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L’esprit d’Arthur Weasley
L’esprit d’Arthur Weasley
Molly s’active près du fourneau.
Ces biscuits doivent être presque prêts ; leur arôme embaume la cuisine et j’en salive d’avance. Les biscuits au sucre roux de Molly, mes préférés, tout chauds sortis du four. Il est évident que Ron aussi peut sentir les biscuits. Il va, bien évidemment, engloutir le tout à la moindre opportunité.
La bouilloire commence à siffler. Est-ce que Molly a besoin de mon aide pour préparer le thé ? Non, je suis mieux ici, à observer mes deux plus jeunes enfants et leurs… (comment Hermione les a appelés à Noël ?) ‘meilleures moitiés’. Ces expressions que trouvent les Moldus. Par la barbe de Merlin !
Je parcours la table de la cuisine du regard. Les enfants sont assis ensemble. Ils sont arrivés ensemble ; ils nous ont dit que les filles étaient passées chercher les garçons au Square Grimmaurd, une histoire plausible. Ces jours-ci, je n’arrive pas à avoir de certitude sur la signification de leur proximité. Ils s’asseyent presque toujours ensemble. Quand les filles auront terminé l’école, ils seront inséparables. Je les regarde soigneusement, j’observe subrepticement. J’arbore mon expression vide, les yeux dans le vague. C’est une expression qui m’a bien servi au cours des années.
Ignorez juste Arthur, dit cette expression, son esprit est ailleurs. La seule personne qui ne s’y est jamais laissé prendre était Albus. Il appelait ça un ‘talent rare’, disant que j’avais le don ‘d’être capable d’être vu sans qu’on me remarque.’ Il me disait que c’était mieux qu’un sort d’invisibilité. Je pense qu’il était exagérément flatteur. Après tout, il essayait de voir le meilleur en chacun, même en Tom Jédusor. Mais c’est un talent qui m’a bien servi, et à l’Ordre également. C’est incroyable ce qu’on peut voir et entendre quand les gens pensent que vous ne regardez et n’écoutez pas.
Ils sont assis très proches les uns des autres, encore plus proche que d’habitude. Ils sont de plus assis dans leur position ‘défensive’. Ginny, Harry, Hermione, Ron ; mes deux plus jeunes enfants sont assis à l’extérieur, prêts à protéger Harry et Hermione de la fureur de Molly. Ceci signifie, clairement, qu’il y a quelque chose qui pourrait rendre Molly furieuse. Harry Potter et Hermione Granger ; ce sont des héros, des légendes, et notre petit Ronnie l’est aussi. Ginny, et le reste de ma famille, sont eux aussi célèbres. Pas célèbre à la ‘Harry Potter’, bien sûr, mais très certainement très connue.
Si quelqu’un m’avait dit il y a dix ans que tous mes enfants recevraient l’Ordre de Merlin (Deuxième Classe) et qu'un d'eux recevrait même l’Ordre de Merlin (Première Classe), je ne l’aurais pas cru. Si on m’avait demandé lequel obtiendrait la médaille de Première Classe, Ron n’aurait pas été ma première supposition, ni ma deuxième, ni ma troisième. Il aurait battu les jumeaux et… et il aurait battu les jumeaux.
Je souris dans mon coin à cette pensée et ils s’en aperçoivent. C’est une erreur. Hermione venait juste de chuchoter le mot ‘vacances’ quand j’ai souri. Ils sont inquiets, au cas où j’aurais écouté ce qu’ils disaient. C’était le cas.
J’ai entendu tout ce qu’ils ont dit. De Ginny, disant à Ron de se souvenir de ce qu’elle lui a dit, au ‘Ginny’ chuchoté et soucieux de Harry, en passant par son coup de tête dans ma direction quand il a remarqué mon sourire. Si quelqu’un doit me percer à jour, ce sera Harry. C’est un malin. Je garde mon regard vide. S’ils pensent que je les écoute et que je les regarde, ils se tairont. Ils baissent la voix. Maintenant, je n’entends plus que quelques mots de-ci de-là. Ils ne réalisent donc pas qu’en parlant si doucement, ils rendent Molly suspicieuse ?
