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La boussole de mon âme

Summary:

Hakuji fait un cauchemar dans lequel son ancienne âme démoniaque vient le hanter, mais cette fois-ci, Koyuki est là pour l'aider.

Notes:

J'ai vu Infinity Castle, j'ai développé une obsession pour Akaza (c'était qu'une question de temps), j'ai décidé d'écrire sur lui. Bref, bonne lecture, bisous.

Work Text:

Le silence et les ténèbres. Une obscurité grandissante, affamée, elle gronde en moi, je la sens approcher. Je ne peux pas l’arrêter. Impossible. Sa brume s’empare de moi. Elle est en moi. Elle est moi. Le monde n’est plus qu’un vaste champ de ruines. Tout autour de moi, des cris, des larmes, des corps désarticulés qui courent dans tous les sens… quand ils le peuvent encore. Tiens ? C'est étrange. Cet homme. Il est étendu par terre. Ses bras forment un angle bizarre. Son cou est renversé, je ne vois pas ses yeux. Ses vêtements sont en lambeaux. Quelle étrange position pour dormir. Non. Il ne dort pas. Il est mort. Son sang pave le sol. Mon pouls s'accélère. Il… Sa présence m’est supportable, je peux le regarder à présent. Il est là, je le vois. Un deuxième aussi, un peu plus loin. Et un troisième.

Ils sont tous là. Leurs kimonos jadis immaculés dégagent un parfum de mort. Ce sont des cadavres. Pourquoi puis-je regarder ça ? Je le reconnais, lui. Cet enfoiré. Ce sale connard. Mon esprit ne veut pas l’admettre mais je le sais, je le sens, c'est moi qui ai fait ça. Je fais quelques pas en avant. Les corps s’accumulent. Et devant moi soudain une femme que je ne tarde pas à distinguer. La même position. Le même sang. Pas la même douleur.

Parce que c'est elle.

Et puis il y a l’aube qui surgit. Elle enlace tout et j’ai le sentiment de crever, de brûler jusqu’à l’os. La douleur est insupportable. Bordel. Qu'est-ce que c'est que ça ? La nuit me va tellement mieux. Je la porte si bien que je suis nu face au soleil. Je suis nu, je ne peux rien faire. Je me sens comme un animal en fuite.

Et mes mains.

Mes mains sont gorgées de sang. De larges rayures barrent ma peau. Pâle et bleutée. Elles recouvrent mes doigts, mes bras, mon torse. Peut-être aussi mon visage, j’en sais rien. Mais tout ce que je vois, c'est ce sang qui dégouline depuis mes doigts. Les gouttes tombent sur le sol dans un bruit mat. Je n’entends que ça. Ce bruit remplit mon crâne. Il me définit. Mes pas dessinent dans la poussière des lignes pourpres de désolation. Je ne suis plus humain. Je ne suis plus humain, mais je ne me suis jamais autant senti moi-même.

Je regarde autour de moi. Les cadavres qui jonchent le sol dorment dans les débris de ce qui fut sans doute leur foyer. Un jour. Mais le présent avait tout balayé, et leur futur agonisait entre la toiture déchirée et leurs os broyés. Je regardais autour de moi, mais mes yeux finissaient toujours par revenir sur elle.

Cette femme.

Je ne l’avais jamais vue. Elle gise, recroquevillée contre un mur lézardé de fissures. Ses jambes baignent dans une flaque rouge. On l'a visiblement frappée avec force, et ces coups… Ils puent la rage. Son visage caché par des mèches ébène dort dans une expression figée. Sans expression. Je ne le vois pas, je le devine. Mes jambes avancent. Doucement. Inexorablement. Je continue de la regarder. Son teint blafard contraste avec le rose cerisier de sa tenue. Au milieu de sa poitrine, un trou. Gros comme un poing. Gros comme le mien.

