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L'escalade

Summary:

Elrond ne pouvait pas s’empêcher de penser, au fond de lui, que c’était un défi idiot et qu’il devait être encore plus idiot pour l’avoir accepté. Il était pourtant là, entre ciel et terre, accroché à la tour de guet d’Amon Ereb. Et il devait continuer à grimper.

Rien de tout ceci ne serait arrivé si Maglor était resté, honnêtement.

Notes:

Comme d’habitude, je ne possède pas les droits du Silmarillion et je ne tire aucun bénéfice de mes textes, ce qui me navre au plus haut point.

Ma cousine a eu des PTSD de chute d’escalade quand je lui ai pitché l’histoire, donc dans le doute je préviens. En dehors de ça, on est sur mes baux habituels de KidnapFam et des troubles de l’attachement qui en découlent.

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

En équilibre sur le rebord de pierre cernant l’étroite fenêtre, les doigts crispés sur les barreaux qui en condamnaient l’accès, Elrond s’accorda quelques instants de repos. Ses prises étaient bonnes, et son appui suffisamment stable pour le lui permettre. Il était devenu bon pour grimper. Moins qu’Elros, qui était comme toujours excellent dès qu’il s’agissait de faire quelque chose de stupide et dangereux, mais bon tout de même. Le petit garçon résista à l’envie de jeter un coup d’œil à son frère, là en bas, qui observait son ascension depuis la cour : il aurait été capable de le prendre comme un aveu d’hésitation.

A la place, il coula un regard à l’intérieur de la pièce obscure. Il s’agissait du dortoir des guetteurs, où les archers mangeaient et se reposaient en attendant de prendre leur poste au sommet de la tour ou de faire leur ronde sur les remparts nord. Par chance, la petite salle était déserte. Aucun soldat ne patientait assis aux tables de bois ni ne somnolait dans les lits superposés. Ceux qui ne montaient pas la garde s’entraînaient dans la lice avec le maître d’armes d’Amon Ereb, et Maedhros avait envoyé le reste de ses hommes patrouiller ses terres sous le commandement de Maglor. D’ordinaire, l’aîné des fils de Fëanor s’occupait lui-même de la défense du territoire ; mais on lui avait cette fois-ci rapporté des monteurs d’ouargues harcelant les fermes au nord, et son frère cadet était meilleur cavalier que lui. Elrond n’avait pas pleuré quand Maglor, du haut de son étalon noir, s’était retourné et lui avait adressé un petit signe d’au revoir en passant les portes de la forteresse. Il avait neuf ans, il était trop grand pour pleurer. Mais il en avait eu envie. Il n’aimait pas quand Maglor l’abandonnait. C’était pour ça qu’il avait accepté le défi d’Elros, peut-être, pour ne plus penser à l’abandon et au trou noir qu’il faisait battre dans sa poitrine. Peut-être, aussi, parce qu’il se doutait que Maglor en aurait été fâché et qu’il le lui aurait interdit – s’il avait été là pour le faire.

Elrond secoua la tête. Il leva les yeux, forçant son attention sur les deux mètres qu’il lui restait à franchir pour gagner le chemin de ronde intérieur. Les barreaux de la fenêtre étaient assez solides pour supporter son poids : il pouvait les utiliser comme échelle pour atteindre la traverse supérieure. De là, il lui suffirait d’une bonne prise et d’une impulsion calculée pour s’agripper aux créneaux du chemin de ronde et se rétablir sur le rempart. Un jeu d’enfant, estima le semi-elfe, ce qui tombait plutôt bien puisqu’il en était un. Il se mit sans plus attendre en mouvement.

En quelques gestes précis, le garçon se hissa jusqu’aux créneaux. Le vent frais de l’automne l’y accueillit, glissant dans ses cheveux sombres, et l’enfant s’accroupit sur la large pierre pour lui donner moins de prise – et se faire plus discret. Il coula un regard nerveux autour de lui, s’assurant qu’aucun adulte ne l’avait encore repéré. Il avait rejoint le chemin de ronde à l’endroit où celui-ci encerclait la haute tour de guet, au nord-ouest de la forteresse, et le garde en faction sur les lieux ne se trouvait nulle part en vue. Il devait se tenir de l’autre côté de la tour, scrutant les campagnes alentours, et Elrond se détendit un peu. A sa droite, le chemin de ronde courait au sommet du rempart intérieur jusqu’aux écuries, puis se perdait le long du donjon. Deux autres soldats en arpentaient lentement la longueur, s’éloignant, le dos tourné. Ils s’arrêtaient parfois pour observer les terres avec attention mais ils ne semblaient pas s’intéresser à la tour de guet, au grand soulagement du petit garçon. A sa gauche, le chemin de ronde obliquait presque à angle droit vers le sud et vers le bâtiment où logeaient les serviteurs. Une volée de marches le faisait descendre jusqu’à la porte ménagée dans la tour du beffroi qui surveillait les terres à l’ouest et au sud d’Amon Ereb. La présence d’un archer se devinait là, trahi par la courbure de son grand arc émergeant de l’escalier, mais il ne se déplaçait guère : le guerrier tenait sa garde, immobile et attentif. Elrond respira, rasséréné. Ce n’était vraiment pas le moment de se faire attraper.

