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et l’océan répondit.

Summary:

Une nuit sur le pont du passeur d’aurore, alors qu’Edmund et Caspian observent les étoiles, les deux adolescents se confient des secrets, des mots, des rêves, des peurs, qu’ils abandonnent à l’océan, protégés par son silence et bercés par le mouvement familier des flots.

Notes:

Précision qui me paraît importante : Edmund a environ 14 ans et Caspian environ 15 ans ici. Je sais qu’il n’y a pas d’âge canon dans les livres mais c’est important pour moi de le préciser, sachant qu’ils sont canoniquement décrits comme des enfants/des jeunes adolescents dans le texte original.
L’os est plutôt book-verse, tout simplement parce que c’est mon deuxième livre préféré de la saga et que j’ai BEAUCOUP de mal avec l’adaptation en film de l’odyssée du passeur d’aurore. (Et si vous aimez les films et que vous aimez lire, aller checker la saga narnia en bouquins, c’est vraiment un incontournable) Aussi, je n’ai jamais lu les livres en français donc si j’ai mal traduit certains noms ou autre, veuillez m’excuser d’avance. Il y’a quelques références aux films malgré le fait que l’os soit book verse, mais ces refs sont souvent sorties des deleted scenes (qu’on peut retrouver sur YouTube) donc je suis pas sûr que ce soit giga pertinent de mentionner ça ici…

Bref à la question “nix est-ce que t’es capable d’écrire autre chose que de l’angst” je répondrais que non ! Bonne lecture.

Work Text:

C’était une de ces rares nuits sur le passeur d’aurore, où ni les cris stridents d’Eustace, ni le hurlement terrifiant d’une tempête ne venait briser le calme paisible de l’océan. Le navire se laissait doucement bercer par les vagues, laissant derrière lui un batillage argenté, reflétant la lueur de la lune. 

Sur le pont se trouvaient deux adolescents, appuyés contre la rambarde, le dos tourné à l’océan, les yeux fixés sur le ciel étoilé. Leur présence muette venait briser l’ambiance presque sacrée qu’avait laissé glisser la nuit sur les planches de bois craquantes du passeur d’aurore. 

Ils ne s’échangèrent aucun mot, pendant de longues secondes, minutes, heures, comme si, d’un accord commun, ils avaient décidé d’écouter les étoiles, et de laisser mourir leurs propres mots, plutôt, dans la soirée, quand le pont grouillait encore de vie. 

Enfin, c’est ce que l’on aurait pu croire si l’un des deux n’avait finalement pas commencé à parler, après un temps certain, qui, sous le silence immortel de la voûte céleste, et soumis aux lois étranges du monde de Narnia, était impossible à définir. 

-Dis Edmund, je pourrais te poser une question ? 

L’adolescent qui venait de briser ce silence presque sacré, n’était autre que le roi Caspian, qui était désormais tourné vers son ami, les yeux brillants de curiosité, et peut-être aussi d’une chaleur timide, qui n’aurait de mots pour être décrite. 

Edmund plissa les yeux un instant, presque dérangé dans sa contemplation muette, et se tourna vers Caspian.

-Bien sûr.

-Dans ton monde, (commença-t-il sur un ton presque hésitant, comme s’il dansait dangereusement autour d’un sujet qu’il n’osait pas franchement aborder) qu’est-ce que tu faisais… concrètement ? Pour passer tes journées ? Vu que tu n’étais pas un roi, là bas. 

Edmund le scruta un instant, les yeux légèrement plissés, comme s’il cherchait à entrevoir quelque chose.

-Eh bien, j’allais en cours, dans une école pour garçons, avec Peter. Enfin, avant qu’il ne décide d’aller étudier chez le professeur. 

-Le professeur ?

Edmund balaya la question d’un mouvement souple de la main.

-Un vieil homme perdu dans la campagne britannique, celui qui nous a accueilli pendant la guerre, lors des bombardements…

Un flash passa dans les yeux sombres du jeune homme, comme s’il se remémorait soudainement un souvenir amer. 

Caspian ne demanda pas d’avantage de détails quant à cette fameuse guerre. Il avait un jour entrevu la fratrie Pevensie la mentionner, à l’époque, lorsqu’ils avaient vécus entassés sous la colline d’Aslan, en attendant l’attaque des hommes de Miraz. Il se souvenait du visage de Susan, assombri par les torches qui flanquaient les murs boueux de la colline d’Aslan, qui s’était contorsionné en une expression amère. 

(“Peu importe où nous irons, à Narnia ou en Angleterre, la guerre nous collera toujours à la peau.”) 

-Vous n’alliez pas à l’école avec Susan et Lucy ? 

-Non, souffla Edmund, les sourcils froncés. Je n’ai d’ailleurs jamais su pourquoi, je n’ai jamais connu d’école mixte en Angleterre. C’est… simplement comme ça que cela fonctionne, je suppose.

Caspian lâcha ce qui se voulait être un rire moqueur, mais qui s’échappa en tremblant de ses lèvres. 

