Work Text:
La pièce était plongée dans une obscurité oppressante, éclairée seulement par une lumière vacillante qui projetait des ombres déformées sur les murs. Un silence lourd pesait sur les deux personnages, comme une chape de plomb, entrecoupé seulement par le tic-tac lancinant d’une horloge. Chaque bruit semblait amplifié, chaque souffle plus lourd que le précédent. Ils se faisaient face, figés dans une tension insoutenable, leurs corps à peine séparés par la table étroite, l'air vicié vibrant de l'énergie qui circulait entre eux.
Gi-Hun, la femme au regard vide, siffla entre ses dents serrées, ses lèvres légèrement retroussées.
« Je ne suis pas intéressée de savoir comment vous êtes devenu leur chien. Emmenez-moi à votre maître. »
Face à elle, le Recruteur arborait son masque habituel, un savant mélange de froideur et de désinvolture, mais ses yeux brillaient d’une lueur insidieuse. Il la toisa d’un regard intense, comme s'il cherchait à deviner ses pensées.
« Hmm. »
Il s’adossa à son siège en soupirant, ses gestes lents, presque théâtraux, son éternel sourire narquois faisant briller les éclaboussures de sang sur ses joues.
« Depuis que je suis tout jeune, j’ai ramassé et brûlé les corps d’une quantité innombrable de gens après les jeux. ‘Ce ne sont pas des humains. Ce sont des déchets. Ils n’apporte rien à ce monde.’ J’ai travaillé dur, ça a payé, j’ai gravi les échelons. Et un jour, ils m’ont donné une arme. »
Le Recruteur soupesa l’arme qu’il tenait en main, l’observant comme un jouet qui vient d’apparaître, ses doigts glissant doucement sur le métal froid, caressant l’objet avec une sensualité dérangeante. Il continua d’un ton presque mélancolique, sa voix devenant plus grave, plus intime.
« J’ai trouvé ça intéressant. J’ai eu l’impression d’être reconnu pour la première fois de ma vie. »
Il soupira, le regard perdu dans le vague.
« Je ne sais plus en quelle année c’était, mais un jour, j’étais sur le point de tirer sur un homme qui avait perdu une partie, et… tiens ? Cette personne me parut familière. Vous savez qui c’était ? »
Gi-Hun fut parcourue d’un frisson lorsque le Recruteur releva la tête pour la questionner, ses grands yeux brillant dans un mélange singulier d’innocence et de folie. Elle resta silencieuse, sachant pertinemment qu’il continuerait son discours quoi qu’elle dise.
« C’était mon père. »
Son regard s’attarda sur elle, semblant vouloir pénétrer au plus profond de son âme, y chercher quelque chose qu’il ne pouvait nommer. La femme déglutit, refusant fermement de ressentir la moindre empathie pour l’homme en face d’elle.
« Mon père se retrouvait tout à coup face à moi, en larmes, me suppliant désespérément de l’épargner. »
Les sourcils du recruteur tressaillirent légèrement, et il pointa tout à coup son arme sur Gi-Hun. Le métal de l’arme effleurait presque sa peau, la tension entre eux devenant électrique. Bien qu’elle fût à bout portant, elle ne bougea pas d’un poil, attendant simplement que l’homme en face d’elle finisse son laïus, le regard défiant.
« J’ai tiré une seule fois, en plein milieu du front. Et là j’ai eu une révélation. »
Son bras toujours tendu, l’arme pointée sur le front de Gi-Hun, un sourire glissa lentement sur son visage, plus sombre, plus proche, comme une promesse qu’il n’avait pas encore formulée.
« J’ai réalisé que j’étais fait pour ce travail. »
« Que vous tiriez sur des gens ici ou dans les jeux, ou que vous les escroquiez sur les quais du métro, ça ne change rien. Vous avez toujours été, et vous continuerez à n’être rien de plus que leur chien. »
Le sourire du Recruteur s’effaça et il tira sur le cran de mire de son arme.
