Actions

Work Header

Crème Glacée

Summary:

Rémy et Anna sont un jeune couple marié et heureux. Rémy, travailleur social spécialisé dans l'accompagnement des adolescents, rentre un soir avec une requête : il souhaite accueillir chez eux un duo de sœurs à l'histoire familiale compliquée, pour leur donner une ultime chance de stabilité.

Des tags seront ajoutés au fur et à mesure de l'avancée de l'histoire.

Notes:

Bonjour ! Me revoici avec une nouvelle histoire à multiples chapitres ! Le premier est un peu long pour bien poser les bases, mais pour la suite, j'ai choisi de faire des chapitres très courts, avec changements de points de vue. Cela me permettra, j'espère, de poster plus fréquemment !

N'hésitez pas à me rejoindre dans cette nouvelle aventure en commentant, quelle que soit la langue ❤️

Chapter 1: Le commencement - Anna

Chapter Text

Anna était en retard.

C'était de sa faute. Elle avait profité de sa pause de midi pour faire un saut à la pharmacie qui se trouvait à quelques rues de son travail. Évidemment, il y avait eu quatre personnes devant elle, la forçant à attendre. En incluant le trajet, ses quarante minutes de pause habituelles étaient presque écoulées. Elle n'allait pas tarder à devoir retourner derrière son bureau, prête à réceptionner les appels et les patients du cabinet de dermatologie pour lequel elle travaillait. Elle n'avait même pas encore mangé. Et pourtant, elle était là, aux toilettes, à regarder les minutes passer.

Parce qu'elle avait du retard.

Trois jours, exactement. Trois jours que ses règles auraient dû commencer. Anna avait fait de son mieux pour ne pas y penser, pour ne pas compter, pour ne pas espérer, mais elle n'y était pas arrivé. La possibilité s'était immiscée dans son esprit, sournoise et envahissante, et elle s'était vite retrouvée incapable de penser à quoi que ce soit d'autre.

Alors maintenant elle attendait. Elle attendait que le test de grossesse fraîchement acheté dévoile son résultat, et elle faisait de son mieux pour éteindre son esprit, pour ne pas réfléchir, encore moins se projeter.

L'alarme de son téléphone sonna, annonçant que le temps était écoulé, et elle prit une inspiration avant de poser les yeux sur le minuscule écran du test.

Négatif.

Fausse alerte.

Faux espoir.

Un parmi des dizaines.

Anna ne réagit pas. Mécaniquement, elle emballa le test dans du papier toilette, le jeta à la poubelle. Elle se lava les mains, une fois. Deux fois. Trois fois. Presque sans le réaliser. Sa gorge se serra. Ses yeux s'embuèrent.

Elle avait espéré. Elle s'était projeté. Même un tout petit peu, c'était suffisant. Elle déglutit, et retourna s'isoler dans une des cabines. Elle serait en retard pour reprendre son poste, sans même avoir mangé. Tant pis.

De toute façon, son ventre était trop vide pour avoir faim.

* * *

Anna détestait son boulot. Passer des heures assise à un bureau, répéter la même chose en boucle, faire face aux sautes d'humeur, à l'impatience, aux plaintes et aux longues litanies sur des problèmes de peau quelconques l'ennuyait. Ce n'était pas comme ça au début. Elle était ravie d'avoir trouvé ce poste. Tranquille, stable, bien payé. Ses employeurs étaient sympathiques, et le contact humain lui plaisait. En théorie. Mais ces derniers mois, c'était devenu de plus en plus lourd à supporter. Elle n'en pouvait plus.

Rémy l'encourageait souvent à démissionner. À changer de voie, à reprendre des études. Anna était restée longtemps indécise sur ce qu'elle voulait faire de sa vie. Aujourd'hui, à presque 35 ans, elle n'en était toujours pas sûre. Cette place de réceptionniste pour un cabinet médical était une aubaine. Ce serait idiot de la quitter.

— Tu rentres malheureuse tous les soirs.

— Je ne peux pas démissionner, Rémy. On a besoin de mon salaire.

— Ton bonheur n'a pas de prix, Anna.

— Notre prêt à la banque en a un.

