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Français
Stats:
Published:
2025-09-06
Updated:
2025-09-06
Words:
5,501
Chapters:
1/?
Kudos:
1
Hits:
15

Un autre langage draconique

Summary:

Voici une tentative de réécriture de *A language of Dragons*, de S. F. Williamson. Si le pitch et la morale aléatoire de Vivien me plaisent beaucoup (ainsi que son écriture fluide), j'ai trouvé absolument insupportable la manichéisme dans les partis en présence, et surtout l'absolue stupidité des antagonistes. D'où le projet de réécriture actuel, on va voir à quel point j'arrive à m'y tenir.

Notes:

(See the end of the work for notes.)

Chapter 1: Chapitre 1

Chapter Text

J’ai encore rêvé en draconique.
C’est assez fréquent, maintenant. Un univers qui reste le mien, mais mes pensées s’assemblent en draconique. Et au réveil, me restent quelques mots qui persistent plus que les autres.
Mengkhenyass.
Je me retourne dans mon lit. Je n’aime pas l’inactivité, mais je profite comme je peux de ces brefs instants de sommeil restant. Un autre bruissement en contrebas me répond. Marquis, au pied de mon lit, s’est aussi retourné dans son sommeil. J’ouvre les yeux, et constate le spectacle de mon cousin, enseveli sous une montagne de couvertures. Cette nuit aussi, il a dormi à la maison, alors que son père est resté discuter avec mes parents des grèves, des dragons et de je ne sais quel autre sujet politique. C’est de plus en plus fréquent que Marquis dorme ici, ce dont on n’est pas près de se plaindre.
Alors que j’achève de me réveiller, je resitue que nous sommes samedi. Samedi 10 novembre. Je me redresse immédiatement. C’est ce soir que la présidente de l’Académie de Linguistique Draconique vient dîner chez nous. Ici même, dans notre cuisine, la docteure Rita Hollingsworth. Ce soir.
C’est peu dire que j’attends ce moment depuis des semaines. Elle tient littéralement mon avenir entre ses mains. Pas encore tout à fait, mais justement, le but est qu’elle le tienne. Qu’elle accepte de me prendre en apprentissage. Enfin, bien sûr, la raison officielle de sa venue est pour discuter avec ta mère de ses travaux actuels sur les dialectes des dragons. Mais avec mes parents, on a tout fait pour que je puisse en profiter pour l’impressionner. Ce stage d’été au département de traduction serait la meilleure manière d’atteindre ce département autrement très peu accessible.
Je jette un coussin bien senti à la tête de mon cousin.
- Marquis ! je crie, réveille toi !
- Bon sang, Viv, je croyais qu’on faisait la grasse matinée.
- Aujourd’hui ? Clairement pas. J’ai rendez vous chez le relieur à dix heures.
Marquis grogne quelque chose quant au fait que j’aurais pu faire ça sans lui, mais on sait tous deux qu’il sera content de m’accompagner.
J’enfile ma robe de chambre, et me dirige vers le bureau attraper ma lettre de recommandation – merci professeur Shannon. À ce moment, Ursa débarque dans la chambre avec toute la discrétion dont est capable ma petite sœur. Elle se penche sur l’oreille de Marquis en le piétinant un peu, ce qui ne manque pas de lui arracher un grognement supplémentaire.
- Cousin ? chuchote-t-elle bruyamment, tu dors ?
- Plus maintenant, petite ourse, lui dis-je en riant.
Je lui fais signe de me rejoindre, dans un dernier égard pour le sommeil de Marquis. Elle le laisse tranquille, et vient se blottir dans mes bras. Bien sûr, elle est déjà habillée, et sent le lait et le miel.
- Où penses-tu aller, apprêtée ainsi ?
- Je te dirai pas, répond-elle malicieusement, c’est un endroit secret !
- Un endroit secret ? dit Marquis en se redressant, c’est justement mon type d’endroit préféré !
Je lui démêle les cheveux, et me prends la main dans son ruban effiloché.
- Ursa ! je m’écrie, fais plus attention à ton laissez-passer ! Tu aurais dû demander à Maman de te remplacer ton ruban ! Tu sais qu’il ne faut surtout pas que tu le perdes !
Le papier qui y est attaché, estampillé par la mairie, affiche les informations suivantes :

