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La bienséance vient de mourir sur le parquet de la Hofburg

Summary:

Vienne, Palais de la Hofburg. 25 février 1963. Le bal de la Rudolfina-Redoute cache un trafic de bijoux spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Tintin, le Capitaine Haddock, Martine et Lili doivent empêcher le collier Rothenberg de disparaître entre les mains d’un aristocrate peu scrupuleux. [Défi d'écriture de La Bibliothèque de Fictions – 28-29 Janvier 2026]

Notes:

Cette histoire a été écrite dans le cadre du défi « Cap ou cap » des 28 et 29 janvier 2026 : placer une phrase dans une autre langue que le français • écrire sur un bal masqué

Le tourne-disque de la Hofburg
J. Strauss I: Loreley-Rhein-Klänge, Op. 154
J. Strauss II : Le beau Danube bleu, Op. 314

Work Text:

Vienne. Palais de la Hofburg. 25 février 1963.

Le Rudolfina-Redoute[1] bat son plein dans les grands salons du palais, où se pressent aristocrates, artistes, diplomates et collectionneurs, en queues-de-pie et robes longues, masques satinés et gants impeccables. Le parquet poli reflète les lustres en cristal suspendus au plafond. Le tintement des flûtes à champagne se noie dans les danses jouées par l’orchestre, qui entame à présent une valse.

Au milieu des danseurs aguerris, un couple se démarque quelque peu, moins par sa grâce que par sa conversation fleurie.

- Tonnerre de Brest, on m’y reprendra, à jouer les pingouins valseurs, grommelle le Capitaine Haddock, en frac noir, gilet et nœud papillon blanc, raide comme un mât de misaine.

À son bras, Lili[2]. Sa tignasse sombre rassemblée en un savant chignon, robe de soirée d’un bleu marine profond, rehaussée de motifs dorés, un col bardot dévoilant ses épaules de manière flatteuse. Tradition oblige, le visage de la compagne du marin est masqué – tout du moins jusqu’à minuit – par un loup assorti à sa toilette.

- Tais-toi et danse, réplique-t-elle nerveusement, scrutant les couples autour d’eux. Elle doit bien être quelque part…


Un peu plus loin, Tintin et Martine[3] évoluent avec davantage d’élégance, en dépit des quelques faux pas du reporter, guère plus à l’aise que le Capitaine. Il a bien essayé de dompter sa houppette pour une coiffure un peu plus conventionnelle, en vain. Sa fiancée, en revanche, est époustouflante dans sa longue robe bustier asymétrique blanche, aux motifs végétaux brodés.

- Détends-toi, lui souffle-t-elle. On va se faire repérer si tu continues à dévisager tout le monde.

Après un dernier coup d’œil en direction des Dupondt, embusqués au niveau d’un balcon sculpté, Tintin esquisse un sourire en direction de Martine. Sa réponse, néanmoins, est sans équivoque :

- Je me détendrai quand on aura mis la main sur elle…


Il repense brièvement aux derniers mois, ponctués par leur enquête sur les trafics de bijoux et d’art issus des spoliations du IIIe Reich. Une suggestion de Lili pour meubler leurs temps morts entre deux reportages. Mais au fur et à mesure qu’ils recoupaient leurs informations, un nom revenait régulièrement : Leni Brunner, aventurière allemande passée maîtresse dans l’art de récupérer les bijoux de valeur confisqués, les dissimuler et les revendre au plus offrant. Malgré le concours de la Sûreté belge, Brunner n’avait pas pu être appréhendée lors de ses dernières transactions à Bruxelles et l’aventurière s’était volatilisée.

Jusqu’à ce que le collier Rothenberg entre en piste.

Une pièce viennoise datant de la fin du XIXe siècle, appartenant à la famille Rothenberg, issue de la bourgeoisie juive viennoise. Confisqué en 1938, dans les semaines suivant l’Anschluss[4], déclaré « bien abandonné » après la déportation du couple propriétaire. Une source bien informée leur apprit que Brunner avait réussi à mettre la main sur le collier et d’en négocier la vente à Matteo von Hausner, un aristocrate viennois amateur d’art et de belles femmes. L’échange était prévu lors du Rudolfina-Redoute.

Un appel téléphonique aux Dupondt, qui ont rapidement fait le lien avec la police autrichienne, quatre billets pour Vienne et deux robes de soirée plus tard, Tintin, le Capitaine Haddock, Martine et Lili gravissaient les marches de la Hofburg au milieu de la bonne société viennoise.


- Elle est là, souffle Lili à l’oreille du Capitaine.

À quelques mètres d’eux, une femme blonde à l’élégance glacée valse avec adresse au bras de son cavalier. Chignon serré, des yeux bleu vif, visage fin aux pommettes hautes. Une robe de soirée vert bouteille, un loup en velours assorti. Et à son cou, un collier de perles fines, ponctué de diamants anciens.

- Ne la lâche pas des yeux, lui glisse le marin, qui adresse de son côté un bref signe à Tintin. Le reporter acquiesce et lui répond silencieusement en désignant un homme à la haute stature, cheveux bruns plaqués en arrière, en train de danser un peu plus loin. Matteo von Hausner.

Les danses se succèdent, sous le regard attentif du quatuor. Si Brunner reste fidèle à son cavalier, von Hausner, lui, change allègrement de partenaire.

Les premières notes du Beau Danube bleu emplissent les salons de la Hofburg. L’aristocrate autrichien s’incline devant l’aventurière allemande, qui congédie son précédent cavalier d’un sourire charmant tandis que von Hausner lui passe un bras autour de la taille.


