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Anticipation
Anticipation
Je regardai ma montre et repoussai ma chaise aussi bruyamment que possible. Debout, je m’étirai, pris ma tasse, la rapportai à l’évier et la plaçai dans le bac à vaisselle.
Harry n’avait pas saisi l’allusion. Il était avachi sur sa chaise, les yeux fermés, un sourire idiot sur le visage. Il n’avait aucune idée de l’heure qu’il était.
« C’est l’heure de se préparer, mon vieux », lançai-je.
Harry ouvrit un œil, jeta un coup regard à l’horloge accrochée au mur de la cuisine et me lança son regard “ne sois pas stupide, Ron”. C’est un regard facile à reconnaître, même si je ne le vois pas aussi souvent que l’expression équivalente d’Hermione.
« Nous avons largement le temps », me dit-il. « Pourquoi se presser ? »
« Pourquoi se presser ? Pourquoi se presser ? C’est le grand jour, Harry”, lui rappelai-je en me demandant où il avait la tête. « Finies les longues lettres, finies les visites ridiculement courtes à Pré-au-Lard. L’école est terminée, et il était fichtrement temps. Elles sont enfin libres ! »
« Je suis au courant », répondit-il d’un ton désinvolte. Il fixait maintenant l’horloge, et essayait de m’inciter à la regarder moi aussi. « Et alors, où est l’urgence ? », demanda-t-il.
Je réalisai alors que la subtilité ne fonctionnait pas, et j’abandonnai l’affaire.
« Je n’attendrai pas plus longtemps, Harry », lui dis-je. « Tu peux être en retard si tu le souhaites, mais je monte me changer. »
« D’ici à King’s Cross, il y a vingt minutes de marche tout au plus, Ron », protesta-t-il. « Et le train n’arrive pas avant encore une heure et quart. ».’
« Très bien », dis-je. « Si c’est ce que tu penses ! C’est toi qui vois. Je te retrouverai là-bas. Si tu es en retard, je dirai à Ginny que tu n’as pas voulu te déranger pour venir la retrouver, d’accord ? Au revoir. » Je montai les escaliers de la cuisine, et Harry se leva enfin pour me suivre.
« Ne sois pas stupide, Ron, bien sûr que je veux être là. Je veux retrouver Ginny, et Hermione aussi », dit-il en me suivant à l’étage. « Tout ce que je disais, c’est que nous avons largement le temps. »
Je l’ignorai. Alors que j’entrais dans ma chambre pour me changer, je l’entendis gravir la volée de marche suivante. Je ne tardai pas à l’entendre se déplacer dans sa chambre, qui se trouvait juste au-dessus de la mienne.
Cela faisait plus d’un an que je m’entraînais et que je travaillais comme Auror. Grâce à mon travail, j’avais plus d’argent que je n’en avais jamais eu dans ma vie, et je le dépensais. Je faisais du shopping dans le monde Moldu. Les vêtements flambant neufs que j’avais achetés le week-end précédent étaient posés sur mon lit. Je les avais achetés spécialement pour l’occasion.
Les jeans étaient gris anthracite. J’en voulais des noirs vraiment noirs, mais le magasin ne les avait pas dans ma taille. Il y avait plein de pantalons qui m’allaient à la taille, mais les seuls avec des jambes assez longues étaient gris. Je les avais donc pris. Ils avaient l’air bien, je trouvais. Mon nouveau polo était vert et blanc, et la vendeuse m’avait assuré qu’il allait très bien avec le jean. J’avais acheté les deux dans le même magasin. Ça faisait gagner un temps fou.
Hermione se plaignait toujours que je traînais et que je manquais d’efficacité. Mais elle et Ginny pouvaient flâner de boutique en boutique pendant des heures, et même après des heures de marche épuisante, Hermione rentrait souvent sans avoir rien acheté. Ça m’avait toujours semblé être une perte de temps ; ça, c’est de l’inefficacité. Franchement, tout le monde peut bien trouver quelque chose dans la première boutique qu’ils visitent, non ? J’avais passé presque une heure dans ce magasin, et c’était largement suffisant.
