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Le jeûne des passions

Summary:

Puni d'abstinence pour avoir rompu des noces sacrées, Apollon subit la colère froide de son amant Hymenaios, décidé à lui apprendre l'humilité.

Notes:

Je sais qu'on est pas nombreux sur ce ship, mais pour toi qui t'es perdu ici, sois le bienvenue.
Et bonne lecture !

Biz' !

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

Le vent portait encore les parfums du mariage interrompu lorsque la plainte monta jusqu’à l’Olympe. Ce n’était pas une tempête, ni un cri, mais quelque chose de plus grave : un silence offensé, une absence sacrée. Car l’union avait été bénie par Peitho, déesse de la persuasion amoureuse, et scellée dans un sanctuaire que les Moires elles-mêmes avaient reconnu d’un fil doré.

Mais Apollon, ce jour-là, s’était laissé déborder par son propre feu.

Le jeune marié — gracile, au regard voilé de mélancolie — avait éveillé chez le dieu solaire un désir impérieux. Ce n’était pas tant l’amour qu’il cherchait, mais cette forme brûlante de pouvoir qui se nourrit de conquête. Une provocation, un jeu d’orgueil. Apollon avait paru, auréolé d’or et de louanges, au cœur même de la cérémonie. Un regard, un sourire, une parole trop douce glissée entre les serments — et tout s’était effondré. Le mortel avait vacillé. L’épouse, humiliée, avait fui. Le mariage béni avait été dénoué.

Peitho, blessée dans son autorité, se retira sans mot dire. Mais ce silence gagna l’oreille de Zeus.

Et lorsque le roi des dieux parla, ce fut sans éclat, mais avec un poids qui fit frémir les cieux.

“Ton feu dévaste plus qu’il n’éclaire. Tu oublies la loi de mesure, Apollon. Si ton désir dépasse ta lumière, il faudra l’éteindre un temps. Tu te purifieras.”

Apollon voulut protester. Il évoqua la nature du feu, le chant, l’inspiration, cette flamme qui jamais ne dort. Mais Zeus, d’un regard, le fit taire. La sentence était tombée : un rituel de purification, long, exigeant, sans plaisir, sans luxure. Pas de contact charnel, pas de soupirs, pas d’étreinte. Le dieu solaire, l’incarnation même de l’élan vital, serait forcé au jeûne de chair.

On le dépêcha dans un temple isolé, accroché aux falaises de marbre, là où les vents ne portaient que les prières et les cris des mouettes.

Et Apollon, vaincu par le poids de sa faute, y monta seul, les mains vides, le cœur encore gonflé de désir non éteint.

Hymenaios était resté hagard.

Le jour du mariage ruiné, il resta planté là, entre les colonnes du sanctuaire, une couronne de myrte fanée entre les doigts. Les chants nuptiaux s’étaient tus, l’encens s’était éteint avant l’heure, et les fleurs tombaient des guirlandes comme des larmes accrochées aux pierres. Il vit la fiancée partir en silence, le front bas, le voile froissé, et le marié — ou ce qu’il en restait — suivre Apollon du regard, comme s’il cherchait à comprendre le vertige qu’il avait laissé s’engouffrer dans son cœur.

Hymenaios sentit quelque chose se briser. Pas une colère vive — non, quelque chose de plus douloureux, plus profond. Une déchirure dans sa vocation même.

Il était le dieu des noces, des serments partagés, des mains nouées dans la joie. Il chantait l’union, tissait l’accord, bénissait les lits conjugaux avec une tendresse presque timide. Chaque mariage pour lui était une offrande, un acte sacré. Et voilà qu’Apollon, son amant, son dieu solaire, avait bafoué ce qu’il tenait pour le plus saint.

Ce n’était pas un simple écart. C’était une trahison.

Hymenaios avait pleuré ce soir-là. À l’écart, seul, dans un bosquet de lauriers. Non pas seulement pour les époux déchirés, mais pour lui-même. Il avait l’impression qu’Apollon lui avait arraché quelque chose, comme s’il avait piétiné son rôle, son essence même, pour un caprice.