L’enfant se recoiffa rapidement, attachant plus fermement la pince qui maintenait ses mèches brunes en arrière et lui dégageait le visage. Le vent ne cessait d’agiter ses cheveux, et s’engouffrait dans sa chemise. C’était déstabilisant. Il se demanda, vaguement, si Fingon le Vaillant avait été gêné par les bourrasques lorsqu’il avait escaladé les monts noirs du Thangorodrim pour libérer son cousin prisonnier. Elros prétendait que non. Fingon était un héros bien trop fort et courageux, clamait-il, bien trop vaillant pour être gêné par quelque chose d’aussi trivial que des courants d’air, et il leur fallait suivre son exemple.

C’était Elros qui avait inventé le jeu de l’escalade. Il s’était inspiré de l’histoire de Fingon et de sa légendaire vaillance, et Elrond s’y était retrouvé embarqué sans trop savoir comment. Les règles étaient simples : il fallait grimper dans un arbre, se hisser sur une barrière, escalader un muret, et prétendre qu’on allait sauver Maedhros du Thangorodrim. Mais les murets n’étaient jamais assez hauts pour faire de bons Thangorodrims, et le jeu était vite devenu trop facile. Alors les jumeaux s’étaient mis à escalader d’autres choses, plus hautes, plus intéressantes. Le mur des écuries, la façade de l’office des domestiques… la fontaine de la cour, aussi. Ça avait été drôle, la fontaine, même si Maglor n’avait pas partagé l’avis de ses jeunes protégés. Il s’était fâché, arguant qu’ils auraient pu se blesser en tombant et que la saison se faisait trop froide pour jouer dans l’eau. La petite fièvre qui avait saisi les garçons le soir même lui avait donné raison sur ce point, mais le ménestrel ne l’avait pas relevé. Il avait préféré, à la grande satisfaction d’Elrond, leur lire une nouvelle histoire chaque soir et leur apporter du lait chaud à la cannelle et des infusions de thym au miel jusqu’à leur rétablissement ; et il avait ri en écoutant Elros lui raconter comment ils avaient libéré Maedhros de la fontaine décorative. Il leur avait bien interdit, après cela, d’escalader de nouveau la fontaine, mais il n’avait pas pensé à leur interdire d’escalader tout le reste. Et puis il était parti. Elrond aurait obéi, peut-être, s’il était resté.

Les jumeaux s’étaient montrés plus discrets, après cet incident. Un seul se lançait dans l’escalade tandis que l’autre, resté au sol, faisait le guet et distrayait les gêneurs. Et leurs objectifs, comme eux, ne cessèrent de grimper. L’un d’eux devait-il atteindre la fenêtre de leur salle de jeu ? Le lendemain, le second était envoyé vers celle du bureau de l’intendante, un étage plus haut. Le défi suivant consistait à se hisser sur le toit du bâtiment central, celui d’après à monter sur le châtelet d’entrée de la forteresse. Et ainsi de suite. Deux jours plus tôt, Elrond avait fait grimper Elros jusqu’aux remparts du chemin de ronde nord, le plus élevé du château – ils avaient déjà accédé aux autres sans difficulté majeure. Et maintenant, Elros répliquait en lui assignant son objectif final : atteindre le sommet de la tour nord, la grande tour de guet. C’était la plus haute tour d’Amon Ereb, exception faite du beffroi de la tour sud si l’on commençait l’ascension depuis le bas de la colline où s’élevait la place forte et non depuis la cour. C’était un défi intéressant, ce beffroi, mais Elrond saurait se contenter de sa tour de guet. Elle allait déjà lui donner bien assez de fil à retordre et, par ailleurs, il soupçonnait son frère de se réserver cet ultime exploit.