J’ouvris la boîte contenant les baskets grises que j’avais achetées et essayai de les enfiler. C’est là que je compris mon erreur. J’ai de grands pieds, du quatorze. J’avais pris du treize parce que c’était la plus grande taille disponible. Quand je les avais essayées au magasin, je pensais qu’elles m’allaient. Mais là, mes orteils serrés protestaient, et je compris que si je ne faisais rien, je ne pourrais même pas marcher. Malheureusement, ma tentative ratée de les agrandir magiquement les transforma simplement en chaussures de clown. J’abandonnai et remis mes vieilles baskets confortables.
Je me regardai dans le miroir et me demandai ce qu’elle penserait de mon apparence. Trouverait-elle quelque chose à redire ? Elle n’essaierait pas, pas aujourd’hui, pas vrai ? Tant que j’avais l’air vaguement présentable, ça irait, du moins je l’espérais.
Je fixai mon reflet et me demandai si tout allait bien se passer. Harry et moi avions prévu la journée, mais je n’étais pas sûr que tout se déroulerait comme prévu.
Il ne m’avait pas fallu longtemps pour comprendre que les trucs de couple, ce n’était pas simple. Trouver ce qui ferait plaisir à Hermione comme cadeau était toujours un cauchemar, et lui demander n’était pas une option. Cela dit, notre amitié n’avait jamais été simple non plus. Tandis que je fixais toujours le miroir, je ne voyais plus mon reflet, mais mes souvenirs. Je repensais avec morosité à toutes nos disputes, à Hermione et moi, au fil des années. Au bout de quelques minutes, je me rendis compte que ça ne servait à rien, alors je me tournai vers ma table de nuit et attrapai la photo. Elle me regardait et souriait.
« Nouveaux vêtements, tu en penses quoi ? » lui demandai-je. Elle ne répondit pas, évidemment. Mais elle n’avait pas l’air mécontente, alors je pris ça comme un bon signe. « À bientôt », lui dis-je en caressant la photo avant de la reposer près de mon lit.
« T’es prêt, Harry ? » criai-je à l’étage.
« On a encore une heure, Ron, » cria-t-il en retour.
« Cinq minutes, » rétorquai-je. « Je pars dans cinq minutes, Harry, que tu sois prêt ou non ! »
Pendant le trajet de Grimmaurd Place à la gare de King’s Cross, Harry traînait. Peu importe ce que je faisais, je n’arrivais pas à le faire accélérer. Il me disait que ses jambes étaient plus courtes que les miennes et que je devais ralentir. J’eus l’impression que le trajet durait une éternité. Pourtant, lorsque nous arrivâmes enfin sur la voie 9 ¾ et que je levai les yeux avec anxiété vers l’horloge suspendue à l’un des piliers de brique, nous étions là avec plus d’une demi-heure d’avance sur l’arrivée du train. Harry me lança un regard satisfait et balaya du regard le quai presque désert. Un couple âgé était assis au fond, mais à part eux, l’endroit résonnait de vide.
« Tu vois, on n’est pas les premiers », lui dis-je.
« Non, on est les deuxièmes », grogna-t-il. « Autant s’asseoir. »
Ses mots déclenchèrent un souvenir. La dernière fois qu’Hermione était rentrée chez elle, pendant les vacances de Pâques, nous avions pris le train Moldu pour aller à Winchester voir ses parents. En montant à bord, elle m’avait dit : « Prends un siège, Ron ». Je l’avais fait.
Le siège que j’avais pris était le sien. Je repensais à la sensation de ses fesses dans mes mains et souriais, quand je remarquai que Harry fixait mes mains. Ce n’est qu’en baissant les yeux que je réalisai que j’étais en train de caresser du vide. Je sentis mes joues s’enflammer.
Harry secoua la tête, rit, puis alla s’asseoir sur le banc le plus proche.
« J’ai hâte qu’elles arrivent, » dit-il d’un ton rêveur en regardant au loin.
Je m’assis à côté de lui, sans rien dire. Harry ne dit rien de plus non plus.