Et ce n’était pas la première fois.

Car si Apollon brillait de mille vertus — beauté, lumière, art — il brillait aussi d’un égo immense, d’un appétit qui brûlait tout ce qu’il touchait. Parfois même, cet appétit s’était retourné contre lui, contre eux. Mais cette fois-ci, cela avait dépassé les bornes. Il n’avait plus touché seulement Hymenaios, mais ce que le jeune dieu défendait de plus pur : l’harmonie.

Alors, lorsque Zeus prononça la sentence, Hymenaios ne parla pas. Il resta droit, muet. Mais dans ses yeux brillait une vérité froide : il ne pardonnerait pas si facilement.

Il se rendit, quelques jours plus tard, au temple isolé où Apollon avait été envoyé. Il n’avait pas été convoqué. Il n’avait rien dit à personne. Mais il s’installa là, comme une ombre douce et obstinée. Il s’assit près des colonnes, regarda la mer, et attendit.

Apollon, le voyant approcher, crut d’abord à une visite de compassion, un geste d’amour. Il ouvrit les bras.

Mais Hymenaios ne vint pas s’y lover.

Il le regarda longtemps, les bras croisés, et dit simplement :

“Tu as ri le jour où j’ai pleuré. Tu as rompu ce que je sanctifie. Je ne suis pas ici pour t’aimer, Apollon. Je suis ici pour m’assurer que tu ressentes enfin le poids de ce que tu as détruit.”

Puis il se détourna, laissant derrière lui le parfum discret de la rose et du jugement.

Le temple baignait dans une lumière pâle, tamisée par la brume salée venue de la mer. Apollon, assis sur la pierre, se souvenait.

Avant le silence. Avant le châtiment.

Il se rappelait la première fois qu’il avait vu Hymenaios : un éclat discret dans une foule divine, un jeune dieu presque effacé, tissant des guirlandes de fleurs au seuil d’un temple d’Argos. Il n'avait pas parlé. Il chantait doucement, pour lui-même. Ce n’était pas un chant éclatant comme ceux qu’Apollon lançait vers le ciel — non, c’était une mélodie basse, offerte à la terre et aux cœurs humains.

Apollon s’en était épris comme on s’éprend d’une étoile tombée dans l’herbe. Non pas pour l’éclat, mais pour ce que cela faisait taire en lui.

Car Apollon était vaste. Trop vaste.

Il entrait dans la vie d’un autre comme un soleil sans filtre, tout lumière, tout chaleur, tout désir. Il aimait avec la voracité des astres, sans toujours s’apercevoir de l’ombre qu’il projetait autour de lui. Il voulait aimer pour guérir, pour remplir, pour inspirer. Mais souvent, il étouffait.

Hymenaios, lui, aimait autrement. Il aimait en présence. En regard. En silence. Il avait cette manière rare de faire exister les autres en reculant un peu, en laissant l’espace fleurir autour d’eux. Sa tendresse n’était pas un fleuve, mais une source. Il ne cherchait pas à posséder. Il veillait.

Ils s’étaient aimés ainsi. En contraste.

Apollon l’embrassait comme on embrase une forêt. Hymenaios l’enveloppait comme une brume fraîche au matin. Leurs nuits étaient un étrange ballet de désirs et de retenues : Apollon pressait, insistait, appelait — et parfois, Hymenaios refusait. Il se retirait dans son mutisme, et le silence devenait mur. Une manière de dire non , sans l’humiliation. Un refuge que même le dieu solaire ne pouvait forcer.

Et Apollon, malgré lui, avait appris à attendre.

C’était cela, la vraie force d’Hymenaios : sa patience souveraine, son regard franc, sa blessure nue, portée sans orgueil. Il ne cherchait pas à dominer Apollon. Il cherchait seulement à ne pas être consumé.

