche sur le visage d’Hect s’étira en un fin sourire, et Harrow comprit instantanément qu’elle n’avait pas affaire à la cavalière de la Sixième.
Alors le corps dit :
― Bonjour, Harrowhark.
Harrow inspecta ses orbites, et ne reconnut pas non plus le regard perçant du Gardien de la Librairie.
Alors le corps dit :
― Je suis Paul.
La réalisation frappa Harrow comme une lame s’enfonçant entre des vertèbres. Elle pensa, avec admiration mais non sans une once de jalousie, que Palamedes Sextus avait peut-être bien été le meilleur nécromancien de leur génération. Ses joues devinrent inexplicablement mouillées.
Alors Paul dit :
― Je suis terriblement désolé⸱e.
Pour une raison qu’elle n’aurait su s’expliquer, et avec un profond sentiment de familiarité, Harrow accepta de se réfugier dans les bras que cette personne qu’elle ne connaissait pourtant pas lui tendait, et pendant de longues minutes, elle y pleura ses amis.
Plus tard, quand elle fut parfaitement déshydratée, elle releva la tête et planta ses yeux dans ceux de Paul, qui n’étaient ni gris terreux, ni gris eau de roche, mais juste gris.
Une question, dont elle redoutait la réponse plus que tout au monde, franchit irrésistiblement ses lèvres avant qu’elle ait pu la contenir :
― Où est-elle ?
Lae Sixième grimaça, et Harrow sentit son cœur se serrer dans sa poitrine, aussi sûrement que s’il avait été étranglé par une main assassine.
* * *
La première fois qu’on se revit, j’avais des boucles blondes dans la bouche, la taille enserrée par des cuisses galbées, le visage plongé dans un opulent décolleté, à la peau rendue moite et rosée par l’effort.
Pour faire court, tu avais toujours eu le chic pour choisir brillamment ton timing.
Allongée comme je l’étais, qui plus est chevauchée par une fille plantureuse, la porte ouverte m’était dissimulée. Je ne te vis pas rentrer. Et puis, j’étais plus occupée à écouter la voix suave et haletante, qui me glissait à l’oreille :
― Il n’y a pas à dire, Neuvième, même morte, tu envoies du lourd !
― C’est ce qu’elles disent toutes.
Coronabeth Tridentarius, qui ces temps-ci répondait plus volontiers au nom de Couronnons-Le de Maintes Couronnes, éclata d’un rire cristallin. Elle m’envoya son poing dans l’épaule, sans toutefois mettre de force derrière le coup.
Elle était enfin parvenue à me plaquer au sol, après une bonne heure de joute. Nous avions commencé à la rapière, sous l’œil amusé mais vigilant de la Culbuteuse de Daronnes. Si à l’épée, elle s’était avérée douée, sans toutefois égaler l’affreux Naberius Tern ; en combat à mains nues, je l’avais trouvée vraiment impressionnante. Elle était rapide, puissante, et aussi fourbe que son alter-ego essorée trop de fois dans le tambour d’un lave-linge (je parle ici d’Ianthe, évidemment).
Après s’être relevée d’un bond élégant, Corona ; qui contrairement à ses homologues de la Troisième, avait le mérite de ne pas sentir le gel pour les cheveux, ni de me traiter d’organe reproducteur à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche ; était en plus bonne joueuse, car elle me tendit la main pour me hisser à mon tour.
Vraiment, je n’avais pas à me plaindre. J’étais en train de passer un bon moment.
J’aurais presque pu oublier pendant une poignée de secondes tout ce qui n’allait pas dans l’univers. Du genre, pas forcément par ordre de gravité : que j’étais morte, que mon despotique daron était toujours quelque part dans la nature, qu’on avait laissé filer Numéro Un (Nona, Annabel, Alecto, Ta Tchoin Façon Sorbet, choisis ton poison), que j’étais obligée de traîner avec une extrémiste relou du SDE qui en plus était soi-disant ma cousine, que Paul avait déformé les branches de mes lunettes d’aviateur, et que tu m’avais vilement recrachée après que je t’aie offert mon âme sur un plateau d’argent. (Est-ce que si je te l’avais offerte sur une omoplate, tu l’aurais acceptée ?)
