Chapter Text
Prologue : Une vie quelconque
On ne pouvait pas dire que Victor Alto ait eu une vie remarquable. Ses parents n’étaient pas particulièrement bons, sans être horribles. Il avait toujours eu des notes moyennes et peu d’amis. Il avait connu quelques moqueries et s’était moqué lui aussi, sans vraiment souffrir de brutalité particulière. Il venait d’une petite ville, de classe moyenne. Il aimait la lecture, sans être un intellectuel. Il aimait la musique, sans être mélomane.
Il vivait une vie quelconque. Une vie dans laquelle rien ne se passait jamais.
Jusqu’au jour, où sa sœur Daniella perdit la vie. Elle avait insisté tant et plus pour qu’il l’emmène à ce stupide concert, parce qu’il venait d’obtenir son permis de conduire. Il avait d'abord refusé, ne tenant pas à passer deux heures à écouter la musique atroce de son boy’s band préféré. Mais son anniversaire approchant, elle avait plaidé pour qu’il accepte. Qu’elle ne lui demanderait rien de plus pendant un an, qu’il serait le meilleur des frères. Il avait fini par accepter.
Et puis l’explosion. Dani et sa meilleure amie Julie étaient mortes dans la conflagration, comme tant d’autres. Victor avait été blessé, mais s’en était sorti avec de vilaines cicatrices au visage et un bras cassé.
Plus rien n’avait été quelconque après cela. Tout était horrible. Banal, peut-être, mais intolérable. Sa mère avait pleuré et ragé. Elle le blâmait d’avoir emmené Dani à ce concert. Blâmait leur père de leur avoir donné l’argent. Blâmait le monde de lui faire vivre une situation qu’elle ne méritait pas. Elle ne communiquait plus qu’en lançant des remarques froides, d’une voix insidieuse qui perçait tous ceux qui l’approchaient comme des dagues. Les deux hommes de la maison ne savaient que garder le silence.
Un an après la mort de Daniella, son père partit sans un mot, sans un au revoir. Sa mère avait depuis quelque temps trouvé refuge dans les anti-douleurs et elle planait à cent mille quand elle ne dormait pas. Victor était seul. Il entrait parfois dans la chambre de Daniella où rien n’avait changé et se rappelait leur vie quelconque.
– Tu me manques Dani, disait-il à la chambre vide. Je crois que si nos parents étaient morts en nous laissant nous deux, on s’en sortirait mieux.
Il ne se sentait même pas coupable de penser une chose pareille. Dani avait eu quatorze ans et lui seize. Mais sa sœur était morte et, à dix-sept ans, il était devenu un fantôme dans une maison silencieuse.
Il ne se souvenait plus de la dernière fois où il avait eu une réelle conversation. Il passa ses vacances d’été à travailler sur le dragon rouge : la vieille moto de son père. Une fois qu’elle roula de nouveau, il lui fit retrouver la route. Il allait jusqu’au stand de tir à l’arc. Il y restait quelques heures, la tête vide et repartait. Le jour suivant, il prenait la moto pour aller au pied de la montagne, choisissait une piste au hasard et marchait pendant des heures, de la musique dans les oreilles. Dans sa tristesse et son silence, les notes trouvaient une nouvelle résonance. Il ne savait pas où il allait, semblant pris dans un entre deux. Il y avait la vie d’avant. Quand Dani était là. Mais celle d’après paraissait n’être pas encore arrivée. Alors que le monde tournait, Victor était en suspens.
À la fin de cet été-là, Victor prit sa moto pour se rendre au lac. La chaleur s’était installée depuis trois jours, écrasante, étouffante. Il y passa quelques heures et alors qu’il repartait, une pluie légère tomba, rendant la route glissante sur l’asphalte chaud couvert des huiles de voitures. Sa moto dérapa dans un virage. Et alors qu’il perdait le contrôle, Victor sut qu’il n’aurait jamais de vie d’après. Il pensa à sa sœur et trouva le réconfort de se dire qu’il reverrait sûrement Dani de l’autre côté. Pensant cela, il crut voir, comme de très loin, une porte rouge.
Dans le journal du lendemain, on reportait qu’après un dérapage incontrôlé, moto et conducteur avaient heurté de plein fouet le mur de pierres à flanc de montagne. À l’arrivée des secours, il était déjà trop tard.
Une mort quelconque.
