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Baisers sous le gui

Summary:

Résumé : Cinq ans séparent deux baisers et deux filles. Beaucoup de choses peuvent changer en cinq ans.

Notes:

NDT : Cette histoire s'inscrit dans une suite d'histoires plus grande construite autour du Canon que je suis en train de traduire petit à petit :) . Plus de détails sur la chronologie ici

Work Text:

Baisers sous le gui

Je suis à la soirée du réveillon du millénaire chez Harry, mais en réalité, je ne suis pas vraiment à la soirée du réveillon du millénaire chez Harry ; je suis seul dans la cuisine du square Grimmaurd.

Quand je suis parti, Luna expliquait à tout le monde que ce n’est pas réellement l’aube du nouveau millénaire. La première année de ce calendrier était l’an un, pas l’an zéro — il reste donc une année avant que le deuxième millénaire ne devienne le troisième. Elle a raison, bien sûr. C’est habituel.

Néanmoins, c’est ce moment-là que tout le monde a choisi de célébrer. Le passage de 1999 à 2000 semble, pour la plupart d’entre nous, bien plus significatif que celui de 2000 à 2001. Même si on le lui a expliqué, Luna ne comprend toujours pas pourquoi cette fête continue. Elle nous a annoncé que l’année prochaine, pour le réveillon, elle organisera une fête pour le « vrai millénaire ». J’ai hâte d’y être. Je crois que nous en avons tous hâte.

Luna… Je pense à Luna pour éviter de penser à la fille qui m’a poussé à venir ici dans le but de l’inviter à sortir avec moi.

Luna m’a embrassé le jour de mon anniversaire, il y a cinq mois, et depuis, tout le monde semble s’attendre à ce que je lui demande de sortir avec moi. Je n’en ai pas envie. C’est mon amie, mais son esprit merveilleux, curieux et vagabond me déroute parfois. Plus fondamentalement encore, elle ne me plaît pas de cette manière-là.

Qu’est-ce qui fait que certaines personnes trouvent que d’autres sont attirantes ? Qu’est-ce qui m’attire chez certaines filles ? Comment ça fonctionne ? L’expérience me dit que je ne suis pas très doué pour choisir la bonne fille. Ou est-ce le contraire ? C’est elle qui t’a choisi, me rappelé-je.

J’ai beaucoup d’amies qui sont des filles. Comment est-ce arrivé ? Les filles ne me rendent plus nerveux. J’étais stupidement nerveux autour des filles quand j’étais à l’école. J’avais même peur de Lavande ! Elle est là-haut, elle aussi. Lavande a exigé des baisers de tout le monde à son arrivée, et elle les a reçus. Seamus a poussé sa petite amie pâle et en fauteuil roulant à travers la pièce, et tout le monde — sauf Ron — l’a embrassée.

Je suis venu à cette fête avec un plan. Je voulais commencer le nouveau millénaire avec une nouvelle petite amie. Il n’y a plus que deux filles qui me rendent nerveux aujourd’hui : l’une est mon ex, et l’autre est celle à laquelle je voudrais demander de sortir avec moi. Il me faudra rassembler tout mon courage pour lui parler à elle. Je soupçonne qu’en fuyant, j’ai déjà tout gâché.

Je craignais de tomber sur un couple en train de s’embrasser ici dans la cuisine. Heureusement, il n’y avait personne. Je suis descendu avec l’idée de me faire une tasse de thé, mais ce n’était pas nécessaire : le thé m’attendait déjà. La théière, le lait et la tasse que j’utilise habituellement quand je rends visite à Harry étaient posés sur la table de la cuisine.

Merci, Kreattur.

Luna et Ginny me disent que je suis courageux. Harry l’a dit lui aussi. Mais je ne le suis pas. Je suis un lâche. Mon plan magistral, je l’admets en buvant du thé seul la nuit du réveillon du millénaire, n’était qu’une imposture. Ma détermination à demander à « l’autre blonde » de sortir avec moi était renforcée par le fait que j’étais certain qu’elle ne serait pas là — qu’elle serait au travail. Tous les pubs sont bondés, ce soir. Je me demande comment — et pourquoi — elle a réussi à obtenir sa soirée. Peut-être qu’il y a quelqu’un ici qui lui plaît. Je ne sais pas qui, et comme j’ai fui la fête, il est peu probable que je le découvre.

