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Novembre est froid sur sa peau. Encore plus froid dans ses os.
Il a oublié de prendre un manteau plus chaud avant de partir, est juste sorti avec ce qu'il avait sur le dos. Pas grand-chose, en l'occurrence. Un pantalon de sport, des baskets et un sweat à capuche. Au moins, il a eu la présence d'esprit de se changer et d'essuyer la sueur sur sa nuque. Il n'est pas sûr que la brise qui souffle et agite la cime des quelques arbres dispersés ça et là aurait fait très bon ménage avec l'humidité qui le recouvrait encore des pieds à la tête moins d'une heure plus tôt.
Ou est-ce davantage ?
Il a perdu la notion du temps, une fois de plus. Perdu la notion de l'espace également alors qu'il redresse les yeux sur ce qui l'entoure et ne reconnaît rien. La grande avenue qu'il avait emprunté et sur laquelle il s'était aventuré a laissé sa place à une petite ruelle. Les lampadaires sont trop espacés pour fournir une luminosité convenable et la nuit est noire au-dessus de lui, presque sans étoiles. Sans lune, tandis qu'elle se cache derrière les nuages.
Il enfonce ses mains dans ses poches et repart d'un pas pressé.
Chan a pris cette vilaine habitude depuis quelques mois. Depuis le début de l'année, en réalité. Il ne sait pas vraiment pourquoi maintenant. Encore moins pourquoi tout court. Il sait juste que, à la fin d'un concert particulièrement intense et mouvementé avec un public au bord de l'explosion, il a eu cette envie – ce besoin – de marcher.
La plupart du temps, quand il descend de scène et rejoint les coulisses, quand il se change et fait quelques étirements tout en vérifiant auprès de chacun de ses compagnons qu'ils vont bien, qu'ils ont passé une bonne soirée, que personne ne s'est blessé, l'adrénaline et la pression ont le temps de refluer dans son système, d'être peu à peu remplacées par une fatigue qui ne manque pas de le clouer à son matelas au moins pour les cinq prochaines heures.
Mais, parfois, de plus en plus au fil des années, la tension reste dans ses muscles, s'installe, plante sa tente, décide de camper dans ses jambes et sous son crâne et l'idée même d'aller se coucher lui paraît insoutenable. Inconcevable.
Alors il part marcher. Écouteurs vissés dans les oreilles, musique à fond, capuche rabattue jusque sur ses yeux, masque remonté sur son nez, il laisse les minutes s'écouler et ses jambes le guider à travers des villes qu'il ne connaît pas.
C'est plutôt agréable. De se perdre comme ça sans avoir à être poursuivi par le temps, par son agenda qui n'en finit jamais de l'essouffler. De découvrir des endroits où il n'aurait jamais été s'il s'en tenait toujours au programme planifié à la seconde près par son équipe. Un programme qui consiste en des allers-retours entre l'hôtel et le stade où ils se produisent, éventuellement des restaurants où ils rencontrent des personnes importantes, mais rien de plus.
Certainement pas des rues où des groupes de jeunes s'esclaffent devant des bars, une cigarette dans une main et un verre dans l'autre.
Dans une autre vie, il aurait pu être avec eux. Comme eux.
Pas dans la sienne, néanmoins.
Dans la sienne, rares sont les soirées où il peut faire ce que bon lui semble. Boire un verre avec des amis, danser jusqu'au bout de la nuit – pour le plaisir, pas parce que c'est son métier – ou juste lire un bouquin sous la couette avec un thé et des chocolats. Il ne se souvient même plus de la dernière fois qu'il a eu suffisamment de temps libre pour se lancer dans autre chose que l'écriture d'une nouvelle chanson ou le mixage d'enregistrements.
Parfois il aimerait s'ennuyer. Rien qu'une minute ou deux. Regarder les aiguilles défiler lentement sur une horloge sans avoir cette boule au ventre en réalisant qu'il est en train de perdre son temps.
Il aimerait avoir le temps de perdre son temps.
Mais, dans cette vie, sa vie, dormir représente déjà une perte de temps considérable.
Et il aime sa vie. Il l'a choisie, s'est battu corps et âme pour l'avoir, pour la vivre, pour qu'elle ne lui file pas entre les doigts. Il ne l'échangerait pour rien au monde.