« Vous devriez faire attention, Mademoiselle Seong. Vous pensez qu’avoir gagné les jeux fait de vous quelqu'un de spécial ? »
Gi-Hun maintint le regard courroucé du Recruteur avant de se pencher légèrement en avant, juste assez pour que son front entre en contact avec l’arme de l’homme. Ce dernier tiqua imperceptiblement face à ce geste inattendu, le corps figé par une tension nouvelle, mais maintint sa position.
« Quelqu’un comme vous ne pourra jamais comprendre par où j’ai du passer pour rester en vie, et ce qu’on peut ressentir quand on fait partie des jeux. »
Le Recruteur appuya sur la gâchette, mais seul un clic retentit. C’est à peine si Gi-Hun sursauta. L’homme baissa son arme et retrouva son sourire désinvolte.
« Et si on jouait ? »
Avec toute sa nonchalance, le Recruteur prit son portable et lança une musique. ‘Time to Say Goodbye’ d'Andrea Bocelli et Sarah Brightman. Après tout, il avait toujours eu le sens du spectacle.
«Vous l’avez déjà vu dans des film, commença-t-il. Ça s’appelle la Roulette Russe. Vous placez une balle dans le barillet, vous faites tourner, et vous appuyez. Vous avez donc une chance sur six que la balle parte. »
Joignant le geste à la parole, il pointa le pistolet vers le plafond et tira. Un clic sec retentit.
« Puis vous recommencez, en faisant à nouveau tourner le barillet à chaque tour pour remettre les chances à zéro. »
Il finit sa démonstration avec des gestes à la fois habiles, précis et détaché.
« Mais j’aimerais rendre ce jeu plus intéressant pour nous deux, puisque vous être quelqu’un de très spécial. »
« Venez-en au fait. »
« Nous allons tirer à tour de rôle, mais sans relancer le barillet après chaque tour. La balle partira donc nécessairement lors d’un de ces six tours, et la partie sera… définitivement terminée. Qu’en dites-vous ? »
La mâchoire de Gi-Hun se tendit. C’était l’occasion de se débarrasser d’une part importante de ces jeux malsains. Elle ne pouvait pas refuser. Après tout ce qu’elle avait vécu pour arriver ici, une simple douille dans un barillet ne lui faisait pas peur. Elle hocha la tête, et le Recruteur posa le pistolet sur la table qui les séparait, et le fit tournoyer. Lorsque l’arme ralentit, elle pointa en direction de Gi-Hun, qui comprit tout de suite ce qu’elle avait à faire. Elle prit le pistolet dans sa main, le plaça contre sa tempe en regardant le Recruteur dans les yeux, et appuya sur la détente. Rien ne se passa. Elle reposa l’arme sur la table, et sentit la main de l’homme frôler la sienne lorsqu’il se jeta presque dessus, visiblement pressé de jouer son tour. Le visage déformé par un sourire maniaque, il l’imita, et eut un soupir dont elle ne sût pas s’il s’agissait de soulagement ou de déception lorsqu’aucune balle ne sortit. Elle prit l’arme qu’il lui tendait, sentant son rythme cardiaque s’emballer malgré elle à l’augmentation des probabilités de sa mort imminente.
« Je me suis toujours demandé comment vous vous en étiez sortie vivante. Surtout quand on repense à votre manque d’habileté lors de nos parties de Ddakji. »
« Vous avez pensé à moi pendant tout ce temps ? C’est mignon. »
Un clic sec retentit dans la pièce lorsque Gi-Hun appuie sur la gâchette, le regard froid et décidé. Elle lança le pistolet sur la table. Plus qu’une chance sur trois.
Le Recruteur haussa un sourcil, son fameux sourire en coin de retour sur son visage. Il prit l’arme en main et s’avança dangereusement vers Gi-Hun par dessus la table, leur visage à quelques centimètres l’un de l’autre. Un frisson traversa la femme lorsque le Recruteur ouvrit la bouche pour y glisser lentement le canon de l’arme, ne la quittant pas des yeux. Tout son corps tremblait maintenant, non pas de peur, mais d’une sorte de tension perverse. Comme si, à cet instant précis, il n’y avait plus qu’eux deux, prisonniers d’une même danse macabre, un souffle suspendu entre soumission et angoisse. Ses yeux se plantèrent dans les siens, le défi prenant la forme d’un murmure silencieux. Étonnamment, ce fut elle qui sursauta quand le clic froid de la gâchette retentit. Le Recruteur laissa échapper un gloussement, sa bouche toujours autour du canon.