Nous étions assis en silence depuis un moment, et je rêvassais en pensant à Hermione, quand Harry attira mon attention en grognant, agacé. Je le regardai. Il fixait les rails, perdu dans ses pensées. Une ombre d’irritation passait sur son visage, et il ne semblait même pas se rendre compte qu’il râlait tout seul.
On ne devient pas ami avec Harry si on ne sait pas lire ses expressions. Je devinais ce qui le contrariait, mais je n’allais pas aborder le sujet. C’était la seule chose dont on ne parlait jamais.
Une semaine plus tôt, le samedi précédent, Ginny s’était éclipsée de Poudlard. Kreattur pouvait Transplaner à l’intérieur et à l’extérieur de l’école sans restriction, et il pouvait utiliser le Transplanage d’escorte pour emmener quelqu’un avec lui. Ginny était donc arrivée, et elle et Harry étaient partis dans Londres Moldu pour la soirée. Lorsqu’ils étaient rentrés, tard, Ginny m’avait dit qu’elle restait dormir.
Hermione avait eu l’occasion de venir, elle aussi, mais elle avait refusé. J’avais été déçu, bien sûr, mais pas vraiment surpris. Je savais exactement pourquoi elle était restée, et ce n’était pas parce qu’elle ne voulait pas me voir. Elle était « trop occupée à préparer son dernier examen de Métamorphose pour les ASPIC », et je savais qu’il valait mieux ne pas essayer de convaincre la préfète-en-chef d’arrêter de réviser pour faire l’école buissonnière. Je ne suis pas à ce point idiot. En plus, Hermione peut être une vraie plaie en période de révision.
Comme la chambre de Harry est juste au-dessus de la mienne, je savais très bien ce que Harry et Ginny avaient fait. Je n’avais rien entendu, évidemment. Ils avaient lancé un sortilège d’Assurdiato. Mais ce sort modifie légèrement les sons ambiants, et ce week-end-là, cette altération minime avait été étrangement agaçante. J’essayais de ne pas y penser.
Harry commençait à faire la tête, alors je décidai de dire quelque chose. Il le fallait. Il était en train de se mettre dans une de ses humeurs, et quand ça lui prend, ça gâche tout pour tout le monde.
« Ça ne sert à rien de te battre contre Maman, mec, » lui rappelai-je. Je lui tapotai même le dos pour le consoler. « Allez, souris un peu, Harry. On retrouve les filles, on va les emmener regarder un film et manger dehors. C’est un vrai rendez-vous, un rendez-vous à quatre, non ? »
Harry grogna.
« Au moins, toi, t’as vu Ginny le week-end dernier, » lui rappelai-je. « Moi, j’ai pas vu Hermione du tout. Et toi, tu vas passer toute la journée avec Ginny. »
« Je suppose, » dit-il. Je vis son visage changer. C’est sacrément gênant de regarder ton meilleur pote sourire comme un imbécile en pensant à ta sœur, alors je détournai les yeux. Rassuré de l’avoir détourné quelques instants de ses pensées moroses, je me replongeai dans les miennes : Hermione.
Ce soir, ce serait au tour de Harry de devoir gérer le fait qu’Hermione passe la nuit chez nous. Ma petite amie allait dormir au Square Grimmaurd, et ses parents n’avaient pas émis d’objection. J’avais relu la lettre d’Hermione des dizaines de fois, pas certain de pouvoir – ou même de devoir – y croire. Elle avait dit à ses parents qu’elle fêtait la fin de l’école avec ses meilleurs amis et qu’elle resterait dormir au Square Grimmaurd avant de rentrer chez elle.
Ginny avait aussi écrit à nos parents pour demander l’autorisation de passer la nuit dehors. Quand Harry et moi étions passés au Terrier dimanche dernier, Maman avait exprimé très clairement ce qu’elle pensait de cette idée. Harry n’avait pas argumenté. Et ça ne m’étonnait pas. Il n’argumente jamais avec Maman. Elle était d’accord pour qu’on accueille Hermione et Ginny à la gare, et que Ginny passe l’après-midi et la soirée avec nous, mais elle devait être rentrée à onze heures, sinon… Si Maman avait su qu’Hermione restait dormir, elle aurait probablement insisté pour que je ramène Ginny au Terrier et que j’y passe la nuit. Alors on n’a rien dit.