Après un dernier regard alentour pour s’assurer qu’aucun garde ne s’intéressait à lui, Elrond tourna sur ses talons et baissa les yeux vers la cour à la recherche de son jumeau. Il lui fallut quelques instants pour le trouver au milieu de l’agitation quotidienne qui y régnait, car Elros s’était écarté de la tour : il préférait certainement pouvoir suivre son ascension sans avoir à se tordre le cou. Adossé au mur de l’écurie, le garçonnet prétendait rêvasser en regardant le forgeron ferrer un cheval mais, en réalité, son attention était tournée toute entière vers son frère. Elrond sentit sa présence au fond de son esprit lorsque leurs regards se croisèrent, et il profita de leur lien pour lui partager sa satisfaction d’avoir égalé son record d’escalade. Une fierté qui n’était pas la sienne lui réchauffa le cœur en réponse. Osanwë, avait murmuré Maglor lorsque les garçons lui avaient décrit ces échanges qui les unissaient. Il n’en avait pas semblé surpris. Ils étaient jumeaux, après tout, et du sang de Lúthien : qu’ils partagent un tel lien paraissait évident.

Tournant le dos à la cour, Elrond leva les yeux vers son objectif. A sa hauteur actuelle, il avait dépassé les deux tiers de sa montée, estima-t-il, mais il lui restait la partie la plus compliquée à escalader et il sentait qu’il n’allait pas tarder à fatiguer. Profitant de la disparition des gardes patrouillant le chemin de ronde derrière le donjon, le petit semi-elfe prit un instant pour s’assurer qu’il était bien en état de poursuivre son ascension. Ses jambes n’étaient pas encore raides : il s’était correctement préparé. Les muscles de son ventre devenaient durs à force de se contracter, et il était certain qu’il aurait mal le lendemain, mais pour le moment tout allait bien. Ses bras, en revanche, lui tiraient un peu. Il les étira et fit jouer les articulations de ses coudes et de ses épaules tout en étudiant la surface incurvée de la tour.

Sa partie supérieure ne présentait plus de fenêtre, le haut de la tour ne comportant aucune pièce à vivre. Ne se trouvaient là que des escaliers et des échelles menant à son sommet et à des paliers étroits qui permettaient aux archers embusqués de stocker leurs flèches et de tirer par les meurtrières. Ces barbacanes qui perçaient la pierre grise à intervalles irréguliers figuraient les seules ouvertures dont le petit garçon allait maintenant disposer pour grimper, ce qui était peu. Elrond le savait et, la veille, il avait passé un long moment à observer la façade de la tour à la recherche d’un itinéraire, assis sur la margelle de la fontaine. Il avait fini par distinguer des irrégularités dans la taille des pierres qui, couplées aux étroites fentes des barbacanes, lui dessinaient un chemin qu’il estimait praticable. Cela le mènerait jusqu’aux planches bardées d’acier qui encerclaient le parapet couronnant la tour et d’où pendaient les bannières rouges et noires de la Maison de Fëanor. Ce renforcement, à un mètre environ du sommet des créneaux percés de meurtrières, lui offrirait un appui idéal pour le dernier effort qui lui permettrait de remporter son défi. Elrond ne pouvait pas s’empêcher de penser, au fond de lui, que c’était un défi idiot et qu’il devait être encore plus idiot pour l’avoir accepté.

Mais puisqu’il était là, autant aller au bout. Il connaissait son itinéraire, ne lui manquait plus que son point de départ. Et là, il hésitait. S’il avait été plus grand, il aurait peut-être pu atteindre le bas des premières meurtrières qui l’auraient ensuite conduit jusqu’au chemin qu’il s’était découvert. Mais il était trop petit pour les atteindre, même en se tenant sur la pointe des pieds, et il ne disposait d’aucune autre prise plus basse qui aurait été assez large pour s’y stabiliser. Il envisagea brièvement de sauter depuis le créneau où il se trouvait, qui était déjà plus haut, en espérant que ce fût assez pour s’agripper à la barbacane visée. Mais plus il y pensait, plus il doutait que cela fût suffisant. Pire : une mauvaise réception risquait de le faire repérer s’il faisait trop de bruit voire, s’il jouait vraiment de malchance, de le faire se blesser. Ce qui mettrait un terme aussi fâcheux que définitif à son entreprise.