-Excuse-moi de le dire comme ça, mais c’est complètement idiot.

Edmund haussa les épaules, et fixa de nouveau l’horizon.

-C’est vrai, mais beaucoup de choses le sont, en Angleterre. 

-Tu dis ça comme si tu maudissais ce monde. 

-C’est le cas.

Caspian haussa les sourcils, son étonnement clairement visible sur son visage. 

Ils ne parlaient jamais de leur monde, que ce soit Edmund ou Lucy, et Caspian, dans une timidité mal cachée et la crainte d’apparaître comme trop curieux, n’avait jamais osé leur demander pourquoi.

-Ne me regarde pas comme ça, je pensais que c’était évident. 

-Eh bien… Je ne sais pas. Je ne m’attendais pas à ce que tu-

-À ce que je déteste l’Angleterre ? Le coupa Edmund, l’air amer. 

-Eh bien, oui, je suppose que oui. 

Le regard de l’ancien roi s’adoucit, lorsqu’il reporta son attention sur l’océan. 

-Je comprends que cela puisse t’étonner, mais pour moi, Narnia sera toujours ma maison. Mon monde à moi. Et il en va de même pour Lucy. 

Caspian l’observa, tentant de se remémorer ce qu’il avait appris avec Cornelius il y’a de cela des années. Il se souvenait que le docteur avait mentionné l’âge des Pevensie lorsqu’ils avaient découvert Narnia. Il se souvenait précisément du jeune âge d’Edmund et de Lucy. Des récits qui comptaient comment les driades de Cair Paravel les avaient élevés, comment la reine Lucy parlait aussi bien la langue des arbres que les dialectes narniens, et des récits qui décrivaient le centaurien parfait du roi Edmund. Ils avaient grandi à Narnia, comme Peter et Susan, mais surtout, Narnia les avait élevé. Forgé.

Ils n’avaient plus rien d’anglais, ni dans la façon dont leurs langues tournaient parfaitement autour de mots d’un autre monde, ni dans la façon dont ils se tenaient, le dos droit, les sens aux aguets, pour écouter le murmure des arbres. 

Caspian se demande alors ce que cela faisait d’être arraché à un monde qui l’avait vu grandir, pour être propulsé dans une vie qui ne le connaissait plus. 

-Ça a dû être horrible.

Les paroles de Caspian semblèrent surprendre Edmund.

-De ?

-De devoir retourner en Angleterre, après toutes ces années.

-En effet, dit-il sur un ton presque mélancolique, et ça l’est toujours. 

Le jeune adolescent retint sa respiration.

Pas “Ça l’était”. 

Non. 

Ça l’est. 

Ça l’est, parce que le futur départ de Edmund et Lucy était un fait. Leur départ inévitable, lorsque, à leur tour, ils devront retourner dans leur monde. Lorsque, à leur tour, ils seront trop vieux pour Narnia. Comme Peter. Comme Susan.

Il ravala la douleur lancinante qui venait de le prendre aux tripes, en s’imaginant ces deux amis partir, et dans un élan désespéré d’égayer un peu le regard assombri de son ami, Caspian se lança.

-Peter m’avait dit qu’il pensait commencer des études de médecine, lorsqu’il retournerait en Angleterre. Cela n’outre-passait pas la douleur du départ mais… cela lui donnait une perspective d’avenir, au moins. 

Il se tourna vers Edmund, une lueur d’espoir dans ses yeux bruns.

-Tu n’as pas quelque chose que tu as hâte de retrouver, en Angleterre ? Ou de commencer ?

Caspian attendit la réponse de son ami, un sourire nerveux plaqué sur le visage. Il essaya de se concentrer sur le remous familier des vagues, sur le silence bruyant de l’océan, tout pour ne pas succomber sous la peine qui lui écrasait le coeur. 

Edmund, les yeux toujours fixés sur l’horizon, arrêta de froncer les sourcils, et sembla arrêter de respirer, l’espace d’un instant. C’était comme si l’écume lui avait volé ses mots, comme si la brume s’était glissée dans ses yeux.

-… Il n’y a rien qui m’attend là bas, en Angleterre. 

Il souffla ces quelques mots tellement doucement que Caspian cru un instant que ce n’était que le bruit de la brise qui soufflait doucement sur le pont du passeur d’aurore. 

-Je n’y ai jamais trouvé quelque chose qui m’appartenait, ni au milieu du ciel de charbon de Londres, ni nul part ailleurs. Je ne m’y suis jamais senti chez moi. Et je pense que ça ne changera jamais. 

Ses quelques mots moururent dans le silence pesant de la nuit. Même le vent était tombé, et le bois du passeur d’aurore ne craquait plus. 

Seul demeurait l’abîme.

Caspian ne répondit pas, et détourna finalement le regard. 

-…Je suis désolé.

-Ne t’excuses pas. Tu n’y es pour rien.

Caspian tourna timidement le regard vers Edmund, et fut surpris de voir ses yeux sombres posés sur lui. Une douceur qu’il connaissait bien voilait son regard, et Caspian sentit son coeur s’alléger, rien qu’un instant. 