Harry et Hermione se touchent. Ils sont littéralement épaule contre épaule. C’est inhabituel. Cela montre qu’ils cherchent la force dans le nombre ; ils préparent définitivement quelque chose.
Maintenant, Hermione leur fait à nouveau la morale, en chuchotant à propos “du plan”. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien manigancer ? Je ne peux pas en entendre plus sans bouger. Au lieu de ça, j’observe.
Cette expression qu’a Ron quand il regarde Hermione, comment pourrais-je la décrire ? De l’admiration exaspérée, voilà ce que c’est. Harry et Ginny sont main dans la main. Ces temps-ci, à chaque fois qu’ils ont ensemble, ils se touchent. Rien d’inapproprié devant les parents évidemment, mais la chair cherche constamment la chair. Main dans la main, bras dessus, bras dessous, la tête sur l’épaule, ils s’appuient l’un sur l’autre. Ils ne supportent pas d’être séparés. Comme Molly et moi. La dernière année de Molly à l’école a duré tellement longtemps. Il n’y avait jamais assez de visites à Pré-au-Lard.
Ginny a aussi le truc, même si elle ne le réalise pas. Elle le fait avec Harry tout le temps, mais avec personne d’autre. Elle l’observe, sans lui laisser voir qu’elle le fait. Elle lit bien ses humeurs. C’est une bonne chose, car il est certainement très lunatique. Mais après tout, ce pauvre garçon bonhomme a toujours eu son lot de raisons d’être lunatique
Peut-être qu’Albus avait raison et que mon talent est rare et utile, d’observer sans regarder. Utilise le bien, Ginny.
Ron n’en sera jamais capable. Le silence ne lui vient pas naturellement, il a bien trop de la passion de sa mère. Il ne connaît pas ce truc. Il ne réalise pas qu’il est possible de comprendre beaucoup uniquement en observant et en écoutant, sans parler, surtout si on arrive à duper les autres en leur faisant croire que ton esprit est ailleurs. Tu n’as même pas besoin de regarder leurs visages.
Harry et Ginny ont leurs avant-bras sur la table. La main droite de Harry tient la gauche de ma fille, et leurs doigts entrelacés. Ils peuvent se transmettre des signaux l’un à l’autre par une pression ou une caresse, je les ai déjà observés le faire. La douce pression d’un pouce sur une main, c’est tout ce qu’il faut à ces deux-là pour communiquer. Ils n’ont même pas besoin d’échanger de regards, ils peuvent se faire taire ou s’encourager mutuellement, et ils ne pensent pas que quiconque sache qu’ils le font. Désolé de te décevoir, ma petite Ginny, mais ton Papa le sait. Je le sais, parce que j’observe. Je sais également que Ron et Hermione sont bien plus violents que vous deux.
J’ai besoin de décaler ma chaise.
Crissss
Ils me regardent, à cause du bruit. Je ne leur accorde aucune attention et ils retournent à leurs messes basses. Maintenant, je peux voir les jambes de Ron et d’Hermione. Maintenant, je peux observer tout ce qu’il me faut.
Au fil des ans, j’ai vu des coups vicieux sous cette table. Parfois, c’est Hermione qui fait taire Ron, parfois, c’est l’inverse. Harry avait aussi l’habitude de le faire, mais plus maintenant. Parce que ce qui l’âge de treize ans était un trio d’amis est désormais un couple plus un, et il est le plus un. C’est une bonne chose qu’il ait trouvé Ginny (ou est-ce que c’est elle qui l’a trouvé ? — Peut-être que, comme Molly et moi, ils se sont trouvés l’un l’autre).
