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Quel qu'en soit le prix

Summary:

Le Cœur Hextech l'appelle, le hante.

Viktor ne peut plus reculer. Il a besoin de ce pouvoir. Pour survivre.

Viktor ne veut pas mourir.

Alors il prend la lame, et il trace les runes.

Il doit aller jusqu'au bout.

Quel qu'en soit le prix.

Work Text:

Et Viktor coupe.

Et le sang coule.

C'est un ballet cruel. C'est le rouge sur le blanc. L'hémoglobine sur la pâleur de cette peau qui appelle à l'aide.

Il n'y a plus rien autour de lui. Il n'y a plus que l'obscurité à peine troublée par la lueur vacillante du Cœur Hextech. Il n'y a plus que son propre cœur qui tambourine dans sa poitrine, qui cherche de l'aide, qui cherche le calme, qui cherche un point d'accroche, mais il n'y a que la lame dans la main de Viktor qui s'enfonce encore et encore dans sa peau.

Le sang coule. Le sang gicle. Viktor sait ce qu'il fait. Non, il ne sait pas. Il se laisse entraîner. Par sa soif de grandeur, sa rage, sa volonté d'être plus, son désir de se défaire de ce corps qui le lâche.

Le temps file. Viktor ne peut même pas lui courir après. Parce que Viktor ne peut pas courir.

Il ne peut qu'imaginer un monde meilleur, travailler pour, s'effondrer à chaque fois qu'une toux intense le secoue. Il ne peut qu'observer Jayce briller, comme un papillon attiré par la lumière, sauf que lui ne peut pas se déplacer et s'approcher de cette lumière.

Viktor est coincé. Paralysé dans l'ombre, dans cette noirceur dans laquelle il s'est toujours lové, depuis tant d'années. Même s'il veut être vu, même s'il veut que son nom résonne des années après sa mort, même s'il veut faire le bien.

Viktor ne veut pas échouer.

Alors Viktor trace. Il trace les runes dans sa peau, il déchire la chair, étouffé par sa fureur, par ses angoisses qui le déchirent de l'intérieur. La douleur est sa meilleure amie. Il ne sent rien. Il ne pense plus. Il veut simplement réussir. Être plus. Ne pas mourir.

Parce que Viktor est en train de mourir. Alors qu'il ne le veut pas. Alors que sa mission n'est pas encore terminée, alors que ses travaux s'amoncèlent dans le laboratoire. Le temps s'échappe, les grains de sable lui glissent entre les doigts, et il n'y a que le vide, que ce vide béant auquel il a droit, ce gouffre gigantesque qui s'ouvre un peu plus sous ses pieds à chaque fois que la souffrance perce son corps déjà écrasé par le poids du monde.

Ce n'est jamais assez.

Il n'est jamais assez.

C'est peut-être parce qu'il a grandi à Zaun, parce qu'il a dû se battre pour en arriver là où il est aujourd'hui. C'est peut-être parce qu'il n'est qu'un pauvre estropié venant de la Basse-Ville, en qui personne n'a jamais cru.

C'est peut-être pour cela qu'il doit en faire toujours plus. Prouver sa valeur. Supporter les regards suspicieux. C'est peut-être pour cela qu'il se heurte à l'idée que rien n'est jamais assez.

Mais l'évidence est là, tremblante au-dessus de sa tête. Peut-être aussi que son existence est vouée à l'échec. Viktor a côtoyé Heimerdinger, il est entré à l'Académie, il a fait ce qu'on attendait de lui. Il a gravi les échelons un à un et s'est hissé là où il pouvait. Il a rencontré Jayce. Il a travaillé avec lui. Ils se sont promis de changer le monde. De ne demander aucune permission, d'agir en suivant l'utopie qu'ils ont construite ensemble, dans la semi-obscurité de leur laboratoire, de leur refuge.

Mais la santé de Viktor ne suit pas. Il faiblit. Ses forces l'abandonnent. Ses poumons se tordent, son cœur s'emballe. Et de nouvelles pensées ne cessent de gronder sous son crâne.

