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À vingt-sept ans, Bruce ne pouvait se vanter d'avoir connu beaucoup d'enfants. Le seul qui avait foulé le sol de son manoir avait été lui, des années plus tôt. Depuis plusieurs années maintenant, aucun enfant n'était venu dans le manoir. Alfred pourrait bien dire le contraire, car pour lui, Bruce Wayne était encore bien jeune et surtout comme son fils.
Cependant, les choses allaient changer. Une tragédie, rappelant à Bruce un douloureux souvenir, était arrivé et bientôt quelqu'un viendrait vivre dans le manoir Wayne.
À neuf ans, Dick Grayson venait de perdre ses parents, d'un meurtre déguisé en accident malheureux. Par bonté et par volonté de vouloir préserver ce jeune garçon de la douleur d'un tel deuil, Bruce avait décidé de le prendre sous son aile.
Ainsi, sous le regard amusé d’Alfred — qui était tout de même inquiet — Bruce vérifiait pour la sixième fois que la chambre, qui serait celle du jeune garçon, était bien équipée. Alors qu'il testait le matelas, Alfred s'approcha de lui pour poser une main sur son épaule.
“Monsieur Bruce, vous vous faites trop de soucis. Je suis certain que monsieur Dick saura nous dire si son matelas lui déplaît.”
Bruce offrit un sourire à Alfred avant de se relever.
“Tu as raison Alfred. Allons plutôt chercher le nouveau résident.”
En voyant le jeune garçon dans les pièces si immenses du manoir, Bruce se rendit compte à quel point cet endroit pouvait être si solitaire et froid. Chaque meuble faisait au minimum la taille de l'enfant. Mais il fallait dire que Dick était particulièrement petit aussi, sûrement en raison du travail constant de son corps pour l’acrobatie. En observant ce si petit garçon qui venait de perdre sa seule famille, le sentiment que la ville avait besoin de Batman ne faisait que grandir.
Les débuts de Dick au manoir furent compliqués. Il se renfermait sur lui-même et Bruce n'avait aucune idée de comment l'aider à s'ouvrir, d'autant plus qu'il passait ses nuits à chasser le coupable du meurtre des Grayson et ses journées à veiller sur ses affaires. Il fallait aussi avouer qu’être honnête avec ses sentiments n’était pas une spécialité de Bruce. Ce fut donc Alfred qui se retrouva à essayer de lier Bruce et Dick. La première étape fut de mettre à l'aise le nouveau venu.
Le majordome se tenait devant la porte de la chambre de Dick, il toqua une fois, puis deux avant d'entendre la voix du garçon l'inviter à entrer. Bien qu'aménagée d'un grand lit, de quelques jouets et de meubles pour ranger les affaires de Dick, la pièce semblait presque sans vie. Alfred jeta un regard à la pièce, cherchant le garçon, avant de finalement le distinguer, posé sur le rebord de la fenêtre, à regarder le monde extérieur. Les jambes pendues dans le vide, il semblait chercher ce sentiment de liberté que lui procurait la voltige.
“Monsieur Dick.”
Il se retourna en entendant son prénom. Un petit sourire s'afficha sur ses lèvres en reconnaissant Alfred.
“Alfred ?
— J'ai pris la liberté de discuter avec Monsieur Bruce et vous avez votre après-midi de libre.
— L'après-midi de libre ?
— Oui, nous nous sommes dits que vous emmenez acheter de quoi personnaliser votre chambre pourrait vous aider à mieux vous sentir chez vous.”
L'enfant retourna son corps et sauta du rebord de la fenêtre, plein d'énergie. Alfred lui offrit un sourire chaleureux et l'invita à le suivre. Le majordome regretta que Bruce ne puisse les accompagner, le jeune garçon avait besoin d'une figure paternelle présente qui saurait le guider. Le temps que Bruce se sente capable de s'occuper du jeune garçon, Alfred ferait en sorte que le petit Dick ne soit pas seul.
L'étrange duo passa l'après-midi à faire le tour des boutiques, Dick se faisait un plaisir de choisir de quoi décorer sa chambre, des posters, une bibliothèque plus personnelle, un bureau plus à son goût. Pour Alfred, sa mission était réussie, l'entrain du jeune garçon était une belle avancée.
Dans la voiture, Alfred regarda Dick dans le rétroviseur. Le garçon balançait ses jambes avec excitation, sûrement, car il avait hâte de voir sa chambre transformer. Voir un sourire sincère sur son visage rassura grandement le majordome.
“Je suis ravi que cette virée vous a plus, monsieur Dick. Votre chambre sera parfaite.
— Merci beaucoup Alfred !
— Voyons, vous devriez surtout remercier Monsieur Bruce.”
À l'entente du nom de son bienfaiteur, le sourire de Dick disparu et il affichait maintenant une expression amère.
