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Comme avant chaque apparition publique, Naruto s’était isolé dans son bureau pour pouvoir se recentrer sur lui-même et réviser l’allocution qu’il allait devoir tenir. Il n’avait jamais été complètement à l’aise, face à une assemblée, avec tous ces regards braqués sur lui et l’expérience n’avait pas vraiment changé ça : il avait réussi à s’adapter, à construire des méthodes pour éloigner l’angoisse inhérente à la prononciation d’un discours.
Celui-ci avait été entièrement rédigé par Shikamaru et mettait Naruto mal à l’aise.
Le scandale éclatait au mauvais moment. La rumeur gonflait depuis son divorce et les tabloïds en avaient fait leurs choux gras : le président avait une liaison avec son garde du corps.
C’était malheureusement infondé.
Depuis cette seule fois où Naruto avait trompé son épouse des mois auparavant, rien ne s’était passé.
Les journaux people avaient généré une fausse photo volée avec une intelligence artificielle et l’avaient diffusée sans vergogne. C’était flagrant pour quiconque les avait déjà vus torse nu, mais ce n’était pas le cas de la population du Pays du Feu. Aussi, sur cette photo dévoilant beaucoup de peau dans une embrassade sulfureuse, personne ne pouvait noter que Kawaki n’avait plus ses tatouages et qu’il manquait également celui de Naruto.
Malgré ces évidences, la conférence de presse était nécessaire. Il fallait démentir cette liaison inexistante.
Le lendemain de cette nuit qu’ils avaient passée ensemble, Kawaki était venu le trouver, l’air troublé. Il avait fermé la porte, baissé la tête et la voix, puis avait murmuré : « T’as fait de moi un homme meilleur, alors je ne peux pas continuer ce truc de cette nuit. Je peux pas faire ça à Hinata. Avant, je m’en serais foutu de lui faire du mal, mais plus maintenant ».
Lorsque Hinata avait demandé le divorce, Naruto s’était dit que c’était l’occasion de mettre les choses au clair avec son garde du corps, mais de sommets en conférences, les mois étaient passés et il n’avait pas réussi à réunir les conditions idéales pour discuter avec Kawaki.
Puis la photo avait été publiée. Et Shikamaru avait rédigé un discours insane que Naruto allait devoir réciter d’un ton affecté.
Il frotta son visage de ses mains, puis arrêta de faire les cents pas pour s’appuyer sur son bureau et attraper ses fiches.
L’ensemble de l’allocution mettait l’accent sur la relation père/fils qu’il était supposé avoir avec Kawaki.
Et ça ne lui plaisait pas.
Il détestait mentir de façon si flagrante, détestait l’idée de fermer définitivement cette relation avant même qu’elle ait pu commencer et, pire encore, il détestait utiliser le passé douloureux de Kawaki pour se couvrir de gloire et orienter l’opinion publique vers un héroïsme qu’il serait censé posséder.
Mais de quel héroïsme parlait-on, exactement ? Il avait trompé son épouse avec son garde du corps, et son Premier ministre tentait de dissimuler les traces de sa trahison.
Kawaki avait donné son accord, mais ça ne comptait pas aux yeux de Naruto : depuis cinq ans, Kawaki avait toujours privilégié Naruto à sa propre vie, convaincu qu’elle ne valait pas grand-chose.
Shikamaru lui avait bien dit qu’il n’était pas en position pour refuser l’échappatoire, qu’il valait mieux ça que laisser les électeurs apprendre qu’il avait était infidèle la Première Dame et qu’il avait couché avec son garde du corps de vingt ans son cadet.
Il grogna sourdement quand il relut le paragraphe qui expliquait pourquoi il n’avait pas adopté Kawaki, et quelqu’un frappa discrètement à la porte avant d’entrer.
Kawaki était en poste, alors s’il avait laissé la personne passer, c’était Hinata.
Elle s’approcha sans bruit pendant qu’il se tournait vers elle, osant à peine croiser son regard.
— J’ai consulté le discours, annonça-t-elle tout de go. Je ne sais pas à quoi pense Shikamaru, mais je ne crois pas que tu devrais le lire.
Elle traversa le bureau jusqu’à s’asseoir sur un canapé moelleux et tapoter la place à côté pour qu’il la rejoigne. Il s’exécuta, la main crispée sur les fiches de son allocution.
— J’aimerais que tu arrêtes de te flageller, murmura-t-elle. Tu laisses Shikamaru faire parce que tu te sens coupable.
— Comment voudrais-tu que je me sente ? maugréa-t-il. Je t’ai blessée. Je t’ai trompée.
— J’avais donné mon accord, corrigea Hinata. C’était un avenant à notre contrat de mariage. Ni toi ni Kawaki n’êtes responsables si j’ai mal anticipé la peine que je ressentirais. Ni lui ni toi n’avez à payer pour mes erreurs.
— Tu es trop gentille avec moi, grommela Naruto.
Il se laissa quand même aller, posant sa tête sur l’épaule d’Hinata.
— Je suis tellement désolé…
— Moi aussi, avoua Hinata. J’aurais voulu que notre mariage dure éternellement. Kawaki–
— Ce n’est pas sa faute, c’est la mienne, interrompit Naruto. Il n’a rien fait de mal et rien fait pour m’inciter à aller vers lui.
