Work Text:
Appuyée contre le mur et cachée par l’obscurité, le cœur lourd, Morgane observait depuis plusieurs minutes la fête qui se déroulait à quelques mètres d’elle. Habituellement, elle se serait jointe joyeusement aux festivités mais ce soir-là, elle n’en avait pas envie. Ses yeux s’étaient posés, depuis qu’elle était arrivée, sur l’homme de la soirée. Légèrement à l’écart des autres, Karadec participait néanmoins aux discussions avec l’enthousiasme mesuré qu’elle lui connaissait dans ce genre de contexte. Il n’aimait pas particulièrement être au centre de l’attention, se souvint-elle, et si les choses avaient été normales entre eux, elle l’aurait taquiné à ce sujet. Mais elles ne l’étaient pas. Et elles ne le seraient plus jamais.
Karadec partait. Karadec partait à cause d’elle. Karadec partait à cause de ses conneries.
Morgane sentit les larmes lui monter aux yeux. Avant de quitter la voiture, elle avait failli pleurer mais avait réussi à s’en empêcher. Maintenant, elle n’était plus sûre d’en être capable.
Ludo avait eu raison, pensa-t-elle. Ça n’avait pas été une bonne idée de venir.
Elle vit Karadec bavarder avec quelques collègues et rire. Elle essaya de se souvenir si un jour, elle lui avait dit qu’elle adorait le voir ainsi, sans y parvenir. Est-ce que les choses se seraient déroulées différemment si elle l’avait fait ?
Il tourna la tête en sa direction au moment où un homme qui ressemblait étrangement au petit ami de Céline arriva. Morgane aurait ri si elle n’avait pas l’impression d’étouffer sous le poids de sa tristesse. Karadec tolérait le juge seulement pour faire plaisir à Céline. Il ne l’avait jamais avoué, évidemment, mais Morgane avait fini par le comprendre assez vite.
Le juge rejoignit le petit groupe d’un pas pressé, poussé par une Céline dont le stress était visible même de là où Morgane était.
Mais Karadec garda son regard vers elle un peu plus longtemps qu’il ne l’aurait dû. Morgane s’arrêta de respirer. Pendant quelques secondes, elle crut qu’il l’avait vue avant de se raisonner ; il pouvait avoir une bonne vue, mais il était impossible qu’il puisse la voir d’aussi loin alors qu’elle était tapie dans l’ombre. Elle expira puis s’autorisa à espérer que c’était elle qu’il attendait et son cœur s’emballa brièvement à cette éventualité avant de se rappeler qu’elle était probablement la dernière personne qu’il voulait voir.
Cette fois, son cœur se serra encore plus lorsqu’elle le vit baisser la tête, comme déçu. Les larmes qu’elle s’était évertuée à retenir commencèrent doucement leur évasion. Morgane s’avança, tel un papillon de nuit attiré par la lumière.
Elle devait le laisser partir, se rendit-elle compte douloureusement, tout en portant sa main sur son ventre pendant un court instant. Tant pis pour eux, tant pis pour ce bébé qui était probablement le sien. Ce ne serait pas la première fois qu’elle élèverait un bébé toute seule parce que le père l’avait abandonnée ; elle y arriverait.
Alors que Morgane s’apprêtait à partir, le cœur encore plus lourd qu’il ne l’avait été lorsqu’elle était arrivée, Karadec releva la tête et se tourna une nouvelle fois vers elle, son regard s’accrochant si fermement au sien qu’elle se figea. Son cœur manqua un battement. Malgré la distance, la tristesse qui alourdissait chacune de ses inspirations, elle pouvait le sentir se serrer un peu plus face à l’intensité de ce qu’elle percevait sur le visage de Karadec. Il n’y avait que de la douleur. Rien d’autre. Et c’était de sa faute. Elle eut envie d’aller vers lui, de courir dans ses bras, de lui dire qu’elle était désolée, qu’elle regrettait, qu’elle était sincère à l’hôpital, qu’elle n’avait jamais voulu le blesser, qu’elle l’aimait. Mais elle resta de l’autre côté de la rue, incapable de dévier son regard de celui meurtri de Karadec. Il ne bougea pas non plus, ignorant les conversations autour de lui, concentré sur celle qui se jouait silencieusement entre eux.