Mais je n’étais sans doute pas destinée à connaître de répit.
J’avais passé ma vie à essayer de ne plus t’appartenir tandis que tu me retenais, pour ensuite m’efforcer dans la mort d’être tienne alors que tu ne voulais plus de moi. Il était logique qu’une fois morte-vivante, alors que je tentais enfin d’exister pour moi-même, tu décides qu’il était grand temps de m’asservir à nouveau.
Problème de timing, je te dis.
J’étais donc debout au milieu de la salle d’entraînement de la station de la Sixième, tout sourire, me sentant presque vivante, venant sensuellement de me battre au corps à corps une fille qui aurait aussi bien pu sortir d’une de mes revues, quand mon regard croisa le tien.
Tu te tenais debout dans l’encadrement de la porte, ou plutôt, un pas derrière lui, comme si tu n’osais pas t’incruster à une soirée à laquelle personne n’avait jugé opportun de t’inviter. Tu avais troqué ta blouse d’hôpital contre une tunique ample et un pantalon, qui, à en juger par leur teinte gris souris, avaient été empruntés à nos hôtes. Évidemment, ils ne t’allaient pas du tout.
Tu portais le maquillage du Crâne Sans Mâchoires. Presque tout ton visage s’en trouvait plongé dans le noir complet : ton menton, ta bouche, tes joues, tes sourcils, tes yeux ; à l’exception de ton front, de tes pommettes et de l’arrête de ton nez. Dans la pénombre du vaisseau, à cette distance, il aurait été présomptueux de tenter de deviner qui tu regardais, et quelle expression tu arborais. Je n’essayais donc pas. De toute façon, le doute n’était pas permis.
C’était moi que tu toisais avec une fureur presque palpable, de toute la hauteur de ton mètre et demi.
J’aurais bien tremblé d’épouvante, si j’avais eu la motivation d’activer mon mécanisme de chair de poule, mais vois-tu : j’étais atteinte de flémingite aigüe. Ne t’en fais pas, si j’étais immunisée contre tes charmes démoniaques, tu parvins quand même à ficher la frousse aux autres, donc l’honneur était sauf. Tout le monde dans la salle s’était tu et immobilisé.
D’abord Couronne s’était raidie, ses doigts parcourus d’un léger spasme dans les miens, comme prise sur le fait. Fruits de la Passion, qui jusque-là grommelait dans un coin en aiguisant ses machettes (faisant soit dit en passant très mal semblant de ne pas nous observer combattre) avait interrompu son geste à mi-course. Sur le banc, Judith Deuteros, pom-pom-girl de Corona malgré elle, était plus crispée que jamais. J’ai toujours suspecté qu’une photo de la capitaine illustre la définition d’« avoir une rapière dans le cul » dans l’Encyclopédie du Savoir Universel des Neuf Maisons.
Même Pyrrhattention à Vos Mamans s’était redressée du mur auquel elle s’était adossée. Elle porta lentement une main à sa ceinture, là où se trouvait un revolver antédiluvien dans son étui, qu’elle tapota une fois de l’index, l’air de rien.
Grosse ambiance, ces retrouvailles.
À choisir, j’aurais préféré une petite boom dans un bar branché de Koniortos avec les copines de la Cohorte. Après la première tournée, on aurait fait jouer un enregistrement des cloches de Secundarius, ca-clang, ca-clang, ca-clang, pour te donner le top-départ.
Ensuite tu aurais fait ta sombre apparition, élégamment drapée de ta plus poussiéreuse robe de nonnette, escortée par deux constructions avec un bracelet orange estampillé « sécurité » noué au-dessus du coude. Je t’aurais laissée venir à moi, canon dans mon uniforme de Prince Héritière, un bras passé derrière l’accoudoir de la banquette où je me serais assise comme sur un trône, c’est-à-dire les pieds croisés sur la table basse, ma couronne de phalanges infantiles sur la tête. Bon, ou pas pour la couronne, j’ai toujours trouvé qu’elle était un peu glauque. Mais tout le reste on garde !