Ursa Featherswallow
Âge : 5 ans
Deuxième classe

J’attrape le mien, et l’attache par son ruban noir autour de mon cou. Je suis terrifiée à l’idée qu’elle puisse perdre son laissez-passer. Notre vie tient littéralement à ces deux derniers mots. Deuxième classe.
Bien sûr, il y a une indulgence avec les plus jeunes, je me rassure. Combien ont égaré leur ruban lors de jeux avec leurs camarades, et ont été réclamés à corps et à cris par leurs parents. Mais je ne peux réprimer un frisson quand même.
Elle fait la moue, et je me note de signaler ce ruban auprès de Maman.
Comme pour tenter de changer la conversation, ses yeux font le tour de la pièce, et se fixent sur les papiers épinglés surplombant mon bureau. Un certain nombre de croquis de dragons par Marquis, ma lettre d’acceptation à l’université de Londres, un pense-bête quant aux déclinaisons de wyrmérien que je ne maîtrisais pas encore tout à fait, et un portrait à l’aquarelle.
Bien sûr, c’est sur celui-ci qu’elle s’arrête.
Combien de fois m’aura-t-elle posé cette question ?
- Viv, elle est où Sophie ?
J’essaie, sans succès, d’étouffer l’émotion qui m’envahit en revoyant ce portrait. Moi-même, un an plus tôt, et à mes côtés, tout aussi souriante, ma plus vieille et précieuse amie.
- Je te l’ai déjà dit, Ursa, elle est partie.
Je ne l’ai pas revue depuis l’été – depuis son échec à l’Examen. Et donc depuis sa rétrogradation en troisième classe. Elle a eu à peine deux semaines pour renoncer à notre rêve d’aller ensemble à l’université, pour plier bagages et pour emménager dans une maison de transition dans un quartier de troisième classe. Je revois encore, le jour de l’annonce des résultats, son visage – et tout son être – se décomposer d’un coup. Le choc, l’incompréhension, le poids soudain de cette nouvelle vie qui lui était imposée. Son père était peut-être même plus livide encore qu’elle, en consultant le papier qu’elle tenait à la main.
Et, de mon côté, la compréhension – et le poids immense de la culpabilité, toujours aussi violent aujourd’hui.
- Elle est en troisième classe maintenant, Ursa, elle habite loin.
Je suis en train de me décider à finalement décrocher ce portrait quand retentit la voix de ma mère :
- Ursa, on y va ma chérie !
Elle sort de ma chambre en trombe, et j’entends la porte d’entrée claquer quelques secondes plus tard. Ce portrait a gagné un répit de plus. J’attrape un chemisier en dentelle et un pantalon.
- Marquis, tu me laisses m’habiller ?
Cela évitera aussi qu’il me parle de Sophie. Il rassemble ses affaires et quitte la pièce juste à temps, alors que j’échoue à retenir mes larmes. Mais je les chasse rageusement. Même si ce que j’ai fait est impardonnable, je ne peux pas l’effacer. Mon choix était nécessaire, même s’il me fend toujours autant le cœur. Je dois l’assumer. D’autant que ma peine est incomparable à celle de Sophie.
J’ai à peine fini de m’habiller lorsque Marquis toque à ma porte. Il a eu le temps de se coiffer et d’enfiler son trenchcoat beige.
- Prête à vous rendre chez le relieur, madame , plaisante-t-il en m’offrant son bras, comme dans une tentative de me détendre.
Tentative réussie, je dois reconnaître. Mon angoisse s’apaise alors que je lui tends mon bras, et que mon esprit est à nouveau pris par l’impatience de ce soir. Ce soir, j’impressionne Rita Hollingsworth avec mon portfolio. Une étape majeure vers mon rêve : devenir traductrice de langues draconiques.
Autour de nous, le quartier de Fitzrovia bouillonne d’activité. Les rues sont emplies de marchands ambulants vendant friandises, livres et bibelots ; ainsi que de leur clientèle. Je reconnais avec plaisir des phrases en bulgare ici et là, notamment du côté de vendeurs d’icônes. Alors que mon cousin me guide à travers la cohue, j’observe une fois de plus combien de ces marchands le saluent. Il a un charisme et une vivacité d’esprit qui le rendent populaire partout où il passe, semble-t-il. Ce qui nous a été utile plus d’une fois.
- Des dragons rebelles sont enfermés à Durham, crie un enfant fardé de journaux, est-ce qu’on pourra espérer démanteler leur réseau ? Est-ce que l’accord de paix serait en péril ?
Marquis s’arrête pour regarder les gros titres, intrigué.
- En péril ? Sérieusement ? je commente auprès de lui. Ça fait cinquante ans qu’il dure, ce n’est pas une poignée de rebelles qui vont le menacer. D’autant plus s’ils se font arrêter.