Je regardais l’horloge toutes les cinq minutes, ou du moins c’est ce que je croyais. Je commençais à être persuadé qu’elle s’était arrêtée ou tout du moins qu’elle avançait à une lenteur d’escargot. Parfois, l’aiguille noire des minutes n’avait même pas bougé. J’étais certain qu’on était là depuis au moins une heure, même si l’horloge prétendait toujours que cela faisait seulement quinze minutes.
Je regardai autour de moi. Le quai commençait lentement à se remplir. J’observai une femme à l’air débordé franchir la barrière. Elle poussait d’une main une poussette avec un enfant de deux ans, tenait un autre gamin de quelques années de plus de l’autre, et essayait en même temps d’en gérer deux de plus. L’aîné devait avoir huit ou neuf ans. Elle cherchait manifestement une place assise.
Je donnai un coup de coude à Harry et fis un signe de tête vers la femme. Il se leva aussitôt.
« Vous voulez vous asseoir ici ? » lui demanda-t-il, pendant que je me levais à mon tour.
La femme nous sourit avec reconnaissance, marmonna un merci et dirigea sa petite troupe vers le banc. Elle se concentrait sur ses enfants, pas sur nous. Mais le garçon le plus âgé, lui, nous regardait fixement en passant.
« C’est Harry Potter, Maman, » dit-il, et la femme nous regarda à nouveau. Elle fixa Harry, tout comme le reste de sa famille. Je devins invisible pour tout le monde à l’exception de la petite fille dans la poussette. Je m’amusai donc à lui tirer la langue et à faire des grimaces. Elle réagit avec enthousiasme.
« Est-ce que… est-ce que vous êtes… ? » demanda la femme à Harry, sans finir sa phrase – mais la majorité des gens ne vont pas plus loin.
« Oui, » répondit-il simplement. Il écarta ses cheveux pour lui montrer sa cicatrice.
« Et toi, t’es qui ? » me demanda le garçon le plus âgé.
Surpris qu’il m’ait remarqué, j’arrêtai mes grimaces pour sa petite sœur et lui adressai un large sourire.
« Je suis son garde du corps », répondis-je. « Je m’occupe des trucs trop dangereux et effrayants, même pour Harry Potter. »
« Comme quoi ? » demanda le garçon, intrigué.
« Ma petite amie, » dis-je sans réfléchir. Le gamin me regarda comme si j’étais un idiot, mais Harry éclata de rire et m’attrapa par l’épaule.
« C’est vrai », dit-il en hochant la tête.
« Merci pour le banc, Monsieur Potter », dit la femme.
« Avec plaisir », répondit-il.
« Ouais, ça fait un moment qu’on est assis, » ajoutai-je. « On est arrivés beaucoup trop tôt, mais Harry était impatient d’être là. Je n’ai pas pu le retenir. »
Harry se contenta de renifler.
En nous éloignant de la femme et de ses enfants qui nous observaient en silence, je parcourai du regard le quai qui commençait à bourdonner d’activité. Je pouvais sentir l’excitation et l’impatience monter tout autour de nous.
Je me plaçai à côté de Harry et nous fixâmes les rails, appelant le train du regard. Pendant que j’attendais, je repensai aux derniers mois.
Hermione et moi avions couché ensemble plusieurs fois depuis ce jour de Pâques, merveilleux même s’il avait été froid et pluvieux, où nous l’avions fait, un peu maladroitement, pour la première fois. Mais à partir d’aujourd’hui, la situation allait changer pour toujours. À partir de maintenant, Hermione serait libre. Elle avait dix-neuf ans, une adulte dans le monde Moldu comme dans le monde magique. Et elle avait enfin terminé l’école. Désormais, nous pourrions vraiment être ensemble, comme quand on était tous les deux à Poudlard… mais en mieux. Non seulement on pourrait se voir tous les jours, mais peut-être même toutes les nuits aussi.