Mais cela, Apollon ne le comprenait pas toujours. Il s’émerveillait, puis oubliait. Il promettait, puis débordait. L’amour, pour lui, n’avait pas de mesure. Et parfois, dans l’élan, il piétinait les choses précieuses sans même les voir.

Le mariage ruiné, la plainte de Peitho, la sentence de Zeus… tout cela, maintenant, revenait comme un écho du déséquilibre ancien. Ce n’était pas seulement une faute envers deux mortels, ni envers une déesse sœur. C’était une fracture dans leur propre équilibre.

Et Hymenaios, venu jusqu’à ce temple solitaire, n’était pas là pour consoler. Il était là pour rétablir la balance.

Le temple était vaste, mais l’écho y ramenait tout à l’étroit. Chaque pas, chaque soupir. Chaque silence.

Hymenaios s’était installé sans demander la permission. Il avait choisi une alcôve donnant sur la mer, y avait dressé une couche de lin, une vasque de fleurs, et n’avait plus bougé. Il ne faisait pas de gestes inutiles. Il ne questionnait pas Apollon, ne cherchait ni le dialogue ni le pardon. Sa présence seule suffisait. Comme une note tenue trop longtemps, juste assez pour devenir inconfortable.

Apollon, lui, brûlait à l’intérieur.

Il avait accepté le rituel. Il avait compris la nécessité du jeûne. Mais il n’avait pas prévu ça : Hymenaios, là, proche mais froid, le regard calme mais chargé de quelque chose d’inflexible. Une brise acide dans la chaleur de son exil.

Pendant les premiers jours, Apollon tenta la douceur. Il offrit des mots, des sourires, des excuses à demi-formées. Il chercha le contact — une main frôlée, une mèche de cheveux touchée par hasard. Mais Hymenaios esquivait sans fuir. Il ne s’en allait pas, non. Il restait. Et c’était pire.

Puis le silence d’Hymenaios devint une stratégie.

Il cuisina, parfois, des plats aux parfums affolants, les mains trempées dans l’huile d’olive et le miel. Il chantonnait des chansons nuptiales en les détournant légèrement — assez pour troubler, jamais pour rompre l’interdit. Il s’habillait sans hâte, dans des tissus trop légers pour la saison. Il ne provoquait pas : il existait. Mais cette existence-là devenait un supplice pour Apollon.

Chaque geste d’Hymenaios était une épine posée avec grâce.

Le soir, il dansait parfois seul sur la terrasse. Ce n’était pas une danse faite pour séduire, non. C’était un rite ancien, une offrande à lui-même. Mais Apollon, le regard rivé à la peau nue, à la hanche en mouvement, sentait chaque fibre de son corps hurler contre le pacte imposé.

Il n’avait jamais su désirer dans la retenue. Il n’avait jamais appris à brûler sans consumer.

Et là résidait la vengeance d’Hymenaios.

Ce n’était pas une vengeance par la douleur. C’était une vengeance par la mesure. Lui, que l’on appelait toujours doux, discret, passif… il devenait l’épreuve. Il retournait le silence contre le feu, et la pudeur devenait arme, châtiment, leçon.

Une nuit, alors que le vent gémissait autour du temple, Apollon craqua.

Il entra dans la chambre d’Hymenaios sans frapper. Le jeune dieu était allongé, un bras replié sous la tête, les yeux mi-clos.

“Tu veux que je supplie ?” murmura Apollon. “Tu veux me voir plier ?”

Hymenaios ne se redressa pas. Il répondit sans détourner les yeux du plafond étoilé.

“Non. Je veux que tu ressentes ce que c’est que d’attendre quelque chose qui ne t’est pas dû.”

Puis il tourna la tête, lentement, et ajouta, plus bas :

“Tu dis aimer, Apollon. Mais aimer, ce n’est pas prendre. Aimer, c’est tenir sans posséder.”

Le silence tomba encore une fois, mais cette fois, il ne protégeait plus Apollon. Il le creusait.

Et dans cette chambre trop calme, le dieu solaire comprit que ce n’était pas seulement un jeûne de chair. C’était un jeûne d’égo. Une purification du cœur autant que du corps.