L’accord de paix est l’alliance forgée le siècle dernier entre le gouvernement humain et la reine des dragons britanniques. Il a remodelé la société pour abolir la chasse à l’homme, prévenir la surpopulation, et de manière plus générale mettre un terme à la course aux hostilités entre humains et dragons. Le remettre en cause me paraît plus dangereux qu’autre chose – en plus d’être ingrat.
- À ce sujet, j’ai récemment entendu une rumeur intrigante, me confie Marquis alors que nous entrons dans Marylebone. D’après la petite amie d’Hugo Montecue, son beau-frère aurait aperçu un avion et un dragon voler dans le ciel côte à côte.
- Impossible, je rétorque, les itinéraires de vols des avions et des dragons sont totalement séparés pour éviter les collisions. Je suppose qu’elle a voulu se rendre intéressante.
J’évite une crevasse dans le sol, certainement causée par un impact draconique lors de la guerre. Marylebone devrait réparer sa voirie, ça fait cinq ans que cette guerre est finie.
- Ou peut-être justement que les rebelles se permettent des actions de plus en plus audacieuses, et que notre paix actuelle est plus fragile qu’on ne le pense ?
- Si tes amis pensent vraiment que le gouvernement laisse les rebelles voler, ils sont plus naïfs que je ne le pensais.
Mon amertume a dû se voir, car il réplique
- Tu es juste jalouse que Hugo ait une nouvelle copine.
- Arrête avec ça, il m’a juste aidé en mathématiques, c’est tout. C’est un bon professeur.
Mes joues sont brûlantes, mais je me calme en me rappelant que c’est peut-être la seule chose qu’il a pour lui. C’est un bon professeur. Assez pour que l’on m’embête encore avec cette histoire, mais j’avais besoin de son aide. J’envisage de lui rétorquer une remarque bien sentie sur son propre nombre de petits amis, mais nous arrivons à temps à la boutique du relieur. La clochette tinte alors que j’ouvre la porte.
Un instant plus tard, ma bourse est un peu plus légère, mais surtout je tiens entre mes mains, nouvellement relié de cuir, mon portfolio de traductions. Ma clé vers mon avenir. Je suis prise d’une bouffée de fierté.
Toute traduction implique une trahison. Il n’y a jamais de parfait équivalent d’un mot d’une langue à l’autre. Il y a toujours des connotations présente dans une des langues que l’autre n’a pas, un sens légèrement différent. Quand il existe même un mot ayant le même sens dans l’autre langage : le Gragskavith drageoir est intraduisible en anglais sans passer par une ou deux phrases. C’est cet effort constant mais toujours inachevé de combler ce fossé qui m’a fait tomber amoureuse de la traduction. Cette frustration que le sens profond restera inaccessible, ou jamais parfaitement, aux yeux de nos lecteurs. Le traducteur, doté de ses multiples paires d’ailes, a pour tâche de transmettre à des yeux terrestres une idée qui ne peut être appréhendée qu’en relief.
Je glisse mon portfolio sous le bras, et nous sortons de l’atelier. Sur le retour, nous passons devant l’université de Londres, où j’étudie depuis quelques mois avec Marquis. J’ai sauté ma dernière année de lycée pour pouvoir y entrer plus tôt – j’aime trop mes études, au point où je m’ennuie les week-ends. Et ne me parlez pas des vacances. Je suis jalouse que Marquis, en tant qu’homme, a accès à l’internat. Au moins cette université accepte des femmes, j’ai déjà de la chance.
Comme le répète mon oncle, « il faut bien voir le bon côté des choses ». Et c’est ce que je fais. Je ne pouvais rêver d’un meilleur cadre pour mes études, ou de meilleures études tout court. Et la bibliothèque, bon sang, quelle bibliothèque ! J’ai justement récemment emprunté un livre en komodonais, ce qui me fait repenser à mon mot de ce matin. Le komodonais est un langage d’origine asiatique, très peu parlé ici, hormis pour les commerçants qui reviennent de Singapour. J’ai son sens sur le bout de la langue, quand à mon bras Marquis s’arrête net.
Devant nous, dans une des rues menant à Fitzrovia, s’étend une large foule de manifestants. Je n’avais pas prêté attention à leur vacarme, mais il devient immanquable alors que l’on se rapproche d’eux. Fusent notamment des « Wyvernmire au placard », des « Réformez l’Accord » et de « Gardiens, fils de chiens ». Je soupire devant l’insulte gratuite à nos forces de l’ordre. On se fait justement dépasser par un régiment de gardiens, dans leur uniforme blanc avec visière, venu en renfort.
On ne semble pas pouvoir faire autrement que de traverser la foule pour regagner la maison. Cela permet d’avoir un meilleur aperçu des pancartes :