Récemment, Ron et Hermione ont diminué leur niveau de violence. Maintenant, c’est plus souvent une pression délicate, un talon sur un orteil. Ils ont aussi commencé à s’encourager mutuellement des jambes et des pieds. Je vois le pied d’Hermione glisser un encouragement à l’arrière du mollet de Ron.
Tous mes enfants pensent toujours que Papa ne sait pas ce qui se passe. Enfin, peut-être pas tous. Maintenant qu’il est marié, Bill a des doutes, mais il n’est toujours pas certain. Il n’en sera pas certain avant d’avoir ses propres enfants. À nous deux, Molly et moi savons presque tout. Tout ce que Molly découvre, je le sais bien assez tôt. Je me demande ce qu’on va se raconter au lit ce soir.
Être parents est un travail d’équipe. Souvent, la menace de le dire à Papa, ou de le dire à Maman, est suffisante. Nous nous le disons de toute façon, mais les enfants ne le savent pas. Nous décidons qui va gérer quoi et qui va rester ‘ignorant’, et pourra être utilisé comme une menace. Mais pour de vrai, les enfants, Maman et Papa savent tout tous les deux. Enfin, quasiment tout.
Nous savons que Bill et Fleur essayent d’avoir un enfant. Molly est certaine que pendant un temps, il y a deux mois, Fleur était convaincue d’être enceinte. Elle ne l’était pas, mais d’ici à un an ou deux, je serai grand-père.
Nous savons que Charlie est tellement focalisé sur ses dragons qu’il en oublierait famille et amis si nous ne le traînions pas occasionnellement à la maison.
Nous savons que Percy a une petite amie, Audrey Midgen, mais qu’il a peur de l’amener à la maison après la débâcle de Pénélope. Il est aussi inquiet, à raison, des moqueries qu’ils recevront tous les deux de ses frères. C’est une fille discrète, sensible, mais elle est également forte. Je ne suis pas certain de si Percy réalise à quel point elle peut être intraitable. Nous devrions inviter Percy à dîner un soir où Molly et moi serons seuls ici.
Nous savons que George compte sur Ron pour l’aider avec son affaire. Ron est plus intelligent et plus utile qu’il ne le croit. Le fait que sa petite amie soit une génie et que son meilleur ami soit… et bien, Harry Potter, lui fait penser qu’il n’est pas très doué à grand-chose.
Nous savons que George perd son temps dans des histoires sans lendemain, parce que sa seule relation de longue durée était avec son jumeau. Pauvre George, il n’ose pas s’investir parce qu’il ne veut pas être de nouveau blessé comme ça. Mais en se laissant aller à des aventures superficielles, il a blessé plus d’une fille. C’est également un problème, parce que malgré son esbroufe et ses fanfaronnades, George est un cœur tendre. Il se déteste de faire du mal à ces filles. George a toujours besoin d’être surveillé. Est-ce qu’on aurait pu être de meilleurs parents ? Est-ce qu’on aurait dû encourager les jumeaux à être plus individuels ?
Voilà Molly qui arrive avec le thé. Les enfants ont fini leurs messes basses. Maintenant, nous allons découvrir ce que ces quatre-là manigancent.
« Merci ma chérie », dis-je. Ma femme a un charmant sourire, radieux. Il fait toujours battre mon cœur plus fort, même après toutes ces années. Je prends un biscuit, sachant qu’il est encore brûlant. Je le laisse rapidement tomber sur une assiette comme si je m’étais brûlé les doigts. Les enfants se moquent gentiment de moi. Papa inoffensif qui ne sait même pas prendre un biscuit. Je bois mon thé et je les observe.
Ce regard dans les yeux de Ron quand il observe Hermione, quand a-t-il commencé ? A-t-il toujours été là ? Était-il présent quand ils avaient douze ou treize ans ? Si c’était le cas, comment ai-je pu le manquer ? Comment ai-je pu imaginer que ça pourrait être Harry et Hermione ? Molly a repéré ce regard longtemps avant moi.
Je pensais que parce que Ron et Hermione se disputaient sans cesse, elle devait traîner avec les garçons parce que Harry l’intéressait. J’avais tort.