Et il resta là, debout, sans oser s’approcher, alors qu’Hymenaios fermait les yeux, comme si rien ne s’était passé.

Les jours passaient, et la lumière d’Apollon changeait.

Ce n’était plus cette clarté arrogante qui inondait tout, qui annonçait sa présence comme un dieu annonce la guerre. C’était une lumière fiévreuse, retenue, presque vacillante. Il brillait comme un astre à l’agonie du jour, trop chargé de désir pour être pur, trop blessé pour encore rayonner pleinement.

Hymenaios, toujours égal, devenait pour lui une énigme. Un supplice.

Il était là, chaque matin, les cheveux en désordre, les lèvres encore gonflées de sommeil, pieds nus sur le marbre. Il ne se cachait pas — mais il ne s’offrait pas. Et c’est cela qui tuait Apollon. Il connaissait la conquête, le combat, les soupirs arrachés. Mais ce calme inébranlable, cette indifférence ciselée comme une offrande muette, le désarmait totalement.

Ce n’était pas l’abstinence qui le tuait. C’était l’envie sans issue.

Hymenaios devenait paysage et mirage. Sa voix, rare, hantait les couloirs. Parfois, Apollon croyait sentir son odeur dans les draps du temple, et il s’y enfouissait comme un animal, honteux de ses propres élans.

Et peu à peu, le feu changea de nature.

Ce n’était plus seulement charnel. Ce n’était plus la faim d’un corps, d’un baiser, d’une nuit. C’était une obsession lente, moite, une pluie qui ne tombait jamais. Il se mettait à imaginer Hymenaios partout — dans la courbe d’un vase, dans l’ombre des oliviers, dans le souffle du vent contre sa nuque. Il rêvait de lui sans toucher, sans consommer, comme on rêve d’un dieu lointain.

Il rêvait qu’Hymenaios le regarde enfin, non plus comme un enfant puni, mais comme un égal.

Le désir devenait offrande. Et l'offrande, pénitence.

Un soir, Apollon craqua une nouvelle fois. Mais il ne parla pas. Il entra dans la chambre d’Hymenaios et s’agenouilla, les mains jointes.

Il ne demanda rien. Il ne toucha rien.

Il resta là, simplement, la tête baissée, le corps vibrant d’un désir maîtrisé, contenu, sublimé.

Et Hymenaios, allongé, le regarda longuement. Il vit le dieu solaire enfin dompté, non par la force, mais par le manque. Il vit le feu devenir lumière douce.

Et il comprit que sa vengeance avait atteint son sommet.

Mais il ne parla pas encore. Il attendit que le feu s’apaise en vérité — pas seulement sous la contrainte, mais de lui-même.

Apollon ne parlait presque plus.

Il traînait dans le temple comme un lion blessé, sublime et docile. Il jouait de la lyre, seul, le soir, des mélodies qu’il composait sans oser les offrir. Il avait cessé de demander. Il regardait Hymenaios comme on regarde la pluie en plein désert : avec l’avidité d’un cœur assoiffé, mais la sagesse d’un homme puni.

Hymenaios, lui, persistait dans sa présence mesurée. Il n’était ni cruel, ni distant. Il était… juste. Chaque geste était un rappel de l’équilibre perdu. Il passait près d’Apollon sans jamais le frôler, parlait parfois de mariages à venir, de jeunes couples qu’il bénirait ailleurs, loin du temple. Ces récits, anodins en apparence, faisaient saigner Apollon plus sûrement qu’une gifle : il n’y était pas. Il n’y était plus. Il n’était pas digne d’y être.

Une nuit, le vent se leva sur la mer. Un orage se préparait, lentement, dans l’air tiède.

Apollon, incapable de dormir, sortit sur la terrasse. Il y trouva Hymenaios, déjà là, les pieds nus sur les pierres humides, les bras croisés dans un drap léger.

