Chapter Text
Septembre 2022
La classe affaire du vol Paris-Marseille était bondée cet après-midi-là, comme si tous les travailleurs avaient choisi ce jour en particulier pour effectuer leurs déplacements, comme si le sort s’acharnait sur lui.
La journée avait été longue pour Gabriel Attal. Elle avait commencé très tôt, ou un peu trop tard alors que son réveil ne sonna pas. Il avait béni son voisin du dessus, qu’il maudissait si souvent pour cette même raison, d’avoir passé l’aspirateur à sept heures du matin, le réveillant ainsi dans un sursaut presque apocalyptique.
La chemise qu’il pensait avoir récupéré au pressing le week-end précédent l’attendait en réalité en boule au fond de son panier à linge. Il avait roulé des yeux et abandonné le costume sélectionné pour la complimenter. Il attrapa plutôt une chemise blanche et un ennuyeux costume gris.
Et alors qu’il passât enfin la porte de son immeuble, la voiture qui l’attendait pour le mener au ministère emboutit un scooter. Le constat à l’amiable (agrémenté de quelques insultes) fut l’excuse parfaite pour justifier son retard auprès d’Elizabeth. Les travaux aux quatre coins de Paris ne firent qu’appuyer son mensonge. Qui devait-il remercier ? Hidalgo ? Pécresse ? Les deux à la fois ?
La dernière place vacante autour de la table était la pire : il aurait bien failli faire demi-tour en le constatant. Entouré des deux plus ennuyeux membres du gouvernement, il écouta sans entendre la réunion, listant le nom de chacune des personnes à l’origine d’interventions inutiles et chronophages.
S’il avait un death note…
Libéré de la réunion, il trouva son restaurant préféré fermé et un autre bondé. Un plat de la cantine dut le contenter. Il le dévora sans ronchonner, remerciant le chef avec un sourire forcé. Il n’était pas impoli, on lui avait appris les bonnes manières.
Et enfin, après un dernier arrêt à son bureau, ce fut l’heure de courir vers Orly. Quelle chance, réalisa-t-il, de trouver le périphérique si bouché qu’il débordait presque. Dans son malheur, il parvint tout de même à arriver à l’heure. C’était juste, lui avait dit l’hôtesse, mais parce que c’est vous, on va vous laisser passer. Sa collègue l’escorta jusqu’à sa porte, dépassant avec un sourire la file aux contrôles de sécurité.
C’est presque soulagé qu’il arrivât dans l’avion et trouva la classe affaire bondé. Tant pis, il aurait un voisin. Ou une voisine.
D’un pas presque hésitant, il trouva le dernier siège vide, celui qui correspondait au numéro de son billet.
C’était un voisin. Un voisin avec un casque et un costume bleu marine absorbé par sa lecture du Parisien. Jackpot. Il ne serait sûrement pas bavard.
Ce dernier releva la tête du journal et écarquilla les yeux en le reconnaissant. Gabriel l’imita, parfait miroir.
Jordan Bardella en chair et en os. Il n’avait jamais eu l’occasion de le rencontrer.
« Bonjour monsieur le Ministre. » Dit Bardella avec un sourire narquois.
Attal le trouva détestable et antipathique. Il décida, à cet instant, que Jordan Bardella n’était qu’un gamin arrogant.
« Bonjour monsieur le Président du Rassemblement National. » Répondit-il.
Le sourire du plus jeune s’agrandit, celui du ministre était introuvable.
Il s’installa sans attendre. Les hôtesses effectuaient les dernières vérifications.
Gabriel pouvait sentir le regard de son voisin peser sur ses épaules, observant chacun de ses faits et gestes. Il retira sa veste et ouvrit son attaché-case pour en sortir un magazine. Ses collaborateurs lui avaient presque jeté entre les mains, lui annonçant à la volée qu’un article à son sujet avait été publié.
Il avait décidé de le lire, que pouvait-il faire d’autre ? Peut-être était-ce une critique constructive (il en doutait).
Du coin de l’œil, il aperçut le sourire de son opposant grandir.
« Quoi ? » Demanda-t-il presque brusquement en se tournant vers lui.
