Work Text:
C’est une matinée comme les autres.
Les filles sont installées nonchalamment sur les canapés du salon du chalet qui a été loué par la maison de disque pour « stimuler leur créativité » (comprendre : au milieu de nulle part, pour éviter les distractions qui viendraient les empêcher d’écrire un deuxième album fissa, avant que l’excitation autour de la nouveauté du groupe ne s’éteigne).
Tai et Van semblent comme d’habitude communiquer dans un langage que seules elles peuvent comprendre. Shauna écrit, les sourcils froncés, dans son carnet - plusieurs fois déjà, elle a arraché une page et en a fait une boule qu’elle a ensuite lancé en direction de Nat, qui l’ignore, plongée dans ses pensées.
Lorsque Lottie a demandé où était Jackie, c’est elle qui a répondu - pas Shauna, qui s’est encore plus enfoncée dans son siège et a haussé les épaules.
Nat l’a regardée un instant, hésitante, avant de se tourner vers Lottie :
« Elle… euh… se repose. On va dire. »
Au tour de Lottie de froncer les sourcils.
« Elle est malade ? Elle a besoin de quelque chose ? »
Natalie a lancé son rire sarcastique, celui qui résonne dans la pièce et qui noue l’estomac de Lottie dans tous les sens.
« Nan, princesse. Elle a la gueule de bois, donc le seul truc dont elle a vraiment besoin c’est qu’on la laisse tranquille, crois-en mon expérience. »
Lottie observe Shauna, qui ignore trop ostensiblement la conversation qui se déroule devant elle pour ne pas y prêter attention. Il faut croire que la dispute d’hier soir qui a résonné bruyamment dans le couloirs des chambres ne s’est pas résolue. Ça doit être plus sérieux que d’habitude ; le reste du groupe a fini par arrêter de prêter attention à leurs prises de bec, terminées avant même que les autres ne comprennent de quoi il s’agissait. De toute façon, il vaut mieux, chacun l’a appris à ses dépends, ne jamais s’en mêler.
Elle s’éclaircit la gorge.
« Je voulais… enfin, j’ai… j’ai écrit une chanson. Je voulais savoir si… si vous vouliez bien… me donner votre avis. Il n’y a que les paroles, je n’ai pas réussi à mettre en musique pour l’instant, toute seule. Enfin, voilà. »
Silence. Les autres Yellowjackets la regardent un moment. Expressions indéchiffrables.
Shauna lève la tête pour la première fois de la matinée :
« Je croyais que c’était moi, la parolière du groupe. »
Cette expression-là, elle peut la déchiffrer : c’est de l’hostilité, sur le visage de Shauna.
Lottie a soudainement le pressentiment tardif qu’elle aurait dû choisir un autre moment pour faire ce que Shauna percevra sans doute comme une menace de sa place dans le groupe.
« Oui, enfin… Shauna, rien n’est vraiment fixé dans le marbre. Ça peut aussi être un travail collaboratif. Ça peut même être plus intéressant de travailler comme ça, vu que la musique se fait déjà collectivement. Si c’est une bonne chanson, pourquoi pas ? »
Merci, Taissa.
Le papier avec les paroles qui la hantent depuis deux semaines est plié et froissé dans tous les sens. Van tend la main la première ; les autres se regroupent autour d’elle pour lire par dessus son épaule.
Shauna est la première à terminer.
Elle croise le regard de Lottie, murmure : « C’est une bonne chanson. »
Puis elle sort de la pièce.
Ça aurait pu être pire, se dit Lottie, en la regardant monter les escaliers.
Une main lui tend la feuille sur laquelle elle a vomi son âme ; ongles peint en noir et rongés (en ce moment, Nat essaie d’arrêter de fumer). « Putain, Lot, tes métaphores sont encore plus bizarres que celles de Shauna. Ça veut dire quoi, même, ‘Drinking from the bloodied cup of gold’ ? »
« C’est Midas, non ? » intervient Van.
« Quelque chose comme ça, oui. »
Lottie évite soigneusement le regard de Nat, la plus susceptible de vouloir creuser le sujet, de vouloir percer la fragile couche de dissimulation que Lottie entretient. La plus apte à y arriver.
