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Léodagan de Carmélide se plaisait à répéter à qui voulait bien l’entendre qu’il avait été sacrément nigaud le jour où lui était venu à l’idée d’enlever sa femme.
Des oreilles peu familiarisées avec la donzelle en question se seraient sans doute demandé pourquoi. Après tout, l’enlèvement de jeunes filles du clan voisin était une tradition séculaire en Carmélide, un bout de tradition, j’ose même dire : du terroir. La pratique remontait à une époque lointaine où des tribus dévastées par la famine, les attaques de bêtes sauvages et les aléas de la conservation des aliments se retrouvaient en nombre si réduit que les seules options pour les préserver de la disparition s’étaient avérées être l’inceste ou le rapt. Cette dernière option avait été décrétée comme la plus viable, et une fois lancée, la machine ne s’était tout simplement jamais arrêtée.
(Bien plus tard, un gendre insolent dont Léodagan ne saurait souffrir d’entendre le nom prononcé ici fit remarquer que c’était bien la peine de faire tant d’efforts pour sauver une lignée aussi débile. D’aucuns diraient qu’il marquait un point.)
Il fallait dire qu’il y avait bien des avantages à filer en douce avec un petit brin de fille sous le bras. Un gain de temps, pour commencer : on se passait volontairement des mois de tractations, jérémiades et négociations qu’impliquait le mariage avec une fille du cru, laquelle se trouvait bien souvent entourée de parents pointilleux désirant remplacer leur brebis perdue par un ajout significatif à leur cheptel.
Ce qui menait naturellement au second avantage de la méthode expéditive : de substantielles économies. Peu de pères oseraient braver les murs d’une forteresse pour aller réclamer une dot, et ceux qui avaient les couilles de le faire se voyaient souvent rendre la fille contre rançon, pour mieux se la faire kidnapper à nouveau l’année suivante. Les parents aimants faisaient de bons clients. Les autres finissaient généralement par se lasser et la donzelle restait ainsi gratis.
Enfin, il restait l’attrait de l’ailleurs. Les filles du coin, on les connaissait toutes : on avait souvent grandi avec, elles avaient assisté aux drames qu’induisait la puberté chez les jeunes garçons et s’étaient copieusement moquées de la moindre bévue. Elles étaient aussi familières et aussi crispantes que les doigts d’une mère dans vos cheveux pressées de vous chercher des poux.
Alors que les filles du village d’à côté… quel exotisme ! Quelles différences de mœurs ! Rien que la perspective de poser les yeux sur elles avait quelque chose d’excitant !
Ce n’était donc pas étonnant qu’un beau jour de mai, alors que le soleil se faisait attendre et que les vents froids remontaient vers le nord, un jeune prince de Carmélide se soit mis en tête de faire un petit rapt pour passer le temps. Il fallait bien s’occuper, après tout : même le plus beau des bûchers devenait quelque peu redondant après la cinquantième fois, et la Carmélide avait passé ce cap depuis bien des années. Léodagan était fringuant, sanglant et s’ennuyait à mort.
Il est une tendance établie à travers les âges qu’une bande de jeunes hommes affligés par l’ennui est un fléau sur le voisinage. Le voisinage de Léodagan s’avérait être la nation picte dans son entièreté, tous tribus et clans compris.
Un peuple étrange, les Pictes. Personne n’osa jamais trop écrire sur eux, puisqu’ils avaient tendance à rejeter à coup de lance quiconque osait agiter un stylet de manière un peu trop agressive dans leur direction. Les Romains, pour qui les élégants Gaulois d’Aquitaine, glorieux innovateurs en matière de savon et producteurs de vins doux comme le soleil de Méditerranée, représentaient déjà un écart conséquent en dehors de la civilisation, ne gaspillèrent pas leur salive à leur sujet. Les Pictes étaient une espèce bizarre de barbares — un terme sévère que les Romains réservaient à toute personne qui s’était pris de l’idée dérangée de naitre en dehors de l’Italie continentale — qui vivaient dans des tentes comme des clodos, pratiquaient ce qu’on nommait en bonne société « l’amour libre » et se peignaient le corps en bleu au lieu d’avoir le bon sens de revêtir une armure.
Sensé ou non, ni les coutumes, ni l’accoutrement des Pictes ne les empêchèrent de résister aux tentatives d’invasion romaines. Quand l’Empire commença à se résorber en une petite chose malingre que des empereurs aux noms de plus en plus obscurs tels que Aurélien, les trois Gordiens successifs ou le fort justement nommé Galère s’arrachaient avec une férocité qui dépassait l’entendement, les Pictes se firent un plaisir de repousser également quiconque s’imaginait réussir là où le plus grand des empires que le monde avait jamais connu (les Pictes sont excusés de ne pas avoir eu connaissance de l’existence de la Chine des Han) avait échoué. Celui qui pensait dominer leurs montagnes et leurs tourbières se fourrait le doigt dans le nez si fort qu’il en ressortirait par le trouffion.