Face à elle, plus rien d’autre n’existe ni ne compte. Parti, le village en ruines. Parti, le ciel gris de poussière et de cendres. Partis, les corps sans vie qui moisissent. Il ne reste plus que cette femme. Cette femme, ce sang, moi et ma nausée. Pourquoi ? Pourquoi est-ce la seule femme ici ? Ce n’est pas… logique. Bien que je ne pense pas qu’on puisse appliquer la moindre logique à ce à quoi j’assiste. Elle est la seule…

Mon cœur rate un battement. Ses yeux. Son visage. Un tableau irréel se dessine devant moi. Ce corps. Ces mains. Elles ont couru sur ma peau. Ces lèvres. Elles ont déjà glissé sur les miennes. Mais aujourd'hui, elle est immobile et mon âme est insensible. Je comprends et une terreur sourde s’empare de moi. Mes membres tremblent alors que ce sont eux qui font vibrer la terre. Je suis fort. Je suis faible. Pourquoi ? Pourquoi, moi ? Pourquoi est-ce que je ressens cette douleur dans ma poitrine ?

Ce corps.

Les caresses de l’aurore le réchauffent. Sa peau se colore quelque peu, mais elle reste froide. Inutile de la toucher pour le comprendre. Je ne peux pas m’en approcher davantage. Quelque chose me fige. Quelque chose de viscéral, d’inhumain, quelque chose qui me correspond. Il me faut toutes les forces du monde pour surpasser ce blocage. Il me faut toute la force du monde pour faire un pas en avant, ce pas qu’elle ne pourra plus jamais faire, ce pas qui m’était si naturel de réaliser avant. Mon corps ne me répond plus. Il ne m’appartient plus. Je suis un pantin, une chose, un instinct plutôt qu’un humain.

Et je le vois.

Ce visage.

Le coup me percute de plein fouet, il me pulvérise. C'est un cauchemar. Pas elle. Pas comme ça. Non… Non. Non, non, non. Pas elle, pas moi.

Le soleil se lève un peu plus, et je plonge dans l’obscurité. Le sol se dérobe sous mes pieds, les enfers me tendent les bras. Et elle, elle reste loin.

Koyuki !

— Hakuji ! Hakuji… !

J’ouvre les yeux et me redresse d’un seul coup. Le cri dans ma gorge se libère et se mue en un pathétique gémissement. Ma respiration saccadée, il me faut un moment pour comprendre que le décor a changé… pourquoi il a changé.

Un cauchemar. C’était un cauchemar.

Les ruines du village ont cédé leur place à la douce obscurité d’une chambre. Seule la lueur tamisée d’une lampe zèbre les ténèbres. Je reconnais les rideaux qui projettent leur voile devant la fenêtre. C’est… C’est Koyuki qui les a choisis. Parce qu’ils leur rappelaient mes yeux, d’après elle. Je repousse les draps d’un revers du bras. Je déteste cette sensation, ils me collent à la peau, je ne supporte pas ça.

— Hakuji… ! Calme-toi, s’il te plaît… Je suis là.
— Hein… ?

Ma gorge est nouée, obstruée par l’angoisse. Je me tourne. C’est là que je la vois, assise à côté de moi. Ses yeux inquiets attendent une réponse. Je mets quelques secondes pour trouver les mots justes, j’essaie de dire quelque chose, mais je n’y parviens pas.

— Koyuki… Je…

Koyuki m’offre un sourire inquiet. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Ce stupide cauchemar me hante depuis des mois. C’est pourtant la première fois qu'il m’apparaît aussi réel. Aussi puissant. Aussi vrai.

— Encore ce cauchemar… ?

Je ne réponds pas tout de suite. Je surveille le monde qui m’entoure. Je surveille mes mains. Les taches de sang ont disparu et ont lavé les immondes rayures qui couraient sur mes bras. Mes doigts sont mes doigts, tels que je les ai toujours connus, mais m’appartiennent-ils vraiment ?

Koyuki, assise dans notre lit, porte son kimono rose, le même que dans mon effroyable rêve, une tenue de soie qui relève le teint neigeux de sa peau. Sa pâleur n’avait rien à voir avec celle que mon esprit tordu avait créée. Je croise ses yeux. Dans ses pupilles, tout le printemps bourgeonne. C'est ça qui m’a fait l’aimer. Plus encore que sa gentillesse. Plus encore que sa bonté. Je suis tombé sous le charme de ce printemps qui me donnait enfin le sentiment que l’hiver de mon existence pouvait prendre fin.

