Work Text:
Leurs jours ensemble étaient voués à se terminer, un jour ou l'autre. Leur relation ne justifiait pas la présence de Kaveh chez lui indéfiniment malgré leur semblant de réconciliation. C'était du moins ce dont essayait de se persuader Al-Haitham en aidant Kaveh à ranger ses dernières affaires.
"Ah, mets ça dans la boîte là-bas s'il-te-plaît," Kaveh pointa du doigt un carton encore ouvert dans un coin de la pièce.
Al-Haitham regarda le tableau entre ses mains. C'était celui que Kaveh avait accroché il y a quelques mois, lors de la visite du Voyageur. Naïvement, Al-Haitham avait pensé à l'époque que si Kaveh décidait d'apporter sa propre touche personnelle à l'endroit où il vivait, c'était qu'il comptait y rester. C'était idiot, en y repensant. Tellement idiot que ça ne lui ressemblait pas. Tout cela n'avait été que temporaire. Comment aurait-il pu en être autrement, quand rien ne les liait véritablement l'un à l'autre ?
Ils pourraient toujours se revoir. Ce n'était pas la fin de leur monde. Pourtant, le poids dans sa poitrine semblait vouloir lui communiquer le contraire. Al-Haitham posa le tableau en faisant attention à ne pas l'abîmer, et jeta un coup d'œil à Kaveh. L'autre homme arborait un léger sourire, en train de mettre de l'ordre dans ses affaires sans sembler se soucier de la situation. Il était sûrement heureux de pouvoir partir et être à nouveau indépendant. Ça n'avait rien d'étonnant, pourtant Al-Haitham était tout de même surpris.
L'arrogance que certains lui prêtaient était-elle une réalité, pour avoir osé croire que Kaveh veuille rester à ses côtés ? La chambre de Kaveh était vide, et bientôt la maison –leur maison— le serait tout autant. Son senior était censé partir le lendemain, tôt dans la matinée. La journée qui les attendait était donc la dernière.
Al-Haitham cligna des yeux. Il ne se pensait pas aussi dramatique. La dernière ? Pourquoi avait-il cette impression ? Que Kaveh habite chez lui ou non, ils se reverraient. Mais les regrets ne lui étaient pas étrangers. Le sourire qui l'accueillait chaque matinée, accompagné d'un café que seul Kaveh savait faire exactement comme Al-Haitham l'appréciait, était ce qui lui manquerait le plus. Ou bien était-ce précisément parce que Kaveh était celui qui le préparait, qu'Al-Haitham l'appréciait tant ?
La journée passa rapidement, sans qu'aucun d'eux ne fasse de commentaire marquant. Tighnari et Cyno passèrent pour les aider à finir dans l'après-midi, et ils burent même quelques verres autour d'une partie de JCC Invocation des Sept. Comme si rien ne sortait de l'ordinaire. Ils leur proposèrent de rester le soir-même, mais leurs deux amis déclinèrent en précisant avoir d'autres plans de prévu, et qu'ils se reverraient le lendemain pour le déménagement.
Le dîner ce soir-là fut constitué de discussions sans grande importance, rien qui ne laissait soupçonner le départ prévu de l'un d'eux le lendemain. En fait, Kaveh évitait soigneusement le sujet. Al-Haitham n'allait pas forcer son senior, surtout qu'il n'avait pas grand-chose à en dire non plus. Quand bien même il arriverait à demander à Kaveh 'Pourquoi choisir de partir ?', quelle réponse lui serait-elle donnée ?
Par-dessus tout, quelle réponse attendait-il ?
Al-Haitham lui-même ne le savait pas. Alors comment ses lèvres pourraient-elles se délier afin que s'en échappent ses véritables sentiments, si son propre cœur ne les connaissait pas ? Trouver le sommeil fut une épreuve de plus dans une journée déjà assez étrange. Le silence qui enveloppait la nuit était un avant-goût amer de ce qui l'attendait, désormais que Kaveh ne serait plus là pour perturber la paix qu'Al-Haitham avait pourtant été certain d'adorer.
Maintenant qu'elle s'apprêtait à lui être rendue, pourquoi n'en voulait-il plus ? Pour quelle raison obscure désirait-il entendre Kaveh se mettre à travailler sur un énième projet au beau milieu de la nuit ? Ses pas et son tapage réveillaient à coup sûr Al-Haitham, qui avait pris l'habitude de se lever et leur préparer à tous les deux un café, comme pour rendre la pareille à son colocataire pour celui qui l'attendrait la matinée suivante.
Leur relation avait toujours été compliquée, et pourtant si simple. Elle reposait sur une règle d'or basique : le respect mutuel. Ils étaient égaux, cela peu importe si l'un d'eux se retrouvait un jour au plus haut –ou au plus bas—.
C'était la raison pour laquelle Al-Haitham n'avait pas pris Kaveh en pitié, en lui proposant d'habiter avec lui et de payer un loyer. C'était la raison pour laquelle Kaveh ne l'avait pas félicité, quand Al-Haitham était devenu Grand Sage temporaire. C'était la raison pour laquelle Al-Haitham n'était véritablement à l'aise qu'avec Kaveh. C'était la raison pour laquelle Al-Haitham avait accepté de partager son intimité avec Kaveh.
Tous ceux qui avaient croisé Al-Haitham un jour pouvaient se mettre d'accords sur un point : le scribe de l'Académie n'était pas la première personne qui viendrait à l'idée de qui que ce soit pour une colocation. Peut-être qu'avant de demander à Kaveh pourquoi il choisissait de partir, Al-Haitham devait lui-même se poser la question de pourquoi il l'avait laissé entrer, et pourquoi Kaveh avait accepté son offre.
