Work Text:
L'Atelier s'était paré de ses plus belles guirlandes. Des petites lanternes diffusaient leur lumière çà et là, baignant le lieu dans une atmosphère à la fois réconfortante et festive.
Les collines environnantes étaient recouvertes de neige, et cette enveloppe immaculée ne faisait que renforcer cette impression que le temps s'était figé, qu'il ne s'écoulait plus, et qu'une éternité pourrait passer sans que personne n'en ait conscience.
Kieffrey, Olugio et les filles s'étaient rassemblés pour fêter Noël ensemble. Les yeux brillaient devant les décorations, les bouches s'ouvraient et se refermaient avec vivacité, les sujets de discussion se succédaient, l'excitation était à son comble et l'enthousiasme vibrait contre les murs, entre le sapin de Noël, la table qui débordait de gourmandises et de boissons, les guirlandes colorées et les objets décoratifs multiples qui achevaient de démontrer que cette période de l'année n'était pas comme les autres.
Sur l'immense tapis circulaire du salon, Coco, Agathe, Trice et Tetia échangeaient avec animation. Les cadeaux déjà ouverts étaient étalés autour d'elles et leur euphorie contagieuse résonnait dans tout l'Atelier. Les rires se mêlaient aux sourires, aux exclamations, aux anecdotes.
Coco agitait au-dessus d'elle le carnet qu'elle avait eu, émerveillée par la couverture de cuir et les motifs qui s'y devinaient. Une petite plante reposait à ses pieds, en compagnie de vêtements, d'autres végétaux, de parchemins et de crayons. Tous les cadeaux avaient trouvé refuge sur le tapis, bien vite rejoints par des emballages de chocolats, des tasses, des assiettes de biscuits ; la fête battait son plein, tranquille, à l'image de ce qu'ils avaient désiré pour ce jour si spécial.
Agathe testait déjà son stylo plume sur son propre carnet, au son des paroles enthousiastes de Tetia qui admirait le nœud qu'elle avait accroché dans ses cheveux à travers un petit miroir de poche offert par Trice. Cette dernière contemplait la scène avec un léger sourire, tout en grignotant un sablé saupoudré de vermicelles.
À leurs pieds, Pipin était roulé en boule et dormait, sa petite tête blanche surmontée d'un minuscule bonnet rouge. Les filles avaient beaucoup ri en essayant de lui mettre cet accessoire. Réticent au début, il s'était finalement laissé faire et s'était même pavané avec fierté sur l'épaule de Coco, qu'il ne quittait presque jamais.
Kieffrey et Olugio, eux, ne s'étaient pas installés à terre mais sur le canapé. Leurs tasses fumaient dans leurs mains tandis qu'ils contemplaient avec tendresse les quatre jeunes filles qui s'amusaient sous leurs yeux.
— C'est une belle soirée, commenta Kieffrey.
Son sourire était contagieux. Olugio ne put que l'imiter tandis qu'il enlevait les miettes qui avaient trouvé refuge dans sa barbe. Son regard se posa sur son ami avant de revenir sur les petites sorcières.
— Oui, ça l'est.
— J'aime tellement les voir comme ça.
L'émotion se lisait sur le visage de Kieffrey. Une émotion douce, mais brute, comme un éclat de mélancolie. Il était sensible à ces instants figés, ces moments lors desquels ils étaient tous rassemblés, loin des préoccupations du monde extérieur.
Olugio avala une gorgée de son chocolat chaud. La saveur emplit son palais, réconfortante, mais il n'était pas sûr que cette sensation de bien-être soit liée simplement aux boissons et à la nourriture de ce soir de Noël. Les traits de Kieffrey se découpant dans la lumière des guirlandes semblaient détenir la réponse à cette interrogation.
Celui-ci était perdu dans la scène qui se déroulait devant lui, emporté par les mots qui ne lui étaient pas destinés, par les éclats de joie qui se déployaient.
Coco prit conscience de l'attention que son professeur lui accordait et se tut une seconde pour lui adresser un signe de la main.
Kieffrey lui répondit, presque candide, son sourire ornant toujours ses lèvres sèches.
Olugio assista à l'échange sans rien dire, touché lui aussi par cette soirée qu'ils partageaient tous ensemble.