Le jeune métis se mâcha la lèvre inférieure, embêté. Il espérait qu’Elros, dans la cour, ne s’impatientait pas trop pendant qu’il cherchait à reprendre son ascension. Son jumeau dut saisir son problème, car bientôt une vague de contentement vint s’échouer aux bords de son esprit tandis que l’image d’une chandelle s’y imposait. Une chandelle, une lanterne… de la lumière. De la lumière ? Elrond tourna la tête, regardant autour de lui avec attention. A quelques pas sur sa gauche, au-dessus de sa tête, une petite poutre se détachait de la façade. Elle soutenait l’une des lanternes qui éclairaient le chemin de ronde contournant la tour du côté de la forteresse, et l’enfant comprit aussitôt. Depuis le sol, la poutre était trop haute pour qu’il pût l’attraper mais, debout sur le créneau lui faisant face, il lui suffirait d’une légère impulsion pour s’y agripper, puis se hisser dessus à la force des bras. De là, il était juste à la bonne hauteur pour atteindre l’une des meurtrières et poursuivre son escalade. Ce qu’il fit sans attendre.

Il progressait régulièrement, mais son ascension se fit plus lente, plus ardue, à mesure qu’il grimpait. Les prises faciles se faisaient rares, et il s’arrêtait de plus en plus souvent pour réfléchir et prévoir son prochain mouvement. Il n’avait pas droit à la moindre erreur. La fatigue de l’exercice commençait à jouer contre lui et des douleurs raidissaient les muscles de ses bras et de ses jambes. Il aurait vraiment mal, le lendemain, c’était certain. Peut-être prétexterait-il une maladie pour rester dans son lit un peu plus longtemps que d’habitude. Soudain, une bourrasque vint secouer ses cheveux et ses vêtements, et Elrond se colla à la pierre froide le temps qu’elle passe. Cela l’inquiétait un peu. Il était très haut, à présent, et à cette hauteur le vent se faisait plus mordant. Il essayait de saisir le petit garçon pour le jeter à bas de la tour, lui sifflant furieusement aux oreilles qu’il n’avait rien à faire là. Mais Elrond s’accrochait, malgré les hurlements du vent et ceux de ses muscles endoloris, et il continuait de grimper. Il n’avait plus le choix, de toute façon.

Enfin, après une éternité d’efforts, le garçon posa la main sur la poutre bardée d’acier. C’était la dernière étape de son ascension. Tel une petite araignée, il contourna la tour en s’agrippant aux planches jusqu’à se trouver sous l’une des meurtrières qui perçaient les créneaux du rempart. Ainsi, il lui serait plus facile de trouver un appui pour grimper sur le parapet. Les bannières rouges et noires où brillait l’Etoile du Nord claquaient dans le vent près de lui, l’applaudissant à leur manière, et les encouragements enthousiastes d’Elros vibraient dans ses arrière-pensées. Ses bras lui faisaient mal à se les arracher, ses jambes étaient si raides qu’il s’étonnait qu’elles pussent encore le porter et la hauteur menaçait de lui tourner la tête ; mais il l’avait fait.

Il avait escaladé la tour de guet !

Jubilant, Elrond se hissa sur la poutre et posa une main conquérante sur le créneau. Il ne retint pas son exclamation triomphale lorsque sa tête dépassa le parapet. La tour était si haute qu’il s’attendait naïvement à la trouver déserte. Il ne s’attendait pas à y trouver Maedhros, à deux pas de lui, sa grande silhouette rousse se retournant dans un sursaut.

Par réflexe, Elrond eut un mouvement de recul. Il ne se jeta pas en arrière, pas vraiment, mais l’un de ses pieds glissa et cela suffit à lui faire perdre son équilibre. En temps normal, il se serait facilement retenu aux créneaux. Il aurait dû se retenir aux créneaux. Mais il était si lassé par sa longue ascension, ses bras étaient si douloureux et ses doigts si gourds qu’il ne réagit pas assez vite. Au lieu de se rétablir, il sentit le vent le happer et la masse de la tour se dérober sous lui. Dans sa panique, il se raccrocha à la seule chose tangible, la pensée d’Elros. Les distances se brouillèrent et il se trouva soudain debout dans la cour ; et loin, loin au-dessus de lui, il se vit basculer au ralenti, comme dans un mauvais rêve, horrifié et impuissant.

Il n’eut même pas le temps de comprendre qu’il tombait. Quelque chose empoigna fermement sa tunique. Dans un craquement sonore, une force incroyable l’arracha au vent et le plaqua contre le rempart, juste contre l’étroite ouverture entre les deux créneaux qu’il venait de lâcher. Le choc de son petit corps contre la pierre le rappela brutalement à lui, chassant l’air de ses poumons et manquant de l’étourdir. Lorsqu’il respira de nouveau, il était là, contre la tour ; et Maedhros était là, juste en face de lui. Le masque sans expression de son visage balafré était si pâle que les cicatrices roses qui le couturaient en paraissaient écarlates. Quelque chose de sombre pulsait dans ses yeux d’acier. Sa main unique se resserrait comme un étau sur le vêtement d’Elrond. Son bras droit, passé derrière le dos de l’enfant, le maintenait contre la paroi froide. Le semi-elfe cligna des yeux. Il s’aperçut que ses pieds, il ne savait comment, avaient retrouvé l’appui de la poutre et que ses doigts se crispaient de nouveau sur les aspérités des pierres. Quelques secondes passèrent dans une éternité de silence venteux.