Al-Haitham cligna des yeux en sentant les rayons du soleil sur son visage. Il ne savait pas quand il avait réussi à s'endormir, mais il entendait déjà du mouvement dans la maison. En sortant encore dans son kurta de nuit, Al-Haitham aperçut Kaveh en train de s'affairer dans leur salon avec une tasse à la main, tandis qu'une autre l'attendait sur leur petite table basse. Kaveh posa la sienne à côté en le voyant arriver.
"Ah, te voilà enfin ! Bonjour ! J'espère que tu as bien dormi. J'ai encore des dizaines de cartons à faire, alors j'aimerais que tu m'aides si ça ne te dérange pas."
Al-Haitham fronça légèrement les sourcils. "Bonjour. Tu as encore des cartons à faire, même après tous ceux que nous avons rangés hier ? J'étais pourtant certain que nous avions terminé. Tu devrais déjà être sur le pas de la porte à l'heure qu'il est."
"Ravi de savoir que tu es si impatient de me voir partir que tu avances la date de mon départ de vingt-quatre heures, Al-Haitham."
C'était une blague assez évidente, pourtant elle fit tout de même tiquer le junior. D'une part, parce qu'il était certain que Kaveh devait partir aujourd'hui. D'autre part, parce qu'il n'était pas impatient de voir son colocataire quitter leur maison. Plutôt tout le contraire. Il ignora soigneusement l'agacement qu'il éprouva à cette pensée.
"Pour répondre à ta question… Non, je n'ai pas encore terminé. Tu es libre de me dire que je n'ai pas de sens de l'organisation mais j'ai quand même besoin d'aide," la voix de Kaveh le ramena à la réalité.
Al-Haitham resta silencieux. Est-ce qu'il avait rêvé des évènements sensés se passer aujourd'hui ? Il ne pensait pas que ça le perturberait à ce point. Il avait aussi ce sentiment persistant de déjà-vu. Comme si quelque chose n'était pas normal…
"Allô ? Teyvat à Al-Haitham, je t'ai demandé si tu étais disponible pour m'aider ?"
"Oui, bien sûr." Al-Haitham finit par répondre.
"Merci. Bois ton café pendant qu'il est encore chaud, et va te regarder dans la glace. Je pense que ça vaut le coup d'œil." Kaveh rajouta avec un sourire.
Aujourd'hui encore, le café préparé par les soins de son colocataire avait le goût grisant des bonheurs simples. La petite taquinerie poussa cependant Al-Haitham à se lever avec sa tasse pour observer son reflet dans leur salle de bain. En effet, ses cheveux étaient dans un état pire encore que celui habituel. Il n'y avait pas à embellir la réalité : il avait une sale tête. Il avait si mal dormi, la veille ? Peut-être qu'il avait réellement rêvé. Était-il assez surmené pour faire de tels songes ? Ça paraissait improbable, pourtant c'était la seule explication qu'il y trouva. Il termina son café et se prépara rapidement pour aider Kaveh.
"Ah, mets ça dans la boîte là-bas s'il-te-plaît," Kaveh pointa du doigt un carton encore ouvert dans un coin de la pièce.
Al-Haitham regarda le tableau entre ses mains. C'était celui que Kaveh avait accroché il y a quelques mois, lors de la visite du Voyageur.
… ?
Il arrêta tout à coup cette pensée. Est-ce qu'il ne l'avait pas déjà eue une fois déjà auparavant ? Il posa le tableau distraitement, et se retourna vers Kaveh. Son senior avait exactement la même expression que dans son rêve. Était-ce une sorte de mauvaise plaisanterie orchestrée par ses amis pour le rendre dingue une dernière fois avant le départ de son colocataire ? Non, lorsque Cyno et Tighnari vinrent toquer à leur porte, ils étaient trop calmes, trop détendus. Comme si tout était parfaitement normal.
Rien de tout ça n'était normal.
Kaveh était sur le point de quitter sa vie. Pourquoi Al-Haitham avait-il le sentiment que c'était la fin de leur relation, si son colocataire venait à définitivement passer le pas de leur porte ? Ils auraient encore les dîners ensemble, ils pourraient se rendre visite à l'Académie ou même s'inviter l'un chez l'autre. Al-Haitham n'avait aucun droit de le retenir.
Pourquoi était-il aussi important pour Al-Haitham de garder Kaveh ici ? Pour se dire bonjour et bonne nuit chaque jour ? Ils pouvaient faire ça sans avoir besoin d'habiter ensemble. Pour les petites attentions qu'ils s'accordaient ici-et-là, comme le café qu'ils se préparaient ? Même chose, et puis Al-Haitham savait très bien se le faire lui-même. Pour du réconfort, une compagnie ? Il n'avait jamais eu besoin de ça avant, pas plus maintenant.
La présence de Kaveh chez eux lui était-elle si indispensable ?
La journée et la soirée se passèrent sans qu'il ne se passe quoi que ce soit de notable, si ce n'est qu'elles furent exactement les mêmes que celles de son rêve. Chaque parole, chaque geste, chaque petit détail. Rien ne fut différent. Al-Haitham n'avait pourtant jamais eu le don de la prophétie, et il ne pensait pas que cela allait commencer aujourd'hui. Quand il alla se coucher ce soir-là, il eut l'étrange pressentiment qu'il allait se réveiller encore plus confus qu'il ne s'était endormi.
"Bonjour Al-Haitham. Tiens, tu aurais du temps aujourd'hui ? J'ai—"
"Besoin d'aide pour finir de ranger tes affaires. Oui, je sais."
Kaveh fronça légèrement les sourcils. "C'est encore tant le bazar que ça ? Désolé, je t'assure que tout sera nettoyé quand je partirais demain."
