Work Text:
Perceval n’avait jamais su ce qu'était l’amour. Ce n’était pas ce qu’on apprenait chez les Thayborne car c’était jugé comme inutile. Il pense que sa propre mère ne l’aime pas, mais depuis le temps il s’y était fait.
Malgré tout, malgré le fait d'avoir été élevé dans ces conditions, il a toujours été curieux par cette notion d’amour. Quand il lui arrivait de lire des livres autres que ceux de magie, il était fasciné par la façon avec laquelle les mots décrivaient ce sentiment. Il avait fini par croire, à force, que l’amour n’était que fiction et se contentait de le rêver.
Puis il arriva au sein de la Compagnie du Racoon.
Soyons sincères, dès sa première rencontre avec eux, il avait compris qu’ils étaient spéciaux, que c’étaient des personnes que sa famille aurait voulu qu’il évite comme la peste. Mais il s’y était fait. Quand on apprenait à connaître chacun d’eux, on apprenait à apprécier leurs petites bizarreries.
Et il y avait quelque chose relevant de la curiosité scientifique à les voir interagir entre eux. Il y avait des interactions qu’il n’avait jamais vu entre des membres de sa famille, ce qui le laissa songeur. Il serait bien incapable de mettre le doigt sur le terme qui pouvait les définir. Mais il supposait que ça ne servirait à rien de chercher plus.
C’était en se baladant dans les couloirs de leur manoir qu’il tomba sur Brik et Pok dans sa chambre, faisant il ne savait quoi. Certes, Pok avait pris l’habitude de prendre la chambre de Perceval comme la sienne, mais ce n’était pas une raison pour commencer à comploter il ne savait quoi avec Brik.
_ Vous faîtes quoi ?
Sa venue fit sursauter les deux sous-êtres, se retournant vers lui avec nervosité. Enfin, malgré son armure, Brik semblait être celui qui était le plus anxieux, ce qui accentua le froncement de sourcils de Perceval.
_ Rien rien, Seigneur Perceval ! s’exclama Pok. O-On parlait de…
Le kobold regarda vers l’autre, et celui-ci sembla comprendre le message.
_ U-Une invention ! rajouta le gnome - enfin le gobelin. Oui, on imaginait une invention avec les pouvoirs de Pok !
Celui-ci hocha la tête avec un sourire crispé, si crispé que même les gardes de Perceval s’approchèrent de ce dernier comme pour le protéger. Il leur demanda mentalement de se calmer.
_ Et pourquoi vous ne faites pas ça dans votre atelier, Brik ?
Encore une fois, ils se jetèrent un regard complice - était-ce le mot ? - et tentèrent d’expliquer la raison de leur présence. Mais Perceval n’écoutait plus. Il avait toujours été fasciné par la manière avec laquelle les deux sous-êtres communiquaient. Ce type de regard avec lequel ils arrivaient à faire passer toute une phrase.
_ Comment vous faîtes ?
Ils se stoppèrent, le regardant avec interrogation.
_ Je veux dire, ces regards entre vous. Comment vous arrivez à vous comprendre avec ces regards ? C’est quoi comme sort, Pok ?
Le kobold pencha la tête sur le côté pour montrer sa confusion.
_ Bah aucun, Seigneur Perceval. Pourquoi j’utiliserais un sort ?
_ Bah pour parler à Brik avec les yeux.
Les deux se regardèrent à-nouveau, et Perceval les pointa du doigt.
_ Là ! Comme ça ! Je sais que vous vous parlez !
_ Ah non non Seigneur Perceval ! fit Pok avec un petit rire. Il n'y a aucune magie derrière tout ça !
Perceval ne comprenait pas. Comment pouvaient-ils communiquer sans magie ? Après tout, c’était par ce biais que lui contrôlait ses gardes.
_ C’est juste qu’on se connaît bien avec Pok ! répliqua le gobelin.