Rémy n'était pas comme elle. Il savait ce qu'il voulait. Toujours. Il voulait aider les jeunes ? Il s'était débrouillé pour devenir éducateur spécialisé pour les adolescents. Il voulait sortir avec elle ? Il s'était acharné à la séduire jusqu'à ce qu'elle craque. Il voulait l'épouser ? Il avait organisé un pique-nique romantique pour la demander en mariage sous les étoiles, à la lueur des bougies et de la lune.

Rémy savait ce qu'il voulait et s'arrangeait pour l'obtenir. Rémy était heureux.

Anna aussi. Elle ne niait pas ça. Elle était heureuse. Amoureuse, mariée à un homme incroyable, propriétaires d'une maison qu'ils avaient rénové et aménagé à leur goût. Elle ne se plaignait pas de sa vie. Elle aimait sa vie.

Juste, parfois, rester assise des heures à écouter des inconnus se plaindre de leur peau irritée ou de leurs boutons, c'était trop.

Aujourd'hui avait été trop.

Elle était soulagée d'être enfin rentrée et de pouvoir se détendre. La voiture de Rémy était garée dans l'allée, ce qui était une surprise agréable. Il rentrait après elle, d'habitude.

Alors qu'elle franchissait la porte de leur maison, une délicieuse odeur l'accueillit. Son estomac grogna doucement pour lui rappeler son repas de midi manqué, et elle se dépêcha de déposer ses affaires dans l'entrée. 

— Rémy ?

Il sortit de la cuisine, le visage ravi de la trouver là. Comme à chaque fois qu'il la voyait après une absence, que ce soit en se réveillant le matin, ou en fin de journée, il semblait émerveillé par sa présence, comme s'il retombait amoureux d'elle chaque jour. Parfois, Anna se disait que c'était le cas, et elle avait peur du jour où elle cesserait d'être capable de le faire tomber amoureux juste en existant. 

Il la rejoignit et l'embrassa tendrement. Elle ferma les yeux un instant, profita de sa proximité rassurante, et inspira à nouveau les odeurs qui se dégageaient de la pièce voisine. Cette fois, elle les distingua avec plus de précision, et en reconnut une en particulier qui la fit saliver.

— Tu as fait de la tarte ? 

— A la rhubarbe, juste comme tu aimes.

Pour la peine, elle l'embrassa à nouveau, un peu plus intensément. Il rit, sa bouche contre la sienne. A la fin du baiser, il resta tout proche, son nez caressant le sien, ses yeux d'un brun intense plongés dans ceux d'Anna.

— Je nous ai préparé un apéro dans le salon, si tu veux, murmura-t-il.

— Oh ? Un évènement spécial ? 

— Juste l'envie de partager un moment tous les deux.

Anna roula un peu des yeux, parce qu'ils passaient constamment des moments à deux. Mais elle le suivit quand même jusqu'au salon, où il avait disposé quelques trucs à grignoter sur la table basse, ainsi que deux verres remplis d'un liquide aux couleurs chatoyantes. 

— Un petit cocktail maison, annonça-t-il en lui tendant un verre alors qu'elle s'asseyait.

Anna prit la boisson, la renifla doucement, puis posa à nouveau les yeux sur son mari.

— Tu as quelque chose à me dire, pointa-t-elle simplement.

Pas une question, pas une accusation, juste un fait. Les preuves étaient là.

Qu'il rentre plus tôt pour lui préparer un bon petit plat maison, c'était habituel. Du Rémy tout craché.

Qu'il se décarcasse un jour de semaine pour préparer un menu complet, entrée, plat et dessert, en particulier la tarte qu'elle préférait, et qu'il lui serve de l'alcool en apéritif ? C'était définitivement suspect.

— En effet, répondit-il avec un sourire coupable, sans chercher à nier.

Il ne développa pas plus pour autant, et prit une gorgée de son propre verre avant de s'asseoir à côté d'elle. Elle haussa un sourcil, davantage curieuse qu'autre chose.

— Et tu comptes me le dire...?

— Après le repas.

— Oh, donc c'est important à ce point ?

— Mieux vaut avoir l'estomac rempli après une longue journée, oui.