Al-Haitham essaya de faire du mieux qu'il le put pour ne pas paraître agacé, vraiment. Kaveh pouvait bien laisser ses affaires partout où il le désirait, Al-Haitham n'en avait rien à faire. Pourtant, l'expression qu'il arborait actuellement, sourcils froncés et traits creusés, laissait croire le contraire à tous ceux qui n'avaient pas le contexte derrière sa frustration actuelle. À ce stade, Al-Haitham n'allait simplement pas s'endormir ce soir.
"Toi, tu as besoin d'un café," Kaveh ricana nerveusement.
"Ce n'est rien, senior. Certainement pas ta faute."
Al-Haitham savait déjà ce que Kaveh était en train de penser. Sans doute que c'était à cause de lui si son cadet était en colère. Les traits inquiets de Kaveh se détendirent immédiatement en entendant Al-Haitham le rassurer.
"Tu as mal dormi ?" Kaveh lui demanda en lui tendant une tasse.
Al-Haitham le remercia en prenant le café et en en prenant immédiatement une longue gorgée. Il ne savait même pas par où commencer. Pouvait-il seulement révéler à Kaveh ce qu'il se passait ? Ça paraissait trop fou pour que son colocataire puisse le croire.
"On peut dire ça. Un mauvais rêve."
Il choisit de garder ce qui lui arrivait secret pour le moment. Peut-être était-ce une ligne énergétique. Il devait vérifier avant d'emporter Kaveh –ou un autre de ses proches— là-dedans. Surtout que Kaveh comme les autres continuaient à agir normalement, donc Al-Haitham était peut-être le seul à se rappeler de ce qu'il se passait la veille.
"Je ne pensais pas que tu aurais des cauchemars. Pour ça, il faut commencer par éprouver de la peur."
Al-Haitham leva les yeux vers son colocataire, qui venait de s'asseoir à ses côtés avec un léger sourire presque indéchiffrable. Était-ce de l'amusement, de la compassion, ou autre chose ?
"J'ai peur de plus de choses que tu ne le penses," Al-Haitham répondit.
"Qu'est-ce qui pourrait bien effrayer le Grand Sage temporaire ?"
"Une maison vide."
Al-Haitham avait répliqué du tac-au-tac, sans réfléchir. Les yeux de Kaveh s'écarquillèrent, et il se leva tout à coup.
"Bien ! Je crois qu'on a assez lambiné pour aujourd'hui. Je t'ai dit que j'avais besoin d'aide, c'est parce qu'il y a du boulot, alors allons-y !"
Cette fois, quand Tighnari et Cyno arrivèrent, Al-Haitham s'éclipsa en prétextant avoir des obligations dont il devait s'occuper, non sans avoir rangé le tableau pour la troisième fois consécutive dans son carton. Personne ne le questionna, et Kaveh, sans doute encore un peu perturbé par leur discussion de ce matin, n'essaya pas de le retenir non plus. Tant mieux. Al-Haitham se rendit donc à l'Académie pour demander à une connaissance du Darshan de Spantamad si des lignes énergétiques avaient été en activité dernièrement.
La réponse fut claire et formelle : aucune ligne énergétique n'avait été active ces derniers jours, ni même ces derniers mois. Al-Haitham demanda malgré tout du matériel de mesure, et passa l'après-midi à arpenter les alentours de Sumeru pour en être certain. Devoir parcourir la forêt de long en large n'était pas le genre d'occupation qu'il appréciait, seulement il n'y avait pas d'autre moyen de s'en assurer. Sans grand étonnement, le résultat fut le même que celui qu'on lui avait annoncé plus tôt.
Rien. Il fit chou blanc. Al-Haitham se résigna à rendre les instruments à l'Académie, et rentra. Le soleil était en train de se coucher, et il n'était pas plus avancé quant à ce qui se passait. Il était le seul affecté, il revivait la même journée encore et encore, et ce n'était pas une ligne énergétique. C'était à peu près tout ce qu'il savait. Y avait-il une limite au nombre de fois où il se réveillerait coincé dans cette boucle ? Il n'était pas certain de vouloir le découvrir. En passant le pas de leur porte, Al-Haitham entendit des voix. Tighnari et Cyno n'étaient pas partis ? Les deux jours précédents, ils avaient pourtant décidé de ne pas rester.
Les évènements d'une journée pouvaient donc changer selon ce qu'il faisait ? Al-Haitham comprit en les voyant installés à table, déjà en train de lui préparer une assiette en l'ayant entendu rentrer. La veille et l'avant-veille, Tighnari et Cyno avaient simplement voulu leur laisser de l'espace. C'était après tout la dernière journée qu'ils passaient en tant que colocataires. Étant donné l'absence d'Al-Haitham aujourd'hui, ils étaient restés afin que leur ami ne soit pas tout seul à la maison, à broyer du noir.
Al-Haitham eut un petit sourire en s'installant pour dîner lui aussi, remerciant Kaveh qui lui tendit une assiette pleine. Pour le moment, il essaierait de ne pas s'endormir le soir-même. S'il n'y arrivait pas, il pourrait au moins constater si le lendemain avait changé, en ayant modifié la journée dans laquelle il était coincé.
Rester éveillé une fois leurs invités partis et Kaveh couché s'avéra plus aisé qu'il ne l'aurait pensé, ce malgré son après-midi mouvementé. Al-Haitham but un café corsé pendant la nuit, et lut, sans grande surprise. S'il ne se sentait absolument pas fatigué, sa tête se mit cependant à lui tourner à partir d'une certaine heure. Ses paupières étaient lourdes, assez pour lui faire comprendre rapidement qu'on allait l'obliger à s'assoupir, qu'il le veuille ou non. Le sommeil était donc une partie importante de la boucle, et il n'avait pas d'autre choix que de l'accepter. Ce fut sur cette pensée qu'il ferma les yeux.
