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Feng Xin n’est pas bête ; il ne se prend juste pas la tête. Ses accès de colère témoignent d’une sensibilité qui ne l’infirme toutefois pas de pensées. Dans la vie, rien n’est facile et surtout pas les sentiments, le millénaire qu’il a vécu le lui a bien fait comprendre. Cependant, la force de caractère de notre personnage ne lui permet pas de rompre avec l’idée qu’une affaire complexe peut se suffire d’une simple réponse.
Il est ainsi possible pour Mu Qing de l’aimer, le désirer et de le détester à la fois. Les premiers ne se passent pas forcément du dernier.
Ce n’est pas très grave.
La divinité de cet homme tire de la guerre, il peut encaisser cette situation.
Enlacer son partenaire est un privilège, œuvrer à ses plaisirs l’est encore plus. Feng Xin tend constamment vers le mieux, mais il peut se contenter de moins. Il se livre de la sorte à sa némésis, dans un vulnérable abandon de soi. Parce que s’il y a une chose que Feng Xin sait faire, c’est donner de lui.
Il est dans son mouvement profond la nature de s’investir en instants, efforts, attention et parfois même dévotion pour les autres. Car il le veut, peut et ne sait faire autrement, ne sait être autrement. Cet état d’esprit qu’il doit à ses années formatives ne lui a, jusque-là, jamais permis d’exiger de recevoir quoi que ce soit en retour. La réciprocité, si à son égard, ne fut en effet que l’ombre d’un concept conscient pour lui des siècles durant.
Mu Qing, comme bien souvent, est le responsable de son présent bouleversement. Plus précisément, la profondeur de son attachement à sa personne et les attentes tremblantes que leur relation attise en lui. Se dérobe aujourd’hui de son inconscient l’inévitable reconnaissance de l’idée de mutualité que son éternel rival a introduit, et cultivé en son fort.
Effectivement, et ce depuis la nuit de leurs temps, Mu Qing lui renvoie sempiternellement tout.
Avec lui, une insulte ne sera jamais iretournée.
Un coup ne sera jamais arendu.
Une main tendue pour protéger Son Altesse ne sera jamais inéchoée.
Je suis pitoyable.
Le général Nan Yang n’a pas été élevé pour être tendre avec lui-même, non. Sévérité, efficacité et intégrité furent les points d’appuis des mains tutrices du royaume de Xianle, celles qui forgèrent son destin. Comment donc faire face à ce genre de faiblesse ? Inédite du haut de sa céleste existence : la douleur qui se noue en son creux à chaque caresse qu’il ne sait initiée que par ses soins. Son sein ne s’autorise néanmoins pas à blâmer Mu Qing. Il aimerait juste pouvoir dépendre de mots ou d’actions un peu plus concrètes que de rares murmures consentants prononcés dans sa direction lorsqu’il souhaite embrasser son amant. Quoi que ce soit qui puisse le soulager de l’impression de n’être rien d’autre qu’un sale clabaud qu’on peine à supporter.
Si, par maladresse, il arrivait à Feng Xin d’accorder à Mu Qing un geste dont il préférerait se passer au moment concerné… Il le lui ferait savoir, n’est-ce pas ?
Braver l’incertitude et la fragilité d’une nouvelle intimité, qu’elle soit de chair ou non, n’est pas mince besogne. Ce fait n’échappe guère à notre archer qui ménage ainsi son sentiment en s’accrochant à la grâce de toutes les petites confessions auxquelles il a eu droit jusque-là. C’est pourquoi il ne doute pas de l’amour qui lui est voué, ou alors, pas formellement. Allongé contre son bien-aimé comme il l’est actuellement, avec un bras autour de sa taille, il ne peut hélas s’empêcher de se demander si cette proximité est issue d’un désir partagé, ou s’il n’est que volonté de le contenter.
◸ Est-ce que…
Tu passes un bon moment ?
Tu es à l’aise ?
Tu te sens bien ?
Est-ce que…
Tu aurais préféré que je parte ?
Peut-être faudrait-il
que je te laisse tranquille.
Que je te—
Que je te laisse.
Que je te laisse.
Que je… ◿
Le rouge a beau chauffer les joues, il ne brille pas dans le noir pour autant. Réservés à l’obscurité, les fruits de cette tendresse émise ne peuvent que se mourir. Le silence affame, et le courage se mue en orage. Voilà comment, en amour, l’audace d’un pour toujours s’efface.