Il était toujours à fleur de peau face aux membres du Rassemblement National. Ils avaient une attitude repoussante, raillarde et supérieure. Comme s’ils n’étaient pas tenus au même décorum que le reste de la classe politique. Il s’imaginait que leur rôle voulait cela : ils étaient le parti subversif, celui qui piétinait les conventions.
« Rien. » Pouffa Jordan. « Je trouve ça drôle de voir Gabriel Attal lire Marianne. »
Le ministre baissa les yeux vers le journal du jeune homme. « Je pourrais vous dire la même chose. »
« Peut-être qu’on devrait échanger. » Plaisanta Bardella en haussant les sourcils.
« Peut-être qu’on le devrait. » Répondit Gabriel. Il esquissa un sourire sincère pour la première fois de la journée. « Félicitations pour votre élection à la tête du parti. » Dit-il.
Jordan parut surpris de l’entendre, les yeux presque pétillants. « Merci. »
« Plus jeune président du parti et le premier à ne pas faire partie de la famille Le Pen. Impressionnant. »
Le visage de Bardella s’illumina davantage. « Vous en connaissez sur moi, dis-donc. » Blagua-t-il.
S’il avait été n’importe qui d’autre, Gabriel aurait imaginé qu’il flirtait.
« Un bon politicien garde toujours ses opposants à l’œil. » Répondit-il sérieusement.
« Offensé de ne plus être le cadet de la politique française ? » Le taquina Jordan.
« Je m’en remettrai. Mon ministère est le bouclier de mon égo. » Le ministre ne roula pas des yeux, mais il aurait pu. La façon dont son voisin de siège le raillait était troublante.
« Ouch… Monsieur Attal. C’est petit ça, se vanter de sa place au gouvernement. » Sourit Jordan.
« Je n’oserais pas. C’est plutôt le genre du RN. » Lança-t-il. C’était presque mesquin, il le savait mais la conversation le décontenançait.
Jordan porta une main à sa poitrine, faussement choqué. « On attaque sous la ceinture ? Alors que l’avion vient à peine de décoller ? »
« Pas du tout… C’est une interaction classique entre deux politiciens de partis opposés. Vous le sauriez si vous étiez un peu plus souvent au parlement. » Sourit Gabriel.
« Et que voulez-vous dire par là ? » Bardella haussa un sourcil. Un sourcil bien trop parfait, il devait être légèrement épilé. Une réalisation qui sonna une alarme dans la tête d’Attal.
« Que votre siège est souvent vide. »
« J’ignorais que vous portiez tant d’attention à mon siège, Monsieur Attal. » Le taquina encore le jeune homme.
Gabriel ne pouvait s’imaginer ces perches tendues. Jordan Bardella flirtait avec lui. « Ne vous imaginez rien qui vous empêcherait de fermer l’œil cette nuit, Monsieur Bardella. »
« C’est un peu présomptueux de votre part d’imaginer que votre souvenir pourrait me tenir éveillé. » Répliqua Jordan sans ciller.
« Oh vous savez, les hommes comme vous se sentent très souvent dragués par les hommes comme moi. » L’offensive était lancée. Il vérifierait son hypothèse.
« Dois-je me sentir dragué, Monsieur Attal ? » Demanda Bardella sans ciller, sans rougir. Il était si effronté que le ministre aurait presque bégayé
« Votre vertu est sauve, Monsieur Bardella. » Dit Gabriel.
Le jeune homme porta une nouvelle fois la main à sa poitrine, faussement outré. « J’en serais presque vexé. »
« Vous saurez vous en remettre. Peut-être une petite partie de Call Of Duty pour vous consoler ? » Plaisanta Bardella. Il pouvait l’attaquer sur son terrain aussi.
La surprise illumina à nouveau son visage, une surprise qui le ravissait. « Oh, vous avez fait vos recherches ! »
« Je suis très bon élève. » Gabriel sourit.
« Tout comme votre ami Manu. Un peu trop bon élève pour sa part. » Pouffa Jordan.
« C’est une réflexion facile. » Attal roula des yeux.
