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Le retour au palais se fait dans un silence glacial. Le comte regarde résolument dehors, les mâchoires si serrées que cela se voit sous son masque. Il n’a rien dit depuis qu’il a retrouvé André, agenouillé au milieu du hall du tribunal, piégé entre Victoria et Haydée. Les deux jeunes gens sont d’ailleurs assis face à lui, les mains de la sœur tenant celles de son frère, comme si elle craignait qu’il tente soudain de se venger une nouvelle fois du procureur de Villefort. Mais André ne bouge pas, ne dit pas un mot. Il se contente de rester là, les yeux perdus dans le lointain, attendant la sentence qu’il sait imminente et inévitable.
Pourtant, le comte ne le punit pas. Une fois qu’ils arrivent au cœur de son domaine, il sort de leur voiture sans accorder un seul regard à ses protégés et s’éloigne à grands pas vers sa demeure.
Cette fois, c’en est trop pour André, qui bondit à son tour dehors. Il connaît le comte, il sait comment il fonctionne. C’est un homme sévère, intransigeant et franc, du moins avec ceux qui lui importent réellement. Jamais il n’a rechigné à recadrer André lorsqu’il ne respectait pas ses ordres ou ne répondait pas à ses attentes. Jamais il ne lui a tourné le dos de la sorte.
Le jeune homme sait qu’ils ne peuvent pas laisser la situation en l’état, qu’ils doivent parler de ce qu’il a failli faire, de ce que cela a failli leur coûter à tous.
-Comte! s’exclame-t-il du même ton qu’il a utilisé tantôt pour apostropher son géniteur.
Et tout comme son père, le comte s’immobilise un instant avant de se retourner pour lui faire face. Il brille dans ses yeux sombres des émotions qu’André n’a encore jamais vu chez cet homme, et il ne sait s’il doit s’en réjouir ou s’en vouloir.
-Je sais que j’ai fauté, annonce-t-il d’une voix qu’il essaie de garder stable, alors même qu’il tremble intérieurement. Je sais que j’ai presque tout gâché pour satisfaire ma soif de vengeance. Je sais que vous m’en voulez et je sais que vous auriez raison de me punir, alors allez-y, punissez-moi.
Le comte ne dit rien pendant un long moment. André sent la main de Haydée revenir cajoler la sienne et ce geste lui arrache un frisson. Dire qu’il y a moins d’une heure, sa pauvre sœur a failli se retrouver orpheline de frère, qu’il a failli l’abandonner à ce monde cruel et injuste.
Oui, il mérite la fureur du comte.
Mais il n’y a dans le regard de son bienfaiteur aucune colère. Non, André n’y voit plus à présent qu’un profond chagrin.
-Tu penses que je t’en veux? demande le comte après une autre minute de silence.
André fronce les sourcils.
-C’est votre droit, répond-il, la gorge nouée.
-Mon droit, dis-tu. Alors que c’est moi-même qui t’ai élevé dans la haine. Moi-même qui ai mis cette dague dans ta main. Moi-même qui t’ai toujours dit qu’un jour, tu pourrais te venger comme tu l’entends. Non, André, je n’ai aucun droit de t’en vouloir à toi. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.
Cette fois, les sourcils du jeune homme décollent en direction de ses cheveux. La main de Haydée se resserre autour de la sienne, leurs doigts s’enlacent. André réalise alors qu’il tremble. Ses yeux brûlent de les garder ouverts si longtemps mais il refuse d’en cligner, de peur qu’un tel geste suffise à mettre un terme à leur discussion.
-Non, balbutie André et cette fois, il n’essaie pas de cacher les trémolos de sa voix. Je vous en prie, ne vous en voulez pas. Vous m’avez tout donné. Tout. Je suis le seul responsable de ce qu’il s’est produit au tribunal, et j’aurais été seul coupable de ce qui aurait pu arriver si Victoria n’était pas intervenue.
Le comte l’observe un moment, avant que ses yeux ne glissent sur Haydée, puis s’envolent en direction du parc, dans le dos de ses protégés. Un sourire triste étire les lèvres de son masque tandis qu’il redescend les quelques marches qu’il a gravies après être sorti de la voiture. A présent, il se tient juste devant Haydée et André, qu’il ne regarde toujours pas.
-Lorsque tu es né, Villefort t’a enterré vivant, au fond de votre jardin. C’est Angèle qui t’a sauvé.
-Oui, je connais l’histoire, interrompt André sans pouvoir s’en empêcher.
L’amertume d’avoir été arraché des bras de sa mère à la naissance est d’autant plus vive aujourd’hui qu’il a eu un avant-goût de ladite étreinte maternelle et qu’il imagine désormais à quoi aurait pu ressembler sa vie s’il en avait eu davantage. Il ne tient donc pas à parler à nouveau du procureur.
