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Devant lui, la page était blanche. Aucun mot ne venait. Elle restait éternellement blanche. Viktor détestait ça. Quand l'inspiration s'envolait, quand les lettres ne coulaient pas au bout de ses doigts, quand la flamme de la passion ne s'éveillait pas en lui.
Il fixait l'écran de son ordinateur d'un regard vide, éteint, noyé dans ses sombres pensées, lorsqu'un baiser furtif au creux de son cou le hissa dans la réalité. Il battit des paupières, laissa un sourire s'étendre sur ses lèvres.
Jayce l'avait surpris, et il déposait déjà un autre baiser, doux, agréable, sur sa peau gelée.
— Alors, on rêvasse ?
Viktor lâcha un grognement. Considéra une nouvelle fois la page vierge face à lui. Non, il ne rêvassait pas. Il n'y arrivait tout simplement pas. Il n'y avait plus rien. Comme s'il n'était pas écrivain, finalement. Comme si tout cela ne rimait à rien, finalement.
Jayce perçut la raideur dans les muscles de Viktor. Il perçut sa mauvaise humeur. Alors, au lieu de continuer, il s'assit à côté de lui et demanda :
— C'est quoi, le problème ?
Viktor grogna à nouveau, les yeux rivés sur cet écran blanc, pixellisé, qui lui brûlait les yeux. Le problème, il ne voulait pas en parler à Jayce. Le problème, c'était que Viktor avait voulu lire des livres, découvrir le travail des autres, et à présent, il était bloqué. Il avait l'impression que ce qu'il faisait n'avait aucune saveur. Il y avait mieux, tellement mieux. Devenir écrivain était une erreur, il n'avait aucun talent, il n'était pas comme tous ces autres auteurs.
Il avait essayé. Mais il avait involontairement tenté de copier la plume des autres. Les plumes ruisselantes de talent. Et il avait échoué. Parce que ce n'était pas lui, parce que c'était faux, et il s'était perdu, il avait perdu son propre style, il n'arrivait plus à écrire, et plus rien n'avait de sens...
Mais Viktor ne pouvait pas avouer cela à voix haute. Il ne pouvait pas avouer qu'il n'avait pas confiance en lui, qu'il ne se sentait plus capable d'être l'écrivain qu'il pensait être destiné à être. Il ne pouvait pas avouer ses faiblesses. Ce serait les rendre plus réelles, plus concrètes. Ce serait se heurter à une vérité à laquelle il voulait échapper.
— Hé, Vik, t'as le syndrome de la page blanche ? Le syndrome de l'imposteur ?
La voix de Jayce était douce et rassurante, mais ses paroles lui firent l'effet d'un coup de poignard dans l'estomac. C'était cela. Un imposteur. Il était un imposteur. Il se mentait à lui-même, il mentait à tout le monde. Il faisait comme si. Comme s'il était convaincu de son talent, comme s'il était assuré, comme s'il n'avait pas envie de plier devant chaque obstacle à surmonter.
Mais tout ça, c'était aussi faux que les histoires fictives qu'il écrivait.
Viktor lâcha un profond soupir et enfouit sa tête dans ses mains. Il avait besoin qu'on l'aide, qu'on le soutienne, qu'on lui apporte du soutien, mais il était incapable de le demander, d'en parler, d'appeler à l'aide. Sa gorge restait indubitablement nouée. Son regard restait rivé sur l'écran qui le provoquait, le mettait au défi de révéler tout ce qu'il cherchait à cacher. Les doutes oppressants, les questionnements incessants, l'optimisme feint, la peur dévorante, et le manque de confiance en lui qui s'insinuait en lui un peu plus chaque jour.
Ses lèvres restèrent scellées. Jayce resta immobile.
— Tu sais, j'aime énormément ce que tu fais. Tu écris vraiment extrêmement bien ! Je sais que c'est difficile d'apprécier son propre travail, et c'est normal, on est tous faits à peu près de la même manière, alors on adore détester ce qu'on fait... Mais, moi, j'aime tes écrits. J'aime ce que tu fais. Même si toi, tu ne les aimes pas. Je les aime à ta place. Si toi, tu n'arrives pas à les aimer, je le fais pour toi. Je les aime pour toi.
Il haussa les épaules.
— Et si moi, je les aime, c'est qu'il y a sûrement une raison, non ? C'est qu'il y a forcément une raison de les aimer... Surtout que je ne suis pas le seul. Tu n'en as pas conscience, mais il y a des gens qui attendent avec impatience ton prochain roman. Qui attendent de voir quelle nouvelle enquête incroyable tu vas créer ! Il y a des gens qui ont tes romans dans leur bibliothèque et qui les regardent avec beaucoup d'admiration.
Il posa sa main sur l'épaule de Viktor.
— Ce que je veux dire, c'est que tu n'as pas conscience de tout ce qu'il se passe autour de toi. Tu n'imagines pas tous ces gens qui ont lu tes livres ou qui lisent tes livres en restant bouche-bée devant ta plume. Eux, ils savent que tu as du talent. Ils sont impatients de lire tes prochaines œuvres. Mais ils sont aussi prêts à attendre le temps qu'il faudra.
Viktor leva enfin les yeux vers Jayce. Des larmes brillaient au coin de ses yeux, des petites perles salées fragiles, réceptacles de tout ce qu'il taisait, tout ce qui le hantait.
— Je ne te demande pas d'avoir confiance en toi ou tes écrits parce que ça ne se fait pas comme ça, parce que tu ne peux pas changer la manière dont tu fonctionnes, comme ça, aussi facilement. Mais je crois que ça s'apprend. Que si tu y crois, tu pourras finir par aimer ce que tu fais. À être fier de qui tu es. Tu n'es pas mauvais, les autres ne sont pas meilleurs. Tu es toi, c'est tout. C'est déjà beaucoup. Et c'est très bien.
Les rayons du soleil perçaient à travers la fenêtre et réchauffaient la pièce ainsi que ses occupants, les enveloppant dans une chaleur douce et réconfortante. Une nouvelle journée débutait lentement, l'aube laissait sa place au jour.
— Moi, j'y crois pour toi. Et je te répéterai chaque seconde, chaque minute, chaque heure, tout ce que je t'ai dit là si ça peut t'aider à, peut-être, un jour, réaliser ton potentiel, réaliser à quel point tu es incroyable, à quel point tu mérites tout le bonheur et l'amour du monde, et à quel point tu mérites de croire en toi.
Un sourire s'étira sur ses lèvres. Un sourire lumineux, plus fort encore que les rayons solaires. Viktor sentit ses propres traits s'adoucir. Il prit la main de Jayce dans la sienne et la serra, il la serra simplement, parce que, lui, l'écrivain, celui qui tentait tant bien que mal de manier les mots, ne savait que répondre. Il ne pouvait que le remercier silencieusement, en espérant qu'il comprenait.
Mais en voyant l'étincelle dans son regard, il sut qu'il comprenait. Il sut qu'il n'avait pas besoin de parler, finalement. Et il accueillit sans appréhension l'espoir qui commençait à s'insinuer lentement au creux de sa poitrine. Une flamme nouvelle. Un désir. Une certitude.
Lui aussi, il avait envie d'y croire.
