Chapter Text
Le Costa Rica craint.
D'accord, d'accord, Isla Nubar ne fait techniquement pas partie du Costa Rica. L'histoire, c'est qu'une enflure de riche avait acheté l'île au début des années 90, y avait créé des dinosaures, s'était fait manger par les dinosaures, avait abandonné l'île aux mains d'une corporation qui techniquement possédait l'endroit et le remplissait à présent avec encore plus de dinosaures. (Aucun mot sur l'avis du Costa Rica à concernant une multinationale qui se met à recruter des américains pour construire des machines à tuer de 15 mètres de haut près de leurs côtes, d'ailleurs, même si, si ses suspicions s'avéraient fondées, ils n'avaient probablement pas eu beaucoup le choix).
Le truc, c'est que c'est une île tropicale, ce qui veut dire chaud, ce qui est un problème quand on compte sur des longues manches et des gants pour passer inaperçu parmi les humains modèle standard. Dieu sait qu'il avait connu pire lors d'une mission, mais il avait probablement transpiré l'équivalent de deux de ces bouteilles d'eau d'aéroport à 7.5 dollars le temps d'attendre devant l'arche en os de dinosaure qui marquait l'entrée principale de l'hôtel.
Soit dit en passant, l'idée même de dinosaures aurait dû paraître vraiment stupide, mais Barnes est un peu différent du visiteur de Jurassic World lambda. Pas seulement parce que lui devrait aussi être éteint (aussi mort que le squelette de T-Rex qu'ils avaient accroché à l'aéroport, si les choses n'étaient pas devenues aussi bizarres lors de l'hiver de 1943) mais parce que, quand il était petit, il avait foi en la science comme d'autres avaient foi en Dieu. Becca aidait à la messe trois fois par semaine et Stevie -un Barnes honoraire- avait un code moral incroyablement sur-développé qui était bien la seule chose de taille chez lui, mais c'était Bucky Barnes le vrai croyant de la famille. Il savait qu'un jour les voitures voleraient, des villes seraient bâties sur la lune, et que des gringalets comme Stevie n'auraient qu'à prendre une pilule qui guérirait leurs bronchites et leurs cœurs fragiles une bonne fois pour toutes. Il ne ferait pas partie de ceux-là, car il n'avait ni les notes ni le cerveau pour l'université quand bien même il aurait eu l'argent, mais il lui fallait croire qu'il y avait des gens qui construiraient un meilleur futur. De son point de vue, il n'avait pas le choix.
A la place, il avait eu un futur où des scientifiques entassaient vos souvenirs dans les recoins de votre crâne pour pouvoir les remplacer par de nouveaux ordres, et construisaient des sous-marins volants de la taille d'une ville qui pouvaient tuer dix millions de personnes en un battement de cils mais, hé, au moins ils avaient marqué une pause pour se débarrasser de la polio avant de passer directement à « cloner des monstres cauchemardesques éteints à partir de tripes de moustiques » alors, bravo, la science.
Barnes est facilement distrait, ces jours-ci. Il est resté immobile assez longtemps, à penser à tout ça, qu'en rétrospective, il était inévitable qu'un gamin allait lui rentrer dedans. Il a assez de contrôle de ses réactions à présent pour qu'il ne soit pas en danger -sa main gauche forme un poing dans sa poche au lieu de saisir et étrangler- mais le contact du petit corps lui rentrant dedans, et le « Pardon, monsieur ! » guilleret le ramènent dans le présent.
Reprend-toi, Barnes. Tu as du travail.
Aussitôt, ses yeux parcourent rapidement les alentours, et il remarque deux caméras de sécurité, une sous l'auvent d'une boutique et une autre sur un poteau au-dessus de l'arrêt de tram. Incroyablement repérables, ce qui est le but, mais il existe peut-être un second niveau de sécurité moins visible, et impossible de savoir quelle sorte de reconnaissance faciale ils opèrent. Il est possible qu'il ait déjà été repéré, auquel cas il s'en rendra compte bien assez tôt, mais il est prêt à parier qu'ils ne vont pas ficher en l'air les programmes de calcul à moins d'avoir une bonne raison d'être suspicieux. Alors il ferait mieux de ne pas leur en donner une. Il rajuste son sac sur son épaule et joue au touriste émerveillé en se dirigeant vers l'hôtel.
