Chapter Text
La rue était remplie de groupes qui laissaient s’échapper des rires, des pleurs, des discussions mêlées au bruit de bouteilles se cassant ou de talons claquant contre le béton. Des cannettes de bière vides, des restes d’emballages de fast food ou des cigarettes utilisées jonchaient le sol. Plus loin, certains prenaient plaisir à faire des inscriptions aux bombes a graffiti sur les murs, laissant s’échapper une odeur de peinture qui se fondait dans les senteurs d’alcool et de tabac. Les néons de l’enseigne crépitaient au dessus de la porte, teintant les visages de rose et de bleu, s’opposant à la lumière blanche de la Lune. Un videur imposant filtrait l’entrée, impassible derrière ses lunettes noires, tandis qu’un groupe tentait de négocier son passage.
A l’intérieur du club, les lumières stroboscopiques ornaient la foule dansante de rouge, bleu, rose. Kyle sentait la musique pulser dans ses entrailles comme un deuxième cœur. Chaque basse faisait vibrer le sol, les murs, son torse - et il adorait ça. Il se mêlait aux frottements autour de lui, et se sentait connecté à chaque personne venue ici à travers leur proximité, leurs regards échangés, leur passion pour la musique. Tout ça était si beau.
Il sourit sans s’en rendre compte. Il avait perdu toute notion du temps. Il ne réfléchissait plus, se laissait simplement porter. La chaleur de la pièce, l’odeur de cigarette, le plafond illuminé et le son strident éveillaient ses sens altérés par l’alcool dans son sang.
L’irréalité du moment était pour Kyle une échappatoire au monde extérieur, à son quotidien, à la vie. Il ferma lentement les yeux.
C’est là qu’il voulait être. Maintenant. Exactement ici.
- Kyle, Kyle !! Ça va, mec ?
Il fallut au rouquin plusieurs secondes avant de réaliser qu’on l’appelait. Il se tourna lentement en direction de la voix, et aperçut Kenny, trempé de sueur, un joint à la main.
- Kenny ! Oui, tout va bien… Et toi ?
-T’es sur ? On ne t’a pas vu de la soirée, viens nous rejoindre !
-Euh… Oui, j’arrive, deux petites secondes, la nana là-bas est canon, t’as vu ? Je vais tenter le coup, cria Kyle pour se faire entendre par-dessus la musique.
Il pointa du doigt une fille brune, à la silhouette élancée, dansant et riant.
-Le canon putain, okay, fonce… Oh bordel ! T’as choisi celle avec les plus gros nibards, s’exclama Kenny en riant. Tu nous rejoins après, mec. On est vers l’entrée. À tout à l’heure !
Kyle ne répondit pas. Il avait simplement voulu se débarrasser de Kenny pour profiter encore un petit peu de l’envoûtement de la fête avant de retrouver les autres. Il l’observa disparaitre entre deux silhouettes parmi la foule.
Il jeta un nouveau regard à cette fille. Elle était particulièrement belle, mais Kyle savait qu’il n’irait jamais la voir.
Il le savait depuis longtemps, en réalité. Depuis l’adolescence. Quand ses amis avaient commencé à regarder les filles autrement - avec envie, excitation, parfois même une forme de conquête dans le regard - lui était resté en marge. Il pensait au début qu’il était juste en retard, que son tour viendrait. Mais au fil du temps, il remarqua de plus en plus qu’on parlait des filles plus comme des trophées, sources de désir et conviction, et non comme des humains à part entière. Les conversations s’orientaient sur la taille de leurs fesses, ou de leurs seins, et on ne faisait plus de classement sur qui était la plus belle, mais qui était la plus bonne. Il les écoutait, sans jamais vraiment comprendre.
Chez lui, rien ne bougeait. Sa manière de regarder les filles n’avait jamais évolué comme chez les autres. Et ça avait fini par le frapper : il n’attendait rien d’elles. Pas ce genre de choses, en tout cas.