— Oui…

Sans un mot, Koyuki me tend la main. Je pose mes doigts entre les siens. Sa main est un instrument de musique qui joue la symphonie de mon bonheur. La différence entre la taille de nos mains est si grande… Alors que sa peau est si fine, la mienne me paraît être usée. Un vieux papier scarifié. Le contact est doux et froid, comme les flocons qui tombent sur les arbres et font plier les branches. Elle serre ma main, et c'est peut-être la seule chose que mon salaud de cœur attendait pour se désagréger. Mes yeux me brûlent. J’ai envie de chialer. Ce rêve…

— Hakuji… Tout va bien, je suis là…

Cette simple phrase détruit toutes les barrières en moi. Elle fait voler le peu de résistance qu’il me restait. Je dois me détourner, parce que mon visage se froisse, mon nez se plisse, la morve coule et les larmes viennent. Le noeud de ma gorge remonte, descend, oscille dans mon torse, revient, il gonfle, prend de la place dans tout mon être et me noie. Je lutte contre mes propres yeux pour qu’ils n’explosent pas, contre mes sourcils pour garder une façade limpide, contre mes lèvres que je dois mordre pour ne pas craquer. Mais je me connais. Cette lutte ne dure pas. Je baisse les bras et les larmes jaillissent. Je dois être fort pour Koyuki. Je me le suis promis.

Alors pourquoi finis-je toujours par échouer ?

Koyuki prend conscience du raz-de-marée qui me dépasse et m’envahit. Elle se rapproche, secoue la tête doucement, l’air de dire qu’il n’y a pas à pleurer, fait glisser ses doigts sur les miens. Depuis combien de temps n’ai-je pas senti ça ? Ce rêve… Il avait l’air si vrai. Une vie entière m’a séparé du coucher de soleil d’hier. Retrouver Koyuki dans le royaume de cette nuit d’été, c'est une renaissance qui me laisse sans voix.

La chaleur qui se dégage de sa main me prend au dépourvu. Le sanglot reste coincé entre mes tripes et mes lèvres. Je dois me calmer. Respirer. Lui expliquer. Parce que le silence est pire que tout. Parce que ce foutu silence pourrait la briser. Et que même s'il l’effleurait, je ne me le pardonnerais pas. Je rassemble mes mots, même si je n’ai jamais été très doué avec. Koyuki m’observe avec patience. Elle a toujours été comme ça, attentive. Elle est prête à m’écouter. Mais moi, suis-je vraiment prêt à parler ?

— Je… J’ai rêvé que je…

Comment le dire ? Peut-on seulement mettre des mots sur ce rêve immonde qui me poursuit depuis des mois ? J’inspire longuement. Trouver la force de le dire. Être fort. Encore un peu. Par où commencer ? Je ne veux pas la blesser. Je ne veux pas la voir souffrir à cause de moi.

— Non, oublie…

C’est préférable. Oui, c’est préférable qu’elle ne sache rien. Je peux surmonter ça, sans l’entraîner avec moi dans mes tourments. Une fois qu’on y entre… Il y a peu de chance d’en sortir. Alors, je ferais mieux de ne pas… Le doute me frappe de plein fouet. Alors que je m’apprête à renoncer, Koyuki plante son regard dans le mien. Une détermination sans faille s’en dégage. Sa prise sur ma main se resserre.

— Non ! Arrête, Hakuji. S’il te plaît. Je veux savoir.

Sa voix ne vacille pas. D’ordinaire, elle vibre, corde de piano sensible prête à se rompre ; en cet instant, elle reste inflexible. Elle a répété ces mots. Encore et encore. Combien de fois ? Combien de nuits se sont écoulées, combien de lunes ont été spectatrices de ses doutes, de ses interrogations, de ses silences ténus ? Je me mords la lèvre par pur instinct. Mes mâchoires se serrent. Je déglutis. Dans la chambre inondée de nuit, je ne discerne que l’éclat de ses pupilles, les contours de son visage, la forme floue qui m’a sauvé autrefois.

Elle a le droit de savoir, j’ai le devoir de le lui dire.

Elle qui passe son temps à s’excuser d’être qui elle est… Je ne peux pas fuir. Je n’ai pas le droit d’être faible quand la faiblesse l’accable.

— J’étais dans un village. Tout… Tout était en ruines. Il ne restait rien. À part…

J’ai honte de prononcer la suite de ce récit. Il a à peine commencé et pourtant, tout est déjà si pénible. Si lourd. Je cherche une formulation, peut-être pour adoucir l’enfer qui me hante, et Koyuki m'encourage d’un signe de tête.