“Vous savez, monsieur Dick, il est un homme très occupé et très maladroit quand il s'agit de la peine des autres. Mais je sais qu'il tient à vous.
— Mais il n'est jamais là… Alors que… qu’il a promis de m’aider
— Je suis certain qu'il le sera autant que possible. Et… Monsieur Bruce tiendra sa promesse.”
Dick ne répondit pas, préférant ne pas continuer sur la discussion. Alfred le laissa tranquille, il n'était pas question de le mettre mal à l'aise en continuant une discussion qu'il ne voulait clairement pas avoir. Le trajet se fit dans le silence, parfois entrecoupé par la radio. En arrivant devant le manoir, la petite voix du garçon s'éleva.
“Est-ce que vous pensez que je pourrais avoir un trapèze dans ma chambre ?
— Un… trapèze ? Eh bien… je verrais ce que je peux faire pour ça.
— Merci !”
Après de nombreux coups de fils et quelques négociations, un trapèze fut installé dans la chambre du jeune garçon. Ces changements pour l'aider à se sentir à sa place se firent remarquer très vite. Alfred le remarqua en premier puisqu'il s'occupait de réveiller le jeune homme et de lui préparer son petit déjeuner. Bruce finit aussi par s'en rendre compte en remarquant qu'il était bien plus souriant et plein d'entrain qu'avant. Il se faisait des amis à l'école et passait son temps libre à visiter le grand manoir.
Bruce s'était petit à petit rapproché de Dick ; comme Alfred lui avait suggéré ; il lui donnait des cours de self-défense. C'était une manière de se rapprocher et aussi de se rassurer, après tout, ils étaient à Gotham. Dick s'ouvrait à lui petit à petit, même s'il ne lui disait pas tout, Bruce comprenait que le jeune garçon en voulait beaucoup au tueur de ses parents et que même s'il paraissait allait bien, il cachait en lui une colère qui finirait par le submerger s'il n'en faisait pas quelque chose. Bruce se demandait alors si le mener sur la même voie que lui était une bonne idée. Mais après tout, c’était bien pour ça qu’il l’avait accueilli et le jeune garçon semblait se douter de sa double identité.
Toujours confus quant à cette possibilité d'en faire un justicier, Bruce rentrait au manoir après une longue réunion. Il venait de garer sa voiture, depuis l'arrivée de Dick, il devait conduire sa voiture bien plus souvent qu'avant puisque Alfred s'occupait de Dick avant et après l'école. Mais ça ne le dérangeait pas trop, il préférait savoir le garçon en compagnie du majordome plutôt que seul dans l’immense manoir. Il gratta l’arrière de sa tête, il en demandait vraiment beaucoup à ce pauvre Alfred. Peut-être devrait-il insister pour que Dick rejoigne un club extra-scolaire…
D’un soupir, il ouvrit la porte principale du manoir tout en commençant à retirer sa veste. Machinalement, il se dirigea vers la salle à manger où devait se trouver Dick à cette heure-ci puisque Alfred l’aidait aussi pour ses devoirs.
“Bonjour Dick, comment s’est passé-... ”
Bruce fronça les sourcils en remarquant que ni Dick, ni Alfred n’était présent dans la pièce. Ce n’était pas habituel, mais après tout, rien ne les obligeait à se tenir à une routine stricte sur ce point-là, peut-être que Dick avait préféré faire ses devoirs seuls dans sa chambre. Ou peut-être les avait-il déjà finis. Cependant, quelque chose était bizarre, Bruce ne savait pas exactement quoi, mais il le sentait. Il sortit de la pièce sans attendre en appelant son majordome. Il fallut une minute à Alfred pour arriver.
En le voyant, les sourcils de Bruce se froncèrent encore plus. Le pauvre majordome était essoufflé et ne cessait de regarder tout autour de lui, comme à la recherche de quelque chose. Cependant, avant même que Bruce ne puisse lui poser de question, Alfred commença à parler.
“Seigneur, monsieur Bruce, vous êtes rentré ! C’est terrible !
— Qu’est-ce qui est terrible ?
— C’est monsieur Dick ! Il a disparu !
— Quoi ?
— J’ai cherché dans chaque recoin du manoir, monsieur ! Impossible de le trouver !”
Bruce baissa la tête en se grattant le menton. D’un pas décidé, il se dirigea vers le grand hall d’entrée du manoir. Alfred le suivait d’un pas pressé, le son de ses chaussures résonnant dans tout le manoir.
“Alfred, fit Bruce en se tournant vers lui, je vais chercher dehors, continue de chercher à l’intérieur.”
Alfred hocha la tête et tourna les talons. Bruce s’empressa d’enfiler à nouveau sa veste avant de s’arrêter. Quelque chose était différent dans le hall. Il s’arrêta, et tourna sur lui-même, observant chaque mur, meubles, portes et escaliers. Mais il ne remarqua rien. Tout était à sa place, tout était comme d’habitude.