Les conversations à la table de la cantine, au collège, étaient toujours pareilles. Ses amis regardaient la table d’en face, composée des filles les plus bonnes de la classe. « Les cheveux de Bebe ont poussé, regarde, ils atteignent presque son cul. » « Putain, on pourra plus le mater ! Clyde, tu veux pas lui dire d’aller les couper? » « Et pourquoi moi? Je la mate même pas. Wendy est bien plus bonne. »
« CLYDE ! Bordel ! Je t’ai dit quoi sur Wendy ?! »
Quasi à chaque fois, Wendy était mentionnée dans la conversation, et Stan, le meilleur ami de Kyle, réagissait avec colère. Wendy a été sa petite amie pendant leurs années au collège, et il ne supportait pas qu’on parle d’elle de cette manière.
« Les femmes ne sont pas vos objets. Et encore moins Wendy. Elle est intelligente, cultivée et extrêmement respectable. Les autres filles, j’ai abandonné, parlez d’elles comme vous voulez. Mais de Wendy, non. Je vous trouve vraiment dégueulasses. »
Kyle avait toujours admiré la manière dont Stan faisait respecter ce qui lui tenait à cœur. Il était lui aussi dérangé par la manière dont ses amis voyaient les filles. Il avait plusieurs fois soutenu Stan dans son discours, tentant de changer cette vision dégradante de la femme, mais il n’a jamais connu un franc succès, et avait fini par abandonner. Il y avait d’autres garçons qui ne parlaient pas des femmes de la sorte, mais personne qui ne les défendait comme le faisait Stan.
Kyle était convaincu que Stan était ainsi car il avait connu l’amour plus tôt que ses camarades, et que Wendy lui avait appris à avoir un comportement correct sur ce sujet. Lorsqu’ils étaient en primaire, Stan avait la fâcheuse tendance à suivre la majorité sans forcément se poser des questions sur la gravité et l’éthique des actions qu’il était influencé à commettre. Il a plusieurs fois imaginé les discours de Wendy sur l’importance du féminisme, et à quel point la société patriarcale dégradait la vision des femmes par les hommes. Sa relation avec Wendy a permis à Stan de s’ouvrir sur sa propre manière d’agir, et Kyle exprimait une profonde reconnaissance envers Wendy pour cela. Lui aussi était conscient de toutes ces problématiques, mais il ne lui a jamais semblé pertinent d’en parler à Stan, car il savait qu’elle le ferait, et il la trouvait plus légitime. Et Stan a toujours plus écouté Wendy que lui.
Kyle a toujours apprécié Wendy. Tout au long de sa jeunesse, il a entretenu une relation de rivalité amicale avec elle. Les deux se disputaient toujours le titre de premier de la classe, et ce combat était sans cesse alimenté par les autres élèves. Ils avaient également un ennemi commun : Eric Cartman. Kyle avait parfaitement compris que Cartman était jaloux d’eux deux, et que c’était pour cette raison qu’il trouvait constamment le moyen de leur nuire. Il but une gorgée de son verre.
Stan s’était séparé de Wendy en seconde. Kyle se souvient de la scène comme si elle s’était passée la veille. Stan n’était pas venu en cours ce matin-là ; Kyle était assis seul sur son bureau, la place à côté de lui laissée vide par son meilleur ami. Il avait bombardé Stan de textos, inquiet, et n’en avait reçu qu’un seul en guise de réponse : « Viens à la sortie à midi ».
Lorsqu’il honora le rendez-vous, il avait songé que jamais auparavant, il n’avait vu Stan dans cet état. Il avait des cernes témoignant d’une nuit agitée, des médicaments contre le mal de tête dans sa main, et surtout, les yeux rouges d’avoir pleuré. « Elle est partie, Kyle » avait-il seulement murmuré entre deux sanglots.
L’après-midi, ils avaient séché les cours. Kyle n’avait qu’une idée en tête : aider son ami à aller mieux.
Il l’avait emmené manger une glace, puis ils s’étaient assis sur un banc. Kyle avait écouté, avec silence et empathie, pendant que Stan vidait son sac - à quel point elle lui manquait, à quel point il ne se comprenait plus, se demandant ce qui clochait chez lui.