Dans ce Sud, la preuse déité de l’Est se retrouve à faire un pas peu téméraire en arrière qui n’évade pas l’œil prévoyant de l’Ouest.
À court d’estomac, Feng Xin, de sa nouvelle mesure, ne perçoit pas le tremblement de mains, n’entend pas l’affolement de battements, la respiration haletante et ne témoigne pas de la moire de manque qui fleurit, dès son recul, dans les pupilles brumeuses du général Xuan Zhen.
◸ Nous sommes-nous suffisamment appartenus pour se perdre de vue ?
Ou as-tu seulement eu à cœur que l’on se leurre ? ◿
Ils marchent ensemble. Feng Xin agit comme si de rien n’était, mais l’air se trouble dans son contour. Le pareil n’est plus au même. Mu Qing permet à sa main d’effleurer le dos de la sienne, et ce contact, pourtant plume, provoque un sursaut.
“Désolé !” est exclamé.
Mu Qing ne peut se retenir d’acérer le regard qu’il adresse à son conjoint en suivant.
“Pourquoi t’excuses-tu ?” claque-t-il de sa voix.
“Euh…” Feng Xin détourne ses yeux. “Ma main a touché la tienne.”
“...”
Que c’est malheureux , un centre est amené à penser.
“Ravale tes excuses,” Mu Qing finit par dire. “Le tort est mien !”
Ce sont sur ces mots que leur chemin se sépare; un claquement de talon et un bruissement de manches ponctuent le prompt départ de ce dernier.
䷋
Un homme, une fois au service du ciel, est renommé divignitaire et se voit libéré de certaines contrariétés propres à la mortalité ; il est là poème d’une spiritualité retravaillée en moyens physiologiques. Ainsi peut-on prétendre que le corps sacré n’est pas esclave du sommeil. Il n’en reste, tout de même, que ces êtres, bien que rendus créatures de prodige, demeurent humains. L’éthéréence, comme la déchéance, est une consonne impérative du potentiel de l’humanité.
Tout cela pour dire (oui), que la fatigue n’épargne pas la Providence. Surtout quand elle se réalise en continu et sans répit pendant des semaines comme il est coutume pour Feng Xin dès lors qu’il intervient dans l’empire des mortels. Bien que cette stratégie soit considérablement énergivore, l’homme apprécie le calme à moyen-terme qu’elle engendre la plupart du temps ; ce qui devrait présentement être le cas… À moins qu’un autre démon ridiculement fort ne s’inspire du précédent et se mette aussi à voler et manger les bottes de nobles passants. Pour tout dire, cette mission était d’une telle démesure que Feng Xin repousse l’écriture de son rapport, allant même jusqu’à éviter de fouler le plancher de son propre palais céleste.
Cet instant le trouve donc étendu dans l’herbe d’un coin isolé de la cité des dieux, à l’ombre azurée d’arbres éternels. Cette prise de temps n’est pas une complaisance qu’il se permettait auparavant, pas alors qu’il se devait de chercher Son Altesse. Le soleil, qui gouverne les trois mondes, est chaud et chantant dans l’air. Les paupières de Feng Xin s’alourdissent agréablement et il laisse alors la réalité s’habiller de songes…
◸ Hah… ◿
Le vent se mêle à son souffle.
◸ Je sais que tu m’évites. ◿
Est-ce là un rêve ou n’est-il pas seul ? La main qui se glisse dans ses cheveux est douce, et les lèvres sur son front sont tendres.
◸ Toi, alors...
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? ◿
Un brin d’électricité effleure l’esprit du dieu endormi, un frisson de conscience traverse son corps sans pour autant lui autoriser à manifester une claire pensée. L’univers qui l’entoure est comme fait de rien et tout n’est que perte de sens, du moins, jusqu’à ce que…
“On a fait une connerie, Feng Xin, ” lui dit Jian Lan, soudainement hors de ses bras. Il la regarde disparaître dans la nuit, impuissant, privé de son enfant.
“Qu’est-ce que tu fais encore là ?” la voix de Xie Lian le surprend. Il se tourne vers lui et fait face à son regard vide depuis le sol où il est assis, au milieu de grains de riz et de poussière. C’est tout autant Son Altesse que ce n’est pas Son Altesse.