J’ai eu envie de partir dès l’instant où Michael est arrivé, mon ex-petite amie à son bras. Romilda, toutefois, semblait ravie de faire comme si j’étais invisible, alors je suis resté. Je parlais avec une jeune femme Australienne — la nouvelle Attrapeuse des Harpies et la dernière amie en date de Ginny — quand Michael s’est retrouvé sous le gui dans le salon, sans que Romilda ne le remarque.

Luna, elle, l’a vu. Elle s’est avancée vers Michael et l’a embrassé, et tout est parti en cacahuète. Je déteste les scènes bruyantes et publiques, surtout quand elles impliquent Romilda.

Ginny n’a jamais aimé Romilda, elle me l’avait clairement fait comprendre l’année dernière. Quand les cris ont commencé, Ginny et ses coéquipières des Harpies ont immédiatement plongé dans la mêlée. Moi, je suis parti. À l’étage, la fille que j’étais venu voir est probablement toujours tranquillement debout dans un coin, à observer la débâcle.

Je regarde autour de moi la cuisine propre, lumineuse et vide. Un brin de gui est suspendu au plafond, au bas des escaliers qui mènent au hall — parfaitement placé pour piéger toute personne entrant ou sortant de la pièce. Je me demande combien de fois Harry a embrassé Ginny sous ce brin.

Mes pensées me ramènent à Noël, il y a cinq ans. Cela représente plus d’un quart de ma vie. C’était mon tout premier baiser sous le gui.

Durant l’année et quelques que j’ai passée avec Romilda, je ne l’ai jamais embrassée sous le gui. Ce premier baiser était donc aussi le dernier que j’aie fait sous le gui. Un rendez-vous, une nuit merveilleuse, et mon premier amour s’est terminé. Mais en réalité, cela ne se termine jamais vraiment. Au moins, nous sommes restés amis — de bons amis. Elle sait que je ferais n’importe quoi pour elle. Et je sais qu’elle ferait n’importe quoi pour moi. Même aujourd’hui, une seule autre personne est au courant de ce baiser.

Mes pensées s’égarent… et me ramènent à février 1994.


Il était minuit tout juste passé. J’étais assis seul sur les marches qui menaient au dortoir des garçons. J’avais pleuré ; j’avais été un idiot. J’aurais pu causer la mort de quelqu’un. Harry ou Ron auraient pu mourir, et cela aurait été ma faute. J’entendis la porte de la salle commune s’ouvrir, le brouhaha des voix s’élever, puis retomber lorsque la porte se referma, alors j’essuyai vite mon visage avec les manches de mes robes. Des pas légers et rapides montèrent dans ma direction, si vite que je n’eus pas le temps de me lever, de me retourner, ni de fuir vers mon dortoir. Malefoy avait raison : je suis lent et stupide.

La petite sœur de Ron grimpa les marches en trottinant vers moi.

« Salut », dit-elle. Elle avait l’air pâle et fatiguée. C’était le cas de tout le monde. Il était très tard, et tout le monde avait peur : toute la maison Gryffondor attendait de savoir si Sirius Black, le meurtrier évadé, se trouvait encore dans l’école.

Ginny portait une vieille robe de chambre qui touchait presque le sol. Je la reconnus comme celle que Ron portait en première année. Elle était trop courte pour lui déjà à l’époque.

« Où tu vas ? » demandai-je. Je paraissais brusque, parce que j’essayais de cacher le fait que j’avais pleuré. « Ces escaliers mènent aux dortoirs des garçons. »

« Je suis venue te voir », dit-elle. « Tu es très courageux, tu sais. »

« Courageux ? »

Elle est folle, pensai-je.

« J’ai failli faire tuer ton frère », lui rappelai-je.

« On fait tous des choses stupides, parfois », répondit-elle fermement. Il y avait dans sa voix une certitude et une pointe de tristesse, et je me demandai quelle chose stupide elle avait bien pu commettre, elle aussi. « Tu t’es dénoncé », ajouta-t-elle. « Tu as fait ce qu’il fallait. Tu n’étais pas le seul, tu sais. Si tu ne t’étais pas levé, McGonagall n’aurait jamais su. Deux filles et un garçon de ma classe avaient aussi noté tous les mots de passe. Mais toi, tu es un vrai Gryffondor, non ? Tu as été courageux, noble et honnête. »

Je ne trouvai rien à dire. Je regardai cette petite fille au visage constellé de taches de rousseur, qui, d’une manière ou d’une autre, avait su trouver de la lumière dans mes ténèbres. Elle me sourit timidement.