La Coalition exige des réformes
Le peuple demande de vraies élections
Wyvernmire, va voir ailleurs
Liberté pour la troisième classe

Tout n’est que chaos au sein de la foule. Les injures fusent, et on se fait bousculer plusieurs fois. Je vois un jeune se saisir d’un pavé dessoudé de la route et le lancer sur la ligne de gardiens quelques mètres plus loin. C’est une agression gratuite ! Ils ne lui ont rien fait ! Et personne autour ne dit rien ! Je n’arrive pas à voir si sa pierre a heurté quelqu’un, et je tente d’élever la voix mais le bras de Marquis me tire inlassablement à travers la foule.
La pierre a dû toucher un gardien, car un sifflet retentit, et la ligne de gardiens s’avance pour disperser la foule, matraques à la main. Soudain tout n’est que bruit et bousculade, je ne sais plus où suis-je. Une fille à côté de moi tombe à terre, et je manque deux fois de trébucher. Les sifflets s’enchaînent, entrecoupés d’injures venant de la foule. Le bras de Marquis est mon ancre, mais il semble avoir lui aussi du mal à progresser. Un mouvement de foule nous repousse en arrière. Jetant un œil à mes pieds, je vois ma voisine d’alors juste avant de lui marcher dessus. Sa robe ocre est tachée de sang, et son visage inerte semble avoir piétiné à plusieurs reprises. Ses yeux ! Ses yeux ! Un autre coup de sifflet. La foule reflue dans l’autre sens. Ses yeux ! Le bras de Marquis. Un coup de feu. Un homme couvert d’hématomes. Ses yeux ! Le parc d’à côté, avec un carré de gardiens. Un autre mouvement de foule, Marquis ne faiblit pas, et nous voici sur le seuil de la maison. Je ne peux toujours revoir que les yeux de cette fille alors qu’il insère frénétiquement la clef dans la serrure, me tire à l’intérieur et claque la porte derrière nous.
Je reste quelques secondes dans un état second. Je prends finalement conscience de mon cœur qui bat à tout rompre, de mon bras maculé d’un éclat de sang, du regard livide de Marquis. Le mien ne doit pas valoir mieux.
- C’était quoi, ça ? j’arrive à demander à travers mon essoufflement.
- Des manifestants rebelles, visiblement.
Je ne peux ôter le visage de cette fille de mes yeux. Une passante, elle aussi ? Ou une rebelle ? Je les avais toujours imaginés comme des dragons hargneux et des anciens soldats armés, pas comme des personnes telles que j’en croise tous les jours. Jamais comme une telle jeune fille, d’à peu près mon âge.
Le son de la porte s’ouvrant me fait sursauter. Ma mère tient une Ursa en larmes dans les bras, et claque à son tour la porte derrière elle.
- Fermez la porte à clef, ordonne-t-elle en posant ma sœur dans le canapé. Fermez les rideaux, et éloignez vous des fenêtres.
J’obéis sans y réfléchir, tandis qu’elle ôte le manteau d’Ursa.
- Et enlevez vos chaussures et tout ce qui a pu être sali. Vivien, je te laisse t’occuper de ta sœur ?
Je reprends un peu mon souffle, et m’agenouille auprès d’elle, alors que Maman disparaît, chargée de nos habits.
- Tout va bien, petite ourse, tu es rentrée. Nous sommes tous là. Tout va bien. C’est fini.
Je me rassure aussi moi-même, je me rends compte. C’est fini. Je suis en sécurité.
D’ici quelques heures, nos vêtements seront propres, la rue vide, et il ne restera plus de trace de notre passage involontaire par cette manifestation. Les rues aussi seront nettoyées, et il ne restera bientôt plus de trace de cette fille non plus.
Voici pourquoi.
L’idée s’impose comme une évidence. Voici pourquoi nos parents ont toujours été aussi stricts quant à nos mauvaises notes et à mon éducation.
Voici pourquoi j’ai supporté la main de Hugo sous ma robe en échange de cours de mathématiques.
Voici pourquoi j’ai trahi ma meilleure amie.
Pour réussir l’Examen. Pour devenir traductrice de langues draconiques. Pour ne jamais, au grand jamais, tomber en troisième classe. Pour ne pas céder aux injures et à la violence gratuite.
Ma petite sœur se calme un petit peu, et caresse le nouveau ruban de son laissez-passer.
- Ursa, on va jouer ? lui demande Marquis, revenant de la fenêtre où il s’était éternisé.
Ils disparaissent dans le salon, et je récupère mon portfolio – lui aussi tâché de sang. Je suis contente que ma mère ne l’ait pas vu. Je le frotte un peu : ça devrait pouvoir passer pour des simples tâches d’eau.
Je me dirige vers la salle à manger, où la table est déjà dressée. Ce dîner a été intégralement orchestré par ma mère, de toute façon on n’a pas de cuisinier où de femme de ménage. Mes parents n’ont le budget, après avoir payé mes professeurs particuliers.
Je pose le portfolio sur ma chaise. J’espère qu’il convaincra Hollingsworth de me prendre comme apprentie. Je parle six langues draconiques, ai ma lettre de recommandation, mon portfolio, mon étiquette en société. Ce n’est qu’un examen de plus.
Ce jour là, mon père m’avait décrite comme le « fruit mûr de nos efforts à tous les trois ». En effet, c’est bien mon impression aujourd’hui : luisante à l’extérieur, pourrie à l’intérieur.