Parfois il aimerait juste qu'elle s'arrête pour une poignée d'heures. Qu'elle ralentisse sa course pour qu'il cesse d'avoir constamment cette impression qu'elle part sans lui, qu'il a perdu le rythme et ne parviendra jamais à la rattraper. Qu'il est trop tard pour lui, que le train a quitté la gare et le dernier wagon disparaît dans le brouillard à l'horizon.
Au lieu de ralentir, elle ne fait qu'accélérer, ne fait que lui échapper. Et lui-même ne cesse de s'épuiser à lui courir après.
C'est sans doute pour cette raison que, à près de deux heures du matin, il est en train de marcher en plein cœur d'une ville étrangère sans plus se souvenir d'où il vient, et encore moins d'où il va.
S'il s'arrête de marcher, s'il arrête de lutter, alors que se passera-t-il ?
Qu'adviendra-t-il de lui ?
Que lui restera-t-il ?
Il ne peut se permettre de répondre à ces questions.
Aussi, il marche et laisse la nuit de novembre envelopper son âme d'un froid qui le fait frissonner.
*
Changbin est réveillé en sursaut par la forte vibration de son téléphone dans le creux de sa paume.
Il ne dormait pas. Pas vraiment. Pas entièrement. Mais peut-être s'était-il assoupi rien qu'un peu pendant qu'il scrollait distraitement sur les réseaux sociaux. Peut-être a-t-il laissé sa conscience lui échapper pendant qu'il luttait pour rester éveillé.
À présent, néanmoins, il est parfaitement alerte et ses yeux tombent sur l'écran lumineux qui lui brûle un instant la rétine pour y lire le prénom tant espéré.
« Hyung ? décroche-t-il aussitôt, sa voix rauque du sommeil qui avait commencé à l'emporter.
— Changbin-ah ? répond Chan de l'autre côté de la ligne et Changbin est certain de l'entendre claquer des dents. Je te réveille ?
— Non, pas du tout, ment-il, mais encore une fois est-ce vraiment un mensonge quand il n'a jamais eu l'intention de s'endormir dans un premier lieu ? Tout va bien ? »
Il n'attend pas de réponse pour s'élancer hors du lit, où ses affaires sont étalées au bout justement dans l'optique de les renfiler au plus vite. Il manque de tomber quand son pied se coince dans l'élastique de son survêtement, mais se rattrape et lasse ses chaussures plus vite qu'il ne l'a jamais fait dans sa vie.
« Oui, oui... C'est juste que... Est-ce que tu penses que tu pourrais venir me chercher ? Je crois que j'ai marché un peu trop loin. »
Cette information le stoppe net dans son mouvement, une seule question occupant tout son esprit alors qu'il essaie de ne pas penser à la vision de son leader seul dans les rues de cette ville inconnue.
Où est-il à présent ?
« Bien sûr, hyung. Tu peux me dire à peu près où tu es ?
— Pas loin de l'aéroport. Celui par lequel on est arrivé.
— L'aéroport ? s'exclame Changbin, nettement trop fort par rapport à l'heure qu'il est et il s'empresse de jeter un coup d'œil à la porte comme si une horde de zombies – ou plutôt une horde de jeunes chanteurs réveillés durant leur précieuse nuit de sommeil – était susceptible de faire irruption pour le dévorer – ou lui chouiner entre les bras. Mais c'est à l'autre bout de la ville, hyung ! reprend-il dans un chuchotement-cri un brin ridicule.
— Je sais, Bin. Je n'ai pas fait attention à l'heure. Si c'est trop loin, je peux sûrement me débrouiller pour appeler un taxi et–
— Non, tranche-t-il sévèrement, attrapant son blouson et sa clé de chambre. J'arrive. D'accord, hyung ? J'arrive. Ne bouge pas.
— D'accord, Binnie. Merci. »
Changbin grommelle quelque chose que lui-même ne discerne pas et raccroche, fourrant son portable dans sa poche.
Le couloir, quand il sort de sa chambre, est désert. Pas de zombies à l'horizon. Aussi, il s'empresse de le remonter jusqu'à l'ascenseur, qu'il évite pour préférer les escaliers. Il ne met qu'une minute pour descendre du deuxième étage, traverser le hall et s'élancer dans la nuit noire et froide de novembre, qui finit de faire disparaître les dernières traces de sommeil dans son corps.
Devant l'hôtel, une suite de voitures noires aux vitres teintées attend patiemment le réveil des nombreuses célébrités qui dorment là.
Non loin, quelques chauffeurs se tiennent à l'abri du vent en se frottant les mains et en parlant tout bas.
