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Brûler ce qui reste de toi

Summary:

Elle pousse son pouce dans l’anneau. Ses mains tremblent. La goupille ne bouge pas tout de suite, presque comme si la bombe elle-même lui offrait une dernière chance de revenir en arrière. Mais elle ne le fera pas. Pas cette fois.

Si elle brûle les derniers vestiges de l’enfant, c’est parce qu’elle brûlera avec.

Notes:

J’y ai longuement réfléchi : et si Jinx avait brûlé Isha en même temps que Vander et Silco ? Et si Ekko n’avait jamais été là, ou s’il était arrivé trop tard ? Que resterait-il d’elle, alors ?

Écrit pour le thème : Nuit Éternelle.

Work Text:

Ça sent l'essence, ça sent les larmes—des espoirs brisés en mille morceaux, éparpillés comme des éclats de verre au sol—ça sent la terre sèche, la poudre, l’alcool bon marché qui pique les narines et brûle la gorge. Et si ses mains sont collantes, si ses bottes pataugent dans un mélange visqueux qui éclabousse à chaque pas, Jinx s’en fiche. Elle danse. Elle tournoie. Ses cheveux bleus virevoltent comme des flammes folles contre son cou, et le liquide s’envole, éclabousse les murs, le bar, les vitres fissurées, le parquet gorgé de souvenirs oubliés. 

Que tout s’imbibe. 

Que tout suffoque.

Ça sent l'essence, ça sent les larmes—des promesses murmurées dans le noir, des mensonges qui collent à la peau comme l’encre noire qui ne s’efface jamais—ça sent la poudre, ça sent l’alcool. Et si elle pousse la chaise d’un coup sec, si elle pleure sans bruit en reculant, elle ne le sent pas. Ses jambes tremblent, elles ploient comme sous le poids d’un hiver sans fin. Mais Jinx s’en fiche. Elle danse encore. Ses pieds glissent, dessinent des cercles, et le liquide s’épanche sur le cuir usé—accoudoirs, dossier, roues vacillantes, assise imprégnée d’un passé qu’elle voudrait effacer. 

Que tout s’imbibe. 

Que tout se taise.

Ça sent les flammes.

Elle voit le rouge. Rouge comme le sang qui ruisselle, rouge comme les braises qui dansent au bord de son champ de vision, rouge comme les regrets qu’elle refuse d’affronter. Elle voit son père—Vander—là, sur le sol, son corps brisé dans une posture grotesque. Il semble presque paisible, mais ce n’est qu’un mensonge de plus, une illusion cruelle. Une part d’elle veut crier, hurler à l’injustice. Mais une autre part, celle qui a pris le dessus depuis longtemps, regarde cette scène sans rien ressentir. Powder est morte, se dit-elle. Elle le sait.

Ça sent les flammes.

Elle voit le noir. Noir comme les ombres qui rampent sur les murs, comme les souvenirs qui s’accrochent, poisseux, à l’intérieur de son crâne depuis ce jour maudit. Elle voit son père—Silco—là, assis sur sa chaise, son torse criblé de balles qu’elle-même a tirées. Chaque trou est un cri qui ne viendra jamais, chaque goutte de sang une plaie qui ne se refermera jamais. Ses mains tremblent. Le poids de l’arme semble si léger, presque insupportablement léger. Mais cette fois, elle ressent tout. Trop. La rage, la tristesse, l’amour, le désespoir. Jinx est morte, se dit-elle. Et pourtant, elle est toujours là. Sa sœur la déteste, et ça ne changera pas.

Ça sent les flammes.

Parce qu’elles dansent autour d’elle, voraces et furieuses, léchant tout sur leur passage. La chaleur est suffocante, elle mord la peau, elle dévore l’air jusqu’à l’assécher. Les murs craquent, le bois gémit, le cuir noirci se tord sous le poids du feu. L’odeur est insupportable : essence, cheveux brûlés, métal fondu, souvenirs calcinés. Le monde entier devient rouge et or. Elle entend les crépitements, les explosions sourdes d’objets qui éclatent sous la pression. Mais elle continue de danser. Ses bras s’élèvent, ses jambes pivotent.

Elle brûle tout. 

Tout.

Vander. Son sourire. Ses leçons. Les souvenirs doux-amers.

Tout.

Silco. Ses promesses. Ses mensonges. L’amour qui l’a façonnée autant qu’il l’a détruite.

Tout.

Jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Ni père, ni sœur. Ni elle.

Tout.

Jusqu'à la dernière goutte.