Ron et Hermione ne peuvent simplement pas laisser l’autre tranquille. C’est ça que j’aurais dû voir. Ils se poussent, se piquent, crient, blaguent ; n’importe quoi pour que l’autre réagisse. Chacun veut attirer l’attention de l’autre et pourtant aucun ne semble se rendre compte que l’autre essaye de faire de même. Ils sont obsédés par l’autre, d’une façon toxique parfois, mais cela parait fonctionner pour eux. Revoilà de nouveau cette expression sur le visage de Ron, c’est l’expression d’un homme qui n’arrive pas à croire à sa chance. C’est l’expression que j’avais, que j’ai toujours. Qu’ai-je fait pour mériter la magnifique Molly ?
Harry aussi a cette expression. C’est une bonne chose d’être capable de la voir sur le visage de l’homme qui va emmener ma fille loin de moi. Le vieux Perkins a eu trois filles. Je me souviens qu’il m’a dit, quelques jours à peine après la naissance de Ginny, qu’aucun homme ne serait jamais assez bien pour elle, que tous les pères ressentaient la même chose. Faites confiance à Ginny pour lui donner tort. Son petit ami n’est pas parfait, mais il est poli, plaisant, attentif, extrêmement fortuné… et il est Harry Potter. Si lui n’est pas assez bien pour ma petite fille, qui le serait ? En les observant, je remarque que Ginny et Harry sont plus proches et plus détendus en compagnie de l’autre que jamais.
Est-ce qu’ils ont… Sont-ils… intimes ? Je ne peux pas penser à ça !
Je me force à penser au vieux Peter Prewett, le père de Molly. Si lui, ou ses frères, avaient su ce que sa fille et moi faisions au sommet de la Tour de Serdaigle, je serais mort, ou estropié, ou castré. Molly n’avait que deux frères dont je devais me méfier. Le pauvre Harry en a six… bon sang… cinq, à qui se frotter. C’était ma septième année, la sixième pour Molly. Quelle sixième et septième année différente ces quatre-là ont eu, pauvres gosses.
Mais ce ne sont plus des gosses, pas même ma petite Ginny. Ron et Hermione ont tous les deux dix-neuf ans, Ron tout juste. Harry en a dix-huit, et Ginny dix-sept. Oui, les filles sont encore à l’école, mais légalement, ils sont tous adultes, même si Ginny sera toujours mon bébé.
Le sauveur du monde des Sorciers et ses amis sont assis nerveusement à la table de ma cuisine. Ils ont probablement préparé la chute de Voldemort à cette même table. Maintenant, d’après ce que j’ai pu entendre, ils manigancent quelque chose de bien plus personnel. Si mes doutes sont fondés, Molly s’y opposera. Elle essayera de “protéger” nos enfants. De quoi ? De faire ce que nous avons fait sans regret quand nous avions leur âge ?
Bill a été conçu à mon vingtième anniversaire, probablement. Ce fut un jour fou ; c’était deux mois après notre mariage. Nous n’avions pas d’or. « Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour ton anniversaire ? », m’a demandé Molly. « Rien », lui ai-je dit, « on ne peut rien s’offrir. Je ne veux rien, de toute façon. J’ai déjà la seule chose que j’ai jamais voulue. »
« Et qu’est-ce que c’est ? », m’a-t-elle demandé, même si elle connaissait déjà ma réponse.
« Toi, Molly, seulement toi », lui ai-je dit. J’ai souri, et elle a souri, et c’est ce que j’ai eu pour mon anniversaire ; Molly, la magnifique Molly.
Elle avait passé son dix-neuvième anniversaire de trois mois pour mon vingtième. Hermione est déjà plus âgée que l’était Molly quand Bill a été conçu. Ginny est plus âgée que Molly l’était quand, pour la première fois, nous… STOP, ARTHUR… ne pense pas à tes enfants ayant des relations sexuelles.