Repérant celui que Changbin reconnaît les avoir conduit au stade hier soir, il s'avance vers lui et le salue poliment en s'inclinant avec un sourire. L'homme semble surpris, mais le salue à son tour.
Changbin est quelqu'un de solaire, il le sait, et un des avantages à cette personnalité avenante et chaleureuse, c'est que personne ne peut rien lui refuser. De ce fait, lorsqu'il explique qu'il a besoin d'emprunter une voiture le temps d'un aller-retour et qu'il promet de faire attention, l'homme hésite, mais finit par accepter.
Moins de dix minutes plus tard, il a rejoint l'autoroute et suit le chemin que lui indique le GPS sur son téléphone, les mains quelque peu crispée sur le volant, l'esprit tout entier dirigé sur Chan, qu'il supplie intérieurement de ne pas bouger et de l'attendre.
J'arrive, hyung. J'arrive, attends-moi.
*
Il essaie de réprimer un nouveau frisson, sans grand succès.
Chan s'est trouvé un banc un peu à l'abri du vent, sous un arbre dont les branches sont nues et tordues au-dessus de sa tête, depuis longtemps déshabillées de leurs jolies feuilles vertes. Il les distingue à peine de l'immensité sombre qui s'étend à perte de vue. Plus il regarde le ciel, plus il a l'impression de s'y perdre, qu'il se rapproche, qu'il s'assombrit. Qu'il va lui tomber dessus comme une énorme vague d'encre et l'engloutir sans même lui laisser le temps d'essayer de nager.
Il a arrêté sa musique. Il ne lui reste que 20% de batterie et il voudrait les garder si Changbin a besoin de le contacter.
Sa jambe droite tressaute sans qu'il ne puisse l'arrêter. L'adrénaline, la tension, la pression, la fatigue même se sont mélangées pour créer un monstre informe qui hurle sous son crâne, lui tord les boyaux au point de lui donner envie de vomir.
Ou de pleurer.
Qu'est-ce qu'il lui a pris bordel ?
Vouloir aller prendre l'air à la fin d'un concert pour calmer son esprit sens dessus dessous, c'est une chose. Mais déambuler à l'autre bout d'une ville qu'il ne connaît pas jusqu'au beau milieu de la nuit pour finir par appeler un de ses membres pour venir le chercher ? Quand c'est lui qui est supposé prendre soin d'eux ? Quand c'est lui qui est censé être responsable et mature et réfléchi et adulte ?
Il a envie de se gifler.
A envie de disparaître sous terre, que le sol se fende sous ses pieds et l'emporte.
Il frissonne encore et songe que c'est mérité. Il est seul, il a froid, son portable est à deux doigts de le lâcher et il trouve que c'est mérité.
C'est tout ce que tu mérites, Chan. À te comporter comme un enfant capricieux et inconscient. C'est exactement ce que tu mérites.
Une partie de lui pense même à rappeler Changbin et à lui dire de ne pas venir, de retourner se coucher. Il sait pertinemment qu'il ne le fera pas, que Chan aurait beau le supplier à genoux, Changbin déplacerait des montagnes pour venir jusqu'à lui – après tout, c'est précisément pour ça qu'il l'a appelé, lui – mais il pense malgré tout à cette possibilité.
Il pense à passer la nuit ici, sur ce banc. Il pense au froid sous sa peau, dans ses veines, s'enroulant autour de ses membres et de son cœur et ralentissant sa course folle au point que ses battements en deviennent imperceptibles.
Il pense aux premiers rayons d'un soleil timide qui réveilleraient son corps d'une léthargie proche de l'inconscience.
C'est à ce moment qu'il l'entend. Son prénom qui déchire les ténèbres et transperce le brouillard.
Et c'est à ce moment qu'il le voit. Son sourire comme un espoir.
« Salut, bel inconnu, lance Changbin sur un ton de plaisanterie, les mains dans les poches. Tu viens souvent ici ? »
Chan ne perd pas un instant pour se détacher du banc et se jeter à son cou. Sa peau, contre la sienne, est tiède et sent bon le printemps.
« Bin ! s'exclame-t-il en resserrant ses bras autour de lui.
— Hey, Channie, répond Changbin d'une voix si douce qu'elle le fait frissonner. »
À son tour, il enroule ses bras autour de la taille de Chan, l'attirant encore plus près de lui et Chan soupire bruyamment.