_ Je les connais pas si bien mes gardes, et pourtant j’arrive à leur communiquer ce que je veux dire.
Il avait vraiment du mal à comprendre les deux sous-êtres, tout semblait abstrait pour lui. Néanmoins, ils ne semblaient pas s’en énerver comme avait tendance à faire sa famille quand il bloquait sur un sortilège.
_ Ce n’est pas pareil, Seigneur Perceval, commença à lui expliquer Pok d’une voix calme. Nous arrivons à communiquer ainsi avec Brik car on se connaît bien, on est amis depuis longtemps !
“Amis”. C’était là aussi une notion qu’il connaissait peu. On ne se faisait pas d’amis dans sa famille, des alliés tout au plus. Est-ce qu’on pouvait appeler des alliés des amis ? Quelles étaient les différences ?
_ Mais vous êtes notre ami aussi, Monsieur Ceval ! rajouta Brik. Juste on… on se connaît moins bien !
Pok mit un petit coup de coude à Brik, qui se plaignit faussement. Perceval était leur ami ? C’était étrange mais, aux mots du gobelin, il ressentit une chaleur dans sa poitrine, un sentiment qui lui était étranger.
_ Vous le pensez vraiment ?
_ Bien sûr ! s’étonna Pok. Je sais que la notion d’amour est abstraite pour vous mais…
_ L’amour ? Enfin je veux dire, sans vouloir vous vexer, vous êtes vraiment pas mon genre.
_ Non non, Seigneur Perceval ! Pas l’amour dans ce sens-là ! C’était dans le sens de l’amitié que je disais ça !
Ça commençait à faire beaucoup pour le pauvre Perceval. Et apparemment, son incompréhension était plus que lisible car Pok essaya de simplifier son propos.
_ Par exemple vous voyez, moi et Brik nous sommes amis : nous avons un amour amical. Mais Monsieur Elliott et Dame Lirith…
_ Mais vous et Brik vous n'êtes pas…
Les deux se mirent à rire bruyamment, faisant semblant de cracher et d’être dégoûtés par ce qu’avait pu imaginer Perceval.
_ Avec lui ?! Pff, non jamais ! s’exclama Brik.
_ Et de toute façon je bois pas assez pour lui ! rajouta Pok avec un sourire malicieux en direction de son ami.
L’hilarité disparut aussitôt du corps de Brik, qui donna une petite tape derrière la tête du kobold qui se plaignit. Malgré son casque, Perceval était sûr d’avoir vu un léger rougissement sur la mine gênée du gobelin.
_ Enfin bref, entre moi et Pok c’est juste de l'amitié. C’est… Comment on appelle ça déjà ?
_ Platonique ? hasarda son ami.
_ Oui voilà. C’est platonique. Et on ressent ça pour vous aussi, Monsieur Ceval ! Parce que vous êtes notre ami !
Perceval hocha la tête. C’était nouveau, il ne savait même pas que ce qui était de l’amitié pouvait s’apparenter à de l’amour. Mais ça semblait logique. Quand il voyait les deux sous-êtres ensemble, être aussi proches, il comprenait comment on pouvait apparenter leur amitié à un type d’amour.
Et, il ne saurait dire pourquoi, mais il appréciait faire partie de cette dynamique.
Parfois, Perceval s’enfermait dans sa chambre pour tenter de s’entraîner, apprendre de nouvelles formules. Il se disait que ça pouvait l’aider, car après tout il était aussi là pour s’entraîner. Mais c’était la plupart du temps contre-productif. Si les premières minutes il arrivait à se concentrer, il perdait vite l’attrait et voulait juste arrêter. Si ce n’était pas ça, c’était que le manoir était trop bruyant.
Mais là il était… étonnamment calme. Comme s’il n’y avait personne. En fait, les seules voix qu’il entendait étaient celles de Brik et Jarek, mais il ne comprenait pas ce qu’ils disaient. Et pourtant, ça semblait plus intéressant que ses livres de sortilèges. Alors il souffla, sortant de sa chambre pour rejoindre ses camarades.