 

Lorsque la sonnerie retentit, ma mère est tout juste en train de placer les dernières fleurs dans le vase. Notre salle à manger à fière allure, entre le service en porcelaine rose, les bougies peintes en supplément des ampoules, les tableaux ornant les murs, et les bibliothèques pleines à craquer. Je n’ai pas souvenir de l’avoir déjà vue aussi bien apprêtée.
Mon père me dépose un baiser sur le front, puis pose sur la table deux bouteilles de vin.
- John… s’exaspère ma mère en partant ouvrir, on avait dit une seule bouteille.
- On a une invitée de marque, aujourd’hui ! On ne peut pas se permettre d’être frugaux.
Mon oncle Thomas grogne depuis sa chaise. Le problème n’est pas là, et on le sait tous. Il a commencé à boire il y a quelques mois, peu avant mes résultats à l’Examen, et ne s’est jamais vraiment arrêté depuis.
Alors que mon oncle, résigné, ouvre la première bouteille, mon père conseille à l’oreille de ma mère :
- Ne joue pas tout de suite cartes sur table.
Il désigne du bras les dossiers contenant ses travaux, sur le manteau de la cheminée. Elle acquiesce en partant ouvrir à Hollingsworth. De ce que je sais des travaux de ma mère, cette soirée est d’une importance cruciale pour elle aussi. Elle travaille depuis des années sur l’hypothèse que les langues draconiques sont loin d’être aussi monolithiques que l’on les pense. Qu’elles disposeraient toutes de dialectes, de spécificités propres à un groupes ou une région. Cela serait une étape de plus pour rapprocher les dragons des humains en termes de comportement, d’autant plus si l’on peut établir l’importance culturelle de ces dialectes. Mais cette hypothèse qui va contre le consensus académique actuel, par faute de preuves. L’Académie défend que les dragons sont trop solitaires pour que de telles évolutions aient eu lieu ou se soient généralisées.
- Docteure Hollingsworth ! j’entends ta mère depuis l’entrée, c’est un plaisir de vous recevoir !
Nous sommes rejoints par une petite femme au teint cuivré et aux cheveux argentés, qui se marient bien avec son manteau bleu et argent. Elle tient un porte-cigarette dans la main, et une mallette dans l’autre. Ses doigts sont ornés de multiples bagues, dont Ursa a du mal à détacher les yeux.
- C’est un plaisir d’être ici, se réjouit-elle, en tendant son manteau à Marquis.
Je n’arrive pas à réprimer un sourire devant le regard contraint que m’adresse Marquis, mais opine de la tête. C’est trop important que cette soirée se passe bien, peu importe cette petite méprise.
- En arrivant j’ai vu les nettoyeurs s’affairer dans la rue, poursuit-elle, apparemment une manifestation de rebelles qui a mal tourné ! Que de violence, juste devant chez vous !
- Nous étions heureusement en sécurité à l’intérieur, ment ma mère, en m’avertissant d’un coup d’œil. Nous nous sommes bien gardés de trop nous approcher des fenêtres, on a même entendu des coups de feu ! Enfin, c’est passé, heureusement. Puis-je vous proposer un verre de vin ?
La discussion démarre tranquillement, et je les écoute discuter longuement autour de bols de pierogis au beurre. Elle a dans ses réponses un éclat d’intelligence indéniable. Voici bien la femme qui a retranscrit toute seule la syntaxe de trois anciens langages draconiques, et la présidente de l’institution qui a donné leur forme écrite aux langues draconiques. C’est assez irréel que de l’avoir à notre table.
- Nous savons que les dragons communiquent dans ce qui sont maintenant des centaines de langues répertoriées depuis des millénaires, déclare ma mère. Mais mes recherches tendent à montrer que leurs capacités linguistiques sont antérieures à cela. Et donc qu’il y a eu évolution de ces langues.
- Oui, bien sûr, le consensus actuel étant que les dragons ont développé leurs langues par mimétisme de l’humanité. Mais cela ne veut pas dire que ces langues ont évolué de leur côté pour autant, on part plus de l’idée que la communication s’est faite en reprenant les dynamiques de communication humaines, et donc qu’elles auraient évolué lorsque les langues humaines locales développaient de nouveaux concepts ou en regroupaient d’autres.