☽◗ ● ◖☾

Son repère n’a jamais été aussi vide. Aussi froid. Aussi silencieux. Les ombres s’étirent, grotesques sur les murs, comme pour la dévorer tout entière. La plupart des lumières sont éteintes, seules quelques lampes vacillantes éclairent faiblement le chaos laissé derrière. Une odeur stagnante de métal, d’huile et de fumée flotte dans l’air. Sevika est partie elle aussi, avec son sourire cynique et son regard blasé. Il n’y a plus personne. Personne. Jinx est seule. 

Seule, seule, seule.

Ses bottes grincent sur le métal rouillé tandis qu’elle erre dans l’espace. Chaque pas résonne dans le vide, un écho cruel, presque moqueur. Son établi est en désordre, comme si elle avait tout laissé là, en plein milieu d’un moment de création frénétique. Les dessins d’Isha trônent encore, accrochés aux murs ou abandonnés sur le sol, des esquisses d’un autre temps. Des explosions de couleurs—des rouges vibrants, des bleus doux, des touches de jaune comme des rayons de soleil. Ils respirent encore l’espoir, l’amour, l’admiration qu’Isha mettait dans chaque trait. Ils la regardent, ces dessins. Ils la jugent.

Et elle hurle.

Un hurlement brut, sauvage, qui lui déchire la gorge. Parce qu’elle est seule. Parce qu’elle ne l’a jamais été autant. 

Seule, seule, seule. 

Isha n’est plus là, et avec elle, tout s’est effondré.

Isha était tout.

Tout ce que Jinx ne savait pas qu’elle voulait—avait besoin. Une lumière douce dans l’obscurité étouffante. Un sourire qui perçait même les jours les plus sombres. Isha la regardait avec des yeux qui brillaient, non pas de pitié, non pas de crainte, mais de cet amour inconditionnel qu’elle n’avait jamais connu. Un amour désarmant. Isha riait de ses blagues, s’émerveillait de ses inventions, et l’encourageait à voir au-delà des ombres de son passé.

Isha était tout.

Cette présence constante, ce fil tendu sur lequel Jinx s’appuyait pour ne pas tomber. Elle n’avait pas peur d’elle, jamais eu peur ; pas même peur de la folie tapie derrière ses yeux fatigués. «T’es plus un monstre.» signait ses yeux, avec ce sourire qui faisait fuir les monstres de Jinx. «Tu peux être tout ce que tu veux.» Et Jinx voulait la croire. Pour une fois, elle voulait y croire. Pour elle.

Isha était tout.

La chaleur lorsqu’Isha prenait ses mains abîmées par les bombes et les armes, Jinx sentait le monde ralentir. Quand elle posait sa tête sur son épaule, elle n’entendait plus les voix. Avec elle, elle pouvait respirer. Isha, c’était l’air dans ses poumons bouchés, le battement d’un cœur qui refusait de s’arrêter. Avec elle, elle pouvait imaginer être meilleure. Redevenir Powder, peut-être, ou quelque chose de nouveau, quelque chose de mieux.

Mais tout ça, c’est fini.

Parce qu’Isha est partie. Pas partie comme Sevika ou comme les autres. Partie pour de bon. Partie sous les flammes et la poussière, les cris et la fumée. Morte.

Et Jinx a tout perdu.

Le jour où elle est morte, Jinx n’a pas seulement perdu Isha. Elle a perdu sa raison de continuer à avancer. De respirer. De vivre. Parce qu’au fond, Isha était la seule chose qui la maintenait encore debout. La seule qui croyait encore en elle, quand elle-même n’y croyait plus. «Tu peux être meilleure.» hurlait ses câlins avant la nuit.  

Mais meilleure pour qui, maintenant ?

Elle s’effondre devant l’établi, ses genoux heurtant le sol avec un bruit sourd. Ses doigts glissent sur un dessin abandonné, une esquisse d’elle-même que Isha avait faite. Elle y est souriante, presque paisible. Une utopie griffonnée sur une feuille.

Jinx éclate en sanglots. Pas de ces pleurs discrets, étouffés. Non. Des sanglots bruyants, incontrôlables, qui secouent tout son corps. Elle hurle encore, mais cette fois, ce n’est pas un cri de rage. C’est un cri de douleur. Une douleur qui ne partira jamais. Isha est partie. Et Jinx est seule.

Seule.

Seule.

Seule.

☽◗ ● ◖☾

Depuis combien de temps Jinx fixe-t-elle la tente d’Isha, son refuge, son cocon ? Elle l’ignore. Le temps s’étire, s’étiole, se moque d'elle jusqu'à perdre toute signification. Le bidon d’essence pèse lourd dans sa main, si lourd qu’il semble vouloir l’entraîner au sol. Mais ce n’est pas le poids du métal ou du liquide qui la paralyse. Non. C’est autre chose.