“ Parfois, je me demande pourquoi je reste avec toi. ”
Il entend Mu Qing dire.
Invisible.
Haha…
Un petit rire lui glisse des lèvres.
Moi aussi.
“ On n’aurait pas dû… ” ㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤ
“ Ne t’ai-je pas ordonné de partir ? ”
“ Pourquoi…
Pourquoi…
Est-ce que je reste avec toi ? ”
L’éveil qui suit ces échos n’est pas un mirage, le visage de Mu Qing se dessine en clair-obscur au-dessus du sien. D’emblée, toute trace de sommeil disparaît et il se redresse en vitesse.
“Te voilà…” est la révérence qu’il reçoit.
◸ Libre de tes chimères,
de tout règne éphémère,
tu reviens en ma chair. ◿
Une main pâle s’élève à son front, Feng Xin secoue sa tête.
“Il y a quelque chose dans mes cheveux ? De l’herbe ?”
“Non,” les doigts se rangent. “Je t’ai installé sur mes genoux pour éviter ça.”
Ah.
“Merci…”
“Mauvais rêve ?”
“Non, pourquoi ?”
“Je ne sais pas, tu avais l’air bizarre.”
◸ Tu sais,
j’ai à cœur coutume
que l’on se tienne.
Sous nos lunes,
où mettre tes bras,
si pas autour de moi ? ◿
“C’est toi qui as l’air bizarre !” Feng Xin tente de plaisanter.
Ce n’est pas efficace, Mu Qing ne feint aucun intérêt.
“D’accord,” se contente-t-il de répondre.
“Euh…”
Lentement, l’archer gagne ses pieds.
“Je… il faut que j’aille rédiger mes rapports.”
Je suis désolé.
“Je te vois plus tard…”
“...”
◸ Vraiment, Feng Xin ?
Je me demande bien
si tu saurais me dire
ce qui est mort en toi. ◿
䷑
“—s’il t’aime vraiment ? Oh, Mu Qing …”
La phrase de Son Altesse continue après cela, mais le reste de sa parole échappe à Mu Qing. Ce n’est même pas le vrai Xie Lian, de toute manière. Il s’agit en fait d’une version d’esprit avec laquelle il s’entretient quand il n’est pas sûr de savoir quoi faire.
Il faudra blâmer la sagesse de Son Altesse pour cette habitude ! C’est éventuellement ainsi que se traite un ami.
Une question peut se poser mille fois avant qu’elle ne découle sur une action, et celle-ci n’est portée à terme que neuf fois sur dix. Combien de fois le général de l’Ouest a-t-il marché jusqu’à la frontière qui scinde le Sud, combien de fois a-t-il touché l’Est du bout des doigts et sitôt fait demi-tour ?
“C’est peut-être moi qu’il aime, au final !” l’illusion du prince dit avec un petit sourire innocent.
Wow.
Quelle vieille inquiétude ! Mu Qing secoue sa tête et Faux-Lian la tapote de sa main gracieuse.
“Va-lui parler.”
Haha…
Parler, parler, parler ! Bien sûr qu’ils doivent parler ! Hélas, il n’excelle pas vraiment à cela. Feng Xin, lui, peut être leurré dans une humeur de propos, de blagues et de convivialité ! Tout le contraire de Mu Qing qui a l’impression de ne maîtriser que la désagréabilité. Parfois, les pensées du caporal au sabre rejoignent les échos de celles du reste du monde : comment diable sont-ils parvenus à se mettre en ménage ?
La réponse n’est un mystère pour personne.
C’est à lui que nous nous devons, c’est lui qui a tenu bon.
Feng Xin s’est accroché à lui, a bravé les ronces, a haussé les épaules face à son pessimisme, ne s’est apparemment jamais soucié du fait que Mu Qing, par essence, n’a rien à offrir. Bien qu’il lui soit occasionnellement possible de ravaler sa fierté, ses peurs… bien qu’il lui arrive de s’adoucir, de s’alanguir, la question de l’univers finit par refaire surface :
Pourquoi, comment ?
◸ Pourquoi moi ?
Comment est-ce qu’il fait ? ◿
Serait-ce un simple artifice du temps ? Un dénouement nonchalant qui ne se suffit que de familiarité ?