Le réveil fut désagréable. Toutes les articulations d'Al-Haitham lui faisaient mal. Il s'était endormi dans une mauvaise position, son livre posé sur son torse et son cou plié vers l'arrière. Pourtant, quand il accepta de se redresser, il se rendit compte qu'il s'était couché avec une couverture. Sa première pensée fut qu'il devait avoir bougé pendant son sommeil, seulement ça n'expliquait pas le bout de tissu posé sur lui.
"C'est la première fois que je te surprends endormi sur le canapé."
Une voix familière le fit se retourner. Kaveh était là, derrière le sofa, une tasse à la main et l'autre sur ses hanches. Son léger sourire laissait imaginer la tête que faisait Al-Haitham en ce moment-même. C'étaient ses cheveux encore, hein ?
"Bonjour Al-Haitham. Je t'ai fait un café, tu veux que je te l'amène ?"
Si Al-Haitham resta un instant silencieux, en train de lutter pour faire face au traumatisme qu'était le réveil pour lui, il finit par se reprendre en hochant la tête.
"Bonjour. Merci pour la couverture."
"Je pouvais bien faire ça, tu l'as fait à de multiples reprises pour moi par le passé."
Kaveh ouvrit la bouche puis s'arrêta, comme s'il n'osait pas poser la question qui lui brûlait les lèvres. Al-Haitham le sortit de cette mauvaise impasse en se levant.
"Je vais aller chercher le café, c'est gentil."
Quand il passa à côté de Kaveh, ce dernier se retourna tout à coup vers lui.
"Al-Haitham—"
Al-Haitham s'arrêta et se tourna vers son senior, qui se mordillait les lèvres. Est-ce que Kaveh se rappelait les évènements de la veille et s'en retrouvait perturbé ? C'était peu probable. Al-Haitham semblait être le seul à garder des souvenirs de ce qu'il se passait dans les journées précédentes. Ce qui ne faisait prouver qu'un peu plus qu'il était définitivement à l'origine de la boucle, même s'il devait encore trouver pourquoi.
"… Tu t'en sortiras ?" Kaveh trouva enfin le courage de lui demander.
Al-Haitham cligna des yeux. Qu'est-ce que Kaveh voulait dire par là ? Est-ce qu'il s'en sortirait… seul ? Sans Kaveh ? Il ne s'était pas posé la question. Lorsque Kaveh lui avait annoncé avoir trouvé un endroit où s'installer, il s'était simplement dit qu'il était temps. C'était lui qui avait proposé à son senior de rester seulement jusqu'à ce qu'il se remette sur pieds, à la base. Désormais que c'était le cas, n'était-ce pas quelque chose à célébrer, plutôt qu'à redouter ?
"Non, oublie, c'est idiot. Tu t'en es toujours bien sorti sans moi, je ne vois pas pourquoi ça changerait—"
"Je ne sais pas."
Le ton étrangement serein d'Al-Haitham sembla aider Kaveh à se calmer à son tour. Il arrêta de gratter sa nuque, qu'il massait depuis une vingtaine de secondes.
"Tu… ne sais pas ?"
Al-Haitham hocha la tête, et se dirigea vers la cuisine en voyant que Kaveh ne trouvait rien à redire après quelques secondes d'un silence gênant entre eux. Il n'avait pas menti. Al-Haitham n'avait pas de réponse à cette question. Pas s'il prenait le temps d'y réfléchir comme il faut. Évidemment qu'il s'en sortirait, sans Kaveh. Comme ce dernier venait de le souligner, Al-Haitham s'en sortait très bien avant sa venue.
Pourtant, son départ prévu le lendemain était devenu une source d'angoisse et de tristesse. Pour quelle raison était-ce, si ce n'était qu'Al-Haitham n'était pas certain de pouvoir continuer à vivre heureux dans cette maison sans la présence de Kaveh ? Il 's'en sortirait', et malgré cela, il ne 's'en sortirait' pas. Comment appeler ce sentiment mélancolique qui inondait sa poitrine à l'idée qu'il doive de nouveau occuper cette maison seul, après avoir goûté à l'ivresse d'une cohabitation avec Kaveh ?
Était-ce de l'inquiétude, et si oui pour lequel d'entre eux ? Était-ce de la colère, et si oui comment s'en débarrasser ? Était-ce de la peine, et si oui pourquoi n'arrivait-il pas à se réjouir pour celui qu'il pouvait aujourd'hui considérer comme un ami ? Ou bien était-ce tout cela à la fois, comme un tourbillon d'émotions risquant de l'emporter au large pour le noyer.
Al-Haitham termina son café en soupirant. Tout cela était la faute de cette boucle dans laquelle il était coincé. Kaveh ne se rappellerait pas leur discussion le lendemain de toute façon, et—… Il ne se rappellerait pas. Personne ne se rappelait.
Al-Haitham se leva soudain, et se rendit dans la chambre de son colocataire, où il l'entendait mettre de l'ordre. Seul, cette fois. Il n'avait pas eu le cœur de lui demander de l'aide, sûrement à cause de leur précédente discussion. Al-Haitham ouvrit tout à coup la porte, et fit lâcher un petit cri de surprise à l'occupant de la pièce.
"Al-Haitham ! Qu'est-ce qui ne va pas chez toi, aujourd'hui ?!" Kaveh haussa à peine le ton, plus sous le coup de la peur et de la confusion que de la colère.
"Cela fait quatre jours que je revis cette journée."
Kaveh cligna des yeux. "… Hein ?"
"J'ai déjà vécu cette journée. C'est la quatrième fois aujourd'hui."
"Écoute, je ne sais pas où tu t'es cogné la tête hier, mais—"
"Senior, tu voulais me demander de l'aide. Ce tableau va dans ce carton là-bas, et tu voulais que ce soit moi qui le range."