— Des corps…

Ce murmure désarticulé parvient aux oreilles de Koyuki, dont l'étreinte se fait plus forte. Elle saisit toute l’horreur de ce que mon imagination fertile et tourmentée a fait bourgeonner durant mon sommeil. Elle entrouvre la bouche, choquée. Je regrette aussitôt ce que cela a provoqué chez elle et j’ai envie de revenir en arrière, mais je ne peux pas. Koyuki doit le percevoir, car elle retrouve vite un visage neutre.

— J’étais dans ce village, avec des corps partout… On aurait dit qu'ils avaient été massacrés.
— C'est peut-être le film qu'on a regardé hier qui te fait imaginer des choses… ?

Je secoue la tête. Ce film, qui n’était pas avare en images explicites, je ne crois pas qu'il soit la cause de ce que j’ai vu. Koyuki adore me dire que je suis trop sensible à ce que je regarde, au monde qui m’entoure. Peut-être… mais c'était autre chose. J’en suis persuadé. Je lui assure que non, avant de poursuivre :

— Je ne sais pas trop… Je… J’ai vu des gens, là-bas. Des gens que j’ai l’impression de connaître…
— Qui ?
— Je crois qu’il y avait le garde du foyer qui…

Je baisse les yeux. La honte envahit tout mon corps, la honte, la douleur, le ressentiment, tout m’assaille d’un seul coup. Les souvenirs remontent. Les coups. Les heures à attendre la punition. L’angoisse. La solitude. Le fait de lever la tête face à des yeux où la haine et le mépris étaient les seuls sentiments qui existaient. Koyuki comprend vite où je veux en venir et elle serre encore plus ma main dans la sienne. Instinctivement, son regard se tourne vers mon dos. Une colère sourde vibre dans son regard, mêlée d’une insondable compassion. Elle le hait, cet homme, peut-être encore plus que moi, et je ne croyais pas cela possible.

Cela fait bien longtemps que j’ai oublié le nom de cet horrible personnage ; il n’est pas très important. Ce n’était qu’une crapule parmi tant d’autres. Il n’avait ni un grand avenir, ni même un présent respectable. Il existait pour tourmenter les autres. C’était là sa seule façon d’exister. Chaque fois que je pense à cette vermine qui a été forcée de me recueillir après la mort de mon père et qui me l’a fait payer, mon sang bouillonne. Ce n’est pas tant pour les marques qui traînent sur ma peau, mais bien plus pour le temps qu’il m’a volé, ce temps qui a battu et pulvérisé le reste de mon innocence.

— On l’avait passé à tabac… Il avait l’air d’avoir plusieurs os broyés…
— L’homme qui… Celui qui s’occupait de toi ? Enfin… qui te maltraitait ?

Plus jeune, je n’étais pas un enfant facile. C’est du moins ce qui se dit quand la société fait de ses enfants des victimes, et que ces derniers prennent des chemins que la société a construits de ses propres mains. On considère ces gamins comme des vauriens, aveugle de nos responsabilités. Vaurien… Oui, c’est comme ça qu’il adorait m’appeler. Quand ce n’était pas autre chose. Ses mots piquaient encore plus que les claques. La déception, la colère, le ressentiment, la haine… Il me les envoyait et m’abandonnait à ces sentiments terribles. Lorsque la police me ramenait chez moi… Ah, c’est vrai. Il était l’un d’entre eux. C’était lui qui me raccompagnait, mes cheveux gentiment empoignés dans ses larges mains, c’était lui qui me jetait dans ma chambre, avant de me foudroyer de son regard et de commencer ses sermons interminables. Les nuits étaient longues, plus encore que les jours solitaires. Jusqu’à ce qu’il décide de me foutre à la porte à mes treize ans. Ou que je me barre, je ne sais plus. Je n’ai pas le luxe d’avoir de clairs souvenirs de mon passé.

J’acquiesce. Le revoir dans mes rêves me coupe en deux. Je hais son visage. Je hais ses mots. Je hais son corps. Je hais encore plus l’idée qu’il hante mes cauchemars, que son corps détruit soit l’expression d’une quelconque culpabilité. Koyuki soupire. Elle ne l’a jamais rencontré, il est mort avant que son amour ne me soigne. Il a eu de la chance de crever avant de la voir.