Il n’y a que lorsqu’ils font face à un ennemi commun que ce doute perd toute pertinence, rendu sourd par leurs cris d’accords et leurs halètements d’efforts. Mais quel est le poids d’une harmonie de stratégie dans un couple ? Que faire des instants, tout aussi nombreux, où l’un fait les frais des coups de l’autre ? Où leurs proximités se justifient d’animosité et non de désirs hâlés ? Le ciel de Mu Qing ne peut se peindre sans nuage, il n’a aucune éclaircie à promettre à Feng Xin.
Haha… et j’en viens à me demander pourquoi il m’évite !
Toutefois, leur dernière réelle dispute remonte à une bonne poignée de semaines ! Et ces mois de calme sont le fruit d’un ménagement conscient de la part de Mu Qing. Feng Xin s’attarderait-il sur une vexation passée ?
J’ai pourtant récemment été forcé d’admettre qu’il est plus du genre à pardonner qu’à rester contrarié…
S’il n’est pas raison de tort alors… peut-être est-ce une affaire de regret.
De réalisation.
Un vent réticent se lève dans le Sud-Ouest, sa divine régissance serre les poings…
Certes, le mot rancunier ne définit pas Feng Xin (Mu Qing, par contre…), cependant : idiot, et… et gentil lui font bien honneur !
Respire.
Gentil. Trop gentil pour quitter son amant, pour lui faire de la peine…
Respire.
Ce… ce connard…!!!
Attends…
Ce LÂCHE !!!
Attends un peu avant de tout gâcher.
Attends, attends, attends…
◸ Je… je crois bien que je suis amoureux de toi.
Je t’aime !
Mu Qing… ◿
“Qu’est-ce que tu fais ici ?!” Feng Xin s’exclame, surpris de le voir se joindre à la bataille qu’il livre contre une horde de créatures.
Mu Qing ne lui répond pas tout de suite, il fait, d’une main, parler son sabre comme une hache. Sa longue lame dessine un demi-cercle de sang noir et fait pleuvoir autour d’eux têtes et autres membres putréfiés. Le combat n’est pas terminé, mais l’archer préfère le regarder avec des yeux ronds plutôt que de se préparer à la suite.
“N’est-ce pas évident ?” le nouvel arrivant grince des dents. “Je viens te donner un coup de main.”
Je n’ai pas le droit de te rendre une petite visite, chéri ?
“Ling Wen t’a appelé ?” son homme demande tout en armant son arc d’une flèche de feu. “Je lui avais pourtant dit de ne pas le faire !”
“Quoi ?”
Fsssh ! La visée aveugle du général Nan Yang ne pardonne pas la rangée de monstres qu’elle perce et désagrège, comme percée d’un carreau explosif.
Nous étions censés descendre ensemble ?
Haha.
Ce fait n’est d’aucune aide pour sa présente énigme de colère. Il choisit néanmoins de la manifester sur les ombres rampantes qui les entourent. Son corps se sollicite à la bataille et son visage ne laisse rien transparaître de son cœur qui se crispe d’aigreur. Cette âcreté interne ne l’empêche tout de même pas de se passer de chant de confiance lorsqu’il se jette sur le centre du mal ; il sait que Feng Xin aura ses arrières. Un pas de ciel et le voilà frappant mortellement le point d’invocation responsable de cette invasion, cette veine de Māra leurrée à la surface de leurs plaines…
L’ombre du Sud-Ouest se dessine dans la lumière divine qui éclate au contact de ce bout des cieux. Les abîmes se referment dès lors, livrées à leur propre chaos et les âmes, esclaves de leur fiel, gémissent en cessant d’être.
Il n’était peut-être pas nécessaire d’y aller aussi fort… le paysage aurait sûrement pu être épargné… un grand minimum. Mu Qing, d’habitude si soigneux et pointilleux, n’en a que faire à ce moment. Il n’essuie même pas son sabre avant de le congédier d’un mouvement de poignet…
“Pourquoi est-ce que tu ne voulais pas que je vienne ?”
“Parce que je savais que je pouvais m’en sortir tout seul,” Feng Xin répond en fronçant ses sourcils.
“Tu préfères donc te faire perdre ton propre temps plutôt que de privilégier l’efficacité avec moi ?” il rétorque en haussant un des siens.
Son partenaire lui concède enfin une moue désolée.
“Je ne voulais pas te déranger…” dit-il en détournant le regard.