« Tu dois utiliser tes mains et tes pieds, fit la voix rocailleuse de Maedhros. »

Elrond cilla plusieurs fois, frénétiquement. Quelque chose gênait sa vision. Le vent soufflait dans ses oreilles, le sang lui battait aux tempes, et les mots avaient du mal à faire sens. Trop de choses se bousculaient dans sa tête, trop de pensées désordonnées, et il ne savait plus lesquelles lui appartenaient.

« Pour grimper, précisa Maedhros. Je ne peux pas te hisser sur le rempart avec une seule main. Tu vas devoir m’aider.

-Oh, fit Elrond – et sa voix lui parut étrangement lointaine.

-Un de tes pieds doit prendre appui sur la meurtrière. Peux-tu le faire ? »

Non, songea aussitôt Elrond. Un court instant, cette tâche lui parut insurmontable – il ne pouvait pas se décoller de la pierre, le vent allait le prendre, il allait tomber. La peur – la sienne, celle d’Elros, il ne savait plus – lui tordait le ventre. Et au milieu de ce tourbillon d’angoisse, une nouvelle pensée prit forme, la réalisation d’une évidence. Il ne pouvait pas tomber. Maedhros le retenait, et Maedhros ne le laisserait pas tomber.

« Oui… Oui, je crois, répondit l’enfant. Je peux le faire.

-Tu peux le faire, répéta calmement Maedhros. »

Tout d’abord, Elrond raffermit ses prises sur le parapet. Cela lui prit d’interminables secondes, car il osait à peine bouger. Une fois ses prises bien assurées, il leva lentement la jambe, son genou collé à la pierre, jusqu’à poser le pied dans l’étroite ouverture de la meurtrière. Il lui fallait maintenant se détacher de la tour pour se redresser et passer son autre jambe au-dessus du créneau. Maedhros l’accompagna dans ses mouvements, l’assurant sans le gêner. Et le petit garçon se retrouva, enfin, assis sur la large pierre du créneau, les jambes pendant mollement à l’intérieur du parapet. Il n’avait même plus la force de lever le pied pour le remuer. Ses jambes ne lui obéissaient plus, constata-t-il vaguement. Il avait l’impression qu’elles étaient faites de bourre comme celles de sa poupée de chiffons. En fait, il se sentait tout d’une poupée de chiffons, et ses yeux lui piquaient. Il les frotta et s’aperçut qu’ils étaient humides de larmes, apportées là par la morsure du vent, l’effroi de la chute ou le choc du rattrapage. Ou par les trois à la fois. Il avait du mal à respirer. L’angoisse l’oppressait sans qu’il ne fût capable de savoir s’il s’agissait bien de la sienne. Maedhros, lui, semblait calme, comme toujours. Mais il rechignait à le lâcher, et il passa plusieurs fois le moignon qui terminait son bras droit dans le dos du garçon.

« C’est fini, petit. Tout va bien. »

Elrond pouvait se tromper, parce que ses oreilles bourdonnaient encore et que ses pensées s’emmêlaient, mais sa voix lui parut moins rêche que d’habitude. Sa grande main gauche lissa, un peu maladroitement, le devant de la tunique du garçon avant de se poser sur son épaule, lourde, chaude et rassurante. La pulsation sombre dans son regard s’apaisa lentement, et l’enfant s’aperçut que cela avait ressemblé à de la peur.

« Tout va bien, petit, répéta le géant balafré. Tu es en sécurité. Où est ton frère ? »