« Merci », murmurai-je.

« De rien », dit-elle avec un grand sourire, tandis qu’une lueur malicieuse éclairait son visage. « C’est la première fois que je monte dans l’escalier des garçons », dit-elle en souriant. « C’est vrai qu’Hermione est déjà venue dans votre dortoir ? »

J’acquiesçai.

Elle bondit derrière moi.

« C’est lequel ? » cria-t-elle par-dessus son épaule. Puis une pensée effrayante me traversa l’esprit. Et si Black était encore là, caché ? Et si le professeur McGonagall l’avait manqué, d’une manière ou d’une autre ?

« Tu ne peux pas ! » criai-je en me lançant à sa poursuite.

Mais Ginny était trop rapide.

Quand je la rattrapai, elle se tenait dans l’encadrement de la porte de notre dortoir, silencieuse, les yeux fixés sur les rideaux déchirés du lit de son frère.

« Oh », fit-elle. Les accrocs dans les tentures de Ron l’inquiétaient. Moi aussi. Elle jeta un regard circulaire à la pièce. Son visage changea : elle était curieuse, excitée.

« Lequel est ton lit ? » demanda-t-elle. Je le lui indiquai du doigt.

« Et celui-là, c’est celui de Harry. », dit-elle en le pointant.

« Bien deviné, » lui dis-je.

Mais ce n’était pas un hasard. En réalité, j’ai découvert, des années plus tard, que rien dans tout cet échange n’était réel ni vrai. Sirius Black n’était pas un meurtrier évadé, et Ginny était déjà montée dans le dortoir des garçons l’année précédente, à la recherche d’un journal.

Elle a fini par m’avouer ses mensonges l’an dernier, après que Harry, Hermione et Ron m’ont raconté ce qu’ils avaient fait pendant ma septième année. Ils m’ont tout dit ; ils m’ont révélé l’horrible vérité sur Tom Jédusor. Hermione a dit que, parce que j’avais tué le serpent, je méritais de savoir. Harry a dit que j’étais l’une des personnes les plus courageuses qu’il connaisse, et que je devais connaître toute la vérité. Ron et Ginny m’ont dit qu’ils savaient que je saurais garder le secret, et que je ne le répéterais à personne. C’est ce que j’ai fait. Je ne l’ai même pas dit à Romilda.

« Est-ce que Ron a hurlé ? » demanda Ginny en continuant à observer la pièce.

Je hochai la tête, mais je regrettai aussitôt. Ron n’aimerait probablement pas que sa sœur le sache.

« C’était son nouveau cri, plus grave, ou l’ancien, aigu et féminin ? » En voyant son visage s’éclairer, je sus que si je lui disais la vérité, elle ne le laisserait jamais tranquille.

« Je ne te dirai rien, » répondis-je.

« Tu viens de le faire, » dit-elle en riant.

« On devrait y aller, » lui dis-je, soudain inquiet de ce que Ron penserait. J’étais seul dans le dortoir des garçons avec sa sœur. Elle était très jolie, pleine de vie et d’espièglerie, et c’était une fille. Je baissai les yeux, incapable de la regarder.

« Je ne vois pas pourquoi tu t’inquiètes, ça ne nuirait pas du tout à ta réputation d’être surpris seul dans un dortoir avec une fille, » me taquina-t-elle, le visage rayonnant. Ce fut à cet instant que je tombai amoureux de Ginny Weasley.


Je me souviens de décembre de cette même année. C’était un samedi après-midi chargé, en fin de journée. Ginny était mon amie. Elle et Hermione étaient les seules filles que je pouvais regarder dans les yeux. J’avais d’autres amis, mais dans notre dortoir, j’étais le numéro impair. Je m’entendais bien, je crois, avec tous mes camarades de dortoir. Mais je n’étais le meilleur ami de personne.