Ils étaient à l’une des tables de la taverne, il n’y avait pas grand monde. Juste deux-trois clients dans des coins plus reculés de la pièce. Perceval s’approcha de ses amis, s’asseyant à leur table. Jarek se mit à rire en le voyant.
_ Ah bah, vous êtes sorti de vos livres, Perceval ? Vous devriez voir la tête que vous faîtes, on dirait que vous êtes sorti du lit !
C’était peut-être parce qu’ils passaient sans cesse ses mains dans ses cheveux pour tenter de comprendre les formules. Il était à la limite de se les arracher tant parfois c’était difficile.
Le pistolero lui proposa de boire, ce qu’il accepta. Jarek demanda alors à Noé de lui apporter une bière, ce qu’il s’empressa de demander à Lif. Bien sûr, Jarek avait déjà un Jarjar devant lui, et Brik un sorte de sirop.
_ Vous parliez de quoi ?
_ Brik a pensé à une nouvelle amélioration pour Maggy, on se demandait ce qui serait possible de faire sans la briser. Car de toute façon s’il la brise, c’est moi qui vais le briser.
Malgré son air éméché, on pouvait facilement deviner tout son sérieux. Perceval vit même Brik en frissonner.
_ Où sont les autres ?
_ Pok voulait des potions, Dame Lirith l’a accompagné et M’sieur Velenhar a accompagné Dame Lirith.
_ Inséparables ces deux-là ! ria Jarek en prenant une gorgée de sa boisson.
Noé apporta la bière à Perceval, qui le remercia. C’était vrai qu’il était rare maintenant de voir Elliott et Lirith séparés, mais il ne s’était pas plus posé de questions que ça. Il avait l’habitude de voir la Compagnie fonctionner en duo, et force était de constater que celui entre le guerrier et la druide était l’un des plus récurrent.
Alors qu’il discutait d’un sujet quelconque avec ses deux autres camarades, écoutant d’une oreille, il s’étonna de l’alchimie entre les deux. Même si Jarek avait appris à apprécier les gobelins depuis leur aventure à Gobgall, Perceval se demandait comment il réagirait s’il apprenait la vraie nature de Brik. En tout cas, il espérait que lorsqu’il l’apprendrait - comment n’avait-il toujours pas remarqué que Brik était un gobelin ?-, il resterait proche de Brik. Leurs petites engueulades animaient la vie au sein de la Compagnie, et puis il n’imaginait pas l’état du gobelin si sa relation avec Jarek se dégradait. Même si Perceval n’était pas le plus perspicace, il remarquait à quel point ces moments étaient importants pour Brik, sa voix était plus joyeuse dans ces moments.
Alors que Jarek parlait d’une de ses anciennes missions - une qui lui aurait apparemment donné une de ses médailles, un homme passa près d’eux, bousculant légèrement le pistolero. Celui-ci, ayant déjà mauvais caractère, l’alcool qu’il avait dans le sang n’arrangea pas son cas. Il se leva, déjà prêt à en découdre alors que Brik essaya de le calmer en posant une main sur son bras. Mais il n’en eut pas besoin, car l’expression de Jarek changea instantanément à la vue de l’inconnu.
_ Ainubald ! s’exclama-t-il.
L’autre homme, un demi-elfe en armure, aux cheveux châtains et aux yeux verts, sourit à la salutation de Jarek, lui serrant la main.
_ Jarek, cela fait longtemps ! Que fais-tu ici ?
_ C’est une longue histoire, j’vais t’expliquer ! Viens, assis-toi à côté du moche là !
Perceval ne releva pas l’insulte de Jarek, il avait l’habitude à force. Il se décala sur le banc pour laisser le demi-elfe s’installer en face du pistolero.