Les deux hommes avaient opté pour un chapeau semblable à celui qu'ils avaient habituellement sur lequel se dessinait des flocons et des fils dorés et rouges. Leur tenue de fête était simple mais assez particulière pour faire naître des exclamations de surprise lorsqu'ils avaient pénétré dans la pièce, sous le regard amusé et ébahi d'Agathe, Coco, Trice et Tetia.
Kieffrey redressa d'ailleurs ledit chapeau tandis qu'il saisissait un biscuit dans l'une des assiettes qui trônait sur la table.
Le silence n'était pas un intrus. Il était paisible, bienvenu. Plein de bienveillance et de tout ce qu'il n'était pas nécessaire de dire.
Les phrases les plus simples se dissolvaient dans leurs gestes délicats, le croisement de leurs prunelles, les sourires en miroir.
— Maître Kieffrey, Maître Olugio !
Tous deux sortirent de leurs pensées. Coco, accompagnée par les autres filles derrière elle, tenait un paquet soigneusement emballé, surmonté d'un ruban coloré.
— Euh... On voulait vous offrir un petit quelque chose pour vous remercier d'être là pour nous.
Sa voix timide acheva de faire fondre leurs cœurs. Kieffrey, ému, en eut le souffle coupé. Olugio prit la boîte dans ses mains et les remercia du bout des lèvres :
— Vous êtes adorables, merci les filles.
— Merci infiniment, ajouta Kieffrey.
Les sorcières laissèrent échapper un léger rire avant de retourner à leurs activités. Les deux hommes échangèrent un regard et ouvrirent le paquet ensemble.
C'était une boîte remplie de boules de mousse, des gourmandises à la carapace de chocolat et à l'intérieur plein d'une mousse nuageuse et sucrée.
Olugio se jeta sur la boule au lait coco et l'engloutit sans attendre, manquant de s'étouffer à cause de sa précipitation. Devant ce spectacle des plus cocasses, Kieffrey se mit à rire, un rire pur et sincère qui n'aida pas Olugio à reprendre sa respiration et à ne pas s'étrangler.
Le professeur aux cheveux blancs finit par taper vigoureusement dans le dos de son ami, sous les éclats de rire des filles qui avaient elles aussi assisté à la scène. L'Atelier résonna de cette bonne humeur communicative pendant de longues secondes. Tous étaient liés par cette joie qu'ils partageaient.
Le calme revint, et Olugio afficha un large sourire, ses iris pétillant de malice.
— C'est délicieux !
Kieffrey secoua la tête, amusé.
— Pas la peine de te goinfrer de cette façon.
— T'as qu'à goûter, tu verras !
Olugio attrapa la boule de mousse au chocolat noir et la glissa entre les lèvres de Kieffrey avant d'avoir une réponse de sa part. Surpris, il écarquilla les yeux mais croqua dans la gaufrette et avala un morceau de la friandise.
Le goût sur sa langue. L'explosion du chocolat dans sa bouche. C'était exquis.
Leurs prunelles s'accrochèrent. Un instant. Comme une éternité. L'air se figea et le monde se dissipa autour d'eux.
Puis, Kieffrey déglutit, baissa la tête. Le rouge colora ses joues. Olugio se racla la gorge.
— C'est très bon, souffla Kieffrey d'un air timide.
— Je te l'avais dit, répondit Olugio sur le même ton.
Ils prirent soudainement conscience de leur proximité. Olugio bondit du canapé. Kieffrey se détourna de son ami.
— Je vais chercher quelque chose, je reviens, annonça le brun, un peu fébrile.
En un clignement de paupières, Olugio s'était éclipsé de la pièce, laissant Kiefffey interloqué, la boîte de chocolats dans les mains.
Seules quelques minutes s'écoulèrent avant que son ami revienne. Il tenait un paquet entre ses doigts crispés, et ses traits plissés témoignaient de la gêne – ou de l'hésitation ? – qui l'envahissait.
Kieffrey fronça les sourcils. Les lèvres de son ami s'entrouvrirent et se refermèrent sans qu'aucun mot ne s'en extirpe. Alors il se contenta de glisser l'emballage dans ses mains et d'attendre, les bras le long du corps. Le professeur aux cheveux blancs ne l'avait jamais vu comme ça. Il fut tenté de le questionner sur son comportement des plus étranges, mais il renonça et entreprit de déchirer le paquet.