« Mais toujours si actuelle. »
« N’avez-vous aucun autre argument ? »
« Contre votre parti ? Pas de commentaire de ma part. Vous nous rendez la tâche si facile, vous nous tendez presque la victoire aux prochaines élections sur un plateau d’argent. »
Attal fronça les sourcils. « Les français nous ont choisis pour cinq ans de plus, nous ne sommes pas inquiets. »
« Vous et moi savons parfaitement que vous avez obtenu cette victoire sans la mériter. »
« Peu importe, les citoyens se sont prononcés. »
« Ils le regretteront. Bientôt vous aurez les citoyens dans la rue. C’est arrivé avant et ça arrivera encore. » Il était sûr de lui, comme s’il récitait une prophétie.
« Les citoyens réaliseront un jour que tout ce que nous faisons est pour la pérennité de la France. »
« La pérennité de la France fiancée à la destruction du service public ? Vous vous en prenez au mauvais ennemi. »
« A qui devons-nous nous en prendre, dans ce cas ? A l’immigration ? A l’Europe ? » S’emballa Attal.
« Parfaitement. »
« Bardella… Ce n’est pas très Français de souche comme nom… Encore moins Jordan… D’où est-ce que ça pourrait venir ? »
Jordan roula des yeux pour la première fois depuis l’arrivée de Gabriel dans l’avion. Voilà un argument qui l’agaçait. « Vous semblez savoir tout de ma personne, dites-le-moi donc. »
« Vous êtes un hypocrite. »
« Et vous êtes un encore plus grand hypocrite que moi, à monter sur vos grands chevaux. » Répliqua le jeune homme.
« Pardonnez-moi de me sentir tendu lorsque j’ai face à moi le Président du parti le plus antisémite et homophobe du pays. Je le prends un peu personnellement. »
« Nous ne sommes pas antisémites ni homophobes. » Il croisa les bras. Un second argument qui l’agaçait.
« Oh vraiment ? N’êtes-vous pas contre le mariage pour tous ? »
« Est-ce vraiment homophobe ? »
« N’est-ce pas homophobe ? » Demanda Attal en haussant un sourcil.
« Non, nous nous opposons au mariage pour tous car il ouvre la porte à la PMA et à la GPA. Rien à voir avec les couples homosexuels. Vous et votre charmant Stéphane Séjourné ne nous dérangez absolument pas. »
Le regard animé d’Attal perdit son étincelle. Il roula des yeux sans rien rétorquer.
Jordan le remarqua sans peine. « Sujet sensible, à ce que je vois. La vie politique aurait-elle mis des bâtons dans les roues du couple phare de la République ? »
« Vous pensez réellement que je vais répondre à ça ? » Répliqua Attal, agacé.
Il hocha les épaules. « L’hypocrisie de votre parti est risible. Macron traite l’homosexualité de ses collaborateurs comme une amulette d’immunité. Un petit scandale à étouffer ? On envoie un coming out… »
« C’est certain qu’une telle stratégie ne pourrait fonctionner pour votre parti, de pareilles révélations pourraient faire fuir votre électorat. » Attal riait jaune.
« Et maintenant vous attaquez nos adhérents. C’est indigne. » Jordan croisa les bras, il semblait moins agacé, désormais, seulement amusé.
« N’est-ce pas indigne d’avoir réussi à entrer dans la vie politique grâce aux familles de vos petites-amies. » Lui fit remarquer Attal. Il réalisa, en remuant le passé de son voisin de siège, qu’il en savait beaucoup trop sur sa vie privée.
« Des rumeurs, encore des rumeurs. » Ses lèvres lui hurlaient de sourire, mais Jordan les empêcha. Ces accusations l’amusaient.
« Beaucoup de rumeurs circulent sur vous, Monsieur Bardella. Des rumeurs qui n’ont pas encore vu le jour dans les médias mais arriveront sûrement. » Lança Gabriel.
« Je suis un personnage fascinant, je fais couler beaucoup d’encre. » Il passa une main dans ses cheveux très courts, une manière qui fit cligner Attal des yeux.
« Il m’en vient à me demander si ces rumeurs ne sont pas vraies. » Répliqua-t-il en le détaillant de haut en bas.
« Listez-les-moi, je vous les confirmerai en exclusivité. » Sourit Jordan.