Peut-être que son destin est de connaître la chute de ceux qui sont montés trop haut. Peut-être que son destin est de s'effondrer, de perdre pied, d'être oublié. Tout semble l'amener à cette réalité.

Mais Viktor est prêt à combattre le destin. Il est déterminé à creuser son propre chemin, peu importe les efforts, les conséquences, les décisions à prendre.

Peut-être qu'il a changé. Que le petit garçon plein de rêves a dû accepter de les voir lui échapper. Qu'il s'est métamorphosé en cet assistant sûr de lui, sarcastique, et pragmatique qui pensait avoir trouvé sa place dans la Haute-Ville, aux côtés du doyen de l'Académie. Avant que tout change à nouveau. Le scientifique a pris le dessus. Il n'est plus à sa place. Est-il toujours l'homme qui voulait agir pour la société, pour ceux qui, comme lui, n'ont pas eu la chance de naître du bon côté ? Peut-être qu'il s'est laissé emporter.

Peut-être que le petit garçon n'existe plus.

Le sang tache le sol. Il tache sa peau.

Viktor serre la mâchoire, crispe les doigts sur la lame. Des tremblements le secouent, mais il refuse de lâcher. Il refuse d'abandonner. Il doit couper. Il doit dessiner les runes. Pour lier le Cœur Hextech à son corps. Pour que la magie entre en résonance avec ses veines, pour que sa vie retrouve enfin un sens.

S'il arrive à guérir, s'il arrive à s'améliorer, à évoluer, il pourra prendre le temps de se battre pour bâtir un monde meilleur. Il ne sera plus entravé par sa maladie, sa fatigue, la noirceur qui prend toute la place dans son esprit. Viktor est courageux. Viktor n'est pas lâche. Viktor accepte les combats et les difficultés.

Mais il a besoin de plus de temps.

L'Hextech gronde au coin de son oreille. L'appel se fait ressentir dans chacun de ses os. Il est puissant, sauvage, vital. Ce n'est pas un caprice ou une extravagance d'un homme qui cherche une échappatoire – non. C'est un besoin. Le besoin de vivre qui prend le pas sur celui de survivre. Viktor en a assez de survivre. Il en a assez de contempler Jayce sourire dans la lumière, rayonner à chaque gala, tandis que lui ne peut qu'espérer chaque soir que ses yeux s'ouvrent le lendemain.

Jayce est plongé dans l'insouciance de ceux qui grimpent trop haut trop vite. Viktor, lui, a perdu depuis bien longtemps la fougue de sa jeunesse. Il n'y a que la vérité implacable et froide. Il n'y a que le temps qui défile et qui cogne en un tic tac assourdissant à ses oreilles.

Peut-être qu'il a changé, oui. Il le voit dans les yeux de Heimerdinger. Dans les questions muettes sur le visage de Jayce. Il sent ses regards différents, cette inquiétude à peine voilée. Mais si Jayce a des remarques à lui transmettre, il doit les faire, et non pas fuir à chaque réception à laquelle il est invité.

Oui, Jayce fuit.

Pour ne pas le confronter, pour ne pas lui parler. Viktor sait déjà ce qu'il aimerait lui dire. Il ne dort pas assez. Il se calfeutre dans le silence et la solitude. Il construit des murs. Il se tue au travail.

Mais ce travail, c'est tout ce qu'il a.

Il se tue au travail pour ne pas mourir.

Mais cela, personne ne peut le comprendre. Surtout Jayce et son statut de Conseiller, Jayce et son sourire étincelant, Jayce qui se complait dans un monde de luxe et de richesses qui ne lui ressemble pas.

À quel moment se sont-ils éloignés ? À quel moment leurs chemins se sont-ils séparés ? À quel moment ce lien entre eux s'est-il distendu ?

Une larme rageuse coule sur sa joue. Viktor l'essuie avec fureur. Ses lèvres sont déformées par une grimace. Une douleur sourde tonne contre les parois de son crâne. Une souffrance brûlante déchire sa peau. Ses plaies lui donnent envie de hurler.