Les tasses de thé ont été remplies, les biscuits servis. Laisse-moi quelques biscuits, bon sang, Ron. Les bavardages, les échanges polis touchent à leur fin. « Qu’est-ce que vous manigancez ? » demande agressivement Molly au quatuor.
Ron a l’air nerveux. Il est le maillon faible. Molly peut le briser, lui faire perdre son calme, le perturber et le faire avouer ; et tous les enfants le savent. Ginny peut mentir droit dans les yeux de sa mère et s’en sortir. Molly ne me croit pas quand je le lui dis. Elle pense toujours que Ginny ne lui mentirait pas. “Une mère le saurait”, m’a-t-elle dit à plusieurs reprises. “Comme ta mère savait ?”, ai-je demandé à chaque fois. “C’était différent”, explique-t-elle. Non, ça ne l’était pas, Molly. Quand tu avais l’âge de Ginny, tu as menti à ta propre mère sur là où tu allais et sur ce que tu faisais en des dizaines d’occasions. Mais tu refuses de croire que ta fille qui te ressemble tellement puisse faire la même chose.
Hermione regarde Molly. Elle sera la première à parler. Les enfants regardent tous ma femme. Aucun ne me prête la moindre attention. Ils me rendent le travail si facile. Je les observe très attentivement tous les quatre.
« Ma mère et mon père ont réservé une villa de vacances à Rhodes », commence Hermione, « en juillet. Ils l’ont réservée pour quatre semaines. »
« L’année dernière », rappelle Ginny à sa mère en la regardant droit dans les yeux, « on est partis pendant deux semaines pour retrouver Hermione au gîte qu’ils avaient réservé en France. On voudrait faire la même chose cette année. »
Ron a les yeux baissés sur la table, pas vers Molly. Regarde ta mère, Ron, ou elle va commencer à te poser des questions.
« Ron ? », demande Molly.
Trop tard ! Tu dois apprendre, mon fils. Mon plus jeune garçon relève les yeux, inquiet.
« Quoi ? » Son ton est évasif. Hermione frotte doucement l’arrière de son mollet avec son pied. Ça marche. Il ne va pas rougir, pas cette fois. Il regarde sa mère dans les yeux. Parfait, ignore ton père, Ron, il n’est pas important. Les doigts de Harry et Ginny sont serrés fermement. Ils savent que c’est le moment de vérité.
« C’est bien vrai, Ron ? »
« Oui, Maman. J’ai parlé avec Monsieur et Madame Granger. Ils ont réservé la maison pour quatre semaines et ils ont dit qu’on pouvait venir pour la deuxième quinzaine. »
Bien joué, Ron, tu as menti en regardant ta mère droit dans les yeux. Mais ce n’était pas un mensonge, n’est-ce pas ? Pas vraiment. Molly a l’air perplexe, elle n’est pas stupide. Que va-t-elle dire ?
« Ça va coûter cher. » Molly se renfrogne. Elle s’inquiète pour l’or. Les vieilles habitudes ont la vie dure. Je ne pense pas qu’elle s’habituera un jour à ce que nous ne soyons plus pauvres. Nous ne sommes pas riches, mais nous avons plus d’or que nous n’en avons jamais eu, et exactement quand nous n’en avons plus réellement besoin. Nous n’avons plus d’enfants à la maison. Avec ma promotion, et sans livres, équipements ou uniformes scolaires pour lesquels économiser, tout à coup, je ne sais plus dans quoi je pourrais dépenser mon salaire. Qu’est-ce que je pourrais offrir à Molly ?
« Harry et moi pouvons payer. On travaille au Bureau des Aurors depuis presque un an maintenant. J’ai de l’or de côté », dit Ron.