Le soir venu, ils étaient allés dormir chez Kyle. Stan avait avoué qu’il ne voulait surtout pas passer la nuit seul. Dormir ensemble n’avait rien d’inhabituel pour eux, mais cette nuit-là, Stan s’était montré particulièrement tactile. Il avait demandé un câlin pour s’endormir, avait posé sa tête contre le torse de Kyle, et, doucement, avait saisi ses bras pour les passer autour de lui, comme s’il cherchait à se blottir dans un cocon.
Kyle s’était laissé faire. Stan cherchait manifestement à combler un manque, à se raccrocher à quelqu’un. Et Kyle était cette personne - la deuxième plus importante à ses yeux, avait-il déjà dit.
Mais, à vrai dire, ce n’était pas ça qui bousculait Kyle. C’était autre chose. Ce contact, cette chaleur contre lui, les bras serrés autour de son cou… Il le savait dès le début : il allait aimer cette étreinte. Peut-être même trop.
Mais il ne bougea pas. Il ne resserra pas le contact. Il se contenta d’être là. Parce que Stan avait besoin d’un ami, pas d’une faille. Et parce que ses propres désirs, ce soir-là, n’avaient aucune place.
Une bousculade le ramena à la réalité, l’empêchant de penser à Stan plus longtemps. Un homme avait renversé sur son bras un peu de ce qui ressemblait à du whisky. La sensation de frais me rafraîchira, au moins, songea Kyle.
Il se fraya un chemin vers l’entrée du club, à la recherche de ses amis. Il aperçut Clyde et Craig et se dirigea vers eux. Après diverses conversations, Craig regarda sa montre, affirma qu’il était 5h50 du matin et qu’il serait peut-être temps de rentrer.
Il se retrouva dans la voiture de Craig avec les autres. L’alcool commençait à redescendre tandis que les bâtiments défilaient devant lui. Il allait retrouver son lit, dormir puis affronter à nouveau la vie et ses difficultés. Ignorant les conversations du groupe, il regrettait déjà la fête. Le son assourdissant, les lumières et l’amusement qui y régnait – cette possibilité d’être entouré, de se sentir en harmonie avec un groupe sans échange verbal était ce qui attirait Kyle. Il pouvait se laisser aller sans craindre d’être jugé, et sans avoir besoin de parler. Kyle n’était pas particulièrement doué avec la parole, et retranscrire ce qu’il ressentait à quelqu’un n’était pas naturel pour lui. Il préférait donc passer sa soirée seul, au club, avec l’alcool et la musique, entouré d’une harmonie non verbale. Il y allait avec ses amis pour sa sécurité, seulement.
De retour chez lui, il s’effondra dans son lit et s’endormit rapidement, pris par la fatigue.
- Vieux ? Kyle ! Bordel, Kyle !! Il est quinze heures !
Kyle fut réveillé par une voix familière. Il ouvrit difficilement les yeux et aperçut Stan qui tapait à la vitre de sa fenêtre. N’étant pas matinal, il aurait rejeté la plupart des personnes osant le réveiller en criant ainsi. Mais Stan était privilégié.
- Oh, c’est toi ! Attends, je t’ouvre.
- Merci, dit Stan en enjambant le mur pour entrer dans la chambre.
- Pourquoi tu n’as pas toqué à la porte ?
- Je l’ai fait, mais personne n’a répondu. Alors comme tu m’as dit que tu sortais hier, j’ai compris que tu dormais encore. Je t’ai amené à manger, tiens, je savais que tu aurais faim.
Stan posa son sac à dos sur le lit. Kyle le regarda, le cœur léger : c’était la première personne qu’il voyait aujourd’hui, et ça lui plaisait. Avec Stan, chaque instant n’était plus une épreuve, mais un moment agréable. Kyle sentait son regard glisser sur lui comme à travers un rêve un peu trop vivant. Il le regardait comme on regarde quelque chose qu’on n’a pas le droit de toucher. Une pointe de tristesse le traversa.