Mais Viktor continue.

Viktor est épuisé. Viktor en a assez.

Viktor n'est pas assez.

Ses jambes le lâchent. Il s'effondre. La lame lui échappe des mains. Le sang goutte toujours.

Viktor n'entend rien. Il ne voit plus rien.

Il ne ressent plus rien.

Un sanglot explose dans sa gorge. Le sol est glacé sous lui. Son poing cogne avec force contre les dalles.

Les larmes se déversent sans qu'il puisse les retenir. Son cœur s'emballe.

Tout est trop.

L'entité se déboîte et s'emboîte au-dessus de lui, sur le bureau. Sa lumière bleutée le provoque, l'appelle.

Elle n'est pas aveuglante mais Viktor ne peut pas relever les yeux vers elle. Les larmes le brûlent. La douleur embrase son corps. Il aimerait rester allongé là, sur le sol glacé, à jamais. Il aimerait clore ses paupières et ne plus jamais les ouvrir.

Il aimerait que tout prenne fin.

Mais même là, englouti par le vide, par le néant qui s'empare toujours un peu plus de son être, ses pensées frappent avec fureur contre les parois de son crâne.

Le Cœur Hextech.

Il est toujours là. Dans son esprit.

Même quand il cherche à lui échapper, il revient à lui. Il y pense chaque jour. Il ne peut pas oublier son existence.

Et cette présence pernicieuse le hante depuis bien trop longtemps. Les idées affluent. Les feuilles griffonnées s'amoncellent sur le bureau. Les fils s'emmêlent, les rouages se coincent. Il n'y arrive pas. Il n'y arrive plus.

Alors il s'est lancé. Il a cessé d'hésiter. Il a choisi d'expérimenter sur son propre corps.

Il en a besoin. Il a besoin d'aller mieux. Il a besoin de survivre. Il a besoin de vivre.

Il a besoin du Cœur Hextech.

Pour que le sien puisse battre à nouveau sereinement.

Pour que ses propres pensées le laissent en paix.

Viktor tremble. Le sang s'étale sur le sol. Il ne ressent plus rien. Il n'y a que la lueur bleutée qui le hante. Il n'y a que la voix du Cœur qui l'appelle. Ce souffle muet que seul lui peut entendre.

Il ne peut pas l'ignorer.

Il se laisse ronger.

Il se laisse envahir par l'agacement, l'incertitude, la rage.

Il se laisse sombrer parce qu'il n'est plus capable de prendre un autre chemin.

Il ne peut pas parler à Jayce. Il ne peut plus parler à Jayce.

Aurait-il dû parler à Jayce ?

Viktor se relève avec une grimace. Il n'a pas le temps. Il a une mission. Un objectif. Un rôle à jouer.

Ses mains s'accrochent au bord de l'établi. Un vertige le fait vaciller mais il tient bon. Ses paupières papillonnent, sa respiration est sifflante, son cœur bat beaucoup trop fort, mais ce n'est rien.

Pour la science.

C'est cela qu'il se répète inlassablement.

Il agit avec méthode. Il fait des recherches. Il trouve des solutions. Il lutte contre le sommeil, la souffrance, la maladie.

Il se bat.

Il est hors de question qu'il s'interrompe. Qu'il change d'avis. Qu'il ait des regrets.

La lumière de l'entité se reflète sur sa peau. Sur ses plaies rouges. Les gouttelettes de sang coulent et marquent ses bras pâles, dessinent des sillons avant de s'écraser sur les dalles.

Le Cœur le supplie. Il le happe.

Viktor a attendu toute sa vie. Il en a assez d'attendre.

La mâchoire crispée, il s'appuie sur ses jambes chancelantes, gonfle ses poumons avec les dernières forces qu'il lui reste, et approche ses doigts du Cœur Hextech.

Les runes s'entrecroisent avec une rapidité nouvelle. L'énergie semble se décupler. Une vague de lumière s'étale sur les murs.

Viktor serre les dents. Ferme les yeux.

Le monde disparaît.

Et l'explosion secoue chaque parcelle de son corps.