Harry et Ron étaient toujours ensemble (et en général avec Hermione, aussi). Seamus et Dean formaient un duo inséparable, toujours en train de rire et de plaisanter. Personne n’était méchant avec moi (sauf les Serpentard, évidemment), mais j’étais « le surnuméraire » de mon dortoir. Celui qui passe du temps les autres avec et qu’ils acceptent, mais je n’avais pas de meilleur ami.

C’est toujours le cas.

Ginny était comme moi. Elle avait été timide et renfermée pendant sa première année (je sais maintenant pourquoi), et c’est justement cette première année que les amitiés se forment. Cette année-là, elle était souvent seule, à écrire dans un vieux journal, tandis que les autres tissaient des liens autour d’elle. Il y avait cinq filles dans son dortoir. Sarah et Amanda étaient meilleures amies. Tabitha et Jacqueline étaient meilleures amies. Et puis il y avait Ginny. En cela, elle me ressemblait. Mais c’était bien la seule chose qu’on avait en commun. Dès sa troisième année, elle était populaire. Elle avait même des amis dans d’autres maisons.

Ginny était drôle et vive d’esprit ; elle l’est toujours. Et elle fait encore aujourd’hui la meilleure imitation du professeur McGonagall que j’aie jamais entendue.

Je l’observais depuis mars, depuis sa visite dans notre dortoir. Ginny était facile à observer, agréable à regarder, et elle était tellement focalisée sur Harry qu’elle ne semblait jamais remarquer que je la fixais. J’ai remarqué d’autres filles qui regardaient Harry, elles aussi. Il y avait une fille de deuxième année aux cheveux foncés qui paraissait le suivre partout. C’est cette fille-là qui a fini avec moi, après la Bataille. Mais à l’époque, Romilda était obsédée par Harry. Parfois, je me demande si ce n’est pas encore le cas. Lui, il l’ignorait. Il les ignorait toutes.

J’avais envisagé d’inviter Ginny au Bal de Noël, mais j’avais renoncé.

C’était mon amie. Je l’aimais, mais elle ne pouvait pas m’aimer, personne ne le pouvait. Je ne voulais pas la perdre comme amie, alors j’avais décidé d’inviter la seule autre fille avec qui je pouvais parler. Hermione avait toujours été gentille avec moi, depuis notre première rencontre dans le train en première année. Ce n’était pas la plus jolie fille de notre année, ses cheveux étaient… volumineux, et ses dents aussi (du moins jusqu’à récemment). Elle n’était pas très féminine non plus, pas comme Lavande. À cette époque, Lavande pouvait me faire rougir rien qu’en me regardant.

Ginny et moi étions à la bibliothèque ; je l’aidais pour son devoir de botanique. C’était la seule matière dans laquelle je pouvais l’aider, alors je le faisais volontiers. J’aperçus Hermione entrer. Comme toujours, elle était ensevelie sous une montagne de livres. Ni Harry ni Ron ne l’avaient invitée au bal, j’avais vérifié, alors je pouvais le faire moi-même. Je m’excusai auprès de Ginny et la quittai un instant.

« Salut Hermione, je me demandais… est-ce que tu voudrais aller au Bal de Noël avec moi ? » demandai-je. Les mots sortirent tout seuls. Harry et Ron la traitaient comme un garçon parce qu’à bien des égards, elle en était un : elle faisait partie du trio, elle était facile à aborder.

Hermione rougit. C’était la première fois que je faisais rougir une fille, et je sentis mes joues s’empourprer par empathie.

« Désolée, Neville », s’excusa-t-elle. « Quelqu’un d’autre m’a déjà invitée, et j’ai accepté. »

« Oh », dis-je. « Je croyais que ni Harry ni Ron ne t’avaient… »

« Ils ne m’ont pas invitée », coupa-t-elle sèchement. « C’est… quelqu’un d’autre… Je ne veux pas dire qui, désolée Neville. Merci de m’avoir demandé. » Hermione me regarda curieusement, puis jeta un œil derrière moi, là où j’avais laissé mes livres.

« Pourquoi tu m’as invitée ? »

« Tu as toujours été gentille avec moi », lui répondis-je. Elle sourit, et je réalisai soudain qu’elle était en réalité plutôt jolie.

« Pourquoi tu n’invites pas Ginny ? » dit-elle en faisant un geste du menton en direction de mon épaule.