— Enfin bref, dis-je pour éluder la question de cette pourriture. Il n’y avait pas que lui… Je… Je… J’ai vu des jeunes hommes.
— Que des hommes ? demanda Koyuki.

J’écarquille les yeux, surpris de la tournure de la conversation. Qu’est-ce qui lui prend ?

— Euh… Oui, bien sûr…

J’aime tellement Koyuki que je ne me vois même pas penser à une autre femme. Alors en laisser une entrer dans mon subconscient… ! Quelle idée… ! Cette question me renvoie en pleine face mon amour pour celle qui a illuminé mon existence, et mes joues, déjà rougies par la fatigue et les rares larmes qui ont coulé, deviennent écarlates. Je m’éclaircis la gorge avant que Koyuki ne me fasse une remarque.

— C’est bizarre, parce que l’un d’entre eux ressemblait au petit frère de Rengoku…
— Ton collègue de travail ?
— Oui… Tanjiro, je crois… D’autres visages me semblent familiers, mais… impossible de m’en souvenir…
— Ton esprit a peut-être voulu te créer des visages que tu connais pour compenser la… violence de ton cauchemar ?
— Peut-être…

Pourquoi m’infliger ça ? Qu’ai-je fait ? Je sens le poids de la culpabilité me rattraper quand je continue mon récit. Koyuki blêmit quand je commence à lui raconter ma marche vers la seule femme gisant dans son sang.

— Cette femme…

Les sanglots remontent dans ma gorge et m’étranglent. Soudain, la violence de mes sentiments me pousse entre les bras de Koyuki. Je m’écrase contre son torse. Et les larmes explosent. Encore, et encore, et encore. Incapable de m’arrêter, elles dévalent sur mon visage, m’inondent, me secouent de spasmes. C’est horrible. La honte et la douleur m’écrasent. Je n’aurais jamais dû voir ça. Je n’aurais jamais dû imaginer ça. Ce simple fait me perfore le coeur. Pourquoi… ? Pourquoi faut-il que le destin soit si cruel ? Pourquoi faut-il que l’existence ne cesse de persécuter ceux que j’aime ?

— C’est…
— C’est moi ? demande Koyuki d’une petite voix.

Le visage contre son kimono, j’acquiesce d’un petit mouvement de tête. Je ne peux pas parler, je n’en ai plus la force. Koyuki se tenait devant moi dans cet ignoble cauchemar. Mais elle ne souriait pas. Elle ne regardait pas le ciel avec envie, comme elle en a l’habitude de le faire. Elle ne profitait pas du temps qui passe. Le destin lui avait dérobé son futur. Est-ce moi qui lui ai dérobé cet avenir promis ? Cette perspective me noue la gorge, me brûle la trachée, me coupe le souffle, me broie l’estomac.

— Hakuji…
— Je suis désolé… Je suis tellement désolé…
— Ce n’est pas toi… Arrête, Hakuji…
— J’ai cru que je t’avais perdue… Que je n’avais pas réussi à te protéger… Je veux pas te perdre…

Oui, c’est ça le pire.

L’idée que je ne puisse pas la protéger. L’idée de continuer notre chemin seul, de me retourner pour contempler son absence. Je l’ai perdue. L’espace d’un instant, je l’ai perdue. Et c’est comme si le monde s’était évanoui. Rien ne serait plus ignoble.

— Ne pleure pas… me supplie Koyuki. Je suis désolée que tu te sentes obligé de me protéger…
— Non, ne dis pas ça… Ne dis pas ça… Ce n’est pas ça…
— Alors pourquoi portes-tu toute cette responsabilité… ?

Mes mots restent coincés dans ma gorge. Pourquoi ? N’est-ce pas évident ? Je ne peux que la protéger. Si je ne la protège pas, à quoi servirais-je ? Qui serais-je ? Comment lui montrer mon amour ? Elle mérite de goûter au monde, et je peux l’aider. Si je ne porte pas ce désir, qui suis-je ?

— Je peux aussi te protéger, Hakuji…
— Qu… ?

Koyuki glisse une de ses mains dans mes cheveux. Mes pleurs redoublent. Bordel… Est-ce que je peux vraiment me l’autoriser ? Est-ce que j’en ai le droit ? Pourquoi est-ce que je réagis comme ça pour un simple rêve ? Je me prends trop la tête. Mais c’était tellement réel. Tellement… fort. Comme si c'était quelque chose que j’avais construit à partir de souvenirs que j’avais vécus. Mais comment aurais-je pu vivre ça ? Qui aurait pu me prêter un destin aussi cruel ?