« C’est bien, » dit finalement Taissa. « Je pense qu’on peut en faire quelque chose. Le seul truc c’est que c’est pas très conventionnel en terme de structure. C’est très lyrique et ça coule de façon très fluide, mais du coup pour mettre en musique je comprends que tu aies eu du mal. Il faudra que tu vois avec Nat pour la rythmique. Ça te va, Nat, t’es d’accord ? »
C’est à Tai que Nat répond mais c’est Lottie qu’elle regarde dans les yeux.
« Ça marche. On fait comme ça. »
***
Le soir, un coup de fil de son père.
« Tu n’en as pas assez de te donner en spectacle, Charlotte ? »
Laissant la litanie couler, Lottie pose sa tête contre le combiné et ferme les yeux.
Non, non je n’en ai pas assez. J’en veux plus. Le spectacle c’est moi.
Subitement, elle pense à Laura Lee, qui, après l’avoir emmenée une fois à la messe, l’avait convaincue que sa voix n’était pas ordinaire. Qu’elle valait mieux lorsqu’elle la laissait sortir. Chants religieux ou pas.
C’est peut-être une expérience sacrée différente que celle que Laura Lee avait en tête quand elle avait parlé de ça. Chanter relève plutôt d’un rituel animal pour Lottie. Un cri interne qu’elle avait longtemps supprimé.
Ça a longtemps été quelque chose qu’elle prenait, qu’elle dévorait de peur qu’on ne le lui enlève. Mais peut-être que les histoires de Laura Lee sur le Christ rédempteur sont restées avec elle, plus qu’elle ne le pensait, parce que ces derniers temps…
On toque à la cabine téléphonique. Lottie relève la tête, et croise le regard de Nat. Yeux marrons et bleus se fixent un instant - les yeux de Nat sont bleus comme un ciel orageux, parfois en colère , parfois en rage, mais jamais mauvais, jamais méchants. Nat mime qu’elle l’attend à l’intérieur, et Lottie lui fait signe qu’elle arrive.
Sans prendre le temps d’écouter la voix de son père, qui n’a plus sa place dans sa tête, Lottie raccroche.
Quoi qu’il en soit, ces derniers temps, Lottie se sent prête à donner plutôt que prendre. S’offrir toute entière s’il le faut. Le corps du Christ - ou un truc dans le genre.
***
Ça fait déjà deux heures qu’elles travaillent sur la chanson et Nat a besoin d’une pause. Putain, qui a eu cette idée de merde d’arrêter de fumer, déjà ? Elle a besoin d’une cigarette. Elle a besoin d’un putain de verre.
Merde.
C’est dur d’être sobre. C’est pour le bien du groupe, ok, merci Van Palmer, la leçon est rentrée. Tout arrêter en même temps par contre ? Peut-être pas l’idée du siècle. Mais bon, Nat n’a jamais été la reine des bonnes idées.
Elle a besoin d’une putain de cigarette. Juste une seule cigarette, c’est pas ça qui va la tuer, non ? Si elle s’eclipse maintenant, qu’elle retourne fouiller dans sa cachette qu’elle garde « juste au cas où, on ne sait jamais » - ok, il n’y a plus d’alcool, Jackie a tout vidé hier soir, mais il devrait lui rester un paquet de Lucky Strikes (elle a choisi la marque au collège, parce qu’elle aimait bien le nom), et si elle dit qu’elle doit aller aux toilettes, mais qu’elle s’avance juste un peu dans les bois…
« Nat. Je voulais te dire que je sais que c’est dur, mais je vois, les efforts que tu fais. Ne pense pas que c’est en vain. »
Super, voilà Lottie qui lit dans les pensées maintenant. Elle n’y peut rien, ça la met sur la défensive.
« Qu’est-ce que t’en sais, que ça vaut la peine, hein ? C’est peut-être trop tard, qui te dit que je vais pas finir comme toute la lignée de Scatorccio avant moi ? »
« Je le sais parce que je le vois dans tes yeux, Natalie. Je sais que tu es quelqu’un de bien. »
Ça, c’est la meilleure de la journée. Nat ricane et secoue la tête, prête à rétorquer, mais Lottie ne compte pas s’arrêter là avec ses illusions de grandeur, apparemment.