Je regardai Ginny et me demandai si elle avait entendu notre conversation. Que pouvais-je faire ? Je ne pouvais pas inviter Ginny. Je n’osais pas inviter Ginny. Elle pourrait dire non.

Hermione avait dit non, et ce n’était pas grave, parce que je n’étais pas amoureux d’elle. Mais si Ginny me disait non… ce serait une catastrophe. Je préférais ne pas savoir que d’être rejeté. Mais…

Ginny pensait que j’étais courageux. Elle me l’avait dit.

Ne pas l’inviter, c’était de la lâcheté.

Ma grand-mère disait toujours que « la fortune sourit aux audacieux », et si je n’invitais pas à Ginny, peut-être que quelqu’un d’autre le ferait. Si elle y allait avec quelqu’un d’autre, ce serait encore pire. Hermione m’observait réfléchir, et elle m’adressa un sourire d’encouragement. Je pris ma décision. J’allais inviter Ginny.

La bibliothèque était un bon endroit pour le faire, me dis-je. Elle ne pouvait pas crier ni se moquer de moi ici. Si elle le faisait, madame Pince la mettrait dehors, et moi, je pourrais rester caché jusqu’à la fermeture.

Je préparai ma phrase en marchant vers elle. J’avais réussi à demander à Hermione, et ça avait été facile, pourquoi ce serait plus difficile cette fois ?

Dans ma tête, je disais avec douceur « On est amis depuis longtemps, Ginny. Je te trouve géniale, et j’aimerais vraiment t’emmener au Bal de Noël. Tu veux bien venir avec moi ? »

Dans ma tête, elle répondait « J’adorerais aller au bal ! Neville, tu es le garçon de mes rêves. »

La réalité fut différente.

« Euh, Ginny », balbutiai-je, « Bal de Noël, on est sensés… est-ce que… toi… moi… nous… aller… ensemble… »

Elle me regarda, stupéfaite. J’observai avec embarras ses efforts pour déchiffrer mon charabia.

« Tu veux m’emmener au Bal de Noël ? » demanda-t-elle. Je n’osai pas répondre, alors je hochai la tête. Elle resta silencieuse un long moment. Je ne parvenais pas à lire son expression, et je commençai à paniquer. J’étais certain qu’elle allait refuser. Il fallait que je dise quelque chose.

« Tu n’es pas obligée de décider maintenant », proposai-je. « Si tu préfères attendre, voir si quelqu’un d’autre te demande… quelqu’un de mieux… » Je baissai les yeux et me mis à fixer mes lacets avec attention. Sa main s’approcha, deux doigts effleurèrent mon menton pour relever doucement ma tête. Elle me sourit.

« Neville », dit-elle. « Oui, je veux bien aller au Bal de Noël avec toi. »

C’est moi qui nous fis expulser de la bibliothèque : mon cri de joie fut de trop pour madame Pince. Ginny riait en silence, mais ça m’était parfaitement égal.


Le jour de Noël 1994, j’étais debout dans la salle commune de Gryffondor, attendant d’emmener la plus jolie fille de l’école au Bal de Noël. À mes côtés se tenaient Dean et Seamus ; eux aussi attendaient leurs cavalières. Ginny arriva – elle était magnifique. Elle me fit un signe de la main.

« Bon sang, Neville, » me dit Dean. « T’as décroché un sacrément bon numéro. » Sa propre cavalière, Tabitha, la camarade de dortoir de Ginny, avait suivi cette dernière dans la pièce, et elle lança un regard noir à Dean en entendant ses paroles. À en juger par son expression, j’étais assez sûr que Dean pouvait faire une croix sur la grande séance de roulages de pelle dont il se vantait pendant qu’on enfilait nos robes de bal.

« Tu es… superbe, » balbutiai-je. Ginny sourit.

« Merci, Neville. » Elle glissa son bras sous le mien, et nous partîmes pour le bal.

« Tu es plus silencieux que d’habitude, » observa-t-elle alors que nous traversions les couloirs.

« Je ne sais pas quoi te dire, » avouai-je.

« Tu n’as d’habitude aucun mal, » me rappela-t-elle. « Parle simplement de Botanique, tu pourrais m’ennuyer pendant des heures. »

Mon visage se décomposa.

« Désolée, Nev, » s’excusa-t-elle aussitôt. « C’était méchant. Je ne sais pas ce qui m’a pris. »

« Tu voulais aller avec Harry, pas avec moi, » lui dis-je, le cœur serré.