Stan sortit des pizzas et les posèrent sur le lit. Kyle poussa un soupir de soulagement en prenant une part. Il avait terriblement faim. Manger est sans doute une des meilleures sensations qui existent.
- Alors, c’était bien hier ? Commença Stan.
- Ouais, incroyable ! Comme d’habitude, j’ai adoré. T’aurais dû venir.
- Tant mieux. Stan esquissa un sourire. Désolé, j’étais trop fatigué.
- J’aurai aimé que tu sois là.
- Je n’en doute pas, mais tu sais, ces milieux ne m’attirent pas trop. C’est un peu la débauche, tout le monde est défoncé... exprima Stan.
- Eh, je vais mal le prendre ! ricana Kyle.
- Ben.. Kyle, tu ne trouves pas que... tu sors beaucoup en ce moment, non ? Je m’inquiète un peu pour toi.
Kyle était fasciné par la simplicité avec laquelle Stan exprimait ce qu’il ressentait. Cette phrase, si simple et pourtant si intime, il savait qu’il ne serait jamais capable de la prononcer, même envers la personne dont il était le plus proche. Il admirait cette capacité à s’ouvrir qu’avait Stan, qui lui permettait également de créer du lien avec quasiment n’importe qui (sauf Cartman). Cependant, il ne comprenait pas pourquoi Stan s’inquiétait, à ce moment précis.
- Eh bien, c’est vrai que je sors beaucoup, mais je ne vois pas en quoi c'est préoccupant ? Je veux dire, je m’amuse juste, répondit Kyle d’une manière qu’il estimait un peu trop sèche, et il s’en voulut pour cela.
- Kyle, tu bois à chaque fois que tu sors. Kenny me dit que tu ne parles à personne. Tu danses, comme un robot, pendant cinq heures.
Kyle savait que Stan détestait l’alcool. Son père, Randy, était alcoolique, et Stan l’avait aussi été, lors de sa dépression qui était apparue à l’âge de ses dix ans. Il avait sombré dans l’alcool, mais avait réussi à ne plus y toucher après sa rupture avec Wendy. Depuis, il évitait tout lieu alcoolisé et détestait particulièrement voir quelqu’un boire.
- Stan, je comprends que tu n’aimes pas que je boive. Mais sérieusement, ça va, pas de quoi en faire un drame, tu sais, exprima Kyle dans le but de le rassurer.
Ce fut l’effet inverse qui se produisit. Kyle sentit Stan se crisper. Il comprit qu’il avait touché un point qui ne fallait pas. Il se sentit nul à nouveau. Il avait essayé de rassurer son ami, et finalement, il l’avait vexé. Alors Kyle fit ce qu’il savait faire de mieux : il passa son bras autour de la nuque de Stan et poussa sa tête sous son épaule, tout en prononçant un « pardon ». Il sentait son souffle chaud sur son t-shirt. Stan se laissa faire, et posa sa main sur les jambes de Kyle. Bien que Stan ne montrait que peu qu’il était blessé, savant que les maladresses de Kyle étaient involontaires, Kyle pensait à chaque fois qu’il avait tout de même de quoi s’en vouloir.
- Je... suis désolé, excuse-moi, Stan, je voulais pas...
- C’est rien, vieux. Promets moi juste que tu ne finiras pas comme mon père.
- Croûlant au fond de mon fauteuil toute la journée, à boire trois litres de bière par jour ? Abuse, j’en suis pas à là, ricana Kyle, soulagé.
- Je te jure. Tu finiras pas comme ça parce que je ferai tout pour. Stan poussa un soupir. Heureusement que ma mère tient la route.
- C’est clair. Putain, la pizza est excellente ! Merci beaucoup, mec, s’exclama Kyle en souriant.
- Toujours là pour prendre soin de toi, dit Stan en relevant la tête pour esquisser un clin d’œil.
S’il faisait aussi ça à Wendy, tu m’étonnes qu’elle ait finie amoureuse, pensa Kyle sans le prononcer.