-Tu sais, même si tu détestes ton monde, je ne peux l’empêcher de l’aimer. S’il n’existait pas, je ne t’aurais jamais rencontré. 

Cela eut le don d’arracher un sourire discret à Edmund, qui finit par soupirer presque affectueusement.

-T’es bête. 

-Mais je suis sérieux ! Répondit Caspian du tac au tac, un sourire sincère se dessinant doucement sur ses lèvres.

Edmund se mit alors à rire, doucement, discrètement. Par peur que l’équipage, qu’Eustace, que Lucy ne les entendent. Par peur que son rire ne vienne briser la délicate atmosphère qui s’était installée entre eux deux. 

Et peut-être aussi pour qu’il s’assure que ce rire ne soit entendu que par Caspian, et l’océan. 

(Il n’avait, après tout, jamais réellement pu départager les deux.)

Le jeune telmarin sourit doucement, avant de soupirer, l’air soudainement un peu plus grave.

-Si je le pouvais, je demanderai à Aslan de faire en sorte que Lucy et toi resteriez à Narnia pour toujours.

À cela Edmund ne répondit pas immédiatement, laissant aux mots de Caspian le temps de se fondre dans le silence de la nuit. 

Pour toujours. 

Voilà quelque chose qui ne lui appartiendrait définitivement jamais. 

Il prit une grande inspiration, et tenta de prendre ce ton neutre qu’il avait employé tant de fois par le passé, en tant qu’Edmund le juste, roi de Narnia, diplomate, tacticien. Quand il employait ce ton dans un vain effort de contrôle, il se revoyait, à l’époque, avec ses sœurs et son frère, sur les quatre trônes de Cair Paravel.

-Nous sommes des rois. Les “pour toujours” ne nous appartiendront jamais. Nous troquons seulement nos vies, nos âmes contre du temporaire, du provisoire. Et même cela ne nous appartient pas.

(Il avait employé cette voix des années durant, car elle lui imposait une rationalité, un calme, qui lui étaient étrangers, et qui s’opposait tant à celle d’un petit garçon suppliant qu’on cesse de le fouetter, qu’on cesse de le frapper, qu’on laisse la vie sauve à sa famille. Ce petit garçon, qu’il avait tenté d’enterrer, sous des traités de guerre, de paix, des discours forts, éloquents, des tentatives veines et répétées de protéger sa famille.) 

(Il se demanda alors qui il essayait de protéger, à cet instant précis. Il se demanda s’il protégeait son propre coeur ou celui du Caspian, d’un espoir dangereux et inconscient.)

Quelque chose dans la poitrine de Caspian se serra. Il connaissait ces discours pré fabriqués par cœur, car Peter et Edmund lui en avaient servi à foison lors de la guerre civile et même après, juste avant son couronnement. Lorsqu’ils ne le considéraient pas comme un ami, mais comme un prince. Un étranger. Quand Caspian était encore incapable de croiser leur regard sans rougir, soudainement incapable de trouver ses mots face à ces légendes vivantes.

Pourtant, en y regardant bien, il observa une lueur qu’il ne connaissait que trop bien dans les yeux d’Edmund. La même qu’il avait vu lorsque Peter avait affronté Miraz en duel, cette même terreur qui avait gelé Edmund sur place, alors que ses yeux ne lâchaient jamais son frère, qui était si difficilement reconnaissable sous un tourbillon de poussière, de sang, de sueur, d’armures et d’épées.

Cette peur, qui l’habitait quand quelqu’un qu’il aimait, était en danger, il ne la reconnaissait que trop bien. 

Caspian se demandait seulement pourquoi il avait peur. Si son rêve puérile en était la cause, ou si ce dernier reflétait le propre désir enfoui d’Edmund. Le désir de ne jamais quitter Narnia, avec tout ce que cela impliquait. 

Le jeune roi posa alors à son tour aussi le regard sur l’horizon, conscient du poids de l’inavoué qui pesait sur son coeur, et celui de son compagnon. 

Il sursaute presque lorsqu’il sentit la main pâle d’Edmund se poser sur la sienne. Dans un geste tendre qui ressemblait aussi bien à une promesse qu’à une excuse. Un “j’aurais aimé qu’il en soit autrement”.

Caspian se ressaisit, et vint à son tour serrer la main de son ami.

-J’aurais aimé voguer pour l’éternité sur le passeur d’aurore avec toi, murmura Edmund, comme pour confirmer ce que son geste impliquait.

Caspian sentit le coin de ses yeux s’humidifier, et ravala un sanglot qui menaçait de briser définitivement le silence réconfortant de l’océan. 

-Moi aussi. 

Car ce rêve était tout ce qu’ils avaient, au fond. 

Et d’un accord commun, en le verbalisant ainsi, sous le ciel étoilé, ils le jetèrent à l’eau, comme dans l’espoir que les vagues le réceptionneraient, que la brume le protègerait, et qu’il demeure à jamais, caché, au fond de l’océan. 

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