« Qui t’a dit ça ? » demanda-t-elle, furieuse. « C’est ce crétin de Malefoy ? » Elle baissa la voix, incertaine. « Ce n’était pas… Hermione… j’espère ? », demanda-t-elle en un murmure.

« Personne ne m’a rien dit, promis, » la rassurai-je. « C’est évident, vu la façon dont tu le regardes. Je suppose que tu m’aurais largué s’il t’avait invitée. »

« Faux, » répliqua-t-elle avec véhémence, laissant entrevoir ce tempérament de feu dont Ron prévenait tout le monde. « Il m’a invitée, mais j’ai refusé. »

« C’est vrai ? » demandai-je d’un ton excité. Elle capta la joie dans ma voix, me regarda, et sa main vola à sa bouche dans une tentative de cacher son « Oh ! » surpris.

« Merde… » dit-elle. Des expressions de regret, d’embarras et de peine passèrent sur son visage, et elle se tut. Pour la première fois de ma vie, je crus comprendre ce que pensait une fille, et je priais pour avoir tort.

Elle m’« aimait bien ». J’en étais certain. Je ne l’attirais pas, mais elle m’appréciait, comme un ami. Je venais de réaliser que je vivais dans un rêve ridicule. Elle était jolie et intelligente. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien vouloir avoir à faire avec moi ? Qui voudrait de Neville le maladroit, le minable, l’inutile ?

Elle ouvrit la bouche pour parler et je sus qu’il fallait que je l’arrête. Je ne voulais pas entendre ce que je savais qu’elle s’apprêtait à dire. Je ne voulais pas qu’elle me dise que j’étais « son ami », que j’étais « un garçon vraiment gentil, mais… » Ces mots viennent toujours avec un « mais », et ce « mais » est toujours : « … mais je ne t’aime pas comme ça. »

Dean me l’avait dit. Il était vraiment abattu quand Mandy Brocklehurst l’avait éconduit. Elle lui avait dit qu’il était « gentil, mais… ».

Je me rappelle encore ce que je pensais à ce moment-là. Pourquoi “gentil” est-il un mot négatif ? J’espère que je suis un garçon gentil, j’essaye en tout cas. Qu’est-ce qui ne va pas avec “gentil” ? Est-ce que Dean a raison, est-ce que toutes les filles préfèrent les garçons mesquins ? J’espère que non. Malefoy, Crabbe et Goyle sont tous mesquins, et aucun d’eux n’est beau. Pourtant, seul Malefoy semble être populaire auprès de certaines filles.

Pourquoi est-il populaire ? Il est arrogant, méprisant, et c’est un harceleur. Il est riche, est-ce que c’est ça, la différence ? Qu’est-ce que je devrais faire ? Que devrais-je dire ? Si j’étais Malefoy, je serais moqueur et sarcastique, mais Gran m’a toujours dit qu’il faut traiter les filles avec respect. De toute façon, ça ne change rien. Même si je voulais, je ne pourrais pas être méchant ou sarcastique. Je ne suis pas doué pour ça non plus.

« Pourquoi as-tu refusé l’invitation de Harry ? » demandai-je rapidement.

« Parce que… » elle hésita. « Parce que je n’étais pas son premier choix, » lâcha-t-elle, furieuse. « Parce que c’est Ron qui lui a suggéré de m’inviter, et parce que je t’apprécie, que tu es mon ami, et que je ne voulais pas te laisser tomber. » Elle semblait bouleversée, au bord des larmes.

Elle avait dit « apprécier », elle avait dit « ami ». Je le savais. Mais elle était triste, et moi aussi, et soudain, je la pris dans mes bras. J’étais en train de consoler une fille, de la serrer contre moi.

« Mais tu es toujours amoureuse de lui, pas vrai ? » demandai-je. Elle hocha la tête, désespérée.

« Et toi, tu es amoureux de moi, pas vrai ? » dit-elle. « C’est pour ça que tu étais si nerveux quand tu m’as invitée. Tu ne l’es pas d’habitude. »

Je hochai la tête en silence.

« Neville… » commença-t-elle.

« Ne me dis pas que je suis gentil, » l’interrompis-je. « Ne dis jamais à un garçon qu’il est gentil. Même pas à Harry. »

« Harry est un imbécile, » me répondit-elle.