Elle ne peut pas.

Elle ne veut pas.

Ses doigts tremblent contre la poignée froide. Brûler les vestiges d’Isha, c’est bien plus que détruire quelques morceaux de tissu, un lit trop petit ou un bureau encombré de dessins et d’outils. C’est annihiler ce qu’il reste de la seule lumière qu’elle ait jamais connue. C’est éteindre la dernière étincelle qui la maintient en vie. Brûler cette tente, c’est se consumer elle-même—s’abandonner aux flammes. C’est mourir avec elle.

Powder. Jinx. Cette silhouette fantasmée qu’elle est devenue sans trop l’avoir voulue : La sauveuse de Zaun—toutes mourront avec cette gamine au sourire trop grand et au cœur trop pur. Ce cœur qu’elle a essayé de repousser, de refuser, mais qui s’était pourtant ancré en elle, doucement, obstinément. Cette gamine qui croyait encore au monde.

Sa main tremble. Les larmes qu’elle pensait taries pour toujours reviennent, chaudes, brûlantes. Elle qui n’a pleuré que deux fois dans sa vie—la première, devant sa sœur, quand tout s’est effondré, et la seconde, devant Silco, son dernier rempart—la voilà, pleurant encore, mais cette fois pour du vide. Pour une ombre. Pour une présence qui n’existe plus que dans les coins de son esprit fracturé et qui refuse de la quitter.

Le bidon glisse de ses doigts, tombe au sol avec un fracas sourd, écho lugubre qui résonne dans son esprit vide. Le bruit semble faire trembler le sol, ou peut-être est-ce ses jambes qui fléchissent, incapables de supporter plus longtemps le poids de son deuil. Elle avance, pas à pas, comme une funambule sur un fil brisé. Chaque pas est un supplice. Elle vacille, et l’envie de tomber à genoux, de supplier des dieux auxquels elle ne croit pas la submerge ; qu’ils lui rendent cette gamine. Cette flamme. Ce sourire maladroit et ces yeux brillants. Qu’ils lui rendent Isha, qui grandissait quelque part dans son cœur, comme un rêve qu’elle avait osé croire réel. «Donnez-la-moi. Rendez-la-moi. Juste une seconde.» Mais elle continue, portée par cette douleur insoutenable et ce désir désespéré de retrouver quelque chose. N’importe quoi.

Elle atteint enfin le lit qu’Isha aimait tant, cet amas de couvertures douces et chaudes qui semblait contenir tout ce qu’elle était : tendresse, chaleur, réconfort. Jinx s’y laisse tomber, d’abord assise, puis allongée, les yeux clos. Elle sent l’odeur d’Isha, faible mais présente, comme un murmure dans l’air. Elle respire profondément, espérant que cela suffise à combler le vide.

Le silence.

Pas les murmures habituels qui infestent son esprit. Pas les rires moqueurs, les critiques venimeuses ou les voix familières qui lui rappellent ses échecs. Non. Rien que le silence. Une trêve inattendue, mais cruelle. Parce que dans ce silence, Jinx entend Isha.

Elle entend son rire. Ce petit rire haletant qu’Isha laissait parfois échapper, un son qu’elle avait autrefois comparé à une chanson brisée. Elle l’entend courir dans le repaire, ses pas légers résonnant contre le métal. Et quand Jinx ouvre les yeux, elle est là.

Isha.

Oh, si près. Mais si loin. Si proche, si réelle qu’elle pourrait jurer sentir son parfum—une odeur de craie, de métal et de fleurs sauvages. Elle danse au milieu du chaos de ce repaire qu’Isha avait transformé en maison. Les lumières vacillent, et elle les attrape, les effleure du bout des doigts, ses mouvements hésitants mais gracieux. Son chapeau glisse sur sa tête, et elle le rattrape maladroitement avec un sourire éclatant, comme toujours. La lumière joue autour d’elle, illuminant son visage, ses yeux qui brillent d’une chaleur que Jinx croyait à jamais perdue. Elle rit, ce rire haletant qu’elle avait, ce rire qui ressemblait à un trésor fragile.

«—Isha…» murmure Jinx, d’une voix brisée. Sa main se tend vers elle, hésitante, tremblante. 

Mais avant qu’elle ne puisse l’atteindre, Isha glisse hors de sa portée. Une seconde trop tôt, un instant hors de portée. Toujours hors de portée. Elle tourne, rit, s’évapore presque avant de réapparaître un peu plus loin, esquivant ses gestes comme une enfant qui joue à cache-cache. Elle est plus loin, près de l’établi. Ses dessins entre ses mains, et elle les montre à Jinx comme pour dire : «Regarde ce qu’on a créé ensemble !»