« Et je payerais pour Ginny », ajoute Harry. « Mais elle a insisté pour me rembourser quand elle aura un travail, dès qu’elle touchera sa première paie. » Harry fait glisser son pouce sur le côté de la main de Ginny en parlant, et elle retourne le geste. Ils se sont déjà mis d’accord sur ce point, mais Harry est visiblement récalcitrant. Il veut dépenser son or pour ma fille (un autre point en sa faveur), mais elle ne veut pas le laisser faire. Elle est aussi têtue que sa mère, Harry. Au moins tu as le bon sens d’arrêter de te battre quand la bataille est perdue. C’est une leçon que j’ai mis du temps à apprendre.
« Arthur ? », demande Molly.
Ma femme veut mon opinion. Au bénéfice des enfants, je prends un air confus, comme si je n’avais pas prêté attention. Je me demande, si je fais un clin d’œil à Molly, vont-ils le voir ? Mieux vaut ne pas s’y risquer.
« Oui, ma chérie ? » dis-je, essayant d’utiliser un ton un peu perdu.
« Qu’est-ce que tu en penses ? », demande-t-elle. Je la regarde droit dans les yeux.
« Ce que je pense ? » Je fais mine de vouloir gagner du temps pour rattraper le fil de la conversation.
Je pense que les yeux de Ginny sont profonds et bruns et exactement comme les tiens, et je me demande comment Harry réussit à gérer ça. Je pense que si tu fixais Harry avec ces yeux-là, il serait un aussi mauvais menteur que Ron, peut-être même pire. Tu cuisines tes enfants, mais pas les pièces rapportées. Pourtant, malgré ça, nos enfants les protègent de “la fureur de Maman”.
Je pense que tu es arrivée à la même conclusion que moi. Je regarde attentivement. Je peux le voir dans tes yeux. Oui, tu sais que je sais.
À aucun moment les enfants ne nous ont dit que les Granger seraient à Rhodes avec eux. « Maman et Papa ont réservé une villa pour quatre semaines. » Vrai. « Ils ont dit qu’on pouvait y aller pour les deux dernières semaines. » Vrai. « L’année dernière, on est allé dans un gîte. » Vrai également.
Mais l’année dernière Monsieur et Madame Granger étaient là pour vous chaperonner, et l’année dernière, vous nous aviez bien souligné ce point. Cette fois, vous n’avez pas mentionné leur présence. Ce n’est pas un oubli, j’en suis certain. Les enfants attendent ma réponse. Ils ne pensent pas que j’étais attentif. Dois-je les forcer à mentir ? Je décide de ne pas poser de question directe.
« S’ils partent avec les Granger, Molly, je ne vois pas de problème. » Ma simple déclaration génère la réaction que j’attendais.
Le pied d’Hermione a cessé de frotter la jambe de Ron. Harry et Ginny ont crispé leurs mains jointes. Donc, j’ai raison, les Granger ne seront pas là. Je dois en être certain. J’ai besoin d’une dernière confirmation.
« Est-ce que tes parents veulent que nous les prévenions, Hermione ? Je serais très heureux d’utiliser un félytone s’ils le souhaitent, je me suis entraîné. »
Ron a posé sa main sur la cuisse d’Hermione et, en miroir de ce qui s’est passé quelques instants plus tôt, son pied frotte maintenant l’arrière de la jambe d’Hermione. Harry et Ginny retiennent leur souffle. Harry s’est incliné vers Hermione. Son bras est posé contre le sien, et il l’encourage de sa présence. Molly aura remarqué ça.
« Ce n’est pas la peine de vous déranger, Monsieur Weasley », me dit Hermione. Sa voix est légèrement plus aigüe que d’ordinaire. C’est toujours le cas quand elle est inquiète, ou qu’elle ment. « Ils voulaient que je m’assure que vous étiez d’accord. Si c’est le cas, je leur dirai. »
Je souris et hoche la tête. C’était une bonne réponse, neutre. Mais vous ne vous en tirerez pas si facilement. Il est temps pour moi de m’amuser un peu.