Des pièges à touristes, ils appellent ça. Des pièges à Poing-de-l'HYDRA, aussi, s'il n'est pas assez prudent. Il prend garde à avoir le minimum de contact visuel avec la réceptionniste pour avoir l'air normal, sortant la même soupe que les autres touristes comme quoi il a hâte de voir le dinosaure qui mange le requin et que son dinosaure préféré c'est le T-Rex depuis qu'il est tout petit. (c'est un mensonge : il préfère le stégosaure. Une armure de plates et des piques au bout de la queue : allez, c'est plutôt pas mal pour un herbivore. Mais c'est une opinion potentiellement mémorable, alors il la garde pour lui.)
La carte de crédit, une parmi la dizaine dont il s'est emparé pendant que Washington était en flammes et que personne ne gardait les planques d'HYDRA, est acceptée sans problème ; il s'attendait à mourir à chaque seconde jusque là, mais apparemment la CIA est trop occupée à chasser des méchants pour envoyer un rapport de fraude à Citibank. La réceptionniste accorde à peine un regard à son permis de conduire, qui proclame qu'il s'appelle David H. Mitchell de Canton, Ohio. Puis elle lui donne la clé de sa chambre et lui souhaite un bon séjour avant de retourner à son téléphone portable, et il s'accorde un infime moment de satisfaction. La Phase 1, insertion, est un succès. Début de la phase 2 : recherche d'informations.
Le Soldat n'a qu'un seul protocole : insertion, élimination, extraction. La seule autonomie qu'il avait se trouvait dans les décisions immédiates, faites dans l'espace d'une seconde, et parfois ils le punissaient quand même s'ils n'aimaient pas ses choix. (le foutoir avec le boss du SHIELD sur la route, par exemple. Il était le plan H, n'était pas supposé agir à moins que tout le reste ait échoué, et ils étaient fâchés parce d'un type entièrement masqué se retrouvait sur Youtube?) Il n'était jamais impliqué dans la préparation des missions, et il était rare qu'on l'envoie sous couverture. Ce qu'il a à sa disposition ici n'est que de l'information qu'il a assemblé lui-même, des choses qu'il n'était pas sensé connaître ou avoir besoin. Steve aurait sans doute eu un bon mot sur ça, quelque chose à propos du mal contenant les germes de sa propre destruction, ou quelque chose comme...
Non. Pense à Rogers sur ton temps libre. Tu sais, quand tu n'es pas en train d'essayer d'empêcher HYDRA de mettre la main sur une meute de meurtrosaures entraînés, crétin.
Meurtrosaures. C'est plutôt pas mal, en fait. Il faudra qu'il s'en souvienne, songe-t-il alors qu'il se dirige vers l'ascenseur.
Les chambres ici sont disponibles en « Premiere », « Luxury », et « Platinium », ce qui se traduit par « ridiculement chère », « absurdement chère », et « Tony-Stark-le-jour-de-sa-paie-trouverait-que-c'est-cher-pour-un-parc-à-thème ». L'étage le moins cher en Premiere est rempli de parents épuisés et sur les nerfs et d'enfants braillards et surexcités, mais quand il ferme la porte, les bruits disparaissent instantanément. Il ferme les rideaux, et fouille soigneusement la chambre à la recherche de micros cachés. Il allume son ordinateur et lance un logiciel permettant de le dissimuler aux yeux du réseau wifi, mais il prend tout de même la peine de visiter quelques sites inoffensifs (la carte du parc, « le top 12 des Choses Que Vous Ne Pouvez Pas Rater Lors De Votre Visite de Jurassic World ») avant de vérifier les deux alertes Google qu'il a configurées : « Steve Rogers » et « Captain America ».
Quand il apparaît que rien de particulièrement neuf ou intéressant ne s'est produit, il sent un peu de tension abandonner son épaule droite et sa colonne vertébrale. Il ferme l'ordinateur, jette ses vêtements trempés de sueur sur le lit, et va prendre une douche.