« Je suis sérieuse Nat. Tu es la meilleure d’entre nous et… et ça me tue que tu ne le voies pas, que tu soies à ce point convaincue d’être fondamentalement mauvaise. Personne n’est fondamentalement mauvais, et surtout pas toi. »
Nat soupire. La conviction dans le regard de Lottie, toujours la même, toujours si sûre de ce qu’elle avance, putain d’oracle de Delphes, lui a enlevé toute sa rage. À la place, elle se sent fatiguée. S’il y a bien une chose dont Natalie Scatorccio est convaincue, elle, c’est du mal qui l’habite, celui qui a chassé Travis, celui qui a tué son père, et oui, il n’allait pas faire long feu de toute façon, un alcoolique de plus tué par la boisson, mais Nat a précipité sa fin, non ? Le dieu pour lequel sa mère sort de sa torpeur les dimanches matins, s’il existe, le dieu vengeur, celui qui déclenche l’Apocalypse, lui, sait. Nat doit être punie. Châtiment et damnation.
Elle change le sujet. Ça vaut mieux : Lottie est bien trop douée pour deviner ce qu’elle peut cacher, ses non-dits camouflés dans du barbelé.
C’est cette chanson. Elle la perturbe.
« T’as jamais envie de… je sais pas, moi, dire les choses directement ? »
« C’est pas ce que je suis en train de faire ? »
« La chanson je veux dire. Toi et Shauna, d’ailleurs, vous écrivez toujours en métaphores obscures. Enfin, toujours, toi j’en sais rien en vérité mais j’ai comme l’impression que c’est une espèce de tendance de tes paroles. »
Énigmatique comme toujours, Lottie répond :
« Tu ne crois pas que la métaphore révèle plus qu’elle ne cache ? »
« Ça dépend. Je pense que regarder l’émotion dans les yeux sans flancher, sans mettre de filtre entre elle et toi, ça fait mal. C’est douloureux comme sincérité. »
Lottie rit, un rire un peu triste, un peu résigné, comme quand le groupe s’exclame en plaisantant « Merci Mr Matthews ! », ce rire qui donne envie à Nat de commettre un deuxième patricide.
« Si je laissais l’émotion telle qu’elle est, je serais obligée de crier. »
« Fais-le alors. »
Pause.
« Tu veux vraiment que je crie ? »
« Pourquoi pas ? C’est sincère. Et c’est très punk. »
Elles échangent un sourire. Un instant le silence est apaisé - mais forcément l’instant ne peut pas durer.
« Euh, Nat ? » Van toque à la porte et y passe la tête. « Désolée de te déranger, mais j’ai Travis au téléphone ? Il dit qu’il veut te parler. »
Alors ça, elle ne s’y attendait pas à celle là. Son esprit arrive immédiatement aux pires conclusions ; quand il est parti, Travis lui a dit qu’il ne voulait plus jamais la revoir, alors s’il appelle de son plein grès, il y a forcément un problème. Nat se force à ne pas imaginer Javi, couvert de sang, blanc, cadavérique, mais si…
Lottie évite son regard. Pourquoi Lottie évite son regard ?
« Tu veux que je lui dise de rappeler plus tard ? » demande Van, apparemment aveugle au trouble qui l’agite (et tant mieux, parce que si une personne de plus se met à lire dans ses pensées aujourd’hui, Nat va devoir quitter le groupe.)
« Non, je… j’arrive. » En direction de Lottie, elle lance : « je reviens. »
Putain, mais qu’est-ce qu’il se passe ?
***
Il se pourrait que Lottie ait fait une erreur stratégique.
Quand Nat revient de sa conversation téléphonique, elle fulmine.
« Tu lui as dit de m’appeler ? Qu’il me manquait ? Mais de quoi tu te mêles Lottie ? »
« Je voulais… je l’ai croisé et il avait l’air si triste et… et toi aussi alors j’ai voulu… »
« Triste ? Triste ? Mais qu’est-ce que tu croyais ? Que t’allais nous réunir et que je serais, quoi, réparée ? »
« Non, c’est pas ce que je… Nat, je suis désolée… »
« Fous-moi la paix, Lottie. Et trouve-toi quelqu’un d’autre pour finir ta putain de chanson. »
Elle sort en claquant la porte.
Lottie est seule. Encore.
***
Le soir, Lottie joue sa chanson devant le reste du groupe - Jackie y compris, qui se masse le crâne et évite le regard de Shauna, à l’autre bout de la pièce.
Après le dernier refrain, elle hurle, et c’est comme si la lumière vacillait.
Le regard de Nat, lui, reste fixe. Lottie le sait, parce qu’elle ne la quitte pas des yeux. Dans la lumière du chalet, ses pupilles reflètent des éclats dorés.