Mu Qing le regarde se gratter la nuque pendant une courte inspiration avant qu’une pensée ne lui échappe :
“Menteur.”
Oups.
“Je dis la vérité !”
“Peu importe.”
…
“Euh… est-ce que–, hum, permets-moi de t’inviter à dîner ? Pour te remercier de m’avoir aidé ?”
Cette phrase renarde fait relever la tête au petit oiseau d’espoir qui a fait, il y a bien longtemps, son nid dans les entrailles obscures du fier divignitaire Xuan Zhen.
Il cherche juste à rattraper sa bourde…
Cui ! L’oisillon ne chantera pas.
“C’est d’accord.”
…Mais il ne s’envolera pas non plus.
Le Sud se met ainsi en route du village le plus proche. Le silence qui les accompagne est si lourd qu’il pourrait compter comme une troisième personne. Ce manque de mot n’est en rien reposant, il laisse trop place au vacarme de leur maladresse. Mu Qing étudie la distance qu’ils entretiennent entre leur corps et se surprend à se tenir en haleine de quelque chose… En effet, si l’habitude ne lui avait pas échappé, Feng Xin se serait déjà saisi de sa main en lui offrant un sourire taquin.
Cui ?
Non.
Il n’y aurait pas meilleur mot qu’idiot pour le décrire s’il se laissait languir de cette attention, pas avec le bond en arrière qu’un simple effleurement a pu entraîner la fois précédente…
Bon sang.
◸ Ça me manque. ◿
Bêtement.
Sa grande main enveloppant la sienne, la chaleur qu’il lui sait, même la sueur qui finit toujours par s’immiscer entre leurs paumes. Il devrait la prendre, cette maudite main, tant qu’il le peut, tant qu’ils demeurent ensemble… Cette pensée le pousse à tendre le bras et—
“Nous-y sommes,” la voix de Feng Xin interrompt tout son être. “Ce n’est pas un très grand village, j’ai bien peur qu’à cette heure il n’y ai que l’auberge pour nous nourrir.”
“Je m’en fiche.”
Ce n’est pas comme s’ils avaient réellement besoin de manger… L’instant qui suit les trouve sous leurs apparences de semi-divignitaires, assis devant un repas modeste, mais amplement suffisant.
Mu Qing fait l’effort de demander les détails de la mission et Feng Xin a l’air content de lui répondre. L’histoire est simple, habituelle. C’est bien, cela rend la discussion moins compliquée. Leurs assiettes se vident, mais ils n’arrêtent pas d’échanger pour autant, ce qui semble tenir du miracle !
La main que l’archer garde poliment à plat sur la table qu’ils partagent brille comme une balise : elle appelle, sans cesse, les yeux noirs de Xuan Zhen.
◸ Prend-la.
Prend-la, prend-la…
Prend-la et ne la lâche pas ! ◿
Enfin, leurs doigts se frôlent. Feng Xin se tend de surprise à ce contact qu’il n’a pas initié, toutefois, il ne se retire pas. Une chaleur se repend sur ses joues alors que leurs paumes se joignent, se collent. Le courage de cette action remonte le long du bras de Fu Yao, grimpe le tronc de sa gorge, se tisse en un fil de mots sur sa langue puis saute hors de sa bouche :
“Est-ce que… tu préférerais qu’on arrête de se tenir la main ?”
Qu’on arrête tout ?
“Qu’on arrête de se tenir la main ?” vient le bête écho.
“Tu–, je—” il se calme d’une ample respiration avant de continuer. “Tu as arrêté de prendre la mienne…” bredouille-t-il. “Tu le faisais tout le temps.”
La confusion de Feng Xin se fond en mine contrite sur le visage de Nan Feng.
“À propos de ça… je tenais à te présenter mes excuses.”
“Encore des excuses !” Mu Qing ne peut s’empêcher de s’exclamer avec colère. “Et pourquoi donc, cette fois-ci ?”
“Pour ne jamais avoir demandé d’abord,” son amant confesse. “Et pour l’avoir fait tant de fois…”
De peine, il tente de se reculer, mais la prise qui glisse sur son poignet le lui interdit. Sa culpabilité est douloureuse à voir, ne parlons même pas de son accablement !
“Tu me crois incapable d’exprimer un non-vouloir ? J’ai l’air d’être du genre à me laisser faire ?”
Feng Xin le regarde avec des yeux ronds.