Enveloppé dans la tranquillité de la vapeur, Barnes se détend enfin. Des images de Steve sur l'héliporteur flottent derrière ses yeux, et il appuie son bras gauche contre le mur avant de passer son visage sous le jet d'eau. Il a traîné ce bras lourd pendant des mois, supportant ce poids constant sur son épaule, avec le léger déséquilibre qui lui tue le dos, ses interruptions, ses malfonctions et le besoin de plus en plus fréquent de stabiliser ses servomécanismes par un geste violent. Le moins qu'il puisse faire est de le soutenir, pour changer.
A un certain niveau, Barnes sait que « n'y pense pas » est un conseil qui n'a jamais fonctionné pour personne. C'est, au mieux, un moyen de gérer à court terme. Mais Barnes a soixante-dix ans de merde dans son crâne à gérer, et Steve...Steve essaierait, mais sa pensée est trop manichéenne. Pour lui, son Bucky était un gentil, et puis il était un outil impuissant aux mains des méchants, alors maintenant qu'il est libre, Bucky est à nouveau un gentil, point final.
Barnes est tout à fait d'accord avec le second postulat. Les deux autres sont...compliqués.
Il sait que Rogers le recherche depuis qu'il a disparu à DC. Sam Wilson (et qui c'est, d'abord? L'ami de Rogers ? Son partenaire ? Un nouveau Bucky, en mieux?), un type aux ressources surprenantes, s'est rapproché plus qu'il ne le devrait deux fois maintenant, et il lui avait fallu toute son astuce pour s'en débarrasser. Il sait aussi que c'est inutile d'essayer de s'empêcher de surveiller Rogers (vu pour la dernière fois occupé à être un total crétin en Sokovie, un endroit où Barnes ne serait jamais allé même si on l'avait payé, et cela avant même qu'il ne soit détruit par des robots tueurs). Il sait que dans quelques mois, voire un an passé en cavale, il devra retourner rendre ses comptes. Mais il faut d'abord qu'il détermine qui il est à présent, et pour cela, il lui faut de la distance, du calme dans son esprit. Et qu'il soit responsable ou non pour ce qu'il a fait, il sait déjà que son nouveau lui ne peut pas vraiment avancer jusqu'à ce qu'il ait trouvé un moyen de s'amender.
Est-ce ça sera tout ? Il n'en est pas sûr. Merde, il ne sait même pas encore s'il y a vraiment une mission ici. Sa seule piste vient presque uniquement d'un souvenir spécifique de deux gardes HYDRA un peu plus hauts placés que le troufion de base, qui discutaient en sa présence la toute dernière fois qu'ils l'avaient sorti de cryogénisation. L'un des deux l'avait regardé et dit d'un ton narquois :
«Quand ils auront les nouveaux sujets au Costa Rica, c'est ce type qui ressemblera à un dinosaure »
Avant que leur commandant leur ordonne de la fermer. Ce ne sont pas que les mots : c'est le ton du commandant que Barnes n'arrive pas à oublier, celui qui signifie « écoute, soldat, tu vas littéralement tous nous faire tuer. »
Un mot de trop, un vaisseau en moins, n'est-ce pas ?*
A plusieurs reprises, alors qu'il était en train de préparer cette mission, Barnes avait manqué de jeter l'éponge et envoyer un tuyau anonyme à Stark à la place. Aucune chance qu'un gars qui construit des robots pour le plaisir résiste à « l'HYDRA veut employer des dinosaures comme arme », et il lui faudrait probablement deux heures pour déchaîner la furie des Avengers sur Isla Nublar. Mais il y a une autre raison pour laquelle Barnes avait finalement décidé d'aller voir la situation sur place avant d'en parler à quiconque.
Cette raison est simple : il peut expliquer les choix qu'il a fait durant la guerre, et expliquer aussi le manque de choix après ; le lavage de cerveau, les assassinats, le moment de faiblesse qui l'a fait abandonner Steve sur le bord d'une rivière...De même que la réalisation d'à quel point il est perturbé qui le fait fuir Steve même près d'un an plus tard...
Mais James Buchanan Barnes ne pourrait jamais se regarder à nouveau dans un miroir s'il passait à côté de l'occasion de se battre contre un dinosaure nazi.