Arrivée à mon niveau, tu te serais campée devant moi, digne et cryptique, et j’aurais arqué un sourcil interrogateur d’une manière très sexy. Puis, juste avant que tu n’ouvres ta sadique bouche pour cracher je ne sais quel venin Nonagesimusien, je t’aurais dit, sotto-voce :
― Ça fait un bail, chouchou. Je t’ai manqué ?
Et alors tu te serais jetée sur moi, essayant de m’arracher le visage de tes petits doigts vicieux tout en m’invectivant, et je me serais sentie comme à la maison.
Au lieu de ça, j’ai dit :
― Euh, salut ?
Et tu t’es enfuie en courant.
Harrow, il y a des supplices pour lesquelles l’éducation de la Neuvième, malgré sa doctrine « souffre et apprends » ne nous avait pas préparées. Nous retrouver était l’un d’eux.
* * *
La seconde fois qu’on se revit, j’avoue, c’est moi qui te suis tombée dessus comme la foudre sur un paratonnerre.
Cela faisait une semaine depuis notre interaction avortée dans le gymnase. Tu restais enfermée dans ta chambre médicalisée, dans laquelle, si j’en croyais Paul (lae seul⸱e visiteur⸱euse que tu tolérais), tu passais quatre-vingt-dix pourcents de ton temps à comater, et les dix pourcents restants à t’auto-flageller. Quand iel m’avait fait ce topo, pendant le déjeuner auquel je continuais d’assister alors que je ne pouvais rien manger, j’avais gentiment proposé mes services :
― Et elle veut pas un coup de main, pour les dix pourcents de flagellation ?
Mais Paul, pas plus que Cam ou Pal avant iel, ne prenait jamais la mouche, ne mordait jamais l’hameçon, n’attrapait jamais la perche. Bref, c’était un flop, comme une comédie musicale sur la Huitième. Paul me jeta un regard qui ressemblait fortement à de la pitié et qui me fila tout un tas d’insectes (le cafard et le bourdon, principalement). Ma mine déconfite ne suffit malheureusement pas à lae dissuader de me faire la leçon.
― Kiriona, je pense qu’il lui faut un peu de temps. La dernière fois qu’elle était de ce monde, elle venait de se remémorer ton existence, et bien décidée à la préserver, avait choisi d’oblitérer la sienne.
Tu t’en doutes, j’aurais eu deux-trois remarques constructives à faire sur sa naïve interprétation des faits, mais iel ne me laissa pas en caser une.
― Harrow a osé une descente en piquet au fin fond du Fleuve, où, si j’ai bien suivi, un démago lui a pitché comment il avait assassiné une planète entière et ses habitants, avant de les ressusciter, minus leurs souvenirs, et de se proclamer leur Dieu. Pendant ce temps, son corps moribond était occupé par l’âme de la planète en question. Tout ça pour qu’on la fasse revenir à la vie de force, et qu’elle découvre qu’en dépit de ses efforts -qui, soulignons-le, incluent une lobotomie auto-pratiquée !-, tu es… toujours morte. Et qui plus est la fille de l’imposteur auquel elle adressait jadis ses prières. Ça fait beaucoup, même pour la Révérente Fille.
N'ayant rien à répondre à cet argument tout à fait bidon, je lançai mon pot de yaourt au visage de Paul. Les réflexes de Cam lui évitèrent d’être touché⸱e entre les deux yeux. Attrapant le yaourt au vol, iel regarda l’opercule, s’assurant que le parfum était à son goût, et, comme iel était d’une politesse répugnante, ajouta :
― Merci.
Puis iel entreprit de manger mon dessert.
Jugeant que j’en avais suffisamment entendu, je quittai le réfectoire, prête à en découdre.
* * *
Bon, rétrospectivement, je comprends que tu n’aies pas eu l’air ravie de me voir.
Je me suis peut-être un peu emballée en arrachant la porte de ses gonds. J’aurais pu essayer de frapper, d’abord. Mais je ne me sentais plus en mesure d’essuyer un éventuel refus. J’avais envie qu’on se mette sur la gueule, là, tout de suite. C’était un sentiment impérieux, le plus proche de ce qu’on aurait pu qualifier de besoin biologique, dans mon état cadavérique.