Ils restèrent côte à côte, sans un mot. Le vent soulevait les pans de leurs vêtements, mélangeait leurs odeurs, mais aucun ne bougea. Le silence était lourd, mais tissé de mille pensées.

Et soudain, Hymenaios parla, sans le regarder :

“Tu sais ce que j’ai ressenti, ce jour-là ? Quand tu as fait fuir les époux ?”

Apollon ferma les yeux. “Non. Mais je veux l’entendre.”

Hymenaios inspira lentement. “J’ai eu honte. Pas de toi. De moi. D’avoir cru que tu comprenais ce que je suis. D’avoir cru que, même dans ta grandeur, tu pouvais respecter la fragilité.”

Il tourna enfin les yeux vers lui. Ce n’était pas de la colère qu’il y avait dedans. C’était une douleur ancienne, soignée avec soin, mais toujours vive.

“L’union, Apollon… ce n’est pas une conquête. C’est une offrande qu’on fait les mains ouvertes. Tu ne peux pas y entrer les bras pleins de toi-même.”

Apollon ne répondit pas tout de suite. Il s’approcha, à peine, et murmura :

“Et moi ? Suis-je encore digne… de m’unir à toi ?”

Hymenaios ne bougea pas.

Mais son silence, cette fois, n’était plus un refus. Il était un poids en suspens, un fil tendu.

Et Apollon comprit : l’abstinence n’était plus le châtiment. Elle devenait l’épreuve sacrée. Celle de savoir aimer sans prendre. De désirer sans souiller. De brûler sans consumer.

Alors il resta là, immobile, à un souffle de l’autre, et dit seulement :

“J’attendrai. Même si tu ne reviens jamais.”

Hymenaios ne répondit pas.

Mais dans l’ombre de la nuit, il posa la main sur l’avant-bras du dieu. Juste cela. Une main, posée lentement. Et ce contact, simple, léger, fit frissonner Apollon comme mille orgies ne l’avaient jamais fait.

Le lendemain, sans un mot, Hymenaios commença à tisser.

Il s’installa dans l’atrium du temple, parmi les fleurs qu’il avait cueillies à l’aube, et déroula des fils d’or et de lin entre les colonnes. Il chantonnait doucement, comme s’il préparait une offrande. Apollon, d’abord, observa de loin. Puis il s’approcha, intrigué. Il connaissait ce geste — c’était le tissage rituel des ceintures nuptiales. Un rite ancien, réservé aux unions les plus sacrées.

Mais ce que tissait Hymenaios n’était pas une ceinture.

C’était un parcours.

Un labyrinthe fait de fils suspendus, tendus entre les piliers, entre les murs, entre les branches du figuier sacré. Un enchevêtrement délicat, mouvant, où passer relevait de la danse et de la prière. Au centre, une alcôve. Une couche de lin. Un vase d’eau claire. Et une branche d’olivier nouée à un fil rouge.

“C’est un jeu”, dit enfin Hymenaios, sans le regarder. “Si tu veux me rejoindre, tu devras passer entre ces fils sans en rompre un seul.”

Apollon haussa les sourcils. “Tu me demandes d’être fragile ?”

“Je te demande d’être précis”. Hymenaios sourit, presque cruel. “Et patient. Et digne.”

Il disparut dans l’alcôve, comme une mariée derrière son voile.

Apollon resta seul.

Le premier pas fut aisé. Le deuxième, moins. Très vite, il dut se contorsionner, s’agenouiller, se pencher comme un roseau. Lui, le dieu solaire, celui que nulle forme ne contraignait. Il sentit ses muscles le trahir, sa frustration le menacer. Une fois, un fil vibra sous son bras. Il se figea, haletant.

Chaque pas était une épreuve. Non physique, mais morale.

Il ne pouvait pas foncer. Il ne pouvait pas appeler. Il ne pouvait pas prendre. Il devait mériter.

Et au fil du parcours, son désir changeait. Ce n’était plus la pulsion du sang. C’était une révérence. Un abandon conscient de sa propre toute-puissance. Il devenait humble. Il devenait digne.