« Je suis un peu occupé, j’ai un article à lire. Je suis un personnage fascinant, je fais couler beaucoup d’encre. » Il agita son magazine. Cette conversation avait assez duré. Elle l’avait laissé perturbé et troublé.
« C’est ce qui arrive quand on est jeune et beau. J’en sais quelque chose. » Répondit le jeune homme.
Gabriel le fixa, la bouche ouverte et les yeux légèrement écarquillés. Les rumeurs devaient être vraies.
Il ne ferait rien pour les vérifier, se promit-il.
Ils n’échangèrent que quelques politesses pour le reste du vol, concentrés dans leur lecture respective.
Fin août 2023
Gabriel Attal était satisfait de son travail. Il était même très fier de sa décision : sa note de service interdisant le port de l’abaya et du qamis en milieu scolaire était une fierté, sa première décision depuis sa nomination au ministère de l’Education Nationale. Ses collaborateurs semblaient saluer sa décision à l’unanimité, le félicitant de cette prise de position confiante.
Ce qui le dérangeait, cependant, c’était la façon dont certains politiciens de l’opposition applaudissaient sa bravoure. Il n’aurait jamais voulu voir venir le jour où le Rassemblement National tweetait pour louer son travail.
Son père lui avait toujours appris que le Front National n’était pas un parti politique modéré. Ils étaient le populisme, la violence, l’impunité. Ils étaient tout ce qu’il combattait. Alors quand il se retrouva au milieu d’une foule de membres de l’extrême droite en recherche d’accolades et de propositions de collaboration, il préféra prendre ses jambes à son cou et sortir prendre l’air.
Il abusa tant de sa cigarette électronique qu’un nuage de fumée à la cerise l’isola de l’immense jardin.
« Monsieur Attal, c’est là que je vous retrouve. » Entendit-il à sa gauche.
Il n’eut pas besoin de dissiper la fumée ou même de se retourner pour reconnaître l’homme qui s’approchait.
« Monsieur Bardella. » Dit-il.
« Victime de votre succès, monsieur le ministre ? »
« C’est étouffant, à l’intérieur. » Il hocha les épaules.
« Je comprends. » Sourit Jordan.
Il sortit de sa poche un paquet de cigarette et en tendit une à Gabriel. Ce dernier réfléchit un moment avant de l’accepter. Au diable la cigarette électronique. Il avait besoin de vrai, bon tabac toxique.
Jordan avança d’un pas vers lui, ses yeux brûlant d’une mystérieuse malice. Il alluma son briquet d’un geste souple mais refusa de l’approcher de la cigarette du ministre avant qu’il l’ait placée entre ses lèvres.
Gabriel blâma la flamme d’avoir fait rougir ses joues. Il refusa d’admettre que l’air narquois et taquin de son opposant en était la cause, même lorsqu’il était si proche.
Il inspira une bouffée de fumée qui le fit presque tousser quand Jordan le quitta des yeux pour allumer sa propre cigarette. Ses manières faisaient naitre en lui une fureur aussi vive que le feu dans son bas ventre.
« Je dois dire que vous m’impressionnez, Monsieur Attal. La loi que vous avez signé était nécessaire, vous avez su passer au-dessus des islamogauchistes au pouvoir pour rendre à l’école de la République sa neutralité. » Déclara Jordan. Il ne s’était pas reculé.
Gabriel grogna presque. « Ce n’est pas une loi. »
« Ça n’a pas d’importance. » Jordan hocha les épaules.
« Bien sûr que ça a de l’importance. Vous devriez le savoir, vous qui avez de si grandes ambitions. »
« Que cache cette hostilité ? » Sourit le jeune politicien.
« Quelle hostilité ? »
« Soyons honnête, Gabriel. » Dit-il.
« A quel sujet, Kevin ? » Répliqua Attal.
« Oh ! Notre cher Jean-Luc Mélenchon aurait crié au mépris de classe. » Pouffa Jordan.
« Et vous ? A quoi criez-vous ? »
« Je ne crie pas. Sauf si bien accompagné. » Il coupla son lourd sous-entendu d’un haussement de sourcil épilé.
Gabriel, troublé, prit une grande bouffée de fumée pour se distraire. « Que dirait votre chère Marine si elle vous entendait là ? » Demanda-t-il.