_ Donc à côté de toi tu as Perceval, et juste ici Brik. Si tu as un problème t’auras qu’à lui demander, c’est vraiment un petit génie. Eh, Noé ! Tu peux apporter un Jarjar à cet homme ? Dis à Lif que c’est pour un ami, ça passera.
Noé partit aussi vite qu’il était arrivé, et les deux hommes se mirent à parler avec énergie, faisant à peine attention à Brik et Perceval. D’après les bribes de conversation qu’il arrivait à intercepter, ils avaient été compagnons de voyage pendant un petit moment, ce qui pouvait expliquer leur proximité. Ils avaient bien “bourlingué”, comme leur avait expliqué Jarek rapidement avant de reporter son attention sur Ainubald. C’était toujours impressionnant de voir Jarek connaître autant de personnes ici.
Mais si Perceval se tenait là, riant parfois aux histoires que les deux racontaient, un coup d'œil vers le gobelin suffisait à dire qu’il ne passait pas un si bon moment qu’eux. Il paraissait ennuyé, mais aussi d’un autre sentiment que Perceval n’arrivait pas à déchiffrer. Sans même prévenir, il quitta la table, sans que Jarek ne le remarque. Perceval fronça les sourcils, suivant l’artificier du regard. Il partait rarement ainsi, il disait toujours quelque chose pour annoncer son retrait d’une conversation, mais pas cette fois. Ne voulant pas trop s’immiscer dans sa vie privée, il attendit. Peut-être allait-il revenir ?
Mais il ne revenait pas. C’était étrange. Et, comme de toute façon les deux autres ne faisaient pas attention à Perceval, celui-ci se leva à son tour à la recherche de son ami. Il n’y avait pas mille endroits où Brik pouvait se cacher, alors il alla directement vers son atelier. Comme il s’y attendait, il le retrouva là, perdu dans ses inventions.
_ Brik ? Qu’est-ce que vous faîtes ?
Le gobelin sursauta, remettant rapidement son casque. Perceval avait bien envie de lui dire qu’il n’avait pas besoin de le faire en sa présence, mais il supposait que ce n’était pas le moment.
_ Rien rien, je travaille juste.
_ Pourquoi vous êtes parti de table comme ça ? C’était si urgent ?
Il s'assit sur l’une des chaises de la pièce, regardant Brik avec une pointe d’inquiétude. C’était étrange de le voir ainsi, il l’avait rarement vu aussi concentré et aussi peu joyeux. En fait, il ne paraissait pas tant intéressé par ce qu’il faisait, on aurait dit Perceval en train de lire des formules pour passer le temps.
_ J’avais autre chose à faire que d’écouter M’sieur Jarjar discuter avec cet… homme.
Il y avait une amertume dans sa voix qu’il ne lui avait jamais entendue auparavant. C’était étrange. Tout était étrange en ce moment.
_ Pourquoi ? Vous ne l’aimez pas ?
_ Pas spécialement.
La discussion aurait pu s’arrêter là. Elle aurait dû, d’ailleurs. Mais Perceval était curieux. Il n’y avait sûrement pas tant de possibilités pour expliquer le comportement de Brik, alors il essaya de se rappeler ce qui aurait pu amener à ça. Puis il se rappela de l’énergie qu’il avait à parler avec Jarek, des éclats de joie dans son regard quand celui-ci l’avait présenté à Ainubald comme “un petit génie”. Il se rappela aussi des moments où Brik demandait à dormir dans la même chambre que Jarek, les moments où il prenait sans cesse son parti.
Il se rappela enfin la dernière fois qu’il l’avait trouvé avec Pok dans sa chambre, du petit commentaire du kobold qui l’avait gêné.
_ Mais Jarek, vous l’aimez bien ?
Les mouvements de Brik se stoppèrent. Il avait donc bon.
_ C’est… C’est un bon ami. Je le connais depuis plus longtemps que vous.