“Non, non ! Pas du tout ! Ce n’est pas ce que j’insinue…”
“Qu’est-ce que tu cherches à dire, alors ? Tu m’énerves !”
“Ce que je cherche à dire, c’est que, euh, hé bien, peut-être que… des fois, parfois, je suis trop fatigant et tu es trop fatigué pour me faire savoir que tu ne veux pas que je fasse telle ou telle chose…”
“Fatigué,” Mu Qing répète avec un ton morne. “Moi.”
◸ Ne serait-ce pas plutôt toi qui te fatigues de moi ? ◿
“Oui,” son interlocuteur lui répond sans trouble. “Difficile de te blâmer pour ça.”
Leurs mains se séparent.
Cela ne manque pas de sens. En effet, pourquoi est-ce que Feng Xin s’embêterait à lui reprocher de se fatiguer de lui alors que lui-même s’ennuie ? Mu Qing a passé des centaines d’années à projeter ses doutes sur les autres, en particulier Feng Xin ! Ainsi se persuadait-il (à tort) que ce dernier le méprisait et le jugeait constamment…
“Je vois,” soupire-t-il.
Aïe.
Humble expérience qu’est de se retrouver de l’autre côté d’une habitude passée. Le voilà maintenant miroir, objet de reflet, liquide sans image propre voué à frissonner sous les battements incertains du cœur voisin.
Modeste Mu Qing.
Modeste mais pas noble, contrairement au grand Nan Yang qui s’efforce de ne pas blâmer le désœuvrement de son amant. Cette bonté n’effleure nullement la sombre essence de Xuan Zhen.
◸ Je veux tes yeux sur moi, Feng Xin.
Seulement moi.
Pour toujours. ◿
Quel égoïsme !
Dans la peau de Fu Yao, ses poings sont moindres, mais ils ne tremblent pas moins fort. Cette agitation n’échappe pas à son partenaire qui ne sait la lire que comme une aversion.
Envers sa personne.
◸ Je sais bien que tu m’aimes
aussi fort que tu me détestes.
Aujourd’hui ne fait pas exception. ◿
“Peu importe,” Mu Qing finit par souffler. “Tes excuses sont loin d’être nécessaires. Tu devrais savoir que je ne suis pas le genre à ménager mes efforts pour exprimer mon mécontentement !”
“Oui… Tu as raison,” Feng Xin a l’air soulagé, néanmoins, sa voix manque de certitude.
“Et toi, alors ?”
“Comment ça ?”
“Quand est-ce que tu comptes me dire que tu ne me supportes plus ?”
“Qu’est-ce que—”
“Tu sais quoi ?” interrompt-il, semelles frappant le sol dans sa soudaine levée. “Je suis bien plus désolé que toi, au final ! Tu n’avais clairement pas envie de me voir ce soir, et tout à l’heure, tu as voulu retirer ta main de la mienne.”
Les mots suivant se terminent sur un timbre en déclin :
“Mais je suis venu quand même, et je t’ai imposé mon toucher…”
Il est, depuis le début de cette scène, question de respect. De considération, de civilité aussi, peut-être. Feng Xin s’efforce d’entretenir avec lui la courtoisie qu’il ne sait pas qu’il souhaite pour lui-même. Mu Qing, de son assertivité plus serpentine, ne lui cède pas l’espace de manifester son inconfort autrement qu’en le transférant.
Tout est de ma faute, mais…
Cela n’en demeure pas moins injuste ! Mu Qing a beau ne pas être des plus bien placés pour donner des leçons de gestion d’émotion, mais… mais tout de même ! Comment peuvent-ils en arriver là après tout ce qu’il a remis de lui auprès de son amant ? Après toutes les façons dont il s’est recueilli en lui ? Que ce soit au travers de paroles, de contacts… bien que timide et peu quantitatif, il est insupportable de les voir se faire mettre de côté au nom d’une lâcheté défensive !
“Mu Qing !” Feng Xin crie derrière lui. “Attends !”
Le souvenir d’avoir quitté la table ne lui vient pas, et pourtant… les voilà dehors, à la merci du vent soufflant.
“Mu Qing ! Qu’est-ce que tu fais ?!” son homologue peine à le rattraper.
“Je te soulage de ma présence !” il lance sans un regard en arrière. “Profites-en pour réfléchir !”
Réfléchis à la façon dont tu vas rompre avec moi.