« Ça, c’est sûr. Il ne sait pas ce qu’il rate, » dis-je en resserrant mon étreinte.

« Wow ! » rit Ginny. « Neville le charmeur… on va faire de toi un vrai tombeur, mon pote. »

Cette phrase était parfaite… jusqu’au tout dernier mot. Je fronçai les sourcils et la relâchai ; elle fit un pas en arrière.

« Désolée, Nev, » s’excusa-t-elle. « Mais je veux que tu sois mon ami, rien qu’un ami. Tu crois qu’on peut y arriver ? »

Je me retrouvais face au choix le plus difficile de ma vie jusque-là. Mentir, et dire oui, ou dire la vérité et perdre son amitié ?

« Oui, » mentis-je.

Alors nous sommes allés au bal ensemble, et nous avons ri, plaisanté et dansé comme des amis. Et nous avons observé Harry et Ron, assis tristement ensemble, abandonnés par leurs cavalières, et Ginny se moquait d’eux. D’autres garçons ont invité Ginny à danser et, à contrecœur, je les ai laissés faire ; parce que je ne dansais pas très bien, et j’étais épuisé par son énergie. Mais elle revenait toujours vers moi. Elle dit à Michael Corner qu’elle était venue avec moi, qu’elle repartirait avec moi, et c’est ce que nous avons fait. Mais alors que nous rentrions à la tour de Gryffondor après le bal, elle me dit que Michael lui avait proposé de l’accompagner à Pré-au-Lard, et qu’elle avait accepté.

Elle avait arraché mon cœur de ma poitrine, mais je suis le garçon gentil, celui sur qui on peut compter, et je sais qu’elle comptera sur moi. Je ne pouvais pas m’emporter, hurler et me mettre en colère. Je ne pouvais même pas lui dire que Michael était un crétin, parce qu’il n’en est pas un. Il est beau, intelligent et poli. Nous étions retournés à la salle commune en silence.

« Bonne nuit, » avais-je dit.

« Neville, » avait doucement dit Ginny. « Merci. Merci pour tout. Tu es un vraiment bon ami. »

« Merci, » murmurai-je.

Elle leva les yeux et sourit. Je levai la tête pour voir ce qui l’amusait. Nous nous tenions sous du gui. Je ne savais pas quoi faire.

« Je… » hésita-t-elle. « Je n’ai jamais embrassé de garçon, » avoua-t-elle. « À part mes frères, mais ça ne compte pas. »

Elle fit un pas en avant et je me penchai pour l’embrasser.

« Amis, » précisa-t-elle fermement avant que…

« Amis, » mentis-je à nouveau. Et nous échangeâmes notre premier, dernier et unique baiser. Et malgré tout, c’était mieux que je ne l’avais imaginé.

« Je n’ai jamais embrassé de fille, » avouai-je après qu’on se soit séparés. « Sauf si ma grand-mère compte. »

J’entendis Ginny rire tout le long de sa montée vers son dortoir, puis j’entendis éclats de voix. Ron et Hermione approchaient, et ils se disputaient au volume maximal. Je fis demi-tour et montai en courant jusqu’à mon lit avant qu’ils ne me voient. Je restai éveillé des heures, à revivre une étreinte et un baiser, les gravant à jamais dans ma mémoire.

Le jour du Bal de Noël fut à la fois merveilleux et terrible.


Je ne regrette rien de mon premier rendez-vous ni de mon premier baiser. C’était il y a longtemps, et je sais désormais que ce que je ressentais alors, c’était un béguin, ou un amour de jeunesse, ou peu importe le nom qu’on lui donne. Mais c’était important pour nous deux, et Ginny est encore aujourd’hui mon amie. Nous n’étions pas faits pour être en couple ; je ne crois pas que j’aurais supporté sa fougue. Harry, lui, peut. Harry, lui, le fait. Malgré tout, je me souviens de mon premier baiser, du premier baiser de Ginny, avec rien d’autre que de la tendresse.

Harry et Ginny sont ensemble. Ils forment le couple parfait, et se rendent heureux l’un l’autre. Cela saute aux yeux de tout le monde. Je suis fier de pouvoir dire que ce sont tous les deux mes amis.