_ Non mais je veux dire, vous… vous l’aimez plus que… Que d’une manière platonique, non ?
Le gobelin souffla, reposant ses outils. Mais il n’osait toujours pas rencontrer les yeux de l’ensorceleur.
_ Ça se voit tant que ça ?
_ Je sais pas. Je vous l’ai dit, je sais pas trop ce que c’est l’amour. Mais je remarque juste que vous réagissez pas comme ça avec Pok par exemple.
C’était étrange de voir Brik aussi triste. Il paraissait encore plus petit et, même sous son armure, il paraissait fragile. Il n’aimait pas le voir comme ça.
_ Vous pouvez éviter de le dire aux autres ? Je n’aimerais pas que ça se sache.
_ Pourquoi ?
Il haussa les épaules.
_ J’ai peur de ce que pourrait penser les autres, et surtout M’sieur Jarjar. Je veux pas que M’sieur Jarjar me déteste.
Perceval avait envie de lui dire qu’il était persuadé que Jarek ne le détesterait pas quoi qu’il fasse, mais c’est vrai qu’on était jamais sûr avec lui. Jarek était trop imprévisible pour qu’il trouve les bons mots pour rassurer le gobelin.
_ J’dirais rien si ça vous rassure, Brik.
Ce dernier le remercia avec une pointe de soulagement dans la voix. Ça faisait mal de le voir ainsi.
L’amour, ça faisait mal aussi. Ce n’était pas tout beau, il y avait des histoires plus tristes que d’autres.
Et il s’en voulait presque de ne pas savoir quoi faire pour aider Brik avec ça. Il supposait que rester son ami et le lui montrer restait la meilleure solution.
Perceval aimait bien se balader dans les rues d’Eau-Profonde, ça lui changeait du manoir et, dans ces moments où l’aventure n’appelait pas tout de suite la Compagnie, il appréciait ces petits moments plus calmes. Et il ne risquait pas qu’on l’embête avec ses deux gardes qui pouvaient le protéger de la moindre attaque. Ils étaient envahissants mais surtout très utiles.
C’était au détour d’une rue qu’il tomba sur Lirith et Elliott avec Noé. Curieux, il s'approcha et ce fut l’enfant qui le remarqua en premier, lui souriant.
_ Ah ! Seigneur Perceval ! Vous êtes venu aussi ?
Il le regarda avec une pointe de confusion, et ce fut Lirith qui lui répondit à sa question silencieuse.
_ Noé et ses amis ont prévu un “spectacle”, et il voulait le montrer à la Compagnie.
Malgré son ton qui pouvait donner l’impression d’une douceur toute maternelle, on comprenait facilement qu’elle était plus ennuyée de se trouver là pour voir un spectacle d’enfants.
_ Les autres ne sont pas là ? demanda Perceval.
_ Brik voulait s’occuper de ses inventions, Pok de Patate et Jarek voulait juste boire. On est les seuls à être venus, et vous aussi du coup, expliqua Elliott.
Malgré la discussion qui montrait le désintérêt total de la Compagnie pour son spectacle, Noé ne paraissait pas du tout dérangé. Au contraire, il avait un grand sourire enfantin sur les lèvres.
_ On peut le faire ? C’est bon, on peut faire le spectacle ? Leurs familles sont arrivées ! fit Noé avec impatience, tirant sur les mains de Lirith et Elliott.
_ Oui oui, allez va ! ria le guerrier.
L’enfant se mit à rire avec joie en se dirigeant vers ses amis, se cachant derrière des planches de bois, sûrement pour se mettre en costume. Perceval se rapprocha de ses deux amis, demandant à ses gardes de se mettre un peu en retrait pour ne pas les étouffer.
_ Du coup vous avez décidé de venir de vous-même ? leur demanda-t-il.