“Réfléchir ? À quoi donc ?!”
À pourquoi tu me quittes ?
L’Ouest du Sud fait front au Nord et ne voit pas comme l’Est lui court après. Le corps du semi-divignitaire se tend même en hauteur lorsqu’il regagne son apparence déitaire afin d’allonger ses enjambées. Cela semble tristement inutile face à la distance que les petites jambes de Fu Yao insistent à établir entre eux. Celles de Feng Xin lui paraissent, d’ailleurs, considérablement lourdes… Un autre poids se manifeste en son sein, un serpent d’estomac remonte le long de son œsophage et vient se nouer sur lui-même dans sa gorge.
“Mu Qing…” en vient-il à supplier.
Une bourrasque contraire aux airs se saisit alors de ce hoquet de cœur et le conduit jusqu’aux oreilles du général Xuan Zhen qui tranquillise enfin sa parade. Ses sourcils se lèvent jusqu’à rejoindre les mèches ébène qui couvrent le haut de son front alors qu’il se tourne…
Le visage de Feng Xin est presque aussi pâle que la lune, et ce n’est pas du fait de la lumière de cette dernière. Son expression scelle les pieds de Mu Qing à la terre et il ne sait tellement pas quoi dire qu’il s’en mord la lèvre. Le muscle battant de son être lui hurle d’accourir et de faire tout son possible pour effacer la douleur qui tire les traits de son aimé… chose bien plus facile à ressentir qu’à exécuter ! Il sait panser une plaie, il sait recoudre une déchirure, il sait réagir en moment de pleine action, mais cette situation le rempli d’hésitations. Que faire ? Comment s’y prendre ?
Qu’est-ce que je peux lui apporter ?
Au delà de tout ce qu’il s’est déjà efforcé à présenter ?
Mes paroles lui sont-elles si vide de sens ?
“...Tu les oublies au fur et à mesure ?” murmure-t-il dans un premier temps.
Plus fort, ensuite :
“Tous les mots que je t’ai dits. Tu les as déjà oubliés ?”
Les pas de Feng Xin se révèlent enfin efficaces ; la distance qui les sépare se réduit, pourtant, ils ne se paraissent pas moins éloignés l’un de l’autre. La question de Mu Qing est vulnérable, mais ses yeux sont durs. Il regarde les mains de son amant se tendre vers lui, puis se refermer sur elles-mêmes.
“Je ne comprends pas…”
Le preux archer, sous le joug du doute.
Il n’y a pas image plus frappante de contresens que celle-ci, elle s’abat sur l’esprit de l’épéiste qui ne se révèle pas moins hypocrite.
“À t’écouter…” il lui faut se répéter : “À t’écouter on dirait que je te repousse ! Que je ne veux pas tenir ta main et…” ses poings se serrent et sa voix se lève : “Et ce n’est pas juste ! Pas après toutes les choses que je t’ai dites !”
Un craquèlement de nuage ponctue sa tirade, un coup de tonnerre suit ce grondement non loin de leur confrontation. Les deux hommes sursautent comme des mortels ce qui rend pauvre honneur aux vents qui s’acharnaient à les prévenir. On aurait toutefois tort d’attribuer leur manque d’écoute à une inconsistance d’effort.
Une première goutte de pluie tombe sur la joue de Feng Xin.
“Si tu veux rompre avec moi alors rompt avec moi !” Mu Qing continue alors. “Ne va pas jusqu’à insinuer que c’est moi qui veux mettre un terme à notre relation, bon sang !”
“Je–”
“JE T’AIME ! Je te l’ai DIT, ça, NON ?”
Oui, il lui a dit ! Une, ou deux fois, au bout de quelques souffles de bouche… mais pas moins chers à son âme ! Pas moins grand, pas moins inébranlable ! Il suffirait que ça compte pour le destinataire, il faudrait juste qu’il en ait quelque chose à faire !
“Tu me l’as dit..!” ce dernier se hâte de confirmer. “Je ne l’ai pas du tout oublié !”
“Tu es sûr ?!” le sol tremble presque sous les bottes de Mu Qing qui ne peut s’empêcher de venir brusquer son amant. “Tu es sûr de t’en souvenir ?!”
Un second éclair ! Le torrent d’eau qu’il introduit ne tarde pas à s’infiltrer dans leurs vêtements.