- Mais comment une telle évolution se serait-elle faite de manière uniforme, étant donnée la propension des dragons à l’isolement ? Je pense au contraire qu’il y a des petits groupes, très soudés, qui parlaient des dialectes issus de leurs propres langues. Qui doivent être assez distincts les uns des autres, potentiellement autant que le l’anglais de la reine et le scouse1.
- Docteur Featherswallow, si de tels dialectes régionaux existaient, nous les aurions certainement déjà entendus. Comment peut-on prouver l’existence de tels dialectes quand on n’a pas l’ombre d’un exemple ?
- Ces dialectes ne seraient pas forcément régionaux, il pourraient…
- Vous êtes originaire de Bulgarie, n’est-ce pas, docteur Featherswallow ? l’interrompt notre invitée.
Je manque de m’étouffer, et Marquis un peu plus loin recrache sa gorgée de vin dans son verre. Je ne peux qu’imaginer la douche froide que doit ressentir ma mère.
- Je… oui. balbutie ma mère.
- Et vous êtes arrivés en Angleterre il y a un peu moins de cinquante ans ?
- C’est ça, en 1865, juste après ma naissance.
- Peu après le massacre de Bulgarie, donc. Avez-vous perdu plusieurs membres de votre famille sous les griffes des dragons bulgares ?
- Oui, plusieurs, dont ma mère.
Je n’en sais pas tellement plus sur ce qui leur est arrivé. Presque toute sa famille a péri alors, et son père est arrivé en Angleterre seulement accompagné de sa fille. Ce qui est à l’image de la Bulgarie, où la majorité des humains a péri lors du soulèvement des dragons.
- C’est curieux, tout de même, de se spécialiser ainsi dans l’étude de l’espèce qui a détruit votre famille. Non pas que vous soyez la seule, mais les autres tendent à avoir un regard bien plus… belliqueux dans leur recherche. hésita-t-elle en reposant ses couverts. Ils ne font plus aucune confiance aux dragons.
Mon père prit la main de ma mère, qui sourit en réponse.
- Avant que l’interdiction de voyager ne soit proclamée, intervient-il, ma femme est allée dans de nombreux pays pour nourrir ses recherches. Pour chaque dragon bulgare assoiffé de sang, nous en avons rencontré deux qui ne cherchaient que la paix.
- En effet, précieux cadeau que la paix, rétorque Rita Hollingsworth. Que ne ferions-nous pas sans l’Accord de Paix.
Mon père se crispe en réaction, et se sert un autre verre de vin.
- Vive la paix et la prospérité ! clame ma mère.
Elle récite la devise nationale avec la même voix claire dont elle se sert pour nous faire réviser nos leçons. Rita Hollingsworth sourit, visiblement satisfaite.
Sentant le creux dans la conversation, je cherche de la main le portfolio nettoyé sur mes genoux. Est-ce le bon moment pour en parler ? Par quel exemple devrait-je commencer alors ? Je cherche le soutien de ma mère du regard, mais notre invitée, rendue curieuse par mon agitation, me devance.
- Vivian, j’ai cru comprendre que vous vous intéressez aussi à la linguistique ?
Mon cœur n’écoute plus que lui-même, mais je me force à retrouver la façade de calme que l’on m’a enseignée.
- J’étudie les langues draconiques, en effet. À l’université de Londres, mais aussi de mon côté, pour prendre de l’avance. Je suis en première année.
- Voici qui est formidable ! Et vous pratiquez régulièrement ?
- C’est à dire ?
- Discutez-vous avec des dragons ?
- Oh !
La question est légitime. Je dois avouer être un peu prise de court. Mon intérêt est surtout théorique, mais surtout on croise très peu de dragons. J’ai à peine dû échanger quelques mots avec des dragons, et ma dernière interaction remonte à des mois de cela.
- Le dernier professeur dragon de l’université a été remplacé par un humain peu avant mon arrivée, donc très peu…
- Et combien de langues draconiques parlez-vous ? enchaîne-t-elle en wyrmérien.
- Six, je réponds dans la même langue. Puis je passe au komodonais, qui m’est encore très récent. Mais je ne parle pas couramment celle-ci, encore.