Et Jinx se lève d’un bond, trébuche presque, vacillante, comme une marionnette désarticulée, elle s’écrase contre l’établi, ses mouvements brusques faisant tomber un outil sur le sol. Ses mains s’étendent à nouveau, mais chaque fois, Isha disparaît. Pour réapparaître ailleurs. Toujours ailleurs. «Arrête !» hurle-t-elle, la frustration brûlant dans chaque syllabe. Mais Isha ne s’arrête pas. Elle lâche ses dessins qui volent au sol. Elle danse encore, ses mouvements aussi légers qu’une plume, ses pieds effleurant le sol comme si elle flottait. Elle tourne encore, riant doucement, comme si tout cela n’était qu’un jeu.

Une chasse qu’elle ne gagnera jamais.

«—Reviens !» Jinx supplie maintenant, ses larmes brouillant sa vision. Elle court après elle, tendant les bras encore et encore, mais toujours en vain. Isha n’est jamais là où Jinx croit qu’elle sera. Une main qui glisse dans le vide. Une silhouette qui s’efface juste au moment où elle croit la rattraper. «Arrête de fuir... Arrête de disparaître...» Sa voix se brise en sanglots, son souffle est haché. Elle tombe à genoux. «Reste avec moi. Juste... reste avec moi.»

Mais Isha ne l’écoute pas. Elle continue de danser, insaisissable, éthérée. Elle court autour des piliers, saute sur les débris, tournoie sous les lumières tremblantes. Un pas. Une pirouette. Un éclat de rire. Ses mouvements ralentissent, pourtant, et elle s’arrête enfin. Elle regarde Jinx avec cet air doux, presque triste, qui la rendait si spéciale. Et, l’espace d’un instant, Jinx croit qu’elle va rester. «Tu peux être meilleure.» semble-t-elle dire, mais sa silhouette est brouillée par les larmes, emportée par un vent imaginaire.

Jinx tend la main une dernière fois. Tremblante. Désespérée. Ses doigts frémissent d’espoir, mais la silhouette d’Isha s’efface comme une flamme soufflée par une brise.

Le vide revient, plus cruel que jamais.

Un silence lourd, oppressant, où il n’y a plus rien. Pas de rires, pas de voix, pas d’ombres dansantes. Un silence encore plus cruel qu’avant. Parce que cette fois, elle sait qu’Isha ne reviendra pas. 

Elle ne reviendra jamais.

Jinx hurle, un cri qui résonne dans tout le repaire, un cri qui n’a ni fin ni début. Elle s’effondre complètement sur le sol, les bras entourant son crâne, son corps secoué par une douleur si intense qu’elle en devient presque physique.

Elle l’a perdue. Pour toujours.

Et le lit où Isha s’était assise, il y a si longtemps, est désormais froid.

☽◗ ● ◖☾

La bombe dans ses mains est lourde. Lourde comme le poids de tout ce qu’elle a fait. Lourde comme le poids de ce qu’elle est. Le métal froid mord ses paumes, mais elle y sent une chaleur aussi—une chaleur terrible, brûlante, comme si cette arme portait en elle l’écho de toutes les vies qu’elle a détruites.

Jinx fixe le vide, ses yeux vitreux accrochés à un point invisible, quelque part dans l’obscurité de son repaire. Le vide est plus simple. Le vide ne juge pas, ne crie pas, ne pleure pas. C’est toujours mieux que de croiser le regard de la silhouette qui repose contre elle, cette présence fantomatique qui ne l’a jamais quittée depuis cette foutue journée.

Isha est là. Ou du moins, ce qu’il reste d’elle dans son esprit tordu. Assise à côté d’elle, la tête posée contre son bras. Jinx sent cette chaleur, ce contact si familier, cette chaleur réconfortante qui rend tout ça encore plus insupportable. Elle sait que ce n’est pas réel. Rien de tout ça n’est réel. Pas la pression légère de cette tête contre son épaule, pas la main posée sur son genou. Jinx peut sentir son souffle léger contre sa peau, son odeur qui n’est plus qu’un souvenir trop précis. Elle ferme les yeux, mais ça ne sert à rien. Elle est toujours là, cette gamine qui n’a jamais demandé à mourir, cette lumière éteinte trop tôt. 