“Dick n’est pas sorti !” Finit-il par dire en remarquant que les chaussures et la veste du garçon étaient toujours là.
Un poids se retira de ses épaules, mais le garçon était toujours porté disparu, alors il se hâta de retourner sur ses pas. Il devait absolument retrouver Dick. Il s’arrêta au milieu de la pièce et commença à réfléchir.
“Je dois penser comme lui…”
Il pensa à tout ce qu’il savait du garçon, à tout ce qu’il aimait et détestait. Il tournait sur lui-même comme possédé. Alfred qui venait de vérifier l’aile gauche s’arrêta en l’observant, il garda le silence afin de ne pas déranger le détective dans son cheminement de pensée. Soudain, il se tourna vers Alfred et lui attrapa fermement les épaules.
“Monsieur ?”
Mais Bruce lui intima le silence avant de doucement se tourner vers le centre de la pièce. Comprenant ce qu’il lui demandait de faire, Alfred observa lui aussi la pièce. Lentement, Bruce releva la tête pour finalement s’arrêter sur l’énorme chandelier qui prônait royalement au-dessus du hall.
“Ne me dites pas que…” Murmura le majordome.
“Oh si, il est là-haut.”
Et c’est là qu’ils l’entendirent, un petit rire blagueur, mais sincère suivit d’un grincement. Et soudainement, une petite tête apparut entre les décorations du chandelier, suivi d’une main les saluant. Bruce croisa les bras en souriant, décidément, le garçon les avait bien eus. Il ne pouvait s'empêcher de penser que Dick lui ressemblait un peu. Alfred ne le prit pas aussi bien, les mains sur les hanches, il s’approcha le plus possible du chandelier ; montant les escaliers aussi vite qu’il le pouvait.
“Monsieur Dick ! Descendez de là tout de suite !
— Allons, Alfred, ne vous énervez pas tant, vous allez lui faire peur.
— Monsieur, j’ai passé une trentaine de minutes à le chercher !”
Comprenant que la colère d’Alfred était très sérieuse, Bruce d’un geste simple demanda au jeune garçon de descendre. Cependant, ce dernier n’obéit pas tout de suite, son sourire avait disparu pour laisser place à de l’inquiétude. Bruce posa alors une main sur l’épaule de son majordome avant de sourire à Dick pour le rassurer. Le jeune garçon finit par se résoudre à descendre du chandelier. D’un bond agile, il sauta pour attraper la rambarde devant les deux adultes. Bruce l’aida immédiatement à remonter alors que Alfred poussait un énième soupir.
“Monsieur Dick, ne refaites plus jamais ça !
— Alfred a raison, garçon, c’était dangereux.
— Mais ! Je suis un acrobate ! Je sais faire !
— Dick, Bruce s’abaissa pour que ses yeux soient face à ceux du garçon, nous savons ce que tu sais faire, mais ce chandelier n’est pas un trapèze, ce manoir n’est pas un cirque… S’il t’arrivait quelque chose…
— Il ne m’arrivera rien !
— S’il t’arrivait quelque chose, nous serions très tristes. Je sais que, ces dernières semaines n’ont pas été faciles, mais nous tenons à toi.”
À l'entente de cette dernière phrase, Dick se renfrogna encore plus, il détourna le regard et recula un peu, rapidement arrêté par la rambarde.
“On dirait pas…
— Dick…”
Le garçon tourna entièrement son corps et partit en murmurant qu’il allait faire ses devoirs seul dans sa chambre. Bruce le regarda s’éloigner, son cœur se serra… qui aurait pu penser que s’occuper d’un enfant si jeune et si blessé serait si difficile. Il avait l’impression que chaque petit avancé était suivi d’un grand pas en arrière.
“Ne vous inquiétez pas, monsieur Bruce. Vous étiez tout aussi difficile. Les choses finiront par s’améliorer. Vous devez juste être patient.”
Malgré les mots de réconfort de son majordome et sa bonne volonté, Bruce savait que la relation avec le garçon allait encore être compliquée. Et il avait raison, le petit Dick disparaissait souvent juste après les cours sans pour autant quitter le manoir. Il était évident qu’il avait trouvé des cachettes pour être seul. Parfois, Bruce le retrouvait endormi au-dessus de certains de leurs plus grands meubles. Quand il le trouvait ainsi, il ne pouvait s’empêcher de penser que ces petites cachettes étaient une preuve que le garçon espérait être trouvé. Bruce le remarquait bien, par moment, il était impossible de le trouver avant le repas et c’est là qu’il comprenait que le petit cherchait à être seul, bien souvent quand il voulait être vu, quand il cherchait du réconfort, il venait se cacher dans une des plus grandes pièces du manoir.