La bouche de Kaveh s'ouvrit, puis se referma. Puis s'ouvrit à nouveau. Et se referma. Et se rouvrit. "N'importe qui aurait pu faire cette déduction, encore plus quelqu'un d'observateur comme toi."
Pourquoi son colocataire était-il si difficile ? Difficile à vivre, difficile à convaincre, difficile à oublier. Comme si son souvenir était ineffaçable, dans la mémoire d'Al-Haitham ou dans la maison dans laquelle ils habitaient. Qu'importe où il irait, ce qu'il ferait, Al-Haitham continuerait de penser à Kaveh. À ce qu'il ferait dans telle ou telle situation, aux habitudes qu'ils avaient prises ensemble, au fantôme de son senior qui arpenterait les couloirs de cette maison vide et sans vie. Exactement comme après leur dispute à l'Académie. Al-Haitham n'avait jamais véritablement réussi à laisser le vestige de leur relation derrière lui.
"Pourquoi tenais-tu absolument à ce que je range ce tableau, Kaveh ?"
La question était sortie sans qu'Al-Haitham n'y réfléchisse. Il était intrigué, mais en y repensant, Kaveh avait insisté par trois fois pour qu'il soit celui qui range ce tableau dans les cartons. À ce stade, ce n'était pas une coïncidence.
"Je me disais que ça te rappellerait un bon souvenir."
"Celui de la visite du Voyageur ?"
"C'était la première fois que tu invitais quelqu'un ici. La première fois que quelqu'un soit mis au courant que j'habitais ici, aussi. Ça ne t'a absolument pas perturbé. Surtout, la première fois que j'installais quelque chose à moi dans la maison ; et au lieu de me dire de l'enlever, tu t'es contenté de me taquiner. Comme si c'était naturel."
Kaveh n'eut pas besoin de détailler sa pensée. Comme si c'était naturel, qu'il apporte sa touche personnelle à cette maison. Comme si sa présence ici était assez une évidence pour qu'il puisse apporter sa pierre à l'édifice sans qu'Al-Haitham n'y voit quoi que ce soit à y redire. Comme s'il appartenait à ce lieu autant que son propriétaire, désormais.
"Je vois."
Al-Haitham attrapa le tableau, et le regarda un instant avant de le ranger dans son carton. Encore. Pour quelqu'un de supposément très observateur, il avait dû esquisser ce geste par quatre fois avant d'en comprendre le but.
"Kaveh, as-tu envie de déménager ?"
La question arrêta Kaveh net dans ses mouvements. Il s'immobilisa, et regarda son junior droit dans les yeux. Les siens, d'une couleur carmine, étaient un peu humides. Sans qu'il ne comprenne pourquoi, Al-Haitham eut la soudaine envie de s'avancer vers l'autre homme pour essuyer les larmes qui menaçaient de lui échapper.
"Je—" Kaveh commença, avant de s'arrêter. "Je ne sais pas. C'est plutôt à toi que je devrais poser cette question, Al-Haitham—"
Le bruit de quelqu'un qui toquait à leur porte arrêta Kaveh. C'était déjà l'heure de la visite de Tighnari et Cyno ? Al-Haitham les appréciait, mais ils n'auraient honnêtement pas pu choisir un pire moment. Kaveh essuya ses yeux, et se leva en pressant le pas pour aller leur ouvrir en le laissant seul pour réfléchir aux paroles de son senior.
Voulait-il que Kaveh déménage ? Pourquoi devrait-il avoir quelque autorité que ce soit à ce sujet ? Certes, cette maison était la sienne à la base, mais c'était lui qui avait proposé à Kaveh de venir habiter ici, et son colocataire avait toujours payé le loyer sans jamais être en retard. Il avait donc gagné le droit d'être ici, et le choix de rester ou partir appartenait à Kaveh lui-même. Al-Haitham se remémora soudain les excuses de l'autre homme la veille, en pensant que ses affaires le dérangeaient.
Kaveh pensait-il l'importuner ? C'était l'hypothèse la plus plausible. Al-Haitham se leva pour aller saluer leurs amis à son tour. Ils en discuteraient à tête reposée plus tard.
"Tu revis la même journée en boucle depuis quatre jours ?"
Al-Haitham hocha la tête. Puisqu'ils auraient oublié le lendemain, il ne voyait pas de mal à mettre Tighnari et Cyno au courant de son problème. Les deux amis se regardèrent un instant après la question de Tighnari, mais une voix vint briser le silence.
"Ne l'écoutez pas, il essaie juste de nous faire une mauvaise blague !" Kaveh répondit, les sourcils froncés en buvant son verre cul sec.
"Kaveh, tu penses vraiment qu'Al-Haitham serait du genre à plaisanter sur ce genre de chose ? Surtout que tu n'étais pas là, mais quelque chose de similaire est arrivé par le passé à cause de l'Akasha."
Al-Haitham croisa les bras, tandis que son senior ne trouva pas de quoi répliquer et se contenta de se servir un autre verre. Pourquoi est-ce que cela paraissait si impossible, pour lui ? Kaveh savait pourtant très bien que certains phénomènes inexpliqués pouvaient avoir lieu, en Teyvat. Après avoir levé les yeux au ciel, non sans un léger sourire en voyant la descente de leur ami, Tighnari se recentra sur Al-Haitham.
"Est-ce que c'est à cause d'une ligne énergétique ? Les évènements sont-ils exactement les mêmes à chaque fois ? Est-ce la première fois que tu essaies de nous en parler ?"
"Non, j'ai déjà vérifié en empruntant des instruments de Spantamad avant-hier. Les journées ne se ressemblent pas exactement, les évènements changent selon mes actions, mais pas drastiquement. Et oui, c'est la première fois."