Elle aurait dû partir plus tôt. Elle n’aurait jamais dû sortir de sa cachette. Elle n’aurait pas dû venir.
Elle s’ordonna de rompre le contact visuel, essaya de se convaincre qu’elle pouvait le faire et donner l’illusion qu’elle ne l’avait pas vu. Mais elle savait qu’il lui fallait une force qu’elle n’avait pas. Et elle ne le voulait pas. Alors, elle resta sur ce trottoir, si loin et pourtant si proche de lui.
Gardant son regard rivé sur elle, comme s’il cherchait à la maintenir captive, Karadec fit un pas hésitant vers elle. Morgane eut envie de faire de même, mais elle resta figée tandis que son cœur se mettait à battre à tout rompre d’anticipation et que les larmes continuaient à couler sur ses joues.
Il fit un autre pas. Morgane crut qu’elle l’avait imaginé et elle cligna des paupières dans un vain espoir de s’en convaincre. Mais Karadec en fit un autre. Et encore un autre. Ses enjambées devinrent plus fréquentes, plus frénétiques, plus urgentes. Morgane sentit ses propres jambes s’avancer vers lui, sans qu’elle ne puisse faire quoi que ce soit pour les arrêter. Très vite, avant qu’elle ne s’en rende compte, ils étaient face à face, Karadec à seulement quelques centimètres d’elle.
Morgane fit un autre pas vers lui. Contre toute attente, il ne recula pas.
– Kara, souffla-t-elle.
C’était la première fois depuis une éternité qu’elle prononçait son diminutif ailleurs que dans ses rêves.
Elle sentit d’abord sa main sur sa joue, délicatement, puis une caresse. Son regard, toujours aussi souffrant, continua de la garder prisonnière et avant qu’il ne lui laisse le temps de vouloir vouloir s’en échapper, il fit glisser sa main dans ses cheveux et l’attira vers lui.
Leurs lèvres se heurtèrent violemment, mais avec une tendresse qu’elle aurait pensé impossible. Elles se retrouvèrent, comme si elles avaient été séparées de force depuis si longtemps. Comme si elles avaient besoin de l’autre. Morgane aurait voulu le repousser, lui dire qu’il n’avait pas le droit de l’embrasser comme ça, pas quand il était sur le point de partir, de la quitter, de l’abandonner, mais elle n’y arrivait pas. Ses propres mains, traîtresses, se placèrent à l’arrière de sa nuque, cherchant aveuglément une chose à laquelle s’accrocher. Elles s’agrippèrent au col de sa veste, si fermement que Morgane se demanda, dans un bref moment de lucidité, si ses ongles y feraient un trou.
Le baiser s’intensifia tandis que la main de Karadec la maintenait contre lui, tout en lui caressant les cheveux. Morgane ne sut s’il l’aurait libérée de cette étreinte si elle l’avait voulu et elle n’avait pas envie de le savoir. De toute façon, toutes ses pensées, quand elles n’étaient pas dirigées vers tout ce que ce baiser lui faisait ressentir, disparaissaient aussi vite qu’elles étaient apparues. Elle tenta de répondre avec la même ferveur, alors qu’elle n’avait fait qu’y succomber jusque là. Lorsqu’elle le fit, elle crut sentir Karadec sourire faiblement contre ses lèvres. Comme s’il s’y attendait. Comme si c’était ce qu’il avait souhaité. Refusant de le laisser gagner cette bataille, elle réunit toutes ses forces et répondit à son attaque avec plus d’intensité.