Tintin réfléchit à vive allure tout en tournoyant sur la piste, écrasant sans le vouloir le pied de Martine. Les consignes de la police sont très claires : intercepter Leni aussi discrètement que possible afin de ne pas troubler le bal.

- Tu parles d’un sac de nœuds… peste le reporter en avisant la bonne centaine de couples qui se divertit dans la salle.


- Oh la saloperie… lâche soudainement Lili, incrédule.

Haddock fronce les sourcils et se tourne vers le couple germanique. Tout en continuant à valser, l’aristocrate est en train de glisser une main dans la nuque de sa partenaire, tentant d’ouvrir le fermoir en platine du collier pour le glisser dans sa poche.


Tintin et Martine assistent également à l’échange qui se déroule devant leurs yeux. Le reporter a beau avoir lancé un signal du côté des Dupondt, il sait que la police n’arrivera pas à temps.

Sa fiancée saisit également l’urgence de la situation. Elle se fige au beau milieu de la piste et glisse un rapide :

- Laisse-moi faire.


- Zum Dieb ! Sie hat mein Collier gestohlen ![5]

Martine, affolée, porte une main à son cou et s’égosille dans un allemand impeccable, désignant Leni du doigt. Les danseurs autour d’eux s’interrompent, médusés, tandis qu’elle crie de plus belle.

Devant ce remue-ménage, Brunner a tout juste le temps de rattraper le collier défait qui glisse le long de sa gorge et s’élance en direction de la sortie.


- Pas de ça, ma vieille !

Lili se débarrasse prestement de ses escarpins, remonte les plis de sa robe et se lance à la poursuite de l’aventurière, Tintin sur ses talons. Le Capitaine, de son côté, rejoint rapidement von Hausner et lui pose une main ferme sur l’épaule en attendant l’arrivée des renforts. L’aristocrate proteste vigoureusement en des termes peu châtiés, mais Dieu merci, le marin ne comprend pas un traître mot d’allemand.


Leni se glisse à travers les quelques couples qui valsent encore, les cris de Martine étant engloutis sous la musique de l’orchestre. Lili, elle, joue des coudes, heurtant au passage le Ministre des finances autrichien. Son adversaire s’approche dangereusement des escaliers menant vers la sortie.

Jouant le tout pour le tout, elle force l’allure et se jette sur Leni, la faisant rouler au sol. Le collier échappe des mains de l’allemande, qui riposte et se débat. Les masques sont arrachés, les étoffes délicates des robes déchirées. Brunner parvient à se dégager d’une main, arrachant un des longs gants blancs de Lili. Elle se redresse, s’interrompt brièvement en reconnaissant la suite de chiffres tatouée sur l’avant-bras gauche de la photographe.

- Na also, die Jüdin…ricane-t-elle, goguenarde. War das das Collier deiner Mama, oder?[6]

Le sang de Lili ne fait qu’un tour. La main gauche part dans un réflexe, s’écrase contre la pommette de l’allemande, qui titube sous le choc. Tintin accourt et en profite pour la ceinturer, encore sonnée.

Lili, essoufflée, ramasse précautionneusement le bijou resté à terre avant de plonger son regard dans celui de Brunner.

- Die Jüdin hat dir eins gemacht, du Schlampe![7] lâche-t-elle, devant l’assemblée interloquée.


Ils sont rapidement rejoints par Haddock et Martine d’un côté, les Dupondt et la police autrichienne de l’autre. Ces derniers menottent prestement Brunner et tentent d’écarter les curieux.

Au milieu du brouhaha ambiant, Tintin et Lili se dévisagent. La houppette du reporter donne du gîte à bâbord, son costume est lamentablement froissé. Le chignon de Lili est partiellement défait, sa robe de soirée déchirée, sa main gauche commence à enfler.

Brunner est emmenée sans autre forme de procès, von Hausner de par son statut est escorté de manière plus policée. Après avoir restitué le collier aux Dupondt, Lili est prise d’un léger vertige, sentant venir le contrecoup.

- Passe-moi ton tabac, tu veux ? glisse-t-elle à Haddock, en tendant la main.

Le marin obtempère machinalement. Elle se roule consciencieusement une cigarette, insensible aux bourdonnements des conversations autour d’eux. Un craquement sec d’allumette.

Un agent de police lui glisse doucement, gêné :

- Fräulein, Sie können hier nicht rauchen.[8]

Lili hausse un sourcil, blasée, et souffle longuement la fumée de sa cigarette avant de tirer à nouveau dessus.

- Rien à foutre.

- C’est officiel, lâche Martine dans un petit rire, la bienséance vient de mourir sur le parquet de la Hofburg.


[1] Le Rudolfina-Redoute est le bal le plus prestigieux de Vienne. Il se tient traditionnellement le jour du Rosenmontag (le lundi précédant le Mercredi des Cendres).

[2] Pour en savoir plus sur Lili Goldenberg et son lien avec Tintin et le Capitaine Haddock, je vous conseille à l’occasion la lecture de mes fanfics « Lollipop et Terreur » et « L’Ombre du Reporter »

[3] Martine Vandezande, de l’album Tintin et l’Alph’art

[4] Anschluss : l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie en mars 1938

[5] Zum Dieb ! Sie hat mein Collier gestohlen ! : « Au voleur ! Elle a volé mon collier ! »

[6] Na also, die Jüdin… War das das Collier deiner Mama, oder? : « Bah alors, la juive… C’était le collier de ta maman ou quoi ? »

[7] Die Jüdin hat dir eins gemacht, du Schlampe ! : « La juive, elle t’en a collé une, salope ! »

[8] Fräulein, Sie können hier nicht rauchen : « Mademoiselle, vous ne pouvez pas fumer ici. »

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