Plus qu’une chance sur deux.
Alors que Gi-Hun récupérait le pistolet, ses mouvements se firent légèrement plus hésitants.
« Que se passe-t-il ? Votre esprit s’emballe ? » Le Recruteur hocha la tête avec un sourire faussement compréhensif. « Vos probabilités de mourir sont maintenant extrêmement élevés. Laissez-moi deviner à quoi vous pensez maintenant... ‘Ce flingue est dans ma main. J’emmerde les règles du jeu. Si j’appuie sur la détente deux fois, je peux faire exploser la tête de ce mec.’ Alors ? J’ai deviné ? »
Sa voix était douce, mais dans cette douceur, il y avait un appel, un défi, une provocation implicite. Comme s’il attendait plus d’elle. Comme si son désir de la voir céder à la tentation, de la voir franchir cette frontière entre l’humanité et la bête, faisait partie du jeu. Ses yeux, intenses, se fixaient sur elle, observant chaque mouvement de son corps avec une attention trop soutenue pour être innocente.
Même si elle ne devrait plus être surprise, Gi-Hun se demanda comment cet homme pouvait avoir l’air d’autant s’amuser dans une situation pareille.
« Si vous souhaitez rencontrer mes employeurs, il y a une carte dans ma poche. Si vous me tirez dessus, vous pourrez simplement la prendre. Auquel cas je vous aurai fait admettre une chose. C’est que vous n’êtes qu’un déchet comme les autres. Un simple déchet qui a eu beaucoup de chance et qui a réussi à sortir de la benne. »
Qu’il la voie comme un déchet l’importait peu, et elle était à deux doigts de pointer l’arme sur son visage sadique, quand elle repensa à ses camarades, les autres joueurs qui n’avaient pas survécu. Quelque chose en elle bout, quelque chose qui l’empêcha de céder. Le visage du Recruteur s’était à nouveau approché de celui de Gi-Hun, et elle put sentir son souffle lorsqu’il laissa échapper un petit rire sournois. Elle plaça le métal froid et dur sur sa tempe d’une main légèrement tremblante, les notes de musique sortant toujours du téléphone, comme pour sonner sa fin imminente.
Elle retint son souffle et pressa la détente.
Le son du mécanisme résonna dans la pièce, comme un coup de tonnerre assourdissant. Un silence lourd, presque suffocant, se déploya autour d’eux, comme une affirmation implacable. Il leur fallut un certain temps à tous les deux pour comprendre qu’elle était toujours là, bien vivante, l’arme toujours appuyée sur sa tempe. Elle expulsa tout l’air qu’elle retenait jusque-là, et relâcha ses muscles, son bras retombant doucement sur la table. Il n’y avait plus de retour possible : le dernier tir serait celui de la vérité.
Le Recruteur se figea, un frisson courant le long de son échine. Il avait cru que la chance le sauverait encore. Il avait cru qu’il pouvait manipuler Gi-Hun, comme il l’avait déjà fait par le passé, et comme il en avait manipulé d’autres avant elle. Derrière les murs de son visage impassible, un tourbillon de folie bouillonnait. Il avait joué avec la vie de tant d'autres, tissé des fils invisibles pour manipuler des âmes, et aujourd'hui, c'était lui qui était pris dans ses propres pièges.
La femme mit l’objet qui allait sonner sa fin directement dans sa main, la chaleur de ses doigts créant un contraste étrange avec le métal froid. Il observa l’engin un instant, immobile.
« Que se passe-t-il ? Votre esprit s’emballe ? »
Le Recruteur sortit de sa transe et posa son regard sur la femme en face de lui, tentant tant bien que mal de cacher le soupçon de peur et de vulnérabilité qu’il sentait apparaître au fond de ses yeux.