La main libre de Karadec se posa sur son dos et la blottit un peu plus contre lui. Morgane la sentit se serrer et se désserrer au rythme de la danse dans laquelle leurs bouches s’étaient lancées. Mais il ne relâcha jamais son emprise et elle l’en aurait empêché s’il l’avait fait. Elle voulait rester avec lui, contre lui, aller même jusqu’à ce qu’ils ne soient plus qu’un. Elle était presque sûre que même faire l’amour avec lui ne serait pas suffisant pour combler son désir de proximité avec lui.
Leurs lèvres ne se détachèrent que lorsque le souffle leur vint à manquer mais elles se retrouvèrent aussitôt, incapables de rester loin de l’autre aussi longtemps. Même le temps d’une inspiration semblait être beaucoup trop long pour elles.
Cette fois, Morgane laissa glisser ses mains vers le col de sa chemise et elles l’attrapèrent avec désespoir.
Je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée.
En guise de réponse, Karadec la serra un peu plus contre lui. Mais il y avait quelque chose de différent, quelque chose qu’elle ne sut décrire et qui s’approchait de la mélancolie sans l’être.
Ce fut lui qui rompit le baiser, plus tendrement que la première fois. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le regard de Karadec s’était adouci. Elle sentit les papillons s’agiter dans son ventre et la submerger tandis qu’il en profitait pour caresser tendrement, doucement, son visage. Morgane aurait voulu dire quelque chose, n’importe quoi mais il l’en empêcha en se penchant à nouveau vers elle.
Le baiser était plus doux, moins urgent. Plus court aussi, nota-t-elle avec regret lorsqu’elle le sentit détacher ses lèvres des siennes lentement. Morgane comprit.
Au revoir.
Son cœur se serra violemment dans sa poitrine, si violemment qu’elle eut envie de crier sa douleur, de le supplier de rester. Au lieu de ça, elle garda le col de sa chemise dans ses mains, resserrant autant qu’elle le pouvait son emprise jusqu’à ce qu’elle en devienne douloureuse. Les larmes recommencèrent à flouter sa vision et se mirent à dévaler ses joues déjà humides. Peut-être serait-elle parvenue à les retenir si Karadec ne la regardait pas avec autant de douleur et… d’amour. Peut-être y parviendrait-elle s’il ne continuait pas de caresser son visage, tantôt avec sa paume, tantôt avec le dos de main, avec une douceur infinie, effaçant les traces dessinées par ses larmes.
Lentement, Karadec posa sa main sur une des siennes et il la repoussa. Doucement. Comme s’il ne voulait pas la briser alors qu’elle l’était déjà, ne put-elle s’empêcher de penser. Et malgré toute la volonté de Morgane de ne pas le lâcher, elle le laissa faire, ses doigts se dénouant fébrilement tandis que son corps se mettait à trembler sous l’assaut des sanglots qu’elle tentait de faire taire.
Karadec baissa les yeux mais trop tard. À travers les larmes, elle avait réussi à voir toute sa souffrance, la même qu’elle avait vu à l’hôpital et qui la hantait depuis. Elle voulut lui crier encore de ne pas partir, de ne pas l’abandonner. Qu’elle avait besoin de lui. Que le bébé et elle avaient besoin de lui. Mais aucun son ne sortit.
Il ne les releva que lorsqu’il fut totalement détaché d’elle. Lorsque Morgane croisa une nouvelle fois son regard, son cœur s’étriqua un peu plus. Karadec essayait tant bien que mal de s’empêcher de pleurer à son tour, semblait-il, et elle aurait voulu pouvoir lui dire qu’il le pouvait.
Il fit quelques pas en arrière, sans pour autant décrocher son regard d’elle. Elle y vit le déchirement qui semblait s’accroître de seconde en seconde. Puis il lui tourna le dos et se dirigea, lourdement, vers la fête. Chaque pas qui l’éloignait d’elle donnait à Morgane l’impression que quelqu’un s’amusait à piétiner son cœur. Elle somma à ses bras de le retenir et à ses jambes de le rattraper mais ils refusèrent de lui obéir. Même sa voix ne voulait pas coopérer.