_ Nous n’avions pas vraiment le choix, vous auriez vu la tête de Noé quand les trois autres ont refusé, ça faisait mal au cœur, souffla Lirith. Il nous aide bien pour la taverne, nous pouvions bien lui faire ce cadeau, n’est-ce pas ?
Ça faisait sens, oui. Il jeta un regard vers Elliott, qui ne dit rien mais acquiesça aux mots de la tieffeline. Il y avait aussi une douceur dans son regard quand il regarda Lirith qu’il ne lui connaissait que trop peu. Elle le remarqua et lui sourit doucement.
Perceval se sentait presque de trop, préférant regarder le sol. Il avait l’impression de voir quelque chose qu’il ne devrait pas.
Mais il n'eut pas le temps de penser plus longtemps à tout ça que les enfants sortirent de leur planche en bois, costumés de tuniques et d’armures avec des armes en bois à la main. C’était un spectacle inspiré des aventures de la Compagnie. Perceval sourit. Bien sûr, avec ce que pouvait entendre Noé quand ils rentraient, il avait l’imagination nécessaire pour essayer de deviner ce qui s’était passé.
De la famille des enfants, des passants se rajoutèrent aux spectateurs, ce qui décupla l’énergie des gamins. Elliott ricana doucement.
_ Ils jouent mieux que nous, non ? murmura-t-il à la druide.
Celle-ci se mit à rire également. Perceval sourit, se souvenant de cette pièce que les deux avaient dû jouer. Jarek avait dit qu’ils étaient horribles, Perceval avait pensé qu’ils étaient courageux de jouer cela. Il ne s’imaginait pas jouer ce type de scène, même si c’était avec quelqu'un avec qui il était à l’aise.
Au fur et à mesure que le spectacle avançait, il remarqua ces petits moments juste entre la tieffeline et le guerrier. Sans se regarder, il voyait pourtant qu’ils se parlaient : des doigts qui se frôlent, un corps qui se penche vers l’autre, des chuchotements rien qu’à eux, une caresse sur le bras. C’était si intime, si intime que Perceval avait presque l’impression d’être un voyeur.
Pourtant, il avait du mal à ne pas remarquer ce jeu silencieux. Non pas parce qu'ils ne faisaient pas attention, au contraire ils étaient plutôt discrets. Mais parce que Perceval trouvait ces gestes beaux, il y avait là une tendresse qu'il aimait voir chez eux, qui lui faisait oublier parfois la difficulté de leurs aventures. C’étaient des gestes qu’il avait que trop peu vu chez les Thayborne et qu’il trouvait seulement dans les livres de fiction qui lui arrivait de lire.
Il ne se rendit même pas compte que le spectacle avait touché à sa fin, sursautant aux bruits des applaudissements. Les sourires des enfants montraient leur satisfaction d’avoir mené ce projet à bien et, peut-être dans un élan de générosité en les prenant pour des enfants de rues, certains passants leur donnèrent un peu d’argent. Noé s’approcha d’eux, tout euphorique.
_ Vous avez vu ?! C’était bien, hein ?!
Lirith lui tapota la tête avec un sourire et lui répondant à l’affirmative. L’enfant leur montra l’argent qu’il avait amassé avec son petit spectacle et les trois se mirent à prendre la direction du Manoir du Troll, continuant de discuter de ce qui s’était passé.
Perceval les regarda : Lirith et Elliott étaient probablement ceux qui prenaient le plus soin de Noé, et il se dit que c’était pour le mieux. Il n’imaginait pas si c’était Jarek qui faisait le plus attention à lui. Mais la druide et le guerrier, même s’ils n’étaient pas parfaits, essayaient tant bien que mal de s’occuper de cet enfant, de lui faire oublier les malheurs qui avaient pu lui arriver et l’aider à garder son innocence d’enfant en lui trouvant des temps hors de la taverne.
Et, alors que Noé continuait de s’extasier sur cet argent gagné, Perceval vit Elliott tendre la main vers Lirith, et cette dernière entremêla leurs doigts ensemble.