- Et le drageoir ? poursuit-elle dans la langue correspondante, depuis combien de temps le parlez-vous ?
- C’est la langue des dragons français, donc j’ai commencé très tôt, dès mes huit ans, je réponds avec un accent que je sais impeccable. C’est une des langues les plus simples à apprendre, j’ai trouvé.
Elle réprime un léger rire, avant de revenir à l’anglais :
- Vous avez magnifiquement réussi l’Examen, j’ai entendu dire ?
Mon ventre se noue à sa mention. Mon père en profite pour intervenir, avec moins de délicatesse que je ne lui connais d’habitude :
- Vivien a travaillé dur pour réussir. Certains de ses amis n’ont malheureusement pas eu cette chance.
Hollingsworth réagit vivement à cette remarque :
- Parce que vous pensez que la réussite à l’Examen dépend à ce point de la chance, docteur Featherswallow ?
- Notre amie Sophie a travaillé aussi dur que Viv, intervient Marquis. Personne ne s’attendait à ce qu’elle échoue.
Je me fais à nouveau empaler par ma culpabilité. Personne ne s’y attendait ? Non. Mais Marquis, qui avait passé l’Examen un an avant nous, clairement pas, et sa rétrogradation l’a choqué.
Tous les jeunes adultes doivent passer l’Examen pendant leur seizième année, et en cas d’échec, ils sont rétrogradés – jusqu’en troisième classe tout au plus, qui est la plus basse. En cas de réussite, les jeunes de troisième classe sont à l’inverse promus en seconde classe.
- Et vous, qu’en pensez-vous, mademoiselle ?
Mon estomac fait un bond de plus. Que sait-elle exactement ? Quel est le rapport avec les dialectes draconiques ?
Mais reviennent à mon esprit les longs mois de révision. Les mains baladeuses de Hugo. Ma candidature en avance à l’université. Ma trahison. Je me raffermis.
- L’échec n’était pas une option pour moi, je réponds.
Elle m’adresse en réaction un clin d’œil qui me surprend. J’ai répondu ce qu’il fallait, mais je ne comprends pas pourquoi cette complicité. Ma mère approuve également ma réponse d’un signe de tête, avant d’afficher un air plus inquiet : Hollingsworth s’est retournée vers mon père, qui a fini son verre de vin entre temps.
- Vous parliez de chance, docteur, mais vous investissez tout votre possible pour vos filles, n’est-ce pas ? Les meilleurs précepteurs, livres et établissements ?
Pas tout à fait les meilleures, il faut signaler. Le Cheltenham Ladies’ College n’accepte que des filles de première classe. Mais loin de moi toute idée de le verbaliser, si j’espère que la prochaine génération de Featherswallow soit justement en première classe.
Mon père se ressert un verre de vin sous le regard désapprobateur de ma mère, avant de répondre :
- Nous faisons plus que cela, même. Vivien était inscrite à St Saviour avant même sa naissance. Je ne compte plus les heures que nous avons passées à lui faire réviser ses leçons. Les privations de sorties lors des très rares mauvaises notes…
Il se perd dans ses mots – et probablement dans l’effet de l’alcool. Oncle Thomas se racle bruyamment la gorge, sans grand succès.
- Ceci me semble très responsable de votre part, remarque Hollingsworth.
- Mais tout cela n’aurait pas été nécessaire, si… si…
Je sens venir la boulette. Il en à son combientième verre, pour perdre ainsi ses mots et sa contenance ? Ma mère lui arrache le verre des mains. Trop tard.
- … si mes filles ne vivaient pas sous la menace constante d’une rétrogradation.
Ma mère sursaute, et laisse échapper le verre qui vient se briser sur le parquet, ponctuant dramatiquement la gaffe de mon père. Qu’est-ce qu’il lui a pris ? Le liquide se répand en silence à travers les lattes, pendant que tout le monde semble retenir son souffle. Moi, en tout cas, je ne parviens pas à reprendre mon souffle. Hollingsworth rompt le sort en se levant.
- Si vous voulez bien m’excuser, dit-elle en ressortant son porte-cigarette, je vais me retirer dans le fumoir.