Un tel état d’esprit forçait l’admiration, mais, de la manière que poser sa choppe sur une table au milieu d’une taverne et déclarer haut et fort qu’elle est réservée et que personne n’est autorisé à y toucher pendant qu’on va soulager ses besoins naturels est la meilleure manière de trouver ladite choppe vide à son retour, quand bien même elle contiendrait de la pisse de chèvre, les Pictes avaient fait de leurs montagnes arides et de leurs tentes de clodos la cible numéro un de tout jeune arriviste en quête de gloire, ou simplement d’un peu de divertissement.
Le royaume picte de Fib, qui partageait une frontière avec la Carmélide, s’était ainsi retrouvé dans le viseur de Léodagan. C’était un pays vallonné, où l’on se frayait un chemin entre les pins et les lochs. Celui qui savait où chercher pouvait trouver des donzelles occupée à baigner leurs pieds dans l’eau au lieu de veiller sur les moutons. Ce n’étaient pas des beautés du continent, des belles du sud aux mains blanches et aux joues roses, mais on en demandait rarement autant.
Léodagan savait assurément où chercher. Ce printemps-là, lui et sa bande fondirent sur un groupe de bergères et embarquèrent toutes celles qui avaient l’air un tant soit peu correctes, ce qui ne laissait pas grand-monde sinon les bossues et les manchotes. Même les boiteuses se faisaient hisser sur l’épaule d’un gaillard, parfois tout simplement parce qu’elles étaient plus faciles à courser. Ce dernier détail n’était absolument pas négligeable, puisque la vélocité de la pucelle picte moyenne dépassait régulièrement celle d’un guerrier carmélidien en armure.
On rit beaucoup ce jour-là, même si de mauvaises langues demanderaient des précisions quant à exactement qui riait. Une fille un peu hargneuse décrocha un coup de pied dans les burnes d’un des guerriers et grimpa dans un arbre pour échapper aux conséquences de son acte, ce qui poussa naturellement Léodagan à secouer le pin jusqu’à en éjecter la pucelle. Sitôt le fruit tombé, il la déclara son otage personnelle et la hissa sur un cheval ligotée comme un saucisson fumé, une main sur son croupion autant pour marquer sa prise que pour la maintenir sur l’animal ; elle se débattait encore, la garce !
Le destin fit que ce jour-là, Léodagan se noua autour du cou une corde tellement serrée qu’il n’arriverait à s’en défaire qu’en expirant après une longue et parfois fort amère existence. Mais il ne pouvait pas le savoir. Et bon, quiconque l’avait connu plus d’une demi-heure vous dirait que même s’il avait su, il aurait insisté pour embarquer sa captive tout de même, parce que le destin, c’était juste un conte de bobonne qu’on racontait aux marmots quand on était trop tapette pour les gifler.
Personne, dans toute la Bretagne et ailleurs, n’a jamais accusé Léodagan d’être sage.
Il s’en allait donc gaiement, quoique légèrement enquiquiné par les coups de coudes et de pieds que sa captive trouvait le moyen de lui asséner malgré ses entraves. Le chemin vers la Carmélide n’était, heureusement pour lui, pas très long : en descendant de cheval, il eut la mauvaise surprise de remarquer que la donzelle avait commencé à extraire une lame rudimentaire de sa chaussure et avait sectionné un bon deux tiers de ses liens.
« C’est bête, » ricana-t-il en la tirant par les cheveux à travers la cour, jusqu’au trou sordide dans lequel il était d’usage de balancer les prisonniers. « Quelques instants de plus, et t’aurais pu te faire la malle ! »
D’un geste brusque, elle dégagea son bras de ses dernières entraves pour arracher le bâillon qu’on lui avait fourré dans la bouche. « Quelques instants de plus, et je t’aurais saigné comme un porc, trou de balle ! »
Léodagan riait encore lorsqu’il ferma la lourde grille de l’oubliette. Cela ne durerait pas, toutefois.
Le temps passa, et avec lui défilèrent les parents terrifiés venant échanger leurs filles contre rançon sonnante et trébuchante. Pas toutes en même temps, et pas toutes avec le même enthousiasme, mais les recettes, une fois les calculs faits et la plupart des pucelles rentrées dans leurs pénates, furent estimées tout à fait acceptables.
La captive de Léodagan ne fut pas de ce nombre.
Pourtant, quelqu’un vint bien s’assurer qu’elle avait été enlevée avec les autres : un homme maigre et sec, venu s’enquérir du prix qu’on en demandait. Léodagan demanda dix milles pièces d’or, ce qui était raisonnable pour une donzelle encore dotée de tous ses membres et en âge d’enfanter.