Elle avait postulé pour un poste au Ministère, dans le Département pour la Régulation Accrue et le Contrôle Optimal des Créatures Magiques, et si elle l’obtenait, cela aurait du sens qu’elle vive à Londres, au Square Grimmaurd. Nous pourrions vivre ensemble. En considérant toutes ces possibilités, je me remémorai la sensation de sa peau douce et fraîche, laissant mon esprit vagabonder entre des dizaines de fantasmes. Je devais m’être laissé rêvasser longtemps, car le souvenir d’un cri d’extase d’Hermione se fit remplacer par le son tout aussi bienvenu d’un sifflement de train.
Sa proximité me tira de mes rêveries. J’observai la locomotive rouge vif qui entamait son approche finale dans la gare de King’s Cross. Tel un dragon ronflant doucement, elle crachait de régulières bouffées de vapeur en avançant vers sa destination. Le Poudlard Express ralentit en un crissement de freins comparable à des hurlements de banshees qui submergea complètement les conversations excitées de la foule amassée sur le quai.
Je décidai de rappeler à Harry et à moi-même ce qui se passait. « Les voilà, Harry », lui dis-je en haussant la voix pour couvrir le dernier cri mourant des freins.
Le train stoppa enfin dans un sifflement, les portes claquèrent le long des wagons, et les élèves jaillirent du train pour se répandre sur le quai comme une vague. Je me mis sur la pointe des pieds, regardant dans toutes les directions pour trouver ma petite amie. Mon cœur se mit à battre la chamade dans l’anticipation des retrouvailles.
« Tu ressembles à un hibou anxieux, Ron », me lança Harry en imitant mes mouvements de tête. Je l’ignorai.
Pour une raison étrange, Hermione parvenait toujours à me repérer avant que je ne la voie. Et cette fois encore, je vis un bras s’agiter dans la foule, et, en dessous, une masse de cheveux bruns épais et indisciplinés. Encore une fois battu par ma petite amie. Je lui fis signe en retour et me dirigeai vers elle à grandes enjambées.
« Tu as vu Hermione ? Ginny est avec elle ? » demanda Harry d’un ton inquiet en me suivant. Je remontai sur la pointe des pieds et aperçus la tignasse rousse de ma sœur à côté d’Hermione.
« Oui, Ginny est là aussi », lui dis-je. « Hermione me trouve toujours avant que je ne la voie. Je me demande comment elle fait. »
« Ron, tu es l’une des plus grandes personnes sur le quai », répondit-il en riant. « Et on dirait que ta tête est en feu. Tout le monde peut te voir, même ceux qui ne te cherchent pas. »
Je traversai le quai à grandes enjambées vers Hermione, réduisant rapidement la distance entre nous. L’anticipation était sur le point de devenir réalité, et mon cœur tambourinait dans ma poitrine. L’avenir était sur le point de commencer, pour nous deux. Je répétai dans ma tête ma phrase d’accueil : « Salut, Hermione, bienvenue à la maison, tu es magnifique ».
La foule s’écartait. Pas pour moi, bien sûr – je n’intéressais personne ne serait-ce que légèrement. Mais elle se poussait avec déférence devant « l’Élu ». La raison n’avait aucune importance : ce qui comptait, c’était que grâce à Harry, mon chemin vers Hermione était dégagé. Alors que la foule tourbillonnait et virevoltait autour de nous, Harry et moi nous retrouvâmes enfin devant nos moitiés.
Le sourire d’Hermione créa de petites rides au coin de ses yeux, et je ressentis physiquement les effets de son bonheur apparent, dans mon ventre et plus bas encore. L’effet qu’elle avait sur moi était incroyable. J’avais essayé, mais je n’avais jamais réussi à déterminer exactement quand cela avait changé.
Je lui rendis son sourire, et le temps s’arrêta.
Pendant des années, elle avait simplement été là, à mes côtés, quoi qu’il arrive : à me pousser, me piquer, me cogner, me sermonner, m’amadouer et me contredire. Pendant des années, elle n’avait été qu’Hermione, mon amie agaçante, mais fidèle. Cette année, nos longues séparations – moi en formation d’Auror, elle encore à l’école – m’avaient enfin prouvé à quel point elle prenait une grande place dans ma vie.