Elle sort de la salle à manger, emportant sa mallette avec elle. Autour de la table, hormis Ursa qui finit consciencieusement son pierogi, tout n’est que regards noirs en direction de mon père. Peut-être pas par Marquis, mais ça m’étonne qu’il ne se rende compte de ce qu’a potentiellement coûté la gaffe de mon père.
- Bravo, John, grogne oncle Thomas. Impressionnant, vraiment.
Ma mère est tremblante, et je ne dois pas être dans un meilleur état. Mon père s’adosse à sa chaise, alors que les larmes lui viennent aux yeux. Il n’arrive pas à formuler un mot, mes ses yeux ne peuvent pas me lâcher. Pourquoi, alors qu’il n’a jamais critiqué le système de toute ma vie, fallait-il qu’il le fasse maintenant ? Pourquoi devant Hollingsworth, étant donnée son importance pour son épouse et sa fille ?
Marquis m’adresse du regard la même question, mais la réponse est assez évidente. Les deux bouteilles, presque vides, trônant au centre de la table. Mon père s’apprête à les saisir, mais ma mère le devance et les amène rageusement dans la cuisine, au cas où son intention aurait été autre.
- Maman, pourquoi tu es en colère ? demande Ursa, déboussolée.
Je ne suis plus que rage intérieure. Ma seule chance de montrer mes traduction à Hollingsworth s’est évaporée, comme la fumée de sa cigarette maintenant…
On n’a pas de fumoir. Où est-elle allée ? Je peux peut-être la rattraper et quand même les lui montrer ?
- Helina, je suis désolé, essaie d’articuler mon père.
Il va pour l’étreindre, mais elle le repousse. J’attrape mon portfolio et pars sans plus attendre.
L’entrée est silencieuse, et je me dirige vers la seule pièce depuis laquelle parvient un rai de lumière : le bureau de mes parents. Étonnant choix, pour un fumoir, on a un petit salon en face. Je pousse la porte entrouverte en plaquant un sourire sur mon visage.
- Je m’excuse pour les remarques de mon père, docteur Hollingsworth.
Elle est assise derrière le bureau de mon père, une cigarette fumante reposant dans le cendrier. Un tiroir du bureau est ouvert, et elle a un papier devant elle.
- L’alcool a cet effet même sur les meilleurs d’entre nous, Vivien, dit-elle avec indulgence. Cigarette ?
- Je ne fume pas.
- Pour l’instant, du moins.
Elle tire sur sa cigarette, et je profite de ce creux pour poser mon portfolio sur le bureau.
- Docteur Hollingsworth, j’aimerais participer à votre programme d’été en tant qu’apprentie. Voici un aperçu de mes travaux, ainsi qu’une lettre de recommandation par le professeur Shannon.
Elle prend un temps à m’observer sans rien dire, exhalant la fumée précédemment inhalée.
- Vous ambitionnez de devenir chercheuse, à l’instar de vos parents ?
- Pas tout à fait. Surtout traductrice, mais j’aimerais avoir comme vous l’opportunité de découvrir et retranscrire de nouveaux langages draconiques.
Son regard se fait plus intense.
- J’ai entendu beaucoup de bien à votre sujet, dit-elle en repoussant légèrement le portfolio. Vous êtes exactement le type de profil que je veux recruter.
Je manque une respiration.
- Ce serait un immense honneur, je…
Un immense fracas retentit, suivi par un bruit de verre brisé. Je me retourne, surprise. Est-ce que mon père serait tombé ? Aurait cassé quelque chose dans sa chute ? Je m’apprête à quitter la pièce, mais Hollingsworth me retient par la manche.
- Vous êtes promue à un bel avenir, me glisse-t-elle. Seulement, il faudra peut-être le chercher dans des lieux inattendus.
Comment ça ? J’observe son visage pour essayer de mieux comprendre, mais je ne peux qu’observer la même complicité inattendue que tout à l’heure. Puis mon regard glisse sur le téléphone décroché.
Ma mère pousse un cri depuis la salle à manger.
- Gardiens de la paix ! crie une voix. Vous êtes en état d’arrestation !
Le monde se fige. Je fixe Hollingsworth, le téléphone, le papier qu’elle a sorti du tiroir. Je comprends enfin.
- Vous n’êtes vraiment pas venue écouter les travaux de ma mère, n’est-ce pas ?
Elle me relâche d’un sourire. Le mot de ce matin me revient alors, de pair avec ses traductions.
Mengkhenyass.
Serpent.
Ennemi.
Imposteur.

Notes:

1 : dialecte de Liverpool