Mais il y a aussi le flingue. Celui qu’Isha tient, ses petits doigts enroulés autour de la crosse. Son flingue. Celui qu’elle a laissé tomber pendant cette foutue bataille, celui qu’Isha a ramassé, maladroitement mais avec détermination. Isha l’avait ramassé. Isha l’avait armé. Isha avait tiré. Jinx se revoit encore hurler, tomber à genoux près de ce corps si petit, si fragile. Elle n’a pas besoin de se souvenir du sang : elle peut encore le sentir sur ses mains.

Sa faute.

Toujours sa faute.

Jinx sent une vague de nausée monter en elle, mais elle ne bouge pas. Elle serre la bombe contre elle comme un dernier rempart. Elle ne veut plus fuir. Elle ne peut plus. Elle doit briser la chaîne. En finir avant de détruire quelqu’un d’autre. Avant que le monstre qu’elle est ne consume tout ce qui reste. Elle doit briser la chaîne. Mourir enfin, avant de tuer quelqu’un d’autre. Parce qu’elle sait qu’elle le fera. 

Elle le fait toujours.

Elle pousse son pouce dans l’anneau. Ses mains tremblent. La goupille ne bouge pas tout de suite, presque comme si la bombe elle-même lui offrait une dernière chance de revenir en arrière. Mais elle ne le fera pas. Pas cette fois.

Elle est assise sur le lit d’Isha, ce lit minuscule qui a été témoin de tant de rires, de murmures et de rêves ; ce lit qui semble encore porter son empreinte. Le matelas est mou là où elle s’asseyait toujours, les draps encore imprégnés de cette odeur unique, ce mélange de craie et de métal, de quelque chose de chaud et de vivant.

Si elle brûle les derniers vestiges de l’enfant, c’est parce qu’elle brûlera avec.

C’est juste. C’est ce qu’elle mérite. Elle serre la bombe comme une dernière étreinte, une dernière promesse.

Mais une main se pose sur la sienne, doucement, comme pour l’aider à porter ce poids. Mais ce n’est pas pour la convaincre de tout arrêter. Ce n’est pas pour lui demander de lâcher cette bombe.

Non.

Jinx relève les yeux, et elle est là. Isha. Si proche qu’elle pourrait croire que c’est vrai. Mais ce n’est jamais vrai, n’est-ce pas ? Isha ne parle pas. Elle ne dit rien pour l’arrêter. Elle ne demande pas pourquoi, ne supplie pas. Ses yeux ne sont ni accusateurs, ni suppliants. Ils sont doux, paisibles. Ils lui disent qu’elles se retrouveront bientôt. Que peu importe où Jinx ira, elle la suivra. Même jusqu’au bout des enfers.

La main d’Isha s’accroche à l’anneau de la goupille aussi, et un frisson parcourt Jinx. Pour la première fois depuis des jours, elle n’a pas peur. Ses yeux plongent dans ceux d’Isha, et un étrange calme la traverse, comme un vent glacial qui apaise un feu trop violent. Ce n’est pas une punition. Ce n’est pas une fuite. C’est un échange silencieux, un moment suspendu dans le temps, où tout ce qui a été perdu semble presque à portée de main.

Les yeux dans les yeux, Jinx se penche légèrement en avant, son souffle tremblant.

Elles tirent ensemble.

L’anneau glisse, et la bombe explose.

Le bleu détonne. Une lumière vive, aveuglante, qui déchire tout. Qui déchire le repaire. Qui déchire son corps. Qui déchire son esprit. Mais l’explosion n’est pas brutale. Pas comme Jinx l’aurait imaginé. Le bleu de l’Hextech s’épanouit comme une fleur glacée, une lumière douce et presque apaisante. C’est comme plonger dans un océan sans fond, un océan de silence, un océan où elle peut enfin se noyer. Il n’y a pas de douleur. Juste ce bleu infini qui s’étend, qui la prend tout entière. Mais l’impact est là, bien réel. Le souffle chaud de la déflagration l’enveloppe, l’arrache à la réalité, l’engloutit tout entière.

Le silence revient. Un silence plus grand, plus étouffant que jamais. Mais dans ce silence, elle entend encore ce rire. Pas moqueur, pas cruel. Juste le rire d’une enfant qu’elle a perdue. Qu’elle a tuée. Qu’elle rejoindra enfin.

Et dans les dernières secondes où elle sent son cœur ralentir, où la chaleur dévorante du bleu la consume tout entière, elle laisse ses yeux se fermer. Elle cherche la main d’Isha, quelque part dans cette immensité qui grouille sous ses yeux, mais ne la trouve pas. Pas encore. Mais elle sait qu’elle viendra. Parce qu’Isha l’a promis. Et si Jinx a appris une chose de la gamine, c’est qu’elle tient toujours ses promesses.

Alors elle s’abandonne.

Enfin.