C’était quelque chose d’étrange que Bruce avait remarqué, dès que Dick se sentait mal, triste, en colère, il évitait à tout pris les petites pièces, les endroits moins spacieux, comme si ces derniers lui procuraient une sorte d’anxiété. Bruce, en le remarquant, se félicita de lui avoir offert une chambre spacieuse. La nuit était une autre source de peur pour le garçon qui régulièrement réveillait tout le manoir à cause de ses terribles cauchemars. Bruce se rappelait ce qu’Alfred avait fait pendant de longues années après l’incident. Il le prenait dans ses bras, et d’une voix douce et calme, il lui récitait un poème ou une histoire de quoi le calmer. Prenant exemple sur son majordome, Bruce passait donc nombre de ses nuits — en dehors de ses patrouilles — à réconforter le pauvre garçon.
Mais les cauchemars ne durent jamais et tout comme tromper un enfant aussi perspicace que Dick. D’une certaine manière, Bruce s’attendait à ce que ce moment arrive, seulement il n’aurait pas imaginé que ce serait ainsi. Pour un enfant de neuf ans, Dick courait diablement vite, et surtout, il arrivait à se faufiler dans des endroits où Bruce ne pouvait pas passer. Derrière lui, Alfred faisait de son mieux pour suivre la cadence, il savait bien qu’il ne rivalisait pas avec la jeunesse de ses deux garçons, mais il serait là s’ils avaient besoin de lui.
“Dick ! Arrête-toi bon sang !
— Non ! Pourquoi tu m’as menti ! Il secoua le masque de Batman qu’il tenait.
— Dick, voyons ! Je ne t’ai pas menti, je t’ai simplement-
— Caché la vérité ! C’est pareil !”
Le garçon tourna prestement à l’angle en s'agrippant au coin du mur, Bruce manqua de tomber en tournant, mais se rattrapa de justesse. Il continua sa course, observant Dick prendre de l’avance, mais surtout la rambarde qu’il approchait sans pour autant ralentir. Bruce écarquilla les yeux, Dick n’allait tout de même pas faire ça. Il accéléra encore, mais arriva trop tard.
Sans aucune hésitation, le garçon sauta sur la rambarde avant de se jeter sur le chandelier. Un lourd grincement inquiétant se fit entendre alors que Bruce ralentissait en approchant la rambarde, il ne pouvait pas sauter comme l’enfant, c’était bien trop dangereux.
“Dick s’il te plaît descend, c’est dangereux !
— Non, tu m’as menti ! Tu… tu ne m’as rien dit alors que tu as promis !
— Oui, Dick, j’ai promis et je n’ai pas oublié cette promesse.
— Tu mens encore !
— Non, Dick, écoute… Bruce baissa la tête, trouvant difficilement ses mots, je… je ne voulais pas te mettre en danger. Je voulais attendre un peu et…
— Attendre que ce monstre s’enfuît, oui ! Comme ça, Dick sanglota, je n’aurais jamais pu venger mes parents ! Moi… moi tout ce que je veux c’est qu’il soit punit et que…
— Dick, je sais que tu souffres, mais…”
Bruce ne finit pas sa phrase, remarquant que les grands balancements du chandelier commençaient à le décrocher, dans quelques secondes à peine, Dick ferait une chute dangereuse. D’un mouvement rapide, il monta sur la rambarde et sauta alors qu’au même moment, le chandelier se décrochait finalement du plafond. Le cri strident de Dick glaça le sang de Bruce et Alfred. Bruce cria “Richard !” inconsciemment alors qu’il sentait ses bras entourer le garçon fermement. Rapidement, Bruce sentit le contact dur du sol contre son dos et il poussa un grognement de douleur en se relevant, Dick était toujours dans ses bras, pleurant à chaudes larmes. Il le sera avec douceur dans ses bras.
“Tout va bien, Dick, je suis là. Moi aussi, j'ai connu ta colère, mais ce n’est pas elle qui devrait te guider.
— Je veux juste… mes parents ne méritait pas ça… je…”
Dick était incapable de finir ses phrases, trop coupé par ses sanglots et trop bouleversé par la chute. Heureusement pour lui et Bruce, Alfred s’approchait pour les inspecter sans pour autant oublier de les gronder.
Neuf ans, c’était bien trop tôt. Dick ne pouvait laisser la vengeance et la colère le consumer à un si jeune âge, non… Mais Bruce avait peur que s’il ne respectait pas sa promesse, le garçon parte seul et la simple pensée de perdre le petit rayon de soleil qui s’était frayé un chemin dans la demeure des Wayne le fit trembler.
Il le protégerait comme il protégeait Gotham, avec toute son âme. Dick grandira et il ne sera pas comme lui, il sera un meilleur homme, il le savait déjà.