Il ne connaît pas mon nom, réalisa soudain Elrond. Il ne nous a pas vu nous habiller ce matin et il ne sait pas qui je suis. Maglor aurait su, lui. Maglor ne les confondait jamais, songea-t-il en voyant le grand seigneur se pencher par-dessus le rempart pour s’assurer que le second jumeau n’arrivait pas par le même chemin que le premier. Elrond aurait peut-être dû se pencher aussi, juste pour regarder Elros, juste pour essayer de le rassurer. Mais il n’osait pas, et de toute façon la main de Maedhros sur son épaule l’empêchait de bouger. Il s’attendait à ce que ce dernier fît un commentaire en découvrant son jumeau dans la cour, mais le gigantesque elfe resta de marbre. Rien dans son attitude n’indiqua que quelque chose, en bas, avait attiré son attention. Il se redressa et posa une question qu’Elrond n’écouta pas. L’angoisse d’Elros continuait de battre à l’arrière de son esprit, et il avait du mal à se concentrer. Baissant les yeux pour esquiver le regard de l’adulte, il remarqua tout à coup l’état de sa tunique. Le tissu beige était couvert de rouille et de poussière, ce qui était déjà bien embêtant, mais le pauvre vêtement souffrait d’autres dégâts plus graves encore. Le col fendu, savamment brodé d’entrelacs noirs et écarlates, s’était déchiré sous la poigne de Maedhros. Le semi-elfe grimaça. Sa femme de chambre allait le sermonner.

Maedhros, cependant, le regardait avec attention et dut se méprendre sur la cause de sa réaction, car il lui demanda aussitôt :

« As-tu mal quelque part ? Es-tu blessé ? »

Elrond secoua la tête, désignant son col ravagé. Il déglutit et chercha sa voix.

« Faelwen va me gronder. »

A sa grande surprise, quelque chose dans l’expression de Maedhros s’adoucit.

« Ah, mes excuses. Ne t’inquiète pas. J’expliquerai à ta nourrice que j’ai préféré abîmer ton vêtement plutôt que de te regarder tomber du haut de la tour de guet. Maintenant dis-moi : que fais-tu là ? »

Je grimpais, pensa Elrond, mais cette réponse semblait un peu trop évidente pour satisfaire le seigneur elfe. Le petit garçon leva un regard nerveux vers la sévère figure scarifiée.

« J’essayais pas de m’enfuir, bafouilla-t-il. »

Il ne se rendit compte de la sottise de sa réponse qu’après l’avoir formulée. Evidemment qu’il n’essayait pas de s’enfuir ! Où aurait-il bien pu s’enfuir, en passant par le sommet de la plus haute tour du château ? Il n’y avait nulle part où aller, de là, et il ne possédait pas d’ailes pour voler. Il n’était pas un oiseau, lui. Et il ne s’enfuyait plus depuis longtemps, même pour suivre Maglor. Maedhros le savait bien, et il esquissa ce qui aurait ressemblé à un sourire sur une autre figure.

« Je l’espère bien, car cela n’aurait pas été une très bonne fuite, commenta-t-il. Vous m’avez habitué à de meilleures tentatives, ton frère et toi. Mais si tu ne voulais pas t’enfuir, pourquoi grimpais-tu ? »

Parce qu’Elros m’a dit de le faire, et parce que j’ai été assez idiot pour l’écouter, admit Elrond, mais il se garda bien de le dire à voix haute. Non seulement cela aurait accusé Elros, ce qui n’était pas juste ; mais, en plus, cela revenait à avouer qu’il était Elrond. Il avait déjà pu constater que Maedhros ne les grondait pas tant qu’il ne savait pas avec certitude auquel des jumeaux il avait affaire, et il n’avait vraiment pas envie de se faire gronder à cet instant précis. L’idée que le géant aux cheveux de feu n’osait peut-être pas non plus le disputer parce qu’il venait d’échapper à une chute d’une quinzaine de mètres de haut et qu’il devait encore avoir l’air positivement effrayé lui effleura aussi l’esprit, mais il était trop occupé à se trouver une justification crédible pour s’y arrêter.

« Je voulais voir le paysage, finit-il par bredouiller. »

En soi, ce n’était pas tout à fait faux. Il aimait bien, une fois son ascension terminée, savourer la vue sur le château que son perchoir lui offrait. De la tour de guet, elle aurait été inégalée : ouverte sur les landes qui cernaient leur colline jusqu’à ce que le regard se perdît aux confins de la campagne verdoyante au nord, à l’orée des forêts obscures au sud, dans les fissures rocheuses de la faille de Ramdal à l’ouest ou le long du fleuve Gelion et des nombreuses rivières qui le nourrissaient à l’est. Mais Elrond n’était pas exactement en mesure de l’apprécier à cet instant précis. Il appréciait beaucoup plus le poids rassurant de la large main de Maedhros sur son épaule.

« Et tu ne pouvais pas prendre les escaliers, questionna celui-ci, comme tout enfant sensé ?

-Maglor ne veut pas, répondit Elrond d’une petite voix piteuse. Il dit que c’est trop dangereux pour nous de monter là-haut, parce qu’il y a du vent et qu’on pourrait tomber. »

Il y avait clairement un souci de logique entre ce qu’il venait de dire et la situation qu’il venait de vivre, et Elrond, qui ne manquait pourtant pas de logique en temps ordinaire, se sentit rougir furieusement. Il attendit un commentaire en ce sens, mais Maedhros se contenta de le regarder curieusement.