Elle plissa le nez, sentant le coup fourré à des kilomètres. Avec lui, elle pouvait s'attendre à tout. Il pouvait tout autant avoir organisé tout ça pour lui annoncer qu'il lui offrait un voyage en guise de nouvelle lune de miel que pour se faire pardonner d'avoir investi dans un trampoline géant qui prendrait toute la place dans leur jardin. Impossible de dire à l'avance. Elle souleva son verre, trempa ses lèvres dans le cocktail. Délicieusement fruité, à peine sucré, la touche d'alcool toute en subtilité. Peut-être qu'il voulait lui annoncer qu'il se reconvertissait en barman. Ce sera difficile de s'opposer à celle-là, si elle terminait son verre trop rapidement.

— Je peux au moins avoir un indice ?

Il la regarda, trop innocemment pour diluer ses craintes.

— Quel genre d'indice ?

— Je dois m'attendre à me mettre en colère, à m'agacer, ou juste à grimacer pour l'état de notre compte en banque ?

Il rit doucement, prit une autre gorgée, puis vint gentiment chercher sa main pour la serrer dans la sienne.

— Je ne suis pas sûr, admit-il. Un peu des trois, j'imagine ?

Bon sang. Dire que maintenant elle allait devoir passer à travers trois plats délicieux avant de savoir de quoi il s'agissait.

* * *

L'entrée était, comme elle s'y attendait, absolument succulente. Parfois, elle se demandait pourquoi il n'avait pas opté pour une carrière culinaire. D'autres fois, elle se sentait privilégiée de savoir qu'elle était la principale bénéficiaire de ses talents, et ressentait une sorte d'étrange possessivité. La plupart du temps, elle le voyait s'investir dans des dossiers et des situations tordues, presque désespérées, pour soutenir des gosses qui n'avaient rien d'autre au monde que sa détermination à les aider. Et elle se rappelait que la cuisine n'était pas son seul talent. Ni le seul, ni le meilleur.

En plus du cocktail apéritif, Rémy avait prévu du vin, ce qui fit à nouveau hausser un sourcil à Anna. Elle n'allait peut-être pas devoir attendre jusqu'à la fameuse annonce avant de se préoccuper de leurs finances. Rémy, comme à son habitude, s'enquit de sa journée. Elle resta évasive, préférant éviter d'aller dans les détails et veilla surtout à ne pas mentionner sa pause de midi désastreuse. Elle lui retourna la question et, à sa plus grande surprise, il répondit aussi de manière floue. C'était totalement inhabituel. Rémy adorait son boulot.

Il s'investissait pleinement auprès des jeunes qu’il accompagnait et était toujours ravi de raconter ses journées et leurs progrès. Anna savait qu'il gardait les parties les plus compliquées pour lui, mais quoiqu'il arrive, il avait toujours une anecdote ou l'autre à raconter, des moments de fierté, des accomplissements ou des réussites dans les différents suivis qu'il réalisait. Aujourd'hui, rien. Une réponse vague, et une nervosité visible alors qu'il consultait régulièrement son téléphone, comme s'il attendait des nouvelles de quelqu'un.

L'entrée passa, puis il amena le plat principal. Il remplit à nouveau le verre d'Anna avec générosité, et elle lui jeta un regard amusé.

— Ça doit être vraiment grave si tu essayes de me saouler comme ça, taquina-t-elle gentiment.

— Ça ne peut pas faire de mal, admit-il avec un petit rire.

Ils mangèrent en silence un instant. Elle commenta la qualité du plat, juste parce qu'elle refusait de le laisser cuisiner pour elle sans jamais montrer de reconnaissance. Puis, après qu'il ait vérifié son téléphone pour la millième fois, le regard ailleurs, elle posa ses couverts. Elle prit le temps d'essuyer sa bouche avant de le regarder avec intensité.

— C'est en lien avec ton travail, n'est-ce pas ?

Il grimaça légèrement, regarda leurs assiettes à peine entamée.

— Tu veux vraiment en parler maintenant ?

— Oui, Rémy. Me faire manger et boire ne changera rien si c'est quelque chose d'important.

— Je sais, admit-il après un temps d'hésitation. J'espérais juste...je ne sais pas. Rendre le moment agréable.

— Maintenant je suis vraiment curieuse. Dis-moi.

Il soupira. Posa ses couverts à son tour, puis passa nerveusement une main dans ses cheveux. Il prit le temps de jeter un dernier coup d'œil à son téléphone, puis s'expliqua enfin, le ton sérieux.