Le forestier posa ses doigts sur son menton, perdu dans ses pensées. "Si cette boucle s'est créée, il y a forcément une manière de la briser. Premièrement, y'a-t-il un point commun marquant à toutes ces journées ? Deuxièmement, te rappelles-tu quoi que ce soit d'important avant cette journée ?"
Les questions de Tighnari étaient logiques et pertinentes. Al-Haitham savait que c'était une bonne décision de les mettre au courant. Un point de vue extérieur était toujours le bienvenu, dans ce genre de situation.
"Pour ce qui est de me rappeler de quoi que ce soit qui aurait pu causer une telle chose…"
Al-Haitham ferma les yeux et essaya de se remémorer les évènements avant ceux de la journée qui se répétait encore et encore. Quelque chose lui revint tout à coup, et il jeta un coup d'œil à Kaveh, qui détourna immédiatement son regard.
"Non, rien qui ne me vienne à l'esprit." Al-Haitham répondit. "Pour le point commun marquant, j'ai essayé de rester éveillé hier et une force irrésistible m'a obligé à m'endormir."
Tighnari hocha la tête et sortit un petit calepin dans lequel il se mit à annoter. "Je vais essayer de me laisser un message sur mon carnet. Si cette note est encore présente quand tu te réveilles demain, nous viendrons sûrement te voir pour des explications. Cela voudra dire qu'il y a une continuité. Sinon…"
Al-Haitham hocha la tête. Cela voudra dire que la journée se réinitialise en tous points, y compris ceux physiques. Cyno attrapa le carnet pour y écrire une blague, prétextant qu'il faudrait qu'ils soient certains que le message ait été laissé par eux le lendemain et que son humour était assez unique pour remplir ce rôle. S'il n'avait pas totalement tort, la question se posait tout de même de s'il n'en profitait pas juste pour s'amuser.
"Désolé, il ne boit pas autant habituellement et je pense que c'est en partie ma faute."
Tighnari et Cyno se tenaient à l'encadrement de leur porte, l'air inquiets. Leur visite avait dû être écourtée car Kaveh avait bu à s'en rendre malade. Il était en train de se nettoyer après avoir rendu ses tripes.
"Ne t'en fais pas. Prends bien soin de lui, fais-lui boire un peu d'eau." Tighnari sourit doucement.
"Il doit nous rester du kashk—"
"Al-Haitham." Cyno l'interrompit en prenant la parole calmement, tout à coup. "Tu es conscient que le point marquant de la boucle est son départ le lendemain, non ? Tu n'as pas voulu le dire devant lui, mais il faudra bien l'admettre si tu veux t'en sortir."
Al-Haitham serra légèrement les poings, avant d'acquiescer. "Je discuterais avec lui demain, quand il sera sobre."
"Bon courage. Il aura tout oublié, et nous aussi. Mais je te fais confiance pour trouver un moyen de briser cette boucle." Cyno sourit à son tour, et leurs deux amis s'éloignèrent après lui avoir souhaité bonne nuit.
Al-Haitham referma la porte. Devaient-ils discuter et remettre les choses au clair, avant que le cœur d'Al-Haitham ne soit d'accord pour laisser partir Kaveh ? Ce dernier était assis sur l'un de leurs sofas, en train de boire un verre d'eau, quand Al-Haitham revint dans le salon.
"Ça va mieux ?" Il demanda, en s'asseyant à côté de Kaveh.
"Tout dépend de ce que tu appelles 'mieux'."
La voix de son senior était inhabituellement tranchante. L'alcool semblait avoir détruit les barrières qu'il s'obligeait à ériger en temps normal. Kaveh évitait soigneusement son regard, et gardait le sien dirigé sur le verre d'eau entre ses doigts. Al-Haitham ne serait pas capable d'attendre le lendemain. Tant pis, Kaveh paraissait apte à avoir une discussion avec lui et c'était le principal.
"Pourquoi penses-tu me déranger, Kaveh ?"
La question fit sursauter légèrement l'autre homme, qui posa le verre sur la table basse et accepta enfin de le regarder. Ses yeux étaient à nouveau humides, et à nouveau Al-Haitham eut envie d'essuyer des larmes qui risquaient de tomber à tout moment.
"Wow, droit au but hein. Mais ce n'est pas grave, c'est ce que j'apprécie chez toi aussi. Je ne peux pas me cacher devant toi."
Il ne pouvait pas se cacher ? Al-Haitham ne s'en était jamais vraiment rendu compte, mais il observait en effet son colocataire avec plus de diligence que le reste de son entourage. Il tenait à lui, assez pour lui prêter une attention toute particulière, assez pour le mettre face à ses erreurs avec tout le tact dont Al-Haitham savait faire preuve, et assez pour l'inviter à partager sa vie, ne serait-ce que pendant quelques mois. Mais une telle décision était exceptionnelle. La vérité, c'est qu'il ne l'aurait fait pour personne d'autre. Kaveh soupira, puis reprit.
"Notre relation n'est plus aussi compliquée, mais elle n'est pas non plus exactement au beau fixe. Nous avons des trains de vie différents, des goûts différents, des philosophies différentes. Regarde la vérité en face, Al-Haitham. Nous n'avons jamais été faits pour nous entendre."
"Je ne vais pas nier que nous sommes comme chien et chat."
"Tu as un don pour réconforter, Al-Haitham."
"Laisse-moi terminer, senior."
