Work Text:
Je n’ose pas écrire à l’encre.
Pas parce que j’en ai pas le droit, ni parce qu’on me l’interdit.
Pas pour les examens, les rédactions, ou les barèmes d’un ministère un peu trop gris.
Non, moi, je parle d’autre chose.
Je parle de ces histoires et de ces poèmes qui se promènent dans les marges de mon esprit,
des idées fragiles, qui germent quand la nuit tombe ou qu’un silence s’installe,
des mots que j’effleure à peine, comme si les écrire les rendait fatals.
Parce que si je les écris à l’encre...
ils seront là.
Pour de vrai.
Et si la douleur qui les a fait naître s’ancre dans le papier,
alors peut-être qu’elle, aussi, ne pourra plus jamais s’en aller.
Alors j’écris au crayon,
au cas où j’aurais besoin d’effacer.
Au cas où j’aurais envie de nier.
Mais c’est là que ça coince.
Parce que même si j’écris au crayon…
je n’efface jamais.
Je raille, je rature, je barre, mais je n’efface jamais.
J’ai peur de la fin, oui — mais encore plus peur de la perte.
Perdre une idée, une sensation, une mémoire, un amour…
et au final, perdre qui j’étais… et peut-être même qui je suis.
Je n’ose pas écrire à l’encre.
Mais le crayon, lui aussi, a ses failles.
Les années passent, le graphite s'efface.
Un jour je rouvre un vieux carnet, je tourne les pages…
et ce que je lis n’a plus de visage.
Les lettres sont floues, les phrases sont mortes,
effacées par le temps, rongées par l’oubli et ses cohortes.
Et là, je comprends. Finalement.
C’est pas que j’ai oublié comment lire…
C’est que je me suis perdue en route.
Et je suis devenue… illisible à moi-même.
Voilà mon paradoxe, mon dilemme permanent :
Entre l’encre trop tranchante… et le crayon trop fuyant.
Entre figer l’instant… ou le laisser s’évaporer doucement.
Alors je reste là, entre deux extrêmes,
à fuir ce que j’aimerais tant préserver,
à préserver ce que je n’arrive pas à nommer.
Je n’ose pas écrire à l’encre,
parce que celle que je suis aujourd’hui…
je ne la reverrai peut-être plus jamais demain.
Et peut-être que je ne saurai jamais vraiment
comment faire la paix entre celle que j’étais,
et celle que je deviens sans elle.
Alors non.
Je n’ose pas écrire à l’encre.
Mais je continue à écrire quand même.