“Oui !” Feng Xin se saisit de ses poignets avant qu’il ne puisse le bousculer à nouveau. “Je t’aime aussi, bien sûr ! C’est juste que-” ses mains le relâchent aussitôt “-c’est juste que je comprends également que…”
Silence.
Pourquoi ce simple touché semble-t-il l’avoir brûlé ?
Au-dessus d’eux, un amas de sombretées rend visite à la lune et les plonge ainsi dans l’obscurité. Une pluie qui est brève et toute autre se glisse alors le long de ces nouvelles ombres…
“Comment aimer ?”
demande l’écorché.
“Qu’ai-je à offrir ?”
“Que puis-je recueillir ?”
Envahissant.
Insuffisant.
Tout est trop, rien n’est assez.
“Comment y croire ?”
déplore le veuf d’espoir.
“J’ai bien compris…”
“Tu as bien compris quoi , Feng Xin ? Tu as bien compris que je suis trop compliqué à gérer ? Que je ne suis ni encourageant, ni reposant et que tu ne peux plus me voir en peinture ?!”
Flash ! L’orage donne au monde un instant d’éclaircie et son visage peiné accompagne la douleur dans sa voix. C’est au tour du général Nan Yang de ressentir, dans sa poitrine, ce terrible pincement impuissant.
“Non…” se résout-il quand même à contredire. Un élan physique accompagne même cette objection, il se rapproche d’instinct, mais s’empêche toujours d’initier un véritable touché. “Au contraire ! Plus ça va, moins je peux me passer de toi…”
Cette phrase entraîne un véritable déluge d’émotion à l’intérieur du trop petit corps de Fu Yao, ainsi redevient-il Mu Qing au clignement de yeux qui suit.
“Ton comportement ne s’aligne pas avec tes mots,” il tente de répondre sans animosité.
Ce n’est pas vraiment un succès.
“Je, hum,” Feng Xin bredouille. “Écoutes… tu, tu étais d’accord avec moi tout à l’heure, non ? Sur mon côté fatigant. C’est moi qui suis loin d’être reposant ! Je ne l’ignore pas, il suffit de regarder dans le passé, quand Son Altesse a… et puis, et puis toi aussi ! À un moment…” continue-t-il en faisant de grands gestes.
Sous la pluie.
Sur ses lèvres se dessine même un sourire qui se veut avenant, plein de compréhension ! Son expression se tire de toutes les façons pour dire : ‘J’ai raison, n’est-ce pas ?’, mais n’échapperait à nulle le fait qu’il s’agrippe le cœur et que sa gorge se serre sur elle-même, comme à sang d’un sentiment qui a des dents.
‘C’est la dure réalité,’ expliquerait-il. ‘La cruelle vérité.”
Collectée au crépuscule de chaque calamité, le reste de ce qui a été brisé ; assemblé en ronces de leçons apprises pour garder ses entrailles sous emprise.
“J’essaie juste… de ne pas en faire trop.”
“Qui t’a dit que tu en faisais trop ?”
“Ce n’est pas quelque chose qui est forcément dit ,” Feng Xin lui adresse alors un autre sourire terriblement bienveillant. “Mais je sais l’interpréter. Donc je fais attention, je prends garde à ne pas… être trop collant. Je m’acharne à te laisser suffisamment d’espace, de maintenant un équilibre pour ne pas que tu–, pour ne pas trop m’imposer jusqu’à ce que tu me dises de partir—”
“Feng Xin,” Mu Qing l’arrête. “Feng Xin.”
D’un pas sûr, il lie leurs mains.
L’archer affiche un air surpris, mais lui-même est abasourdi .
Et soudainement apaisé.
Le tonnerre est enfin plus fort que sa colère.
Dans son esprit, ces derniers mois se convergent en cet instant précis. Ils ont, ensemble, entreprit une balade romantique et planté les fleurs sémantiques de ce que signifie cette connexion lyrique.
Ils se croyaient tous les deux à court d’aveux.
Feng Xin, de sa lumière confiante.
Mu Qing, de sa raison menante.
Cela n’a jamais été une question de projection.
Éternaux rivaux, alliés pour l’éternité, même en incapacité, ils sont à côté.
“Feng Xin…” dit Mu Qing. “Viens.”
Toi aussi, tu as peur.
“Partons d’ici.”
Et ainsi, ils sortirent de la pluie.
