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Depuis que Fugaku était devenu le chef du clan Uchiha et depuis qu’il avait autorisé Obito à revenir dans les quartiers Uchiha pour consulter les archives de leur famille, le jeune adolescent avait un rituel.
Chaque 10 février, le jour exact de son anniversaire, il se faufilait le plus loin possible dans la vaste bibliothèque pour attraper un des épais carnets qui se trouvaient à prendre la poussière sur une étagère et il lisait.
Ce n’était pas quelque chose qu’il disait à haute voix, et si on lui demandait ce qu’il faisait pour ce jour si spécial, il trouvait toujours une pirouette pour ne pas avoir à mentir et à prétendre se trouver ailleurs.
Il voulait garder pour lui cette idole qu’il avait, cet inattendu frétillement du cœur quand il se perdait dans les mots couchés sur le papier avec une encre épaisse, probablement artisanale et à base d’un charbon concassé.
La première fois qu’Obito avait découvert l’existence d’un Uchiha aussi cool qu’Izuna, il était à la recherche de ses origines. Depuis que sa grand-mère était morte, il n’y avait plus grand-monde pour lui parler de ses parents et sa curiosité avait triomphé de son manque d’appétence pour les endroits obscurs et humides.
C’était en remontant le fil de son arbre généalogique qu’il avait découvert être vaguement affilié à Madara Uchiha, le premier ninja renégat de toute l’Histoire du village de Konoha. Ce n’était pas très cool, donc Obito avait grimacé quand il l’avait compris.
Puis il était tombé sur les carnets.
Oh, ces carnets…
Que les choses soient claires : Obito ne s’intéressait pas à l’histoire de Madara Uchiha. Déjà, parce que c’était un déserteur. Ensuite, parce que, franchement, qui se passionnerait pour l’histoire d’un génie qui rencontre un autre génie avant de révolutionner le monde en créant une forme d’organisation sociale inédite et blablabla ?
Obito n’était pas attiré par ce genre de récit, parce qu’il ne pouvait pas s’identifier au personnage. À ses yeux, il n’y avait pas grand-chose pour éveiller la compassion en son aïeul. C’était seulement un génie bouffi d’orgueil qui s’était laissé emporter dans son élan et n’avait pas pu s’arrêter à temps.
L’histoire de Madara Uchiha ne laissait à Obito qu’un vague sentiment de gêne et une envie intense de détourner les yeux en faisant comme si ça n’avait pas existé. Ce n’était pas quelqu’un à qui Obito avait envie d’être associé, à vrai dire.
Mais les carnets contenaient le récit de vie du frère cadet de Madara, celui que l’Histoire avait jeté aux oubliettes, alors qu’il avait tant fait.
C’était Izuna en personne qui avait écrit son histoire. Et Obito avait lu avec délectation chacun des tomes, recommençant depuis le début quand il le pouvait.
Il avait beaucoup d’attachement pour le frère cadet de Madara, parce qu’il se reconnaissait en lui. Ce n’était pas qu’une histoire de date d’anniversaire commune.
Évidemment, quand il était plus jeune, ça avait beaucoup joué. Mais à présent qu’il avait vieilli, il voyait d’autres choses qui le rapprochaient d’Izuna.
Parce que lui aussi savait ce que c’était de ne pas être le petit génie du quartier. Il savait ce que c’était de devoir redoubler d’efforts pour parvenir à sortir son épingle du jeu et d’être toujours devancé par une personne plus talentueuse.
Mais Izuna était l’exemple dont Obito avait besoin pour continuer de s’accrocher. Au fil des pages, Obito avait vu son idole essayer, échouer, recommencer, encore et encore. Jusqu’à réussir. Jusqu’à se hisser au deuxième rang des ninjas les plus puissants du clan Uchiha.
L’admiration sans bornes d’Obito pour Izuna se renforçait à chaque fois qu’il bouclait une de ses sessions lecture. Il passait ensuite des heures entières à rêver d’une existence où il aurait pu le côtoyer et où ils se seraient émulés l’un l’autre jusqu’à la réussite.
Il n’était pas rare, également, qu’Obito se serve des notes qu’il avait lues et c’était grâce à Izuna qu’il avait pu enfin maîtriser la boule de feu suprême : dans ses carnets, Izuna détaillait ses apprentissages, décortiquait les techniques, les décomposait le plus possible jusqu’à ce qu’il puisse trouver la méthode qui lui conviendrait le mieux.