– Restez, parvint-elle néanmoins à dire, plus faiblement qu’elle l’aurait souhaité, mais suffisamment fort pour qu’il l’entende.
Karadec s’arrêta. Même la distance entre eux et l’obscurité partielle ne réussissaient pas à masquer les légers tremblements qui parcouraient le corps de l’homme qu’elle aimait. Elle le vit redresser la tête, puis lentement, se tourner vers elle et planter son regard dans le sien.
Il avait l’air encore plus abattu que lorsqu’ils s’étaient séparés, remarqua-t-elle, tandis que ses jambes l’élançaient une nouvelle fois vers lui. Elles ne s’arrêtèrent qu’au moment où Karadec l’accueillit, ses bras encerclant sa taille avec aisance et sa main droite se perdant ensuite dans ses cheveux. Morgane ne put s’empêcher d’enfouir son visage dans ses vêtements, tout en s’accrochant à sa chemise comme elle l’avait fait plus tôt.
Au bout de quelques secondes—ou minutes, Morgane avait perdu toute notion du temps—, elle leva la tête et croisa à nouveau son regard. Ce fut elle qui l’attira violemment vers elle jusqu’à ce que leurs lèvres se retrouvent une nouvelle fois et elle veilla à ce qu’il ressente tout ce qu’elle ressentait. S’il devait partir définitivement, il saurait. Il saurait qu’elle était désolée pour le mal qu’elle lui avait fait. Il saurait qu’elle l’aimait plus qu’elle n’avait jamais aimé quiconque. Il saurait qu’elle l’aimait à en crever. Il saurait qu’elle ne voulait que lui. Il saurait qu’il n’y aurait jamais plus que lui.
Restez, restez, restez, restez, restez. Je vous en supplie, Kara.
Les larmes se mirent à ruisseler et s’entremêlèrent à leur baiser, sans qu’elle ne les stoppe. Elle sentit les mains de Karadec se desserrer et se poser tendrement sur son dos avant de faire des cercles maladroits mais apaisants, comme s’il cherchait à faire disparaître les sanglots qui secouaient son corps. Puis, il détacha une nouvelle fois ses lèvres, et Morgane continua de s’accrocher à lui. À sa grande surprise, il ne fit rien pour se libérer de son étreinte. Au lieu de ça, il amena délicatement une de ses mains vers son visage et l’effleura tendrement. Morgane garda les yeux fermés, essayant d’ancrer dans sa mémoire chaque toucher, chaque sensation, chaque respiration. Elle ne les ouvrit que lorsqu’elle le sentit faire glisser sa main le long de son bras. Tout en frissonnant légèrement, elle le suivit du regard, incapable de bouger, son cœur battant si fort qu’elle était certaine qu’il pouvait l’entendre. Il attrapa la sienne et doucement, entrelaça leurs doigts. Elle releva la tête en même temps que lui.
Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’elle se rendit compte que ce n’étaient pas seulement ses larmes qu’elle avait senties dans leur baiser ; celles de Karadec s’étaient, elles aussi, écoulées librement sur ses joues. Morgane résista à l’envie d’essuyer les traces qu’elles avaient laissé sur son visage et leva les yeux vers les siens. Dans son regard, la douleur avait laissé place à autre chose, quelque chose qui la submergea d’espoir et fit papillonner son cœur. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, les lèvres de Karadec s’étirèrent en un sourire sincère et tendre, qui illuminèrent ses yeux d’un éclat qu’elle n’avait pas vu depuis le soir où ils s’étaient embrassés pour la dernière fois. Morgane eut à peine le temps de le lui rendre qu’il se pencha et après avoir exercé une légère pression sur sa main, l’embrassa délicatement.
Je reste.