Que ce chien crève en prison, ce serait un juste retour des choses, tant pour le comte que pour André.
-Laisse-moi finir, rétorque le plus âgé. Tu as failli être tué par un homme, et tu as été sauvé par une femme. Aujourd’hui, ce même homme aurait pu être ta perte. Et tu dois la vie à ta mère, pour la seconde fois, pas à moi, certainement pas. Je reste le vrai coupable de cette histoire. C’est moi qui t’ai sorti de l’orphelinat et qui t’ai modelé comme je l’entendais. Je n’aurais jamais dû vous entraîner, Haydée et toi, sur cette voie. Vous méritez le bonheur que ces hommes m’ont arraché. En aucun cas je n’ai le droit de vous enchaîner à mes souffrances.
-Mais je veux me venger! s’écrie André, qui n’aime pas du tout la tournure de leur conversation. Je voulais me venger avant que vous ne me trouviez et je le veux toujours, ça n’a rien à voir avec vous ni avec vos projets!
Ses cris semblent pathétiques à ses oreilles. Le jeune homme a l’impression d’être devenu un enfant geignard et capricieux, mais le comte ne semble pas s’en formaliser. Son regard s’embue tandis qu’il attrape les joues de son protégé avec ses deux mains.
-Non, André, la vengeance est mon rôle. C’est à moi d’agir et d’en payer les conséquences. Pas à vous, surtout pas. Penses-tu que je suis heureux? Penses-tu que je pourrais un jour retrouver le bonheur? La réponse est simple: non. Le bonheur m’a échappé ce jour-là, dans cette église. Je ne serais jamais pleinement satisfait, André, jamais. Et une fois que Fernand de Morcerf sera tombé, je ne serais plus qu’une coquille vide. J’ignore ce que je ferais alors, mais je peux t’assurer une chose: tu ne finiras pas ainsi. Je te l’interdis.
-Mais… s’entête André, en vain.
Le comte a l’air sur le point de pleurer et le garçon se déteste d’être la cause d’un tel chagrin. Cet homme n’a déjà que trop souffert et André était persuadé de pouvoir le soulager d’une partie de son fardeau. Force est de constater qu’il a fait tout le contraire. Le pire reste que le comte ne semble pas lui en tenir rigueur.
-Non, je te l’interdis, répète Edmond. Vous deux, vous êtes jeunes, vous avez l’avenir devant vous ainsi que la promesse d’une grande joie, celle qui m'a été volée et que je n'ai pas cherché à récupérer. Il est de mon devoir de vous assurer ce futur, que j’en fasse partie ou non. J’ai été égoïste et inconscient de penser que vous seriez prêts à payer le même prix que moi. Ces hommes vous ont déjà tant pris… J’espère que vous saurez me pardonner d’avoir voulu vous arracher les miettes qu’ils ont bien voulu vous laisser.
A présent, sa voix n’est plus celle d'un comte mais celle d’un père.
André sent son coeur bondir dans sa poitrine à cette réalisation. Celui de Haydée en fait sans doute autant, s’il en croit le hoquet qui échappe à sa sœur.
Ils sont muets tous les deux, désormais, les yeux humides, les mains moites. D’outils de la Fatalité, ils sont devenus, ou plutôt redevenus, deux enfants perdus dans ce vaste monde.
Le comte leur sourit, encore, et se penche soudain pour leur murmurer à l’oreille:
-Il me reste une seule faveur à vous demander.
-Tout ce que vous voulez, répond Haydée, et sa main est si serrée sur celle d’André qu’il sent ses ongles lui percer la peau.
-Ne devenez jamais comme moi.
Et il appuie un bref baiser sur chacun de leur front avant de tourner les talons et s’engouffrer dans le palais.
Haydée et André, eux, restent figés au bas des marches, blottis l’un contre l’autre, peinant à comprendre ce qu’il vient de se passer.
-Est-ce lui, notre père, en fin de compte? demande André au bout d’un moment.
-Je crois, répond Haydée d’une toute petite voix, si bien que l’on entend à peine son accent.
lls se murent à nouveau dans le silence, observant pendant de longues minutes l’immense silhouette de leur maison.
-Entre la Mort et la Vengeance, je suis heureux d’avoir atterri chez la seconde, finit par dire André et, sans même s’en rendre compte, il se met à sourire.
Les cheveux de sa sœur lui effleurent la joue lorsqu’elle appuie sa tête sur son épaule.
-Moi aussi, je suis heureuse. Et je le serais encore plus quand nous aurons répondu à son ultime requête.
André acquiesce et, ensemble, ils gravissent enfin les marches menant au palais pour rejoindre le comte et poursuivre leur œuvre.