« Peut-être que nous pourrions venir aussi, Ginny, ta mère et moi ne sommes jamais allés à Rhodes »
C’est désormais au tour d’Hermione d’empêcher Ron de paniquer de nouveau. C’est pour ça que j’ai demandé à Ginny. Ron aurait vendu la mèche.
« Je ne pense pas qu’il y aura assez de place, Papa. » Ma fille me regarde avec les yeux innocents de sa mère. « Il y a trois chambres, une avec un lit double et deux avec deux lits simples, c’est bien ça, hein, Hermione ? »
Bien joué, Ginny, tu m’as regardé droit dans les yeux pour me dire ça. Mais tu t’es léché les lèvres avant de parler. Tu as toujours fait ça, depuis ton premier bobard, quand tu avais blâmé les jumeaux pour une tasse cassée. Tu n’as pas conscience que tu le fais, et je ne te le dirai jamais.
Combien de chambres y a-t-il vraiment ? Est-ce que ce sont toutes des doubles ?
« Oui, c’est exactement ça, Ginny », répond Hermione. Ginny a posé la question intelligemment pour qu’Hermione la regarde elle en donnant la réponse. De cette façon, elle ne doit pas gérer de contact visuel avec moi. Mais tu devrais vraiment apprendre à contrôler ce couinement dans ta voix, Mademoiselle Granger.
« Très bien », leur dis-je, « je ne vois aucune raison pour que vous ne puissiez pas y aller. Mais vous êtes tous majeurs, nous ne pourrions donc pas vous en empêcher de toute façon. »
Je regarde ma femme d’un air sérieux. Cette dernière remarque était à ton intention, Molly. Tu sais que c’est vrai. Nous pourrions nous opposer à eux. Mais qu’est-ce que ça apporterait ? Je sais que tu n’approuves pas cela, mais une confrontation ne ferait que déclencher une dispute. Les enfants insisteraient qu’ils sont tous adultes. C’est une bonne ligne de défense contre les interférences parentales ; tu sais que c’est vrai, Molly, puisque c’est celle que tu utilisais avec tes parents. De plus, il semble bien que les parents d’Hermione acceptent, voire approuvent cet arrangement.
« Eh bien, si tu es sûr, Arthur. » Ma femme est encore hésitante. Je lui souris. Le sourire qu’elle m’offre en retour confirme que nous savons tous les deux ce qui vient juste de se passer. Nous sommes mariés depuis plus de trente ans, après tout.
« Je le suis », lui dis-je fermement. Sans un mot, j’essaie de lui faire comprendre mes raisons. Pourquoi déclencher une dispute que tu vas perdre, Molly, nous quereller ne fera que rendre tout le monde malheureux. Parfois l’ignorance apparente est une bénédiction.
« Merci, Papa. »
« Merci Papa. »
« Merci Monsieur Weasley. »
« Merci, Monsieur Weasley. »
Donc cette fois, je reçois le crédit, pas Molly. Elle a toujours l’air de douter de ma décision. Elle décide de changer de sujet.
« Les vingt-et-un ans de George sont mardi », leur rappelle Molly. « Ce sera son premier anniversaire sans Fred. Vous serez tous là, n’est-ce pas ? »
« Oui, maman. »
« Certainement, Madame Weasley. »
« Évidemment, Maman. »
« Absolument, Madame Weasley », leurs confirmations soulagées arrivent en chœur.
Ron sourit et fait un clin d’œil à Hermione. C’est une erreur, tu ne devrais jamais jubiler, Ron. Molly n’aime pas perdre. Elle va dire quelque chose malgré mon avertissement. Nous n’avons vraiment pas besoin d’une dispute de famille, particulièrement pas aussi proche de l’anniversaire de George. Cela plomberait l’ambiance de ce qui sera dans tous les cas une journée difficile. Elle ouvre la bouche. Il est temps pour moi de l’interrompre.
« Tu te souviens des célébrations de mon vingtième anniversaire, Molly ? » Ma question est douce et la fait se taire immédiatement. Tu es tellement belle quand tu es troublée et gênée, Mollynette.