Une cape se dévoila dans la lumière tamisée des guirlandes. Pliée avec minutie, de couleur grise, elle paraissait semblable à celle qu'il possédait déjà, mais instinctivement, il sut qu'elle était différente.
Il releva ses yeux vers Olugio. Un éclat s'y reflétait. Un éclat d'émotion.
— C'est une cape magique, anti-pluie. Pour te... protéger de la pluie.
Un sourire naquit sur les lèvres de Kieffrey devant l'explication presque ingénue de son ami. Cette attention l'emplissait d'une joie qu'il était certain de n'avoir jamais ressentie auparavant.
Olugio le connaissait mieux que personne. Il connaissait son rapport à la pluie, à l'eau. Il savait ce que personne d'autre ne savait. Il était son ami le plus fidèle, son confident le plus proche.
— Merci, Olugio.
Kieffrey était bouleversé par toutes ces attentions. Par toutes ces petites choses qui illuminaient sa soirée – mais plus encore sa vie.
La simple présence de Olugio rendait le monde meilleur.
Le sorcier déplia la cape et toucha du bout des doigts l'étoffe soyeuse. Le travail soigné et admirable qui avait été effectué pour créer ce vêtement précieux se devinait dans les coutures, dans la texture du tissu. Kieffrey en était émerveillé.
Les mots sonnaient creux, soudainement, mais le silence était suffisant.
Alors tous deux se turent pour contempler la soirée qui s'écoulait devant eux, avec eux. Et ils savaient que la magie de celle-ci n'était en rien liée avec la magie qui pavait leur vie de sorciers. Cette énergie était différente, pétillante et unique. Elle n'était pas créée grâce à leurs capacités ; elle surgissait par elle-même et illuminait le monde.
Elle provenait de ce qui s'appelait le bonheur.
★
Lorsque les filles partirent dans leur chambre et que l'Atelier retrouva sa tranquillité, les deux hommes se rejoignirent sur le balcon qui surplombait les collines scintillantes recouvertes de neige. Les étoiles brillaient dans le ciel obscur, protectrices discrètes et inébranlables.
Le sommeil ne les avait pas encore capturés dans son étreinte. Seules les petites sorcières avaient ressenti le poids de la fatigue après l'effervescence de la soirée. Kieffrey et Olugio avaient encore la nuit devant eux.
Une nuit aussi paisible que les battements de leurs cœurs et que la sérénité qui les enveloppait.
Accoudés à la rambarde en bois, ils observaient l'étendue immaculée, se blottissaient dans la magie du moment.
Un nuage de vapeur se dispersa dans l'air quand Kieffrey prit la parole :
— Je suis très heureux d'avoir pu vivre ce Noël avec les filles.
Le froid mordait leurs extrémités, les faisant rougir. Mais le désir de profiter du spectacle de cette nuit immortelle submergeait celui de se mettre à l'abri pour échapper à la température glaciale.
— Et avec toi.
La confidence fit naître un sourire sous la barbe d'Olugio.
— Moi aussi.
Leurs mains posées sur le garde-corps glissèrent l'une vers l'autre. Leurs doigts s'entremêlèrent. Sans qu'ils se consultent. Sans que la décision n'ait réellement pris le temps de se frayer un chemin jusqu'à leurs esprits.
C'était un geste évident. Sincère. Bordé d'une affection sur laquelle ils n'osaient pas encore mettre de mots. Leur instinct les avait guidés, mais aucun d'eux ne se risquait à penser à la réalité de ce qu'ils partageaient. C'était peut-être un songe. Un rêve lointain qui serait oublié dès le lendemain.
Ou peut-être était-ce le début de quelque chose de nouveau. Peut-être que ce sentiment enfoui crépitait depuis longtemps et qu'il choisissait enfin de s'éveiller.
— Joyeux Noël, Kieffrey, souffla Olugio.
— Joyeux Noël, Olugio.
Et dans le silence solennel de ce monde endormi, les deux amis se comprenaient, se complétaient, et laissaient la beauté du paysage leur couper le souffle.
L'année se terminait, mais leur histoire, elle, ne faisait que commencer.