— Je ne comptais pas le blâmer, reprit Hinata en levant la main pour caresser les cheveux de Naruto. Kawaki est une personne merveilleuse. J’ai passé les dernières années à vous regarder tomber amoureux l’un de l’autre. Je trouverais ça regrettable que tu prononces ce discours mensonger. Vous mettrez peut-être un peu de temps, mais vous reviendrez l’un vers l’autre. Ce serait pire que tu entames une relation charnelle avec ton « presque fils ».
Elle citait le texte écrit par Shikamaru avec beaucoup de mépris.
— Sois honnête et sois toi-même. Notre peuple ne veut pas être dirigé par un menteur.
Elle embrassa sa tempe et se leva, lissant les plis de sa robe.
— Je serai dans l’assistance, derrière toi, quoique tu choisisses.
À son pupitre, Naruto se sentait calme. Face à lui, un parterre de journalistes se tenait, à l’affut du moindre scoop. Les fiches de son discours installées devant lui, il ajusta les micros, fouilla le public pour y trouver Hinata, puis Boruto. Trois pas derrière le président, Shikamaru et Sasuke attendaient, pendant que Kawaki remplissait son rôle.
Naruto attrapa les bouts de papier, les tapota sur le bois, puis les reposa, plaçant le premier sur le haut de la pile.
— Bonjour à toutes, bonjour à tous.
Il déglutit.
— C’est regrettable d’en arriver à tenir une conférence de presse pour démentir ce genre de choses. Les dernières semaines ont été chargées en allégations toutes plus farfelues les unes que les autres.
Il exhala et s’agrippa à son pupitre.
— Je n’entretiens aucune liaison avec Namikaze Kawaki, membre de la garde présidentielle. Je le considère comme-
« Mon fils » ne put pas sortir. Il humecta ses lèvres, modifia ses appuis et chercha à nouveau Hinata dans la foule. Elle était, comme tous les autres, très attentive à ses propos. Il souffla, regarda ses fiches et prit quinze secondes pour réfléchir.
Hinata avait raison. Il ne pouvait pas mentir et prétendre que Kawaki était comme son fils.
Pas après avoir passé des semaines, des mois, des années entières à l’observer à la dérobée, à admirer sa beauté et à le désirer.
Pas après tout ce temps près de lui, à apprendre tout ce qu’il pouvait de ses goûts, de ses aspirations et de ses colères.
Pas alors que son cœur s’emballait si souvent quand ses pensées s’orientaient vers son garde du corps.
Il ne pouvait pas non plus camper ce personnage héroïque qui aurait tiré Kawaki d’une existence désastreuse d’orphelin laissé pour compte. Naruto l’avait vécue, cette histoire, il savait combien elle coûtait en énergie et il refusait que cette énergie soit le moteur de sa cote de popularité. C’était inconcevable pour lui d’user du malheur des autres pour ça.
Kawaki avait eu une vie de merde, avant d’entrer par effraction et par mégarde dans la maison de l’homme le plus important du pays. Naruto se souvenait de chaque sentiment qu’il avait ressenti quand il s’était rendu compte que ce n’était pas fini, qu’il n’avait pas mis fin au trafic d’enfants qui sévissait et qu’il y avait encore des gens suffisamment en détresse pour vendre leur petit pour quelques pièces.
Il n’y avait rien de glorieux, là-dedans. C’était la mise en lumière de son échec dans son combat, échec dont il n’aurait jamais pu prendre conscience s’il n’avait pas rencontré Kawaki.
Et pour un de ces enfants qu’il avait pu tirer de cet enfer, combien d’autres restaient en souffrance, perdant peu à peu foi et espoir ?
Le père de Kawaki l’avait troqué contre assez de fric pour s’enivrer une semaine. L’idée révoltait Naruto, l’agitait au plus profond de lui-même et le mettait en fureur. Comment, exactement, pouvait-on envisager d’échanger une personne aussi exceptionnelle que Kawaki contre de l’argent ?
Plus Naruto passait de temps avec lui, plus il enrichissait sa vision du monde, explorant au travers des récits de son garde du corps des endroits où le nom de Naruto Uzumaki ne signifiait rien, des lieux ensevelis dans une telle misère qu’ils étaient passés sous son radar. Plus Naruto côtoyait Kawaki et plus il se figurait tout le boulot qu’il avait encore à faire. Moins il se reposait sur ses lauriers.
Quand Shikamaru parlait d’électeurs, Kawaki avait rappelé à Naruto que c’étaient avant tout des gens, dont certains n’avaient pas ressenti les effets bénéfiques des politiques sociales menées par le Septième.
C’était sans compter l’enrichissement humain que Kawaki lui donnait chaque jour.
La quinzième seconde passa. Il souffla à nouveau.
— Je n’entretiens aucune liaison avec Namikaze Kawaki, répéta-t-il, mais, vu tout ce qu’il m’apporte au quotidien, franchement, je me demande bien pourquoi.
Satisfait, il hocha la tête, abandonna ses fiches sur le pupitre et quitta l’estrade sans un regard pour Shikamaru qui avait changé de couleur.
Kawaki lui emboîta le pas aussitôt, un peu sonné, mais volontaire.
Ils étaient déjà loin quand l’assistance s’embrasa.