— Tu as raison, c'est à propos du travail. Il y a cette gosse que j'ai rencontré il y a quelques mois. Elle s'appelle Laura. Elle a quinze ans.

Anna acquiesça. Jusque-là, rien de surprenant.

— Son milieu est vraiment pas fou. Son père s'est barré quand elle avait trois ans. Sa mère les a élevées seule, sa petite sœur et elle, pendant quelques années, puis est tombée malade. Laura avait huit ans quand elle a été placée pour la première fois, sa sœur en avait cinq. Elle a dû assumer pas mal de responsabilités, s'est fait trimballer de foyer en foyer. Je te fais pas une photo, tu connais.

Anna hocha la tête. Elle connaissait. D'expérience personnelle, et de ce qu'il lui racontait quotidiennement depuis des années.

— Leur mère est morte il y a un peu plus de deux ans, après des années de visites à l'hôpital pour ces gamines. Son décès a activé les avocats et ils ont réussi à retrouver la trace de leur père. C'est un...c'est un pauvre type, honnêtement. Alcoolique, encore plus paumé que les petites, incapable d'assumer des responsabilités. Il a quand même accepté de les prendre, et elles ont retrouvé une vague stabilité.

Anna écoutait, attentive, sans trouver de rapport entre ce récit et eux. L'histoire était poignante, évidemment, mais elle savait que Rémy en avait des dizaines de similaires à raconter. Elle ne comprenait pas pourquoi celle-ci spécifiquement avait une importance aujourd'hui.

— Laura est une chouette gosse, vraiment. Quand t'arrives à lui parler, elle dégage une maturité incroyable. Elle a l'esprit affûté, un humour noir que j'adore, elle réussit bien à l'école. Je suis certain qu'elle pourrait faire de grandes choses. Mais la vie ne l'a pas épargnée, et comme beaucoup d'autres, son parcours a laissé des traces. Elle est en colère. Silencieuse. Agressive, parfois. Sous sa carapace de rage, il y a une vulnérabilité immense, et c'est seulement en dessous de tout ça qu'il y a la vraie Laura.

— Rémy. Qu'est-ce que ça à voir avec nous ?

Il prit un instant pour inspirer. Son expression se ferma, un voile d'agacement passa devant ses yeux.

— Il y a deux mois environ, on a découvert que leur père s'était à nouveau barré. Elles vivaient seules, dans une maison miteuse, sans électricité. L'eau n'allait pas tarder à être coupée et elles ne se nourrissaient pratiquement que de conserves. Elles ont à nouveau été placées. Séparées, cette fois, dans deux institutions différentes. Laura l'a très mal pris. Elle est en colère contre le monde entier, et je la comprends. Le problème c'est qu'elle l'exprime de la mauvaise façon. Elle s'est attirée des ennuis à l'école, met sa scolarité en danger. Dans le centre où elle avait été placé, elle a agressé un des éducateurs. Elle s'est fait virer, et a dû être replacée en urgence mais...rien ne va dans cette situation. Le plan actuel pour elle, c'est d'être envoyée vers un centre pour délinquants.

— D'accord, c'est terrible pour elle, mais je ne vois toujours pas...

— Elle ne peut pas aller dans un centre pour délinquants, Anna. Ça va achever de la détruire. Je le sais. Je ne peux pas laisser faire ça.

A cet instant précis, Anna comprit. Il vit qu'elle avait réalisé, mais il formula quand même sa demande, juste pour la rendre officielle.

— J'ai besoin de temps pour trouver une meilleure solution pour elle. Mais le seul moyen d'obtenir ce temps, c'est de trouver une famille qui accepte de l'accueillir. J'aimerais qu'on la prenne chez nous, juste pour quelques semaines.

— Rémy...

Elle ne dit rien de plus. Lui non plus. Ils se regardèrent longuement, leurs assiettes pleines entre eux. Le regard de Rémy était suppliant, désespéré. Anna sentit son cœur se tordre.

Elle le connaissait. Elle savait que ce n'était pas son genre de faire ce genre de demandes de manière inconsidérée. Il pouvait être impulsif pour des choses triviales, comme l'achat d'un trampoline ou la préparation d'un buffet alors qu'ils n'étaient que deux à manger, mais quand le sujet était sérieux, il l'était aussi. Toujours. S'il faisait cette demande, c'était qu'il l'avait évaluée avant, qu'il en avait pesé tous les pours et les contres, qu'il avait cherché d'autres solutions.