« Elle rirait. »
« Elle rirait de vous entendre flirter avec un ministre, vous le Président du parti de l’opposition ? » Il haussa un sourcil à son tour. Le voilà en eaux troubles : Jordan Bardella pouvait tout nier.
« Flirter ? C’est ce que nous faisons ? » Questionna le plus jeune. Son sourire narquois ne le quittait plus.
« C’est ce que vous faites, assurément. » Dit-il. Lui ne flirtait pas. Surtout pas avec Jordan Bardella, Président du Rassemblement National.
« Madame Le Pen n’a pas l’ambition de contrôler avec qui je flirte. » Sourit Jordan en tirant sur sa cigarette.
Gabriel roula des yeux. « Elle est bien trop occupée à s’occuper de ses chats et sa colocataire. » Encore un coup bas, mais Jordan devait voir l’ironie. Il n’était pas aveugle.
« Oh Gabriel, tant de clichés. » Pouffa-t-il.
Il fut à nouveau troublé par l’utilisation de son prénom. « Vous faites bien la paire. » Marmonna-t-il.
« Nous nous entendons royalement bien. »
Gabriel ne pouvait s’empêcher de rouler des yeux. « Je suis persuadé que vous pourriez être très sympathique si vous n’étiez pas affilié à un tel parti. » Déclara-t-il.
« Je pourrais vous dire la même chose, mais votre parti ne me dérange pas. Je sais regarder au-delà, accepter la différence. » Répondit Jordan. Il paraissait sincère, si sincère qu’il irrita le ministre.
« Votre parti n’a rien d’acceptable. Ce serait trahir mes ancêtres que regarder au-delà. » Lança-t-il.
« Vous voilà bien fermé d’esprit, moi qui pensais que nous pourrions être les Romeo et Juliette des temps modernes. »
« Naïfs et morts à la fin de la pièce ? Vous nous imaginez un futur bien tragique. »
« Vous êtes présomptueux d’imaginer un futur. » Sourit Jordan en haussant un sourcil.
« Oh, je serais le coup d’un soir de Jordan Bardella ? » Gabriel parvint à cacher sa surprise.
« Une ligne de plus pour votre CV. »
« C’est un secret de polichinelle qui pourrait faire imploser votre carrière. Vous n’êtes pas du bon côté du spectre politique pour être si téméraire. » Dit-il. Ce devait être un conseil amical, au lieu de ça, les mots quittèrent sa bouche comme une menace.
« Être homophobe n’est plus à la mode en France, Gabriel. Sauf quand on croit en Allah. »
« Les propos que vous tenez sont dangereux. » Il s’insurgea presque.
« Peut-être. Ou peut-être qu’ils sont vrais. » Sourit Jordan.
« Vous êtes exaspérant. » Lança Attal. Il savait inutile d’argumenter. Ce serait une perte de temps.
« Et vous êtes si facile à exaspérer, on devrait en faire un sport olympique. » Ria Bardella.
« On vous remettrait la médaille d’or à coup sûr. » Dit Garbiel en roulant des yeux.
« Et je l’accepterais avec plaisir. En espérant qu’elle vienne avec une autre récompense. » Répliqua le plus jeune.
Le ministre écrasa son mégot dans la poubelle placée pour. « Bonne fin d’après-midi, Monsieur Bardella. » Dit-il avant de retourner à l’intérieur.
Jordan l’observa, toujours avec un sourire narquois aux lèvres, presque triste de le voir s’enfuir mais ravi de le regarder partir.
Janvier 2024
Jordan avait souri en apercevant la notification d’information : Gabriel Attal avait été nommé Premier Ministre. C’était arrivé quelques jours plus tôt, il n’avait pas pris la peine de le féliciter par message, préférant le faire de vive-voix.
Il devait le croiser à un évènement dans la journée. Le monde des politiciens est minuscule, surtout celui des dirigeants et de leur opposition.
Il lissa son col face au miroir et remit en place ses cheveux. Il refusait d’être autre-chose qu’impeccablement propre sur lui. C’était une façon de faire vivre le personnage. Les cernes et les cheveux en bataille complimentait peut-être la facette de workaholic de Macron et ses collaborateurs, mais ce n’était pas son cas.