Il sourit, se remettant à marcher dans les rues d’Eau-Profonde.
Et parfois l’amour c’était tendre et, même si Perceval ne s’imaginait pas avoir une relation comme la leur, il trouvait que c’était beau de le voir se développer entre eux, de les voir s’épanouir pour montrer plus facilement leurs sentiments. Oui, il aimait bien cette version de l’amour aussi.
Aujourd’hui était une bonne journée.
_ Est-ce que Patate peut dormir ici aussi ?
Perceval regarda son lit, déjà assez petit avec les deux gardes qui s’y trouvaient. Il grimaça à la question de Pok.
_ C’est pas qu’elle me dérange, au contraire. Mais déjà que y’avait pas tellement de place pour vous, je sais pas s’il y’en aura pour elle.
_ Non non ne vous inquiétez pas on va se serrer ! Et puis elle est pas si grande !
Perceval en doutait, d’autant plus qu’il avait l’impression qu’elle avait encore grandi depuis leur dernière aventure. Et lorsqu’elle monta sur le lit, ça ne fit que confirmer son impression. Ils étaient serrés comme pas possible mais, étonnamment, il y avait quelque chose de réconfortant à cela. Il se sentait protégé ici. Pok se cala contre la griffonne, déjà prêt pour sa nuit, mais ce n’était pas le cas pour l’ensorceleur.
_ Eh Pok, je voulais vous demander quelque chose. Est-ce que vous nous préférez à votre ancien maître ?
Le kobold le regarda avec étonnement.
_ Bien sûr, Seigneur Perceval ! La question n’est même pas à se poser ! Pourquoi vous pensez ça ?
_ J’sais pas. Je suis curieux. Je sais qu’on est pas les meilleurs, qu’on s’engueule beaucoup, c’est peut-être pas ce à quoi vous vous attendiez.
_ Si j’avais un problème avec la Compagnie, je serai parti ! Au contraire, je me sens bien avec notre équipe.
Ça le rassura. Il ne savait pourquoi, mais le fait que Pok confirme qu’il se sente bien au sein de la Compagnie lui faisait du bien. Il y avait toujours cette petite voix au fond de son esprit qui lui disait que peut-être, un jour, la Compagnie du Racoon disparaîtra car tout le monde sera parti.
_ Et vous, Seigneur Perceval, vous vous sentez bien au sein de la Compagnie ?
La question ne le surprit pas, pas plus que la réponse qu’il pensait dire. Il avait beaucoup réfléchi à ça, de sa vie avant son arrivée à la Compagnie à maintenant. Il caressa les plumes de Patate.
_ Chez ma famille, si je rate quelque chose c’est mal. Ici, si je rate quelque chose, bon c’est ennuyant mais vous ne me détestez pas. Je me sens à ma place ici, je me sens pas de trop.
Pok sourit, un sourire un peu bizarre parce que c’était un kobold, mais Perceval s’y était fait. Il n’était plus autant déstabilisé en le voyant. Au contraire, il l’appréciait.
_ J’apprends plein de choses avec vous tous, presque plus que pendant mes cours. J’ai… Vous savez, vous m’apprenez à savoir ce que c’est que l’amour. Parce que ma famille me l’a jamais appris, mais avec vous… C’est comme si j’en avais trouvé une nouvelle. Une famille qui m’aime vraiment pour qui je suis.
Ça faisait du bien de mettre des mots sur ce qu’il ressentait, de pouvoir en parler à l’une des personnes qui étaient devenues si importantes pour lui. Et, au vu de la réaction de Pok, ça semblait le toucher aussi.
_ Ce que vous décrivez, Seigneur Perceval, c’est ce qu’on pourrait appeler de l’amour familial.
Perceval sourit à ses mots.
Il aimait bien comment ça sonnait. C’était sûrement son type d’amour préféré.