« Je comprends, souffla-t-il de sa voix basse et rauque. »

Maedhros n’élabora pas. Il se perdit dans la contemplation des landes, au nord, son pouce gauche caressant machinalement l’épaule du petit garçon. Soudain, un brusque coup de vent tourbillonna autour d’eux et fit claquer le lourd tissu des bannières écarlates. Elrond frissonna. Il n’avait plus aucune envie de s’attarder en haut de la tour. Il y avait trop de vent, ici, et il n’avait pas envie de rester là à regarder vers le nord, où Maglor était parti. Ça ressemblait trop à de l’attente, et ça lui rappelait le trou noir de l’abandon. Il était déjà bien assez inquiet et angoissé sans cela. …Non, c’était Elros. Peut-être. Il avait encore du mal à distinguer ses émotions de celles de son frère. Ils devaient se retrouver, pour réussir à se calmer.

Tirant sur la manche de Maedhros, Elrond attira son attention.

« Je veux redescendre. »

Sans un mot, le grand seigneur le souleva du créneau pour le poser sur le sol. Il ne le tint pas par l’épaule, cette fois-ci, mais il saisit sa main pour le guider vers l’escalier. La haute taille de Maedhros rendait la position inconfortable pour Elrond, à cause de son épaule rendue douloureuse par sa trop longue ascension, mais il attendit tout de même d’avoir descendu deux volées de marches pour ralentir et libérer sa main de celle de l’adulte, bien à l’abri entre les épais murs de pierres grises. Maedhros le laissa faire, mais il se retourna pour hausser un sourcil dans sa direction.

« Un problème, Elrond ? »

Le garçon leva vers lui de grands yeux étonnés. Comment avait-il deviné son nom ? Il ne le lui avait pourtant pas dit, et il était certain que Maedhros n’avait aucune idée de son identité quand il l’avait sauvé de la chute. D’ailleurs, il aurait logiquement dû se tromper et l’appeler Elros, si l’on considérait leurs caractères respectifs !

« Pourquoi vous m’appelez Elrond ? demanda donc le concerné tout en reprenant sa descente des escaliers. Vous devriez peut-être m’appeler Elros. Je veux dire, c’est Elros qui est le spécialiste des bêtises, et escalader la tour…

-…N’en était pas des moindres, je te l’accorde, approuva le grand seigneur – et Elrond aurait juré entendre un sourire dans sa voix cassée. Mais tu penses plus que tu ne parles, tandis qu’Elros parle plus qu’il ne pense. »

Elrond fronça les sourcils, peinant à saisir le sens de cette remarque étrangement tournée. Il se demandait encore s’il devait réclamer un éclaircissement lorsque Maedhros poursuivit, en le regardant de nouveau curieusement :

« Et tu as tendance à faire autant de bêtises que lui, lorsque Maglor s’absente.

-Je n’ai pas dit que j’étais Elrond, s’entêta Elrond, vexé.

-Non, tu ne l’as pas dit, reconnut Maedhros d’un ton qui indiquait pourtant qu’il n’en pensait pas moins. »

Ils n’eurent pas l’occasion de pousser plus avant leur conversation. Tous deux venaient de dépasser la porte ouvrant sur le rempart nord lorsqu’une cavalcade désordonnée et des exclamations affolées leur parvinrent. Soudain, Elros déboula en trombe dans l’escalier en grimpant le colimaçon de toute la vitesse de ses courtes jambes et manqua de percuter celles, autrement plus grandes, de Maedhros. Il ne s’attarda pas sur l’information : son regard tomba sur son frère et il se précipita pour le prendre dans ses bras.

« ELROND !!! »

L’interpellé se trouva soudain assailli de câlins, prisonnier de l’étreinte de son jumeau – c’était presque un miracle qu’il n’eût pas été jeté au sol par la force de son affection. L’angoisse d’Elros le prenait à la gorge et il l’entoura comme il put de ses bras, lui frottant doucement le dos pour le rassurer. Je vais bien, yunga. Tout va bien. Trois marches en contrebas, Maedhros les regardait en haussant un sourcil. Son regard d’acier croisa celui d’Elrond et le garçon n’eut aucune difficulté à y lire sa satisfaction d’avoir correctement deviné son identité. Il ne fit aucun commentaire, cependant, et Elrond, qui se sentait un peu honteux pour beaucoup trop de raisons, lui en fut reconnaissant. Il détourna les yeux, gêné, et resserra son étreinte autour d’Elros.