Il quitta la salle de bain avec un sourire presque exalté.
La vérité, bien qu’il ne puisse le dire à voix haute, était qu’il aimait croiser Monsieur Attal. Il aimait l’agacer. Il aimait le titiller. Il aimait voir la veine sur son front pulser.
C’était si drôle, la façon dont il déglutissait avec difficulté lorsque Jordan flirtait. C’était encore plus drôle de le voir pâlir et s’étourdir lorsque Jordan ne le niait pas.
C’était de l’amusement, juste de l’amusement.
Une façon de déstabiliser l’adversaire.
Il le trouva à nouveau en retrait, accroché à sa cigarette électronique comme à une bouée de sauvetage. Ce devait être écrasant, d’être soudainement nommé au deuxième poste le plus prestigieux du pays.
Jordan saisit deux coupes de champagne sur un plateau et marcha jusqu’au Premier Ministre.
L’extérieur était assez grand pour que des groupes se forment assez loin les uns des autres sans pouvoir entendre les conversations voisines.
« Félicitations, Monsieur le Premier Ministre. » Dit-il.
Il le prit par surprise, encore une fois.
« Merci. » Sourit Gabriel. Il avait l’air épuisé. Il devait l’être, ne se vantait-il pas de ne dormir que quatre heures par nuit dans les médias quelques semaines plus tôt ?
Il accepta gracieusement le verre tendu.
« Qu’est-ce que ça fait, Gabriel, d’enfin avoir tout ce que tu as toujours voulu ? » Demanda-t-il en chuchotant presque. Il était encore proche, seulement séparé de lui par un pas.
Le frisson qui parcourut le dos du Premier Ministre fut impossible à ignorer. Gabriel le dévisagea sans vergogne. Devait-il ignorer ce qu’il avait dit ? La façon dont il l’avait tutoyé ?
« C’est épuisant. » Dit-il.
« As-tu les épaules pour ça, Gabriel ? » Questionna Bardella. Il voulait provoquer, fissurer son mur de professionnalisme et s’engouffrer dans la faille.
« Bien sûr que j’ai les épaules, Jordan. Contrairement à toi, je sais ce que c’est de travailler. » Répliqua-t-il.
Jordan sourit. « Encore cette hostilité. »
« Encore ce sourire narquois. J’aimerais l’effacer de ton visage. » Dit Gabriel la mâchoire serrée.
« Des idées de la façon dont tu pourrais t’y prendre ? » Sourit Bardella.
« Arrête de flirter avec moi. » Lança le Premier Ministre en roulant des yeux.
« Je ne flirte pas avec toi. » Pouffa Jordan, il ne cachait pas son mensonge.
« Tu flirtes constamment avec moi. »
« Tu as peur que Macron soit jaloux ? J’ai entendu dire qu’on te soupçonnait d’être amoureux de lui. » Dit-il.
Gabriel roula des yeux. Cette tendance à être associé à tous les hommes de son entourage était énervante. « Encore une rumeur infondée. »
« Il n’y a pas de fumée sans feu. » Sourit Jordan.
« Peut-être que toi tu es jaloux. » Répliqua-t-il pour le provoquer. Il voulait embarrasser l’homme qui ne semblait s’embarrasser de rien.
« Et si je le suis ? » Répondit ce dernier.
Gabriel fut à nouveau pris de court. « Comment va ta compagne ? La nièce de Madame Le Pen, je crois ? » Demanda-t-il.
« Encore une rumeur infondée. »
« Ta caution hétéro est au courant de ce qu’elle est ? » Lança Gabriel.
Jordan ne perdit pas le sourire. « Ma caution hétéro ? Quelle expression farfelue. »
« Ta vie dans le placard t’empêche de découvrir un champ lexical impressionnant. »
« Le placard ? » Jordan ricanna. « Les gens qui comptent sont au courant, les autres n’ont juste jamais posé de questions. »
« Vraiment ? » Gabriel fronça les sourcils.
« Je ne crois pas au coming out. Et je trouve l’ambiguïté utile en politique. »
« Parfois je me demande si on vit dans le même monde. » Soupira le Premier Ministre.