L’envoyé plissa des lèvres. Jeta un coup d’œil à la fosse où sa parente insultait quiconque s’avisait de passer un peu trop près. Leva les yeux au ciel, comme pour implorer la compréhension des dieux.
« On vous en donnera le double, » dit-il. « À condition que vous la gardiez. »
« Qu’on la garde ? » Léodagan tiqua. Ce genre de chose n’était pas coutumière. D’habitude, il y avait bien plus de larmes, de suppliques et de malédictions quand ils gardaient une fille. Les rares fois où la famille faisait ses comptes et estimait qu’il valait mieux laisser leur parente en Carmélide, on se gardait bien d’envoyer qui que ce soit pour vocaliser l’abandon, et encore moins pour le payer !
Tout ça était probablement politique, décida Léodagan avec une pointe d’agacement. Les clans pictes étaient spécialistes de ces histoires alambiquées à base de droit du sang et de qui était plus digne de devenir roi en fonction de si sa mère était la sixième ou la cinquième sœur du roi d’avant. Un système bien trop alambiqué pour être fonctionnel, mais qui expliquait qu’on veuille se débarrasser d’une fille gênante.
De tels problèmes n’arrivaient pas dans le bon pays de Carmélide, où on se débarrassait des gens en leur plantant le couteau à beurre dans l’oreille lors des repas de famille. Mais soit. Chacun ses coutumes, si connes soient-elles.
Et vingt milles pièces d’or, ça ne se refusait pas.
« Comment tu t’appelles, drôlesse ? » demanda Léodagan en direction du trou dans lequel la source d’une fortune inattendue croupissait depuis maintenant des jours. Il faisait attention à ne pas se mettre trop près, parce que la garce avait développé la sale habitude de lancer des mottes de terre à quiconque s’approchait un peu trop près de la grille.
« Et qui demande, sale pourceau ? » lui répondit le trou d’un ton narquois.
« Léodagan de Carmélide, pour ta gouverne. Maintenant, donne-moi ton nom où je vide le pot de chambre des soldats dans ton trou. »
Un ricanement se fit entendre. Puis, toujours sur un ton bien trop vivace : « Séli, si ça vous chante de l’entendre. »
« Eh bien, Séli, sache qu’un ambassadeur de ton clan est passé nous verser une coquette somme pour qu’on te garde bien au chaud. Tu comprends bien, c’était une offre qu’on ne pouvait pas refuser. »
« Combien ? »
Léodagan fronça des sourcils. Le manque de supplications et de larmes commençait à l’intriguer plus qu’il ne voulait bien l’admettre. Les entorses à la tradition amenaient leur lot d’interrogations, après tout. « Comment ça, combien ? »
« Combien, pour me garder ? Une femme se doit bien de savoir ce qu’elle vaut, non ? »
Il répondit avec suspicion devant cet intérêt féminin pour la comptabilité de son propre rapt. « Vingt mille. »
« Ah, les raclures. Ils me les auraient donnés directement, je serai partie toute seule. »
Ils la sortirent du trou. Elle n’avait pas fière allure, il fallait le dire : les cheveux pleins de crasse, la peau marbrée de caillasse, sa robe mouillée au point de l’alourdir de deux livres. En dessous de tout ça, la donzelle n’était pas trop laide, Léodagan lui accordait bien ça. Il fallait bien, puisqu’elle ne débordait pas de qualités en dehors d’une figure plus ou moins bien faite.
La Carmélide se faisait toujours un plaisir de garder les filles qu’on leur laissait : pour une pucelle qu’on leur avait vendue, ce plaisir prenait des airs de triomphe. Séli, fille du royaume de Fib, aurait pu être laide comme un tâcheron que Léodagan lui aurait trouvé la beauté des monnaies frappées et de centaines de têtes de bétail. Vingt mille pièces d’or : quel aphrodisiaque !
« Eh bien, prince de mes deux ? » lui dit-elle, fière et venimeuse et entièrement à lui par le droit de la guerre et celui des contrats. « Si vous comptez vider vos bourses gratis, sachez que je me débrouillerai pour vous filer une cochonnerie vénérienne ! »
Léodagan n’avait jamais été accusé d’être sage. Jamais amoureux, non plus. Mais il était jeune et ivre de victoires sur les hommes et les femmes de sa contrée : heureux de saisir tout ce qui était hors de sa portée et que le destin mettait tout de même en travers de sa route.
C’est ainsi qu’il prononça des paroles qu’il regretterait jusque dans ses nuits les plus noires, après deux enfants et des décennies d’une vie commune à partager sa couche avec un serpent par lequel il s’était laissé mordre de son plein gré :
« Qu’on vous lave et qu’on vous bichonne un peu. Vous serez ma femme, que ça vous plaise ou non. »