Et grâce à lui, Obito avait pu assimiler la plupart des techniques de feu qu’il maîtrisait aujourd’hui. Izuna, mort depuis des décennies, avait réussi là où ses professeurs avaient échoué.
Et ce n’était pas leur seul point commun. À force de consulter ces documents, Obito avait fini par les connaître par cœur, y compris les moments les plus intimes.
Lors de ses premières lectures, il devait bien admettre qu’il avait détourné les yeux, rouge comme une tomate et un peu écœuré, sautant les pages pour vite revenir à des passages plus lisibles.
Mais à présent qu’il avait vieilli et qu’il commençait à comprendre l’intérêt des choses de l’amour, il devait bien admettre qu’un autre point commun se dessinait entre Izuna et lui.
Apparemment, l’un comme l’autre appréciait les charmes des petits génies horripilants aux cheveux blanc-gris.
À cette pensée, Obito se tendit immédiatement, ramenant contre son torse le carnet qu’il consultait, jetant des coups d’œil compulsifs aux alentours, pour s’assurer que personne d’autre n’était dans les parages.
Il commençait les passages croustillants de la vie d’Izuna Uchiha. Les débuts de sa liaison avec celui qui l’accompagnerait jusqu’à la fin de sa vie.
S’installant un peu plus confortablement, resserrant un peu la couverture épaisse qu’il avait amenée avec lui dans la salle des archives, Obito se força à souffler un peu avant de se replonger dans sa lecture.
C’était une histoire tragique que celle d’Izuna Uchiha et de son amour perdu. Et en même temps, un tel soulagement pour Obito de savoir qu’il n’était pas seul à voir les garçons autrement, qu’il n’était pas une anomalie. Découvrir l’existence d’un autre garçon qui aimait bien les garçons, ça lui avait ôté un poids considérable des épaules.
Et, c’était certain, jamais Izuna n’aurait pensé que ses mots aideraient un garçon du clan, des décennies plus tard, à s’affirmer, à grandir. Jamais Izuna n’aurait pensé être le mentor fantôme d’un raté Uchiha.
Et pourtant, ils étaient là, ensemble, Izuna se livrant dans des carnets qu’il dissimulait avec soin et Obito qui les avait relus jusqu’à en user les reliures.
L’amant d’Izuna était une personne brillante. Un petit génie qui s’était illustré dans tous les domaines et qui avait laissé sa marque dans l’Histoire.
Obito trouvait ça injuste que la moitié de la vie de Tobirama Senju ait été dissimulée aux foules. Il aurait été bénéfique de savoir qu’un Hokage aussi savant, aussi clairvoyant, avait aimé les hommes.
Mais personne ne l’avait dit et Obito l’avait découvert en lisant un journal intime, donc avec bien trop de détails pour qu’il puisse contempler le visage de pierre du Deuxième sans penser « Petit coquinou ».
Les deux ancêtres avaient mis du temps à se trouver. Leurs clans étaient ennemis et eux aussi, même s’ils étaient irrémédiablement attirés par l’autre, se cherchant sur le champ de bataille, luttant sans merci l’un contre l’autre.
Puis il y eut une bascule et ils passèrent des années à cacher leur relation, pour que personne ne tente de leur nuire en utilisant l’autre contre eux.
Et Tobirama avait accompagné Izuna lorsque ce dernier avait commencé à perdre la vue, le pire cauchemar possible pour un Uchiha. De toutes ses forces, celui qui deviendrait le Deuxième Hokage avait essayé de trouver une solution pour lutter contre la dégénérescence des nerfs optiques d’Izuna. Il y avait passé des nuits blanches, rapportées minutieusement par Izuna à l’époque.
L’écriture du cadet de Madara était presque illisible sur la fin. Quasiment aveugle, il avait penché ses derniers souhaits avec des lettres malformées, mal placées, et Obito n’avait dû qu’à son expérience de cette écriture de pouvoir comprendre ce qu’il s’était passé.
Izuna s’était sacrifié. Il avait volontairement donné sa vie afin de créer les circonstances dans lesquelles la paix pourrait venir. Pour que son amant, l’amour de sa vie, puisse lui survivre et terminer son existence dans la prospérité.
Et cet homme, son intelligence, son acharnement, son abnégation, étaient le modèle qu’Obito poursuivait.
Alors chaque année, à la même date, il venait lui rendre visite et faire vivre ses mémoires.
(Parfois, il se demandait si Tobirama avait su qu’Izuna était volontairement mort pour son bien.)
Alors, il rêvait de ressembler, ne serait-ce qu’un peu, à Izuna Uchiha et de parvenir à marcher dans ses traces.