Quand il parvint enfin à l’alcôve, le cœur battant, couvert de sueur, les cheveux collés à la nuque, il ne dit rien. Il tomba à genoux, sans orgueil. Son regard chercha celui d’Hymenaios — et le trouva.

L’autre souriait. Pas triomphant. Pas moqueur.

Tendre.

Il tendit la main, cette même main qui autrefois refusait, se dérobait. Et Apollon la prit comme on boit l’eau après le désert.

Alors, lentement, Hymenaios s’approcha. Il détacha la branche d’olivier. Il la posa entre eux.

“Le rituel est fini”, dit-il simplement. “Tu es pur.”

Hymenaios, debout près de l’autel, tint dans sa main la cloche sacrée. C’était un son rare, un appel aux dieux, un message adressé à Zeus lui-même : le rituel était accompli. La purification achevée.

Avec une vigueur contenue, il fit tinter la cloche.

Le son clair, vibrant, s’éleva et s’éparpilla entre les colonnes, comme une promesse retrouvée, un pacte renoué.

Apollon, qui jusque-là avait gardé le silence, s’avança alors vers Hymenaios.

Il le saisit doucement, sans brusquerie, dans ses bras puissants.

Sans un mot, il le porta — comme on porte un marié au seuil d’une nouvelle vie, avec tout le respect et la ferveur d’un amant rendu humble.

Hymenaios se laissa faire, un sourire secret au bord des lèvres, un souffle léger qui disait : “Nous sommes enfin prêts.”

Apollon franchit les marches, traversa les couloirs baignés de lumière dorée, emportant son dieu des noces vers la chambre qui les attendait, sanctuaire de leur amour réconcilié.

Il passa le seuil de la chambre avec Hymenaios dans ses bras, chaque pas résonnant comme un serment silencieux. La pièce était baignée d’une lumière tamisée, filtrée par des rideaux d’or et de lin, où dansaient des ombres délicates.

Il posa Hymenaios avec douceur sur un lit large, drapé de tissus soyeux, parfumés d’olivier et de fleurs blanches. Le dieu des noces ferma les yeux un instant, respirant l’air chaud, chargé de promesses.

Apollon s’assit à côté, ses mains tremblantes d’un désir qui n’était plus celui de la conquête, mais celui du partage.

Il caressa lentement la joue d’Hymenaios, comme pour effacer les traces du passé — les blessures invisibles que le rituel avait laissé derrière lui, mais aussi purifiées.

Hymenaios ouvrit les yeux, trouva ceux d’Apollon, et sans un mot, leva la main pour s’enrouler autour de son cou. Alors Apollon pencha la tête, effleura les lèvres d’Hymenaios d’un baiser léger, timide, chargé de tout ce qui avait été retenu.

Puis leurs mains se cherchèrent, leurs doigts s’entrelacèrent, et la chambre s’emplit d’un souffle partagé, doux, profond, où chaque contact était une prière, chaque regard un serment.

Leurs corps s’approchèrent lentement, sans hâte, explorant l’espace sacré entre eux comme on déchiffre un texte ancien, précieux et fragile.

Apollon apprit à écouter, à ressentir le rythme d’Hymenaios, ses silences, ses désirs cachés.

Hymenaios, de son côté, laissa tomber ses défenses, acceptant enfin cette flamme solaire, non plus comme un torrent insatiable, mais comme une lumière bienveillante.

Ils s’abandonnèrent à cette danse lente et sacrée, où la tendresse et le désir s’entremêlaient, où la passion s’accordait à la douceur.

Et dans ce sanctuaire intime, sous les plis dorés des rideaux, ils firent l’amour — non comme deux dieux aux pouvoirs déchaînés, mais comme deux âmes retrouvées, enfin en paix.

Le rituel de purification avait laissé place à une nouvelle naissance.

Leurs corps, leurs cœurs, s’étaient tissés dans un pacte silencieux, celui de l’amour patient, respectueux, infini.

Notes:

Merci d'avoir lu !

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