Un sanglot resté coincé dans sa gorge et qui lui échappe enfin.
Il lui semble qu'ils restent ainsi durant une petite éternité. Assez longtemps en tout cas pour qu'il en vienne à oublier le froid et la solitude et les ombres sous son crâne qui ont fui devant la lumière éclatante du sourire de Changbin.
« Prêt à rentrer ? lui demande-t-il tandis qu'ils se séparent et qu'il lui tapote gentiment la hanche. »
Chan ne peut qu'acquiescer. Il est certain que s'il ouvre la bouche, s'il essaie seulement de prononcer le moindre mot, il va éclater en sanglots.
« Votre carrosse est avancé, Votre Majesté. »
Derrière lui, Chan remarque enfin la voiture noire du même modèle que celle qui les a conduit à travers la ville la veille et que Changbin lui désigne. À l'intérieur, il reconnaît même le petit sapin vert qui pendouille du rétroviseur entre eux.
« Tu l'as volée ? ne peut-il s'empêcher d'interroger. »
Changbin explose de rire en lui ouvrant la portière côté passager.
« Tu me prends pour qui ? Minho ? »
Chan hausse les épaules, mais grimpe sur le siège. Aussitôt, la chaleur lui dévore le visage et lui picote le bout des doigts. Avec un sentiment de soulagement qui menace de le submerger, il observe Changbin contourner le véhicule et venir s'asseoir derrière le volant.
Quand il démarre, le moteur est presque entièrement silencieux. La radio est éteinte. L'habitacle est lourd du silence qu'aucun d'eux ne parvient à rompre. Pourtant, Chan a tellement de choses qu'il aimerait lui dire.
À commencer par le remercier. Pour ce soir, bien sûr, surtout pour ce soir, mais aussi pour tous les autres soirs et tous les autres jours et toutes ces années où il a toujours été à ses côtés comme une ombre fidèle qui, au lieu de l'effrayer ou de lui peser, a su le réconforter et lui donner cette force qui lui a souvent fait défaut.
Les gens s'imaginent de lui qu'il est fort parce qu'il est le plus âgé du groupe, parce qu'il est le leader, parce qu'il a passé plus de temps dans l'industrie qu'en dehors. Parce qu'il a toujours un sourire plaqué sur son visage, même quand le monde s'écroule autour de lui.
Mais c'est faux. S'il parvient à supporter tout cela, s'il parvient à encore se lever le matin au lieu de tout abandonner comme il y a déjà pensé une bonne centaine de fois, c'est à grâce à eux.
Grâce à lui.
Sous les lumières qui défilent à toute vitesse le long de la route, Chan tourne la tête vers Changbin.
Love, I have wounds
Only you can mend, you can mend
« Je t'aime, dit-il d'une voix si faible qu'il s'entend à peine. Tu le sais, n'est-ce pas ?
— Bien sûr que je le sais, hyung, répond-il comme s'il s'agissait d'une évidence. »
Et ce n'est pas de l'orgueil, ce n'est pas de l'arrogance, ce n'est pas de la fierté mal placée. C'est simplement la vérité. Parce qu'il aurait fallu être aveugle et sourd et insensible au reste du monde pour ne pas le savoir, ne pas sentir l'amour qui déborde de chacun des pores de Chan pour eux.
Son amour s'écoule de ses yeux et de sa bouche comme le sang d'une blessure qui n'aurait jamais cicatrisé.
Il les aime trop fort et, souvent, il ne sait pas quoi faire de tout cet amour qui le suffoque et qu'il déverse autour de lui sous peine de crouler sous son poids.
L'autoroute s'étend comme une rivière tranquille devant eux et Changbin en profite pour tourner la tête à son tour. Ses yeux sont doux, calmes, et Chan s'y noie un instant tandis que son rappeur attrape sa main pour la porter à sa bouche.
Il embrasse ses phalanges une à une, avec toute la révérence du monde, comme si Chan était le trésor le plus précieux de l'univers.
Les larmes qui se mettent à couler sur ses joues lui brûlent la peau rougie par le froid de la nuit.
« Et toi ? demande Changbin après une minute ou deux et après avoir déposé la main de Chan sur sa propre cuisse, ses yeux de nouveau sur la route. Est-ce que tu sais que je t'aime ? Est-ce que tu sais qu'on t'aime tous et qu'on ne pourrait pas s'en sortir sans toi ? »
I guess that's love
I can't pretend, I can't pretend
Le cœur de Chan se tord dans sa poitrine. De nouvelles larmes s'accumulent le long de ses cils.
