Work Text:
La caresse poudrée de la farine s’échappa, s’agglutina, mua sous le filet d’eau et bientôt, les grumeaux accrochèrent les parois laquées du large bol.
Bercé par la répétition, le geste, Atsushi pétrissait le mélange. La cuisine toute entière exhalait le parfum de préparations vouées à célébrer le premier repas de l’année à venir.
Vint enfin l’heure d’étaler la pâte, son hâle drapé contre la farine qui maculait la table. Détaillant des filins d’une longueur prodigieuse, la lame s’y enfonçant sans résistance.
Dans la transparence du bouillon, quelques bribes de résiliences adressées aux funambules suspendus aux ultimes minutes de l’année et déterminés à entamer le plongeon dans la nouvelle.
***
La nuit s’habilla du joyeux tonnerre des cloches sollicitées dans temples et sanctuaires.
Démarche tranquille – calquée sur celles de ses pairs – Tatsuya suivait l’ondulation de processions emmitouflées et précipitées aux édifices sacrés du quartier.
L’arche dressée sur la toile nocturne, portail ouvrant la voie aux pèlerins.
L’impact de la pièce dans la gueule de l’immense boîte, transi de froid, Tatsuya appréhenda les aspérités de la corde, le tintement des clochettes, la chorégraphie de la révérence puis les boiseries alentours absorbèrent l’écho frappé de ses mains.
Enfin, il énonça ses premiers vœux et s’inclina.
En sortant, ses pensées le ramenèrent à Atsushi.
***
La table resplendissait.
Porcelaines ouvragées avoisinaient boîtes richement garnies d'aliments étincelants qui n’attendaient qu’à être dégustés. La douce rumeur familiale, tissée de voix enfantines, de rires et d’approbations, agrémentée d’un ou deux bâillements – discrets.
Atsushi accusait le coup.
Soumis à l’impulsion des siens, il avait consenti à sortir dès l’aube afin d’admirer l’or glacial du premier lever de soleil.
Derrière les fenêtres, les nuages s’étaient immiscés sur l’infinité du ciel. Il frissonna.
Lorsque leurs couvercles furent soulevés, les bols – encore chauds de leur bain – échappèrent des soupirs vaporeux. Les effluves, riches, invitantes, suffirent à accaparer l’attention de chacun des convives.
Atsushi n’en fit qu’une bouchée et, ainsi esseulé à la ligne d’arrivée, s’égara dans des rêveries habitées d’une présence aux sourires engageants.
D’instinct, il se tassa sur sa chaise en espérant se faire discret pour dissimuler la chaleur étendue à ses joues.
***
Voile laiteux, écrin à peine relevé d’un cœur de grenat, une tige délicate s’épanchant à ses deux extrémités.
Tatsuya observa la confection. Sa tasse de thé oubliée, reléguée à la banalité intangible du quotidien tandis qu’il redécouvrait l’extase d’un pétale à l’enveloppe poudrée et souple, balancée de notes terreuses, à peine relevées d’une pointe de sel, puis exaltées d’un arôme végétal.
Une révélation qui invoqua le passé, saveurs et atmosphères de l’enfance.
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La morsure de l’hiver s’imprimait à la fois contre l’air, au rythme de leurs respirations, et sur leurs carnations.
Ils passèrent l’arche écarlate et sa couronne nivéenne pour gagner l’appentis sous lequel dormait le bassin d’ablution.
L’eau enchâssée dans la pierre était coiffée d’une feuille de glace, damas sculpté d’écoulements successifs.
À leur approche, le mécanisme s’enclencha et libéra le filet nécessaire à remplir la louche.
L’écho cristallin éclipsa les corbeaux nichés plus haut. L'étau de l'eau sur la peau, contraste acéré, arracha un grognement à Atsushi.
Nez enfoncé dans la laine de son écharpe, Tatsuya se laissa aller à une vocalise amusée.
Purifiés et gantés, le coton de la neige absorbant la musique de leur pas, ils s’enfoncèrent dans le sanctuaire.
***
Serpent campé tout contre le bois de l’immense plaquette votive, enroulé et passif à travers le cadre des deux lions de pierres, gardiens moussus.
L'enceinte sacrée respirait enfin le calme, tandis que les cendres fraîches des brasiers rituels se mêlaient à la neige.
La traction de sa manche agrippée, pressée, Atsushi trébucha à demi.
La hâte de Tatsuya, un accès d’émerveillement, une énième redécouverte.
Bientôt, le tintement des baguettes dans la cassette, l’annonce de chiffres et tiroirs associés pour, enfin, découvrir les prédictions couchées sur le papier.
“Moyenne chance. Et toi ?”
Atsushi se renfrogna et, dans un soupir, noua son tirage sur la cordelette alourdie par les malchanceux précédents.
***
L’enveloppe immaculée crissa sous la pression des doigts. Atsushi la lui tendit, rougeurs à moitié dissimulées entre les peluches de son bonnet et le bouclier de son écharpe.
Tatsuya l’ouvrit, y extirpant la pochette brocardée – une amulette de protection.
Engoncé entre le faste des broderies sous la lumière blême de janvier, l’affection imprégnée dans l’attention et le regard fuyant d’Atsushi, il coula un sourire calme. Parfaitement serein.
Sans s’en départir, il gagna le bureau du sanctuaire à son tour.
Une seconde enveloppe. Atsushi l’accepta dans un renâclement.
Yeux égarés sur les reflets irisés de son talisman flambant neuf, il marmonna.
“Uh… T’étais pas obligé, Muro-chin…”
Tatsuya acquiesça et, nanti d’une simplicité désinvolte, glissa un bras sous le sien.