Al-Haitham claqua sa langue contre son palais, tandis que Kaveh se mordilla la lèvre. L'alcool le rendait vraiment plus virulent qu'habituellement, mais Al-Haitham ne voulait pas le sermonner. Au contraire. Il posa sa main sur la joue de l'autre homme doucement, et caressa le coin de son œil pour y essuyer la goutte salée qui s'y trouvait. Si Kaveh se retrouva un instant sans savoir quoi faire, immobile comme un piquet, il finit par appuyer son visage contre la paume de son junior, qui continua :
"Dis-moi, Kaveh. Penses-tu que j'aurais proposé à qui que ce soit d'autre que toi de partager mon espace de vie ? Penses-tu que j'ai besoin de l'argent que tu m'apportes avec ton loyer, ou bien que je fasse cela pour respecter ta fierté ? Penses-tu que j'aurais fait tout ces efforts si tu me dérangeais réellement ?"
Kaveh ricana tout à coup, en fermant les yeux pour profiter de la chaleur de la main contre sa joue. "On dirait presque que tu es en train de dire que tu voulais que je vienne habiter avec toi."
Al-Haitham cligna des yeux. C'était si évident qu'il n'y avait pas pensé. Il voulait que Kaveh reste. Seulement il n'avait pas osé lui demander, pensant que l'autre homme désirait partir. Maintenant qu'il constatait que Kaveh ne quittait la maison que parce qu'il s'y sentait obligé, et pensait lui-même que c'était le souhait d'Al-Haitham, ce dernier n'avait plus besoin de se retenir.
"Oui. Je ne veux pas que tu partes, Kaveh."
Al-Haitham ouvrit les yeux. Quand s'était-il endormi ? Il se rappelait avoir discuté avec Kaveh, après que Tighnari et Cyno soient partis. Il avait avoué à Kaveh vouloir qu'il reste, et après ça, le trou noir. Il n'avait pourtant pas bu autant que son colocataire.
D'ailleurs, comment ce dernier se remettait-il de sa gueule de bois, si tant est qu'elle était encore présente, si Al-Haitham était toujours coincé dans la boucle ? Étant donné que Tighnari et Cyno n'étaient pas là, ils ne s'étaient pas réveillés ou la note dans le carnet avait disparu. Vu le contenu de la note, peut-être était-ce mieux ainsi.
Al-Haitham se leva et se prépara rapidement, avant d'entendre du bruit dans la cuisine. Kaveh s'y trouvait, et avait fini de préparer deux cafés comme à leur habitude.
"Bonjour, tu es bien matinal—"
Al-Haitham l'interrompit. "Bonjour. Comment va ta gueule de bois ?"
"N'exagère pas, je n'ai pas bu tant que ça hier soir !"
Kaveh s'insurgea faussement et tendit tout de même une tasse à son colocataire, qui la récupéra calmement en le remerciant.
"Tu as dû aller te nettoyer après avoir rendu tout ton dîner, pourtant."
"Tu es sûr de ne pas avoir rêvé ? Nous avons juste bu quelques verres de vin en regardant les étoiles, hier."
Était-il encore dans la boucle ? Pourtant, Al-Haitham se sentait étrangement serein. Comme s'il avait enfin réussi à retirer une épine coincée dans son cœur depuis trop longtemps. Il se rappelait la veille –celle en-dehors de la boucle—, ils avaient regardé une pluie de météorites ensemble en sirotant du vin. Kaveh lui avait dit de faire un vœu, que c'était une tradition de Fontaine dont sa mère lui avait parlé, apparemment.
"Qu'as-tu formulé comme souhait, hier ?" Al-Haitham demanda en s'appuyant sur le comptoir de leur cuisine et en sirotant son café.
"… C'est un secret ! Je te l'ai dit, les vœux ne sont pas censés être partagés, ou ils ne se réaliseront pas—"
"As-tu fait le vœu que j'admette vouloir que tu restes ?"
La bouche de Kaveh s'ouvrit, puis se referma. Soudain, ses joues virèrent au rose. Il posa sa tasse dans l'évier, et couvrit son visage avec sa main libre en détournant les yeux. Un long moment de silence se passa, pendant lequel Al-Haitham le laissa reprendre ses esprits en finissant lui-même son café sans un mot.
C'était ce qui faisait le plus sens, aussi invraisemblable cela puisse paraître. Les pluies de météores avaient un pouvoir réputé divin. Al-Haitham avait rouvert les yeux aussitôt qu'il avait avoué à Kaveh désirer qu'il ne parte pas. Même si le rapprochement était capillotracté, c'était celui auquel Al-Haitham était arrivé, et il était plutôt sûr de sa théorie.
"Comment le sais-tu ? Est-ce que j'ai vraiment trop bu hier, pour ne pas me rappeler t'avoir dévoilé mon souhait ? Mais maintenant, il ne va pas se réaliser—" Kaveh finit par murmurer.
Al-Haitham retint un soupir. Aah… Qu'allait-il faire d'un colocataire pareil ? Savait-il seulement ce par quoi il avait fait passer Al-Haitham, au lieu de penser à son vœu qui risquait de ne pas se réaliser ?
"Respire, Kaveh. Viens, je vais tout t'expliquer. C'est moi qui vais passer pour quelqu'un qui a trop bu, mais…"
Al-Haitham expliqua à Kaveh tout ce qu'il s'était passé durant les quatre 'derniers jours' pour lui en s'installant dans leur salon, sur leur canapé. Quand il eut terminé son récit, il s'autorisa une grande expiration, soulagé d'avoir fini.
"… Tu étais coincé dans une sorte de boucle temporelle qui te faisait revivre la même journée, jusqu'à ce que tu me dises de rester."
C'était encore pire, dit à haute voix comme ça. Ce fut au tour d'Al-Haitham de poser une main sur son visage. C'était cependant la vérité, alors il n'allait pas nier.
"Parce que tu en as fait le vœu."
"Parce que j'en ai fait le vœu," Kaveh répéta.