Je n’ai jamais parlé à personne de la première fille que j’ai embrassée. C’est resté notre secret pendant des années, aucun de nous ne voulait en parler à personne. Ginny a fini par le dire à Harry. Elle le lui a confié lors de son dernier anniversaire, il y a cinq mois. Il était temps, et il était prêt à l’entendre. Elle m’a prévenu dès le lendemain. J’ai eu peur de la réaction de Harry, mais à part un bref regard d’évaluation la fois suivante où on s’est croisés, il ne m’en a jamais parlé. Je ne pense pas qu’il le fera un jour. Et moi, je n’ai certainement pas l’intention de le faire.

Je n’ai même pas songé à le dire à Romilda. Elle l’aurait répété à tout le monde, elle ne sait pas garder un secret. Avec du recul, je me rends compte que je n’ai jamais vraiment aimé Romilda, pas vraiment. Je ne crois pas qu’elle m’ait jamais aimé non plus. On est restés collés l’un à l’autre pendant plus d’un an, à cause de ma stupidité, d’une vie sexuelle active et de son besoin de célébrité, même indirectement.

La célébrité… Je suis l’Auror Neville « Serpenticide » Londubat, Ordre de Merlin première classe. Et maintenant, je comprends enfin pourquoi Harry détestait être « Le Survivant ».

Luna m’a rendu un immense service en m’embrassant le jour de mes dix-neuf ans. Romilda est entrée dans une rage noire. Elle m’a quitté sur-le-champ, en public. À l’époque, je croyais que mon monde s’écroulait. J’étais convaincu d’être anéanti. Mais aujourd’hui, je réalise que j’étais bien plus soulagé qu’abattu. Je regrette simplement le temps que j’ai perdu avec elle.

La porte de la cuisine s’ouvre. C’est Hannah. Ma gorge se serre.

« Oh, salut Neville, » me dit-elle avec un sourire. « Je viens chercher un verre d’eau pour Ginny. »

Je lève les yeux vers elle alors qu’elle descend les escaliers. Elle porte une robe Moldue bleu électrique. Ses cheveux dorés sont détachés ; ils tombent librement sur ses épaules pâles et nues.

La dernière fois que je l’ai vue, c’était au Chaudron Baveur, la veille de Noël. Elle s’affairait derrière le bar. J’allais lui parler — lui demander — mais je n’ai pas eu le courage. Trois sorciers l’observaient en commentant son apparence. « Costaude, » avait dit le premier. « Plantureuse, » avait corrigé le deuxième. « Bien roulée, » avait précisé le troisième. Mon avis penchait entre le deuxième et le troisième.

« Vétérane de la bataille de Poudlard et détentrice de l’Ordre de Merlin troisième classe, » leur avais-je dit. « Faites attention à ce que vous dites. » Ils s’étaient tournés vers moi. Je crois qu’ils allaient faire une remarque moqueuse, mais ils m’avaient ensuite reconnu… et n’avaient rien dit.

Alors que je la regarde descendre les marches, je reprends mes esprits. C’est le moment ou jamais.

Je me lève et je m’avance rapidement vers le bas des escaliers. J’arrive au pied juste au moment où elle pose les pieds sur les dalles en pierre de la cuisine. Elle me regarde avec de grands yeux. Est-elle surprise par ma détermination, ou pense-t-elle que je m’en vais à cause de son arrivée ?

D’habitude, Hannah est un peu plus petite que moi. Aujourd’hui, elle porte des talons. Ses yeux gris sont à la hauteur des miens. Je les fixe, accroche son regard, puis je lève les yeux. Elle suit mon regard et aperçoit le gui.

« Ah, » murmure-t-elle. Je saisis l’instant. Je regarde les lèvres d’Hannah.

La bouche de Ginny est petite mais charnue sous son nez constellé de taches de rousseur.

Les lèvres de Romilda sont fines, parfaitement adaptée pour prononcer des remarques aussi coupantes que son menton est pointus.

Le visage d’Hannah est plus rond, plus doux. Les lèvres sous son petit nez retroussé sont… voluptueuses est un mot qui convient bien. Je les embrasse. Elle ne se retire pas. Au contraire, elle passe ses bras autour de mon cou et répond avec passion. Ce n’est pas comme ça que j’avais prévu de lui demander de sortir avec moi.

C’est encore mieux.