Les doigts de Koyuki effleurent mes joues et cueillent une paire de larmes. Elle passe doucement sur mes joues. Ce contact me permet de reprendre pied. Je ne suis pas seul. Je ne l’ai jamais été. Ce n’était qu’un effroyable rêve…

— Je suis là, Hakuji. Tout ira bien… Je ne comprends pas pourquoi tu tiens tant à me protéger… Toi aussi, tu as besoin de l’être…
— Je… Je ne peux pas… C’est… C’est pas comme ça que je fonctionne…
— Peut-être est-ce le moment de changer, dans ce cas ?

Changer… Est-ce seulement possible ? Cette idée s’ouvre à moi, et j’y vois une lueur d’espoir. Je file le parfait amour avec Koyuki depuis plusieurs années, mais cette préoccupation me hante toujours.

— Peut-être… Je… Je sais pas…
— Hakuji… Tu me fais confiance… ?
— Bien sûr.

Koyuki esquisse un sourire. Un sourire lumineux. Je pourrais mourir pour ce sourire. L’enfer ne me fait pas peur. Il ne m’effraie pas si je suis à ses côtés. Je pourrais tout affronter pour elle.

— Alors je t’assure que c’est possible. Et que je suis là…

Elle ne termine pas sa phrase. Une quinte de toux coupe ses mots dans sa gorge. Aussitôt, la panique me prend. Koyuki souffre d’une santé fragile. Un rien peut la faire chuter, l’endommager. Un rien peut me la prendre. Elle lève une main pour m’arrêter dans mon inquiétude. Koyuki reprend doucement sa respiration. Elle a l’habitude. Elle sait s’occuper d’elle. Je dois faire confiance aux docteurs. Nous ne sommes plus au dix-septième siècle, m’a assuré l’un des médecins avec une main sur l’épaule. Koyuki est forte. Je dois respecter sa force.

— Je suis là pour t’aider, reprit-elle finalement.
— Oui, je sais…

Je me blottis de nouveau dans ses bras. Le cocon de ses bras me protège, je n’ai aucun doute. Je me sens bien. Je suis loin de tout, loin du monde, loin de mon enfance chaotique — quoique, je suis conscient que je n’ai pas le pire passé, tout aurait pu être pire, plus violent encore —, je suis avec elle et ça me suffit. Entre ses bras, je prends le soin de respirer. Je prends le soin de calmer ma respiration saccadée. La nuit nous drape dans son absolue quiétude. Seule la lampe de chevet que Koyuki a allumée perce l’obscurité. Le chant lointain des grillons envahit l’air et nous berce, douce mélopée.

— Je… J’ai eu l’impression d’être le responsable de tous ces massacres… Que je ne pouvais faire autrement…

Cette confession murmurée arrache un soupir à Koyuki.

— La violence du monde dépeint forcément sur nous… Mais ce n’est pas ce que tu es pour de vrai, Hakuji. Ce n’était qu’un cauchemar. Abandonne-le…
— Oui, tu as raison…

Je me mords la lèvre. Les larmes reviennent, je suis un naufragé dans mon propre cœur. Koyuki ne me lâche pas. Ses mains dessinent des cercles dans mon dos et m’arrachent des frissons. Pareilles aux vagues qui dansent sous le poids de la Lune, mes larmes quittent le large, elles se tarissent, disparaissent. Quand reviendront-elles ? Je tenterai de les endiguer. Je dois être fort. Pour elle. Pour nous deux.

Je finis par me détourner. J’ai besoin de me lever, de sentir le sol sous mes pieds, de me tenir debout, de savoir que je peux tenir sur mes jambes sans aide. C’est stupide, je sais. Je ne peux m’en empêcher. Me libérer de l’étreinte de Koyuki me fend le coeur, mais j’en ai terriblement besoin. Le regard inquiet de Koyuki pèse sur mon dos. Elle s’interroge. Elle veut me parler. Je ne lui en laisse pas le temps, la conscience de mon propre esprit cauchemardesque me pousse à parler :

— Ce n’est pas la première fois que je fais ce rêve…
— Je sais.
— Hein… ?
— D’habitude, tu ne te réveilles pas. Mais tu gémis. Tu souffres. C’est pour ça que je te réveille, parfois.