« Plus jamais tu me fais une peur pareille, yunga, chuchota son frère à son oreille, plus jamais !

-Je suis désolé, répondit tout bas Elrond. J’ai pas fait exprès. Je recommencerai pas, yunga. Tout va bien, maintenant. »

Elros hocha la tête et lui tapota le dos, mais il ne le lâcha pas. Elrond non plus. Pendant que son jumeau se calmait doucement, il reporta son attention sur Maedhros. Celui-ci ne les regardait plus. Il avait été rejoint par le garde en faction au bas de la tour de guet, qui avait grimpé les marches quatre à quatre à la suite d’Elros et qui tentait d’expliquer, le souffle court, sa situation rocambolesque à son seigneur. Il avait ainsi vu le jeune pupille de ses maîtres accourir vers lui à demi fou, criant que son frère allait tomber de la tour, qu’il avait peur et qu’il avait besoin de lui. Le malheureux garde avait eu beau lui assurer qu’il n’avait laissé aucun petit semi-elfe monter, le garnement n’avait rien voulu entendre. Pire, il avait eu l’audace de lui glisser entre les jambes pour se précipiter dans la tour et s’élancer à l’assaut de l’escalier comme si sa vie en dépendait. Pas la sienne, corrigea à part lui Elrond, mais il ne jugea pas nécessaire de le spécifier aux adultes. Elros, de son côté, se détacha finalement de lui pour agiter un index en direction du garde tout en entourant les épaules de son jumeau de l’autre bras.

« Et tu vois bien qu’il est là, mon frère ! Je sais ce que je dis, tout de même ! »

Forcé de constater la présence du second enfant, le garde leva vers Maedhros un regard où la perplexité se mêlait de contrition.

« Je ne comprends pas, mon seigneur. Je n’ai pas quitté mon poste, et je vous donne ma parole que je ne l’ai pas laissé passer !

-Je n’en doute pas, répondit simplement le seigneur. »

Se désintéressant des deux adultes, Elros se tourna de nouveau vers son frère.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé, là-haut ? Tu n’étais jamais tombé, avant.

-J’ai été surpris, souffla Elrond. Il y avait du vent. »

Elros hocha la tête.

« Du vent… C’est vrai qu’il y avait du vent, dans la cour.

-C’était encore pire en haut. Maglor avait raison de dire que c’était dangereux.

-Alors il faut qu’on soit plus prudents, réfléchit Elros à voix haute. On fera bien attention à ce qu’il n’y ait pas de vent le jour où j’escaladerai le beffroi.

-Le jour où tu escaladeras quoi, Elros ? questionna la voix rauque de Maedhros, suspicieuse. »

Le regard d’Elrond oscilla de son jumeau aux deux adultes qui les dévisageaient fixement. Réalisant qu’il venait de se vendre tout seul, Elros se plaqua la main sur la bouche en ouvrant de grands yeux affolés. Puis il agita les bras, souriant nerveusement.

« Je plaisante, ahah ! Escalader le beffroi, qui ferait ça, franchement ?

-Certainement pas toi, Elros, sois-en assuré. J’y veillerai personnellement. »

L’expression du garçonnet se décomposa lentement. Le garde, lui, secoua la tête avec incrédulité. Les yeux d’acier de Maedhros se déportèrent sur Elrond, un éclat malicieux éclipsant leur habituelle sévérité, et le garçon comprit alors ce que son tuteur lui avait dit quelques instants plus tôt. Elros parlait plus qu’il ne pensait, vraiment, et son jumeau lui adressa un regard consterné.

« C’est impossible, s’exclama le garde, catégorique. On ne peut pas escalader les tours du château, c’est de la folie ! »

Maedhros posa sa main unique sur la tête d’Elrond.

« Ce petit funambule vient pourtant d’y parvenir sans aide.

-Presque sans aide, rectifia le funambule. »

Ce qui ne l’empêcha pas de se redresser avec fierté.

Notes:

J’ai eu quelques semaines compliquées le mois dernier et j’ai trompé le stress en reprenant mon speedrun de Celeste, petit jeu de plateforme qui consiste à gravir une montagne, puis en enchaînant sur les Assassin’s Creed I et II. Je crois que ça m’a un peu influencée sur la rédaction de ce texte. Un peu.

Deux autres chapitres sont éventuellement prévus, mais il est probable que je poste d’autres textes avant ceux-ci. Merci d’avoir lu cette petite histoire, n’hésitez pas à laisser un commentaire, et je vous souhaite un excellent week-end !

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