Je te découvris assise au bureau à tréteaux, sous l’unique hublot de la pièce, les mains croisées sur tes cuisses, la tête baissée, le regard dans le vague… Jusqu’à ce que la porte défoncée ne tombe avec un grand bang sur les dalles de l’infâme carrelage blanc. Tu te tournas vers moi dans un soubresaut de vipère prête à mordre.
Au cours de la semaine qui venait de s’écouler, tu t’étais visiblement procurée des vêtements noirs, de civils, comme ceux que vous portiez toustes, Pyrrha, CamPal et toi, sur New Rho. Contrairement à la tunique de libraire, ils ne faisaient rien pour dissimuler ta silhouette émaciée. Comme toute nécromancienne qui se respecte, tu n’avais toujours eu que la peau sur les os, mais là, tu avais quitté l’orbite du planétoïde Maigreur constitutionnelle pour t’approcher dangereusement du trou noir Momie desséchée. Franchement, c’était très Septième de ta part, tu aurais dû avoir honte. Et puis je commençais à avoir des scrupules à l’idée qu’on se bastonne, parce que je craignais que tu te casses en deux si je daignais seulement t’effleurer.
Ton visage était nu. Malgré la tonte récente de tes cheveux, des mèches rebelles barraient ton front haut, cadeau de la Sainte de l’Effroi. Tu fronçais si fort tes sourcils qu’ils semblaient bien décidés à fusionner, tels deux amoureux mus par la seule volonté d’enfin se toucher, après dix-neuf ans de platonicisme. Dans tes yeux d’obsidienne, ourlés de longs cils noirs, trois émotions se succédèrent à la chaîne, comme les poireaux des neiges sur le tapis roulant de la trieuse de Drearburh : surprise (légitime), rage (attendue), et enfin désarroi (pour le moins déstabilisant). Sous tes yeux, des cernes, qui elles-mêmes avaient des cernes, qui elles-mêmes… Pops appelle ça l’effet vache-qui-rit (va savoir).
La peau mate de tes joues, tendue sur tes pommettes saillantes, semblait toujours aussi inexplicablement douce et lisse, ce qui était franchement injuste pour quelqu’une qui avait pris des vacances en Enfer et passait le plus clair de son temps la tronche généreusement tartinée de peinture. Le tour de tes narines et ton philtrum étaient, une fois n’est pas coutume, dépourvus de sang séché. Ta bouche, avec son arc de cupidon parfait, affichait un rictus mauvais. Tu ne relevas pas ton menton pointu avec ton habituel aplomb de prêtresse mortuaire, mais tu étais… tellement toi.
― Harrow, je dis, soudain à cours de tout autre mot.
― Nav, tu répondis froidement, et je sentis toute la façade identitaire qui s’appelait Kiriona Gaïa s’apprêter à s’effondrer à l’état particulaire, tel un squelette sans magicienne osséo pour l’animer.
De tout ce que j’avais à te dire, de tous les reproches que j’avais à te faire, mais aussi de tous les aveux (à commencer par : désolée d’avoir zigouillé ton affreux sénéchal, mais il était vraiment très affreux), il ne me vint rien d’autre qu’un second :
― Harrow, un peu plaintif.
Et quand tu t’avanças vers moi, après une éternité, après une rude journée, après une myriade, à la fin de toute chose, pour enfin (enfin !) faire un truc idiot, comme m’en coller une ou même te jeter dans mes bras, tu choisis de faire quelque chose de plus stupide encore, la plus absurde qui soit, vraiment, puisque tu te laissas tomber à genoux à mes pieds.
Empoignant l’ourlet de mon pantalon dans tes mains, crispées comme des serres, des larmes plein la sclère, prêtes à déborder en empruntant ta caroncule comme un tobogan, tu dis :
― Gigi, je suis tellement désolée, car je n’ai plus rien à demander de toi. Je n’ai aucun droit, mais je suis faible. Il le faut ; j’en ai besoin ; je n’ai pas d’autre choix. Gideon la Neuvième : pardonne-moi, car je t’ai pris ta vie, et que je vais maintenant t’ôter ta mort.
Et tu nous plongeas toutes deux dans les eaux rouges du Fleuve.
* * *