Je baisse les yeux. Depuis combien de temps l’a-t-elle remarqué ? Depuis quand Koyuki veille-t-elle sur moi ? Je perturbe son sommeil. Je perturbe ses rêves. Je suis horrible.

— Ne pense pas ça ! s’écrie-t-elle, ce qui me fait sursauter.

Je croise son regard, plein d’une colère qui me transperce de part en part. Je n’ai jamais vu Koyuki aussi furieuse. Dans sa douceur bouillonne une rage que je ne connais qu’à ceux qui sont conscients des abysses qui règnent dans notre monde.

— Je t’interdis de penser ça, Hakuji.
— Mais…
— Je sais ce que tu te dis, reprend-elle, plus bas. Je sais que tu es en train de t’en vouloir. Tout le monde fait des cauchemars… Pourquoi continuer à t’en vouloir ? Je veille sur toi, je te l’ai dit.
— C’est vrai… Excuse-moi, souris-je.

Elle se lève à son tour. Je m’apprête à la rejoindre, mais je m’arrête de moi-même. Je la laisse faire le chemin vers moi. Seule. Je serai là pour l’accueillir. Je serai là quand elle arrivera, et c’est tout ce qui compte. À petits pas, elle finit par me rejoindre, et nous nous retrouvons face à la fenêtre.

— J’aime bien le silence de la nuit.
— Oui… Mais je préfère le jour, tu le sais…
— Tu es trop occupé, le jour…
— Désolé…

Koyuki secoue la tête. Elle ne veut pas que je m’excuse. Elle veut que je poursuive sur ma voie. Elle veut me voir heureux. C’est pour ça que je ne dois pas baisser les bras, sous aucun prétexte.

— Je crois que je me prends trop la tête en fait ! dis-je avec un petit rire.

Koyuki répond par une petite moue dubitative. Elle sait bien que c’est plus que ça.

— Je… Tu sais, la dernière fois, j’ai même eu l’impression de me battre avec un jumeau de Rengoku ! Il lui ressemblait tellement… C’était fou. Ça m'a hanté pendant une semaine. Et je…

Je m’arrête. Un détail me percute de plein fouet, un détail que j’avais oublié. L’espace d’une seconde, j’ai l’impression de ne plus être là, mais de retourner dans cet enfer.

— Hakuji… ?
— Dans ce rêve, il y a une voix lointaine qui m’appelle… Et mon nom, c’était… Je ne m’en souviens plus… Je sais juste que la voix qui m’appelait ressemblait beaucoup à celle de mon chef… Muzan. Il avait l’air furieux.

Je ris, mais il n’y a rien d’amusant. Koyuki fronce les sourcils. Elle déteste Muzan, encore plus que moi.

— Ce fichu Muzan… ! enrage-t-elle. Il faut vraiment qu’il arrête de te harceler au travail. Ce n’est pas parce qu’il a plus d’expérience que toi que ça lui donne le droit de te faire faire toutes les tâches ingrates !
— Je sais bien, mais je ne peux pas faire autrement… Pour l’instant… Tu sais bien que je ne peux pas renoncer à mon rêve.
— Je sais, mais je n’aime pas te voir comme ça.
— De toute façon, il part bientôt à la retraite.

L’information semble rassurer Koyuki. Muzan n’est pas particulièrement apprécié dans l’hôpital, alors son changement de carrière nous soulage tous. À le voir, on dirait un homme gentil, serviable, doux. Mais dans le service de l’hôpital, il fait régner l’ordre d’une main de fer, et il ne supporte pas l’insubordination. En réalité, il ne supporte pas grand-chose, et il serait prêt à tout pour écraser toute forme de contradiction. A première vue, sa voix douce et conciliante pourrait laisser penser qu’il fasse preuve de souplesse. Quelle erreur. Et même si on doit faire avec, je dois bien reconnaître que j’ai de plus en plus de mal à l’accepter.

Soudain pris d’une fatigue que je n’avais pas sentie depuis bien longtemps, je m’assois sur le lit, comme si tous les fils qui me retenaient avaient lâché. Koyuki reste près de moi, la tête tournée vers la fenêtre. Par-delà les rideaux, un bout de croissant argenté brille dans l’obscurité.

