Chapter Text
Le piano sonnait faux.
Ce n’était pas vraiment que les cordes étaient mal ajustées, plutôt l’ambiance tendue qui n’allait pas avec cet air dansant. Aucune voix ne venait perturber la mélodie, c’est ça qui sonnait faux ; c’est une musique qui demande à se faire accompagner de rires, de discussions sur tout et rien, d’éclats de voix d’ivrognes ou de disputes anodines. Mais là, même le vent était muet, rien ne semblait vouloir perturber le pianiste, qui était le seul qui tournait le dos au spectacle extraordinaire de l’extérieur. Dans un silence rompu seulement par une chanson qui ignorait tout du ciel du jour désormais jonché d’étoiles semblables au soleil. Malgré l’effet prévu d’une telle musique, personne n’était joyeux, seulement décontenancés par ce spectacle. Mais avec du recul, les cordes du piano étaient peut-être un peu désaccordées.
Dans ce ciel quadrillé d’étoiles, un nuage noir dénotait. Il tournait sur lui-même et semblait totalement intouchable par toute la lumière autour de lui, tant l’on ne pouvait même pas discerner plus que sa silhouette. Mais ce tourbillon, petit à petit, prenait une silhouette presque humanoïde. Presque.
Le plus étrange était sa descente. Lente, imperturbable. Tandis qu’au sol, tout le monde s’agitait, que ce soit pour s’enfuir, se cacher, se rassembler pour regarder ou s’équiper pour se défendre, personne ne restait de marbre. En arrivant au niveau des bâtiments, le nuage commençait petit à petit à ressembler à un être vivant. L’obscurité l’entourant avait presque été totalement absorbée par ce corps étrange, qui ne semblait composé que de ténèbres et où les membres semblaient éprouver de la difficulté à se placer. Comme s’il mimait uniquement les gens en dessous de lui. Tandis que le sommet du crâne semblait gonfler et dégonfler en cherchant une forme et taille cohérentes, ses bras poussaient telles des plantes, puis dépassaient largement la physionomie régulière et se mettaient alors à se rétracter instantanément avant de recommencer. Le reste du corps semblait osciller entre spasmes et mutations. S’il n’avait pas été entièrement noir mais avec une apparence plus vivante, ce spectacle aurait été horrifique, mais vu ainsi c’était seulement une absurdité supplémentaire avec les évènements étranges de ces dernières minutes. L’on assistait probablement à la fin du monde pensait la populace, et c’était là l’être qui devait l’annoncer. Une sorte de creux s’ouvrit au niveau du cou de ce spécimen étrange, avant de remonter au menton, s’arrêter quelques secondes, puis reprendre son chemin… au beau milieu du visage et s’arrêter là. Les changements ralentissaient et la créature sembla se stabiliser, tant en constitution qu’en déplacements. Elle était désormais à quelques dizaines de centimètres du sol, juste assez pour voir la foule de haut. Mais assez haut pour que tout le monde entende ses premiers mots.
A quelques kilomètres de là, c’est dans un tas de paille que se repose Poton. Chapeau sur les yeux, un peu de bave au coin de la bouche, position improbable, tout laisse à croire qu’il dort comme s’il n’avait pas dormi depuis des semaines. Et pourtant, un simple virevoltant percutant la barrière en bois le réveilla sur le chant, levant son chapeau pour assurer que personne ne perturbe son repos. Dans ce désert, il n’y a personne, et même les habitants de ce petit ranch ne sont pas là. C’est d’ailleurs pour ça que lui est là. Loin d’être un profiteur, Poton est un simple coboille itinérant, comme il dit, aidant qui il peut. On l’a alerté de la disparition de tous les fermiers d’ici, ce qui est particulièrement bizarre que la ferme est plutôt grande et a les capacités d’entretenir une belle centaine de bêtes.
Bêtes qui elles aussi n’ont laissé aucune trace. Poton se lève doucement, entouré de l’air déjà tiède d’un début de journée qui promet une suite aussi brûlante que la précédente, mais un vrai coboille ne crains rien de tout ça. Ni le silence pesant du désert, ni la solitude profonde que ça implique. Ce qu’il peut craindre en revanche, c’est une aussi large poignée de personne s’évaporant tout à coup ; cette crainte est justifiée d’ailleurs car ce n’est pas la première fois.
Ce n’est pas un hasard si Poton est ici et maintenant, sur cette affaire de disparition. C’est même le contraire, cela fait déjà 3 mois qu’il est dessus. Enfin, cela fait trois mois qu’il va d’affaire de disparition à une autre ; c’est la huitième. Toujours les mêmes indices d’ailleurs. Tout un peu en fouillis, clairement c’est survenu plutôt soudainement. C’était à priori il y a un peu plus d’une semaine vu l’état des légumes. Il y a des signes de panique. Le vent a emporté tous les indices quant aux pas, mais il reste encore du chaos. Mais il y a un détail bizarre. Toujours ce détail. Il n’y a pas d’armes. Ni armes, ni fourches, ni quoi que ce soit qui pourrait servir à se battre. Une fois précédente, c’était une planque de brigands qui avait été vidée de toutes vies. Là-bas aussi, pas le moindre pistolet, ce qui n’a aucun sens. La seule théorie plausible, c’est que les gens s’arment pour se battre, et disparaissent aussitôt. Ou sont tués puis les cadavres très soigneusement emportés et la scène nettoyée. Dur de dire ce qu’il se passe, mais c’est certainement quelque chose qui est rapide et particulièrement dangereux pour que toutes les armes disparaissent, mais que personne ne puisse s’enfuir. Tout cela repose sur du surnaturel, c’est certain. Les vrais coboilles doivent toujours garder l’esprit ouvert pour ne pas écarter la moindre piste.
Il n’y a pas vraiment plus d’indices à déceler, rien n’a été volé ou pillé, apparemment rien n’a été détruit, rien n’a été laissé là où cela ne devrait pas l’être : Poton ne peut que constater la disparition de toutes les vies qui étaient là, au moins quelques rongeurs peuvent désormais profiter d’une ferme aussi belle. Ces évènements surviennent plutôt régulièrement et, même si l’on ne peut pas vraiment tracer une belle ligne reliant tous les évènements, cela semble aller du sud-est au nord-ouest. Poton n’a plus rien à faire là, sa quête doit juste continuer ailleurs. Il monte alors sur son fidèle raton-laveur et repart, bravant la chaleur qui commence déjà à brûler les terres.
Il n’est jamais simple de traverser le désert. C’est toujours une épreuve, même si l’on peut croire que viendrait une forme d’habitude. C’est faux et ceux qui prétendent le contraire sont destinés à y mourir. Rien ne peut être habituel dans cette chaleur extrême, le soleil étant autant l’ennemi que les ombres, dissimulant on-ne-sait quoi. On s’habitue certes aux préparatifs ou à la souffrance, on apprend à combler le silence et la solitude par des chants ou des histoires à se raconter encore et encore, on apprend à mieux gérer ses vivres et à moins boire, mais rien de tout cela ne peut être habituel pour quiconque. Car dès que l’on baisse sa garde, le désert frappe, nous invente une nouvelle mort que rien ne nous laissait présager de son existence.
Poton est habitué au désert.
