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Les lumières de Shibuya saturaient l'horizon, transformant le ciel nocturne en une brume électrique. Nagi marchait un pas derrière, son regard accroché à la nuque de Reo. Le bruit de la ville était un chaos de moteurs et de rires lointains qui se mélangeait au bourdonnement sourd des néons.
— Reo… Tu sais où c’est, au moins ? lança Nagi en s’arrêtant un instant.
Reo se retourna, un sourire confiant aux lèvres, celui qu’il portait toujours lorsqu’il avait un plan pour parer un milieu de terrain adverse. Il pointa du doigt un bâtiment imposant de l’autre côté de la rue.
— Là-bas, Nagi. C’est là qu’on est censé se retrouver tous.
Nagi leva les yeux. Coincé entre deux immeubles gigantesques, le bâtiment était un cube noir dont la façade était illuminée par des faisceaux de néons violets. C’était Le Vault, le coffre-fort, un des club les plus en vogue du quartier. L'invitation était tombée sitôt la Neo Egoist League achevée, sans que personne ne sache réellement qui en était à l’origine. Mais tous avaient répondu présents à cette ultime convocation pour relâcher la pression accumulée ces dernières semaines.
— Minuit, c’est pas un peu tard pour arriver ? demanda Nagi
— Non, c’est l’heure à laquelle les soirées commencent à prendre… ou pas ! répondit Reo sûr de lui.
Ils s’élancèrent pour traverser. Mais dans le chaos du carrefour de Shibuya, la foule devint soudain un mur mouvant. Un groupe de touristes pressés heurta violemment Reo, le projetant contre l’épaule de Nagi. Ce dernier agrippa alors machinalement le bras de son ami, se serrant contre lui le temps que la vague humaine passe. Pour le garçon aux cheveux violets, c'était un ancrage pratique au milieu du courant agité. Pour Nagi, le monde s’arrêta de tourner. Il aurait pu durcir son bras, aider son ami à se redresser plus vite, mais il resta souple, prolongeant l’instant, profitant de cette proximité cédée avec insouciance.
À ce moment, Nagi ne l’aidait pas à tenir debout. Il le volait.
Il le volait pour une vérité nichée au creux de cette paresse qu’il affichait comme un bouclier : Nagi aimait Reo. Depuis longtemps. Peut-être même depuis toujours. Mais il l'aimait en silence, comme on retient son souffle. Pourtant, alors que Reo serrait son bras, il sentait les mots trembler sur ses lèvres, une confession au bord du gouffre qu'il s'empressa de ravaler. Pas par paresse. Par peur. Car il avait peur du réel que ces syllabes révéleraient, un réel qui pourrait faire mal, un réel où Reo, effrayé par une déclaration trop franche, partirait. Comme si les cœurs se brisaient quand les mots venaient trop fort. Comme si certains sentiments ne restaient beaux qu’à la lumière basse. Nagi aimait doucement, prudemment, juste assez pour garder Reo près de lui.
— Ouf, merci Nagi ! dit Reo en se dégageant pour reprendre sa marche, lâchant le bras du garçon comme on lâche une poignée de métro.
Le froid de la nuit de Shibuya remplaça la chaleur de celui qu’il aimait. Nagi glissa ses mains dans ses poches, serrant les poings. Reo marchait déjà devant, la tête pleine de projets, ignorant qu'il venait de laisser son ami en état de manque, seul avec le souvenir d'une étreinte qui n'en était pas une.
Ils franchirent l’entrée du bâtiment et s'engagèrent dans un vaste couloir sombre dont les murs étaient recouverts de velour noir. Au bout, le grondement des basses devenait une pulsation qui faisait vibrer la cage thoracique de Nagi. Pourtant, il sentit son cœur se caler sur un rythme différent, une mesure précise. Une valse invisible que lui seul semblait entendre.
Un. Je te regarde. C’était le premier temps, le plus facile. Nagi fixait le dos de Reo, la courbe de sa nuque sous les lumières tamisées du tunnel. C’était son refuge, sa zone de confort. Observer sans être vu.
Deux. Je te frôle. Reo ralentit pour l'attendre, son épaule venant cogner celle de Nagi dans l'obscurité du couloir. Un contact électrique. Nagi retint son souffle, savourant ce deuxième temps où leurs peaux semblaient se parler à travers le tissu.
Trois. Je m'efface. Le temps du retrait. Le moment où Nagi créait de nouveau de la distance, par peur que Reo ne lise dans ses yeux ce nom qui reposait dans sa poitrine, intact et clandestin. Son nom. Reo.
Ils atteignirent la fin du tunnel. La porte s'ouvrit sur un gouffre sonore où une nouvelle foule dansait sous une lumière épileptique. À travers la brume des machines à fumée, il vit au loin une table où se réunissait déjà l’équipe du Bastard München, tandis que d’autres silhouettes connues du Blue Lock se découpaient comme des ombres chinoises aux quatre coins de la boîte. Mais au milieu des stroboscopes aveuglants et de la musique syncopée, Nagi continua de compter.
Un, deux, trois. La lumière crue hachait les mouvements de Reo, le transformant en une succession d'images fixes, magnifiques et lointaines, que son esprit aurait voulu encadrer dans un souvenir définitif. Sous les éclairs blancs, les trois temps ne battaient plus la mesure d'une danse, ils devenaient les coups sourds d’une sentence : celle d'être à jamais le spectateur de celui qu'il voulait posséder.
— Allez Nagi, bouge ! cria Reo en l'entraînant vers la foule, sa main saisissant le poignet de Nagi.
Nagi se laissa guider, ses pieds trouvant instinctivement le rythme, mais son cœur battant toujours sur les trois temps, aimant Reo doucement, prudemment, acceptant de tourner en rond, encore et encore, sans jamais briser la mesure. Un pas vers lui, un pas avec lui, un pas loin de lui.
Cette soirée pour Reo, c’était une fête, signant la fin de la Neo Egoist League et peut-être le début dd'un autre avenir. Pour Nagi, c’était une nouvelle pièce sombre où il devrait dessiner l’ombre de son ami sur les murs, sans jamais oser la toucher. Dans le vacarme de Shibuya, il ferma les yeux une fraction de seconde, laissant les trois temps de la valse l'emporter, préférant rester là, dans ce cycle infini où il n’a plus d’autre choix que d’aimer à demi-voix.