Alors que je la regardais, je réalisai à quel point elle m’avait manqué. Son odeur m’avait manqué. Son petit « tss » agacé quand je faisais quelque chose qu’elle n’approuvait pas m’avait manqué. Parfois, je la cherchais exprès juste pour l’entendre. Sa façon de dire « Oh, Ron » d’une voix triste quand elle avait besoin de réconfort et de soutien m’avait manqué, tout comme sa façon complètement différente de dire « Oh, Ron » quand on faisait l’amour.
Dans les semaines chaotiques et dévastées par le deuil qui avaient suivi la bataille, j’avais découvert que quelqu’un pouvait nous manquer au point que cela se manifeste physiquement. Les nombreuses morts, mais celle de Fred en particulier m’avaient appris cette leçon à la manière forte.
L’absence d’Hermione dans ma vie était d’un tout autre ordre, mais les symptômes physiques du deuil et de l’amour étaient, me rendais-je compte, étonnamment similaires. Mon cœur galopant me rappelait son absence. Qui aurait cru que les « cœurs brisés » existent réellement ?
Elle était juste devant moi, toujours souriante. Nos retrouvailles autrefois amicales et familières étaient devenues plus hésitantes, à mesure que nous réalisions le changement dans notre relation. Je la fixai. Elle était magnifique. Je la voyais depuis des années, mais j’arrivais à peine à concilier cette vision élancée et éclatante avec la petite miss-je-sais-tout aux doigts tachés d’encre que je connaissais depuis toujours. Elle portait une jupe en jean courte, et ce chemisier noir semi-transparent avec un gilet brodé moulant qu’elle avait mis pour la première fois avec une jupe noire pour l’enterrement de Colin Creevey. Plus d’une année s’était écoulée, mais je ne l’avais pas oublié. C’était avant qu’on « le fasse », et cette tenue avait alimenté mes fantasmes pendant des semaines.
Mes yeux la parcoururent rapidement de la tête aux pieds, puis remontèrent lentement. Ses chevilles étaient fines, jolies, et pas maigres pour un sou. Ses genoux… j’eus soudain envie de les embrasser. Ce n’était pas normal, ça, si ? Je forçai mon regard à dépasser l’ourlet de sa jupe et à remonter vers sa taille, sa poitrine (encore des choses à embrasser), et enfin son visage. Mon cœur était maintenant un marteau-piqueur ; j’étais convaincu qu’il allait briser mes côtes.
« Salut, Ron », dit-elle d’un ton un peu hésitant. C’était ridicule, mais depuis qu’on était ensemble, elle semblait presque nerveuse à chaque rencontre. Peut-être à cause de l’éloignement forcé.
« T’es sacrément belle », lui lançai-je avec ferveur. Je me maudis. Mon petit discours poli, réfléchi et charmant avait été évincé par mon désir ; elle rougit et rit.
« T’es vraiment un lourdaud mielleux, Ron », dit Ginny avec dédain.
Je l’ignorai, car je réalisai qu’Hermione paraissait en fait plutôt contente de ma remarque.
Ginny semblait vouloir ajouter quelque chose, mais elle n’en eut pas le temps. Harry choisit ce moment pour dire : « Salut, Ginny », et s’avancer. Ma sœur ne dit plus rien. Elle ne pouvait pas, puisque Harry venait de plaquer sa bouche sur la sienne.
« Tu m’as manqué », dis-je à Hermione. Je me penchai, passai mes bras autour de sa taille et la serrai dans mes bras avant de me redresser en lui faisant quitter terre.
Puis je l’embrassai. C’était un baiser passionné, presque violent ; je ne pouvais pas me retenir. Les souvenirs de ma nuit solitaire du week-end dernier – pendant que Harry et Ginny étaient ensemble à l’étage – refirent surface, et je mis toute ma frustration, mon désir et mes fantasmes dans ce baiser. Sa réponse était ardente et enthousiaste.
« Waouh », souffla Hermione quand nous nous séparâmes enfin. « Je crois que je t’ai vraiment manqué, n’est-ce pas ? »
« Juste énormément », lui répondis-je. « Bienvenue à la maison. »