« Je suis sûr que vous vous en sortiriez très bien... »
Et il le pense. A besoin de le penser pour ne pas s'effondrer sous la culpabilité. Sous la montagne de responsabilités qui lui courbe le dos.
« Sans doute, approuve Changbin avec une certaine désinvolture qui le fait froncer les sourcils. Quoi que j'ai des doutes pour certains... » Ils pouffent de rire tous les deux, l'image d'un Jisung ou d'un Hyunjin apparaissant simultanément dans leur esprit. « La question c'est pas tant de savoir si on en serait capable, Channie... On est capable de beaucoup de choses, ça veut pas dire qu'on veut le faire pour autant. Le corps humain est capable de tenir plusieurs jours sans eau et nourriture, et pourtant on s'inflige pas ça, on ouvre le frigo dès que notre ventre commence à gargouiller un peu trop fort. Bien sûr que, techniquement, on serait capable de vivre sans toi. Mais est-ce que ça serait encore une vie si tu n'y es pas ? »
Chan ne peut pas retenir le torrent de larmes qui se met à dégringoler le long de son visage jusqu'à s'écraser sur son bras.
Il commence à retirer sa main de la cuisse de Changbin, mais ce dernier la rattrape et enlace leurs doigts, les caresse doucement de son pouce et Chan ne peut que pleurer un peu plus violemment. C'est plus fort que lui, désormais. Maintenant qu'il a commencé, il n'est pas sûr de pouvoir s'arrêter.
Changbin ne dit rien, continue simplement de tenir sa main dans la sienne, le laisse déverser des pleurs qu'il retient depuis si longtemps qu'il sent son cœur s'alléger au fil des minutes. Le sent se gonfler, aussi.
De réconfort, de soulagement, d'amour.
Pas celui qu'il éprouve. Celui qu'il reçoit. Celui que Changbin lui offre sans même le réaliser, juste avec sa paume tiède tout contre la sienne, avec sa présence rassurante et son odeur de matin d'été qui lui est si familière à présent qu'il ne peut plus imaginer sa vie sans.
Yeah, love, I hope you know
How much my heart depends
Quand ils arrivent devant l'hôtel, Chan se sent mieux, d'une certaine manière. Il n'a plus de larmes à pleurer et toutes ces émotions l'ont épuisé. Il ne rêve plus que de se coucher désormais. Laisser le sommeil le recouvrir comme la marée haute recouvrait le sable fin.
Une fois de plus, Changbin lui ouvre la portière et Chan glisse sa main dans la sienne.
Il est fatigué, pourtant il a les yeux grands ouverts quand Changbin redresse le menton pour embrasser le bout de son nez. Chan glousse comme un enfant, une nuée de papillons s'envolant dans son estomac.
Il a l'impression d'avoir cinq, seize et cent ans tout à la fois.
L'impression que le monde, finalement, s'est arrêté de tourner pour lui permettre de respirer.
Et il respire. Avec Changbin à une poignée de centimètres de lui seulement, il respire. Le respire. Tangue un peu vers l'avant. Un bras s'enroule autour de lui, une main sur sa taille. L'autre dans ses cheveux. Et il réalise qu'il a assez tangué pour poser sa joue sur l'épaule de Changbin.
Il est certain qu'il pourrait s'endormir ainsi.
Certain qu'il pourrait passer le reste de sa vie ainsi.
« Je peux rester dormir avec toi ? marmonne-t-il entre ses dents.
— Tu sais bien que tu n'as même pas besoin de demander. »
Les doigts sur sa nuque commencent à le masser doucement, tendrement, et les yeux de Chan se ferment, son cœur ralentit, son corps s'engourdit.
Il plane, flotte très haut au-dessus des nuages.
Plus rien n'existe que les bras de Changbin autour de lui, l'odeur de Changbin dans ses narines et la chaleur de Changbin qui remplace peu à peu le froid de novembre à l'intérieur de ses os.
Au fond, peut-être que c'est de ça dont il a besoin. Pas d'une marche à travers des rues différentes mais qui se ressemblent toutes jusqu'aux petites heures du matin. Une marche où il finit par perdre son chemin en plus de perdre sa raison.
Mais ça.
Là.
Avec lui.
Rien qu'eux deux.
Et l'immensité du ciel au-dessus d'eux.
Oh feel our bodies grow
And our souls, they blend