Anna le savait. Mais elle savait aussi que son Rémy était un grand romantique au cœur tendre, et que quand il s'attachait à quelqu'un, qui que ce soit, il s'engageait corps et âme dans la relation, qu'elle soit romantique, amicale ou professionnelle.

Il s'était attaché à cette enfant. Elle l'entendait dans la manière dont il parlait d'elle, elle le voyait dans son regard, et dans les sentiments contrastés qui y défilaient, entre la tendresse pour Laura, la compassion pour sa situation et la colère vis-à-vis de tous ces adultes qui n'étaient pas à la hauteur. Il voulait l'aider, et était prêt à remuer ciel et terre pour ça.

Si Anna refusait sa requête, elle allait lui briser le cœur. Mais ce n'était pas un argument suffisant pour accepter.

— Tu as dit qu'elle avait agressé un éducateur.

L'expression de Rémy se ferma un petit peu. Elle avait noté la manière dont il avait volontairement survolé ce détail, et c'était bien pour ça qu'elle voulait creuser. Hors de question de prendre une décision pareille sans avoir tous les éléments.

— Comme je t'ai dit, elle est en colère.

— Agressé comment, Rémy ?

Il relâcha un souffle frustré, pas envers elle, mais envers la situation, envers Laura, envers cet acte qui allait la poursuivre.

— On a pas beaucoup de détails sur comment ça s'est passé exactement, elle refuse d'en parler, et lui a décidé de ne pas porter plainte. Mais elle l'a poignardé.

Poignardé ? répéta Anna.

C'était plus qu'une agression. Accueillir une ado tourmentée, elle pouvait éventuellement l'envisager, mais prendre chez eux un jeune potentiellement dangereux, c'était hors de question.

— Il est resté quelques jours à l'hôpital mais n'aura pas de séquelle. Ce n'était pas...je ne pense pas que c'était un acte gratuit. Il y a dût y avoir un déclencheur.

— Tu n'en es pas certain.

— Je la connais, Anna. Elle n'est pas comme ça. Pas sans raison.

Anna se tut un instant. Pesa les nouvelles informations. Puis, plus doucement, elle demanda.

— Et sa sœur ?

Rémy sourit, un nouvel élan de tendresse dans les yeux. Donc il s'était entiché des deux.

— Elle s'appelle Gabby. Gabrielle. Elle a 12 ans. C'est une gamine incroyable, elle est vive, perspicace, pleine d'énergie. Elle a une imagination de dingue, et déballe mille mots à la minute. Elle est droite dans ses baskets et sait ce qu'elle veut. Je pense que tu l'adorerais.

Anna émit un petit bruit, juste assez pour ralentir ses ardeurs. Mais elle poursuivit quand même ses questions.

— Elle n'a pas de problème de comportement, elle ?

— Pas que je sache. Elle est trop jeune pour être dans mon service, je l'ai seulement croisée quelques fois. Je pense qu'elle a du mal à se poser, mais à ma connaissance, elle n'a pas d'antécédents notables, si ce n’est quelques difficultés d’apprentissage. C'est juste une enfant.

Elles étaient toutes les deux des enfants. 12 et 15 ans. C'était à la fois trop jeune et trop âgé. Anna passa une main sur son visage, frotta ses yeux un instant, pour absorber tout ça et réfléchir. Il restait un point qu'il n'avait pas éclairci.

— Tu as parlé d'accueillir Laura mais...

— Idéalement j'aimerais les réunir. Être séparée de sa sœur n'aide pas à apaiser Laura, et j'ai peur que ça ne fonctionne pas si elles ne sont pas ensemble. Mais je ne veux pas t'imposer...juste Laura c'est déjà beaucoup, et j'en ai conscience.

Il y avait quelque chose dans son regard. Une attente. De la peur. Des excuses.

— Tu es déjà totalement partant, toi ? s'assura Anna. Aucune hésitation, aucun doute ?

Il secoua la tête.

— Pour elles, c'est la meilleure solution.