— La Lune est plutôt belle ce soir, tu ne trouves pas ?

La question me prend au dépourvu. J’acquiesce vaguement. Cette question me rappelle une amie du lycée… Elle commentait souvent le ciel, les yeux rêveurs, un peu tristes. C'est bien l’une des seules choses dont je me souviens à propos de Shinobu. Mais la question prend une autre saveur sur les lèvres de ma bien-aimée. La nuit a toujours été le royaume de notre amour, la place du début de notre histoire, le témoin de notre futur. Je me rappelle de ces longues promenades à la lueur des constellations. Je me rappelle des discussions sur un banc solitaire et amoureux, à regarder les passants vagabonder.

Alors que le silence s’installe entre nous — une quiétude parfaite et absolue, un silence qui nourrit et non que l’on veut voir disparaître —, la porte de notre chambre se met à grincer. Je sursaute, perdu dans mes pensées. Koyuki marche d’un pas peu assuré vers la porte, elle l’ouvre et laisse passer une petite créature. Je me retourne et esquisse un sourire. Koyuki soupire et répond à mon sourire, ou plutôt elle sourit à la bestiole qui vient d’entrer.

— Akaza !

Aussitôt, le chat répond par un miaulement et un coup de tête dans les jambes. Koyuki lui offre une gratouille entre les oreilles. Puis c’est à mon tour de le gratter dans le cou. J’adore son pelage ; ses poils forment des rayures irrégulières. Ce sont ces rayures qui m’ont tout de suite séduit, quand nous avons dû l’adopter. Quand on l’appelle devant des visiteurs, ils ne manquent jamais de s’étonner du nom qu’on lui a donné. Akaza est tellement câlin et collant qu’on le compare souvent à un chien ; et il est vrai que ce chat ne manque jamais une occasion de se comporter comme tel.

— C’est étrange… Quand j’étais dans ce rêve, j’entendais son nom…
— C’est toi qui l’as appelé comme ça, remarqua Koyuki.
— Oui, je ne sais pas pourquoi, ça m’est venu tout de suite… C’est bizarre, quand même.
— Moi, je l’aime bien, ce nom.

Un sourire fleurit sur mon visage. Sans en comprendre la raison, cette remarque de Koyuki me réchauffe le cœur. Akaza grimpe sur le lit et se roule en boule. Koyuki finit par s’asseoir à côté, ce qui place le chat entre nous. Nous avons bien essayé de ne pas l’autoriser à monter dans notre lit, mais c’était peine perdu. Il n’écoute rien ni personne. Pas même nous. Mais c’est peut-être pour ça qu’il nous correspond si bien.

— Nous devrions nous rendormir, constata Koyuki. Tu vas être fatigué au travail, sinon.
— Tu marques un point.
— Sans compter que Papa compte sur toi !

Un rire secoue mes épaules. Je me frotte les yeux. Les larmes que j’ai versées m’ont épuisé. Koyuki a raison, je devrais me reposer. Je repense à ce garçon que j’ai vu dans mon rêve. Ce garçon que j’étais. Ce garçon qui marchait sur une route pavée de sang et de désespoir… Ce garçon que j’aurais pu être. Si Koyuki et son père n’avaient pas été là… Si Keizo ne m’avait pas prêté une oreille attentive, s’il n’avait pas ouvert les portes de son monde à l’enfant perturbé que j’étais…

— Oui, tu as raison. Je dois être en forme.

Sans quoi, je ne pourrai pas devenir médecin et protéger ceux que j’aime. Sans ça, je ne pourrai pas non plus assister Keizo dans la tenue du dojo. Tant de gens comptent sur moi, je ne peux pas les décevoir.

— Toi aussi, tu sais ?
— Oui…
— Je t’aime, Koyuki.

Rapidement, je pose un baiser sur les lèvres de Koyuki. Ma femme. Mon amour. La personne que j’aime le plus. Que le reste du monde aille se faire foutre, c’est elle que j’aime, et rien ne changera cet amour. Je n’ai pas besoin de protéger Koyuki, je le sais, c’est elle qui me protège. Tous les cauchemars du monde peuvent bien venir et m’entraîner avec eux, je retrouverai mon chemin.

— Moi aussi, Hakuji, murmure-t-elle.

Je n’ai qu’à suivre la boussole de mon âme.