« Vous avez raison, reprit Gi-Hun. On se fout des règles. Il vous suffit d’une simple pression sur cette gâchette pour me tuer. Sauf que... »
La mâchoire de l’homme se contracta. Elle avait accepté de jouer à son jeu pour le piéger, et elle utilisait maintenant ses propres mots contre lui. Dans une autre situation, il aurait peut-être ri, voire félicité la manœuvre. Mais pas aujourd’hui.
« ...vous allez devoir admettre une chose. C’est que vous ne faites que vous cacher derrière un masque. Et quoi qu’en dise votre maître, vous ne savez qu’aboyer et remuer la queue. Comme le chien que vous êtes. »
Alors que la musique résonnait dans leurs tympans, unique preuve que le temps ne s’était pas arrêté, le Recruteur observa attentivement le visage de la femme en face de lui et sourit.
Il s’empara du pistolet avec une rapidité presque animale, plaçant l’arme sous son propre menton avec une précision morbide. Ses yeux, vides de toute clarté, cherchaient à masquer une terreur grandissante. Il serra la mâchoire, prêt à faire le dernier mouvement. Tout dépendait de ce geste. Tout.
Il appuya sur la gâchette. Il savait qu'il avait franchi la ligne, que c’était sa dernière chance. Mais alors que le coup allait partir, une main, ferme et implacable, dévia soudainement la sienne. Le coup n'atteignit pas son objectif. Le bruit du coup de feu résonna dans la pièce avec une clarté perçante, un écho funeste.
Le Recruteur, choqué, se figea. La terreur le frappa d’un coup sec, plus brutal que tout ce qu'il avait pu ressentir jusque-là. Il déglutit difficilement, son tympan sifflant, son regard se portant sur la main qui plaquait toujours la sienne contre la table. Les doigts du Recruteur frémirent à son contact. La pression de sa peau contre la sienne était électrique, comme une étincelle prête à enflammer tout sur son passage. La vérité frappa son esprit comme un coup de marteau. Elle ne le sauvait pas. Elle l’humiliait. Elle le forçait à voir sa propre déchéance dans l’intensité du regard qu’elle lui jetait. Il n'était plus celui qui décidait. Il n'était plus celui qui contrôlait. C'était Gi-Hun, et elle venait de le prouver.
Une rage sourde monta en lui, son esprit se déchirant entre une colère noire et une pure incompréhension. Comment osait-elle ? Comment pouvait-elle faire un tel choix ? Lui, le maître du jeu, réduit à l’état de simple pion. Il ne comprenait pas. Il refusait de comprendre.
Il n'arrivait pas à saisir ce qu’il venait de vivre. Il n’arrivait pas à accepter qu'il n'était plus le maître de ce jeu. La folie l’envahit, dévorant le peu de logique qui lui restait, effaçant ses certitudes. Il n’avait plus le pouvoir. Il n'était plus que ce qu’il avait toujours détesté : un simple jouet de la fatalité.
Comme si elle lisait dans ses pensées, Gi-Hun parla, le regard perçant, une dureté nouvelle dans la voix.
« Le véritable pouvoir, Recruteur, c’est de savoir quand se retirer du jeu. »
Elle fit glisser l’arme hors de la main immobile de l’homme encore sous le choc. Se penchant en avant, elle glissa ses doigt dans la poche du costume du Recruteur et en sortir la carte qu’il avait mentionnée plus tôt. Elle la regarda d’un air à la fois satisfait et las.
« Je vais arrêter cette mascarade. Vous pouvez aboyer pour moi, ou vous enfuir la queue entre les jambes. Lequel choisissez-vous ? »
Elle observa le visage du Recruteur. Ses yeux étaient écarquillés, et l’incompréhension et le désespoir s’y lisaient distinctement, mais elle n’avait pas le cœur de s’en réjouir. Voyant qu’il ne répondait pas, elle soupira et s’éloigna, le laissant à sa folie. Alors qu’elle se dirigeait vers la sortie, il parvint à articuler.
« Ouaf. »
Gi-Hun s’arrêta, la main posée sur la porte de la poignée. Un sourire en coin se dessina sur son visage, dénué de toute joie. D’une voix presque imperceptible mais déterminée, elle souffla.
« La fin, c’est maintenant. »