Pour elles. Et pour eux alors ? Est-ce qu'il avait pensé à leur quotidien, leur stabilité, leur couple ? Est-ce qu'il avait pris ça en compte dans sa décision, ou est-ce qu'il se laissait aveugler par son attachement pour deux gamines abandonnées par la vie, par un parcours trop familier, trop douloureux pour le voir être encore répété ? Anna voulut lui crier tout ça, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge, injustes. Il l'avait forcément pris en compte, ça avait dû peser dans la balance, et sa décision restait la même.

Alors elle ne dit plus rien. Elle se remit à manger, en silence. Le contenu de son assiette était froid, mais ça n'avait pas d'importance. Manger l'occupait alors qu'elle réfléchissait.

Elle n'avait jamais cherché à faire entrave au travail de Rémy. Elle ne s'était jamais plainte des heures supplémentaires, des coups de fil le weekend, des ados sur leur canapé qui jouaient à la console ou caressaient leurs chats, des nuits blanches à s'inquiéter et à chercher des solutions de dépannage. Elle comprenait. Elle admirait. Elle soutenait. Parfois, elle aidait, du mieux qu'elle pouvait.

Mais ça. Prendre deux gamines à leur charge, même si ce n'était que temporaire, c'était....c'était beaucoup.

— Je ne comprends pas, demanda-t-elle brusquement. Tu n'es pas supposé avoir une autorisation pour accueillir des enfants ? Un statut d'accueil ou quelque chose comme ça ? Il me semblait que c'était long à obtenir.

Rémy continua à manger, imperturbable.

— Dans des situations d'urgence, s'il y a des volontaires, on peut débloquer plus facilement les agréments. Il faut que le travailleur chargé du dossier se montre persuasif.

Lui, donc. Anna émit un petit bruit de compréhension, puis enchaîna.

— Et se montrer persuasif c'est ta spécialité.

Il sourit, amusé. Et un peu coupable. Finalement, il posa sa fourchette et essuya sa bouche.

— A vrai dire, les démarches restent longues. Plus efficaces, mais quand même longues. J'ai fait la demande il y a deux semaines, pour être certain de l'avoir dans les temps.

Anna posa ses couverts à son tour. Le regarda. Pinça les lèvres.

— Tu n'en as jamais parlé.

— Non, admit-il. Je n'étais pas sûr de l'obtenir. Ni que la situation atteindrait ce stade. Je ne voulais pas...

Il s'interrompit. Plongea son regard dans celui d'Anna. Des yeux bruns, aux reflets étrangement rouges. Malgré toutes les années écoulées, elle était toujours aussi envoûtée par ces yeux. En temps normal. Pas aujourd'hui.

— Tu ne voulais pas quoi, Rémy ? Que je m'y oppose ? Tu voulais me mettre devant le fait accompli ?

Il fronça les sourcils, presque surpris.

— Non ! Absolument pas. Je te t'impose rien du tout. Si c'est quelque chose dans quoi tu n'es pas prête à t'engager, je comprends.

— Donc si là maintenant je dis non, tu l'accepteras, sans chercher à me faire changer d'avis ?

Il passa une main dans ses cheveux, ce qu'il faisait toujours quand il était nerveux et tentait de le cacher, et fixa son assiette.

— Je ne sais pas, murmura-t-il. J'ai vraiment envie d'aider ces gamines. Elles ne méritent pas la situation dans laquelle elles se trouvent, et je sais que si Laura va en centre pour délinquants, elle va définitivement perdre pieds. J'ai peur qu'elle...

Il ne termina pas sa phrase. Avec un soupir, il releva les yeux vers elle.

— C'est vrai. Je risque d'être déçu si tu refuses. Mais ça ne veut pas dire que j'attends de toi que tu acceptes. Je réalise la responsabilité que ça représente, et ça ne sert à rien de se lancer si on est pas prêt à assumer. Ça n'aidera personne.

Anna acquiesça. Ça, elle pouvait l'entendre.

— Mais si je n'ai pas voulu t'en parler avant, c'était parce que c'était incertain. Je ne voulais pas te donner quelque chose dans quoi te projeter qui n'aboutirait à rien. Si je t'en avais parlé, et que tu avais dit oui, tu aurais....je ne voulais pas que tu sois déçue.

Le visage d'Anna se durcit. Le "pas encore" n'avait pas été dit, mais il résonna quand même à ses oreilles comme une agression. Comme un reproche. Comme si elle était un être pathétique incapable de mesurer ses