C'était sans doute un rêve dans lequel on l'avait enfermé de force. Cela expliquait pourquoi on l'obligeait à chaque fois à s'endormir. Quant à celle qui avait entendu le vœu de Kaveh et décidé de l'aider à le réaliser, quitte à torturer Al-Haitham… Il avait sa petite idée, en la personne d'une certaine Archon de Sumeru. Il ne savait pas s'il devait lui être reconnaissant ou pas.
"Je pense qu'avant d'aller me coucher ce soir c'est moi qui vais faire le vœu d'enfin en avoir terminé avec ce cauchemar."
Kaveh ricana, avant d'arborer une mine embêtée. "Qu'est-ce que je vais dire à mon nouveau propriétaire ?"
"Que l'ancien t'a fait une offre irrefusable."
"Tout paraît si simple, avec toi !" Kaveh soupira en s'affalant sur le canapé, sa tête posée sur la rambarde en bois.
"Crois-moi senior, ces derniers jours ont été tout sauf simple pour moi."
À nouveau, l'autre homme se mit à rire. Quand il s'arrêta, il tourna la tête vers Al-Haitham. Ses cheveux tombaient en cascade sur les coussins, comme une rivière d'or. Pourtant, son sourire était plus éblouissant encore que ses mèches.
Le contraste entre le rêve et la réalité était saisissant. Dans ses songes, Kaveh avait été inconsolable, au bord des larmes. Comme s'il avait reflété l'état d'esprit d'Al-Haitham à l'idée de son départ. Avait-il été le fruit de son imagination, ou bien la Rani Kusanali avait-elle exercé une influence sur la personnalité et les actions de Kaveh dans le rêve ? Elle qui les connaissait mieux qu'ils se connaissaient parfois eux-mêmes…
"Pourquoi veux-tu que je reste ? J'étais persuadé que tu étais même impatient que je parte." La voix de Kaveh le sortit de ses pensées.
"Je croyais que tout paraissait simple, avec moi."
"Veux-tu bien répondre, au lieu de me taquiner."
"Très bien."
Al-Haitham avait beau avoir affirmé avec cran qu'il allait répondre, il n'avait pas d'explication. Il s'était même déjà posé cette question plusieurs fois. Il décida de ne pas trop y penser et de répondre ce qui lui vint naturellement.
"La maison serait vide de toute âme, sans toi."
"Ah, donc j'ai le droit de faire autant de bruit que je le veux en travaillant le soir—"
"Je n'ai pas dit ça."
Ils rirent doucement tous les deux. À nouveau, Al-Haitham posa sa main sur la joue de Kaveh. Cette fois-ci, la goutte salée qui se trouvait au coin de son œil était le résultat de la joie et du soulagement qu'il éprouvait. À cette idée, Al-Haitham les ressentait aussi. La douleur dans sa poitrine était remplacée par une euphorie qu'il n'avait jamais connue avant, et qui lui faisait se sentir pousser des ailes.
Les doigts de Kaveh serrèrent sa main sans l'enlever, comme pour lui demander ce qu'il lui arrivait. Sans prévenir, Al-Haitham se pencha et embrassa avec une tendresse qui l'étonna lui-même les lèvres de l'autre homme. Si Kaveh parut surpris et se figea pendant quelques secondes, il finit par rendre le baiser en enroulant ses bras autour du cou de son cadet.
Encore une fois, la réponse avait été si simple qu'Al-Haitham n'y avait pas pensé. Kaveh n'avait pas eu tort en disant qu'ils étaient si différents qu'ils n'étaient sans doute pas faits pour s'entendre. Pourtant, malgré cela, l'affection qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre était bien réelle. Les doigts de Kaveh qui s'agrippaient à ses cheveux en étaient la preuve.
Comment Al-Haitham avait-il pu se demander une seule seconde pour quelle raison il ressentirait un vide, sans Kaveh ? On aurait pu croire qu'il était celui qui avait sauvé Kaveh, en sortant sa tête de l'eau et en lui tendant la main au moment où son senior en avait eu le plus besoin. Pourtant, Kaveh était celui qui avait amené de la couleur dans son monde terne, et il était aussi le seul qui en ait été capable. Qui avait sauvé qui, dans ce contexte ? Peut-être s'étaient-ils simplement mutuellement soutenus. Encore une fois, en tant qu'égaux.
Ils n'étaient pas faits pour s'entendre, mais pour être inséparables.
"Et si on remettait ce tableau en place ensemble ?" Al-Haitham murmura contre les lèvres haletantes de son aîné.
"Ma mère m'a parlé d'une tradition à Fontaine. Quand on voit une pluie de météores, on peut faire un vœu et les Archons le réaliseront."
"Hm, alors je fais le souhait de continuer à mener une vie paisible."
"Tu n'es pas sensé le dire, Al-Haitham !"
Kaveh éclata de rire, et Al-Haitham se contenta de sourire, avant de hausser les épaules. "Ce n'est pas grave. Tu n'as qu'à faire un vœu qui nous profite à tous les deux et le garder secret, alors. Je te fais confiance."
Kaveh leva les yeux au ciel. Son junior avait un tel culot, parfois ! Pourquoi faire un vœu pour eux deux alors que Kaveh pouvait faire un vœu pour lui-même ? Surtout quand il s'apprêtait à partir ! Cette pensée lui fit presque perdre son sourire. Il ne savait pas vraiment si cela profiterait à Al-Haitham, en fait il était même pratiquement sûr du contraire. Mais il se permit de le formuler malgré tout. Peut-être était-ce l'alcool qui le rendit plus audacieux, jusqu'à oser un tel écart.
Archons, accordez-moi un vœu égoïste, juste pour cette fois.
Je vous promets qu'il sera à jamais le seul.
Laissez-moi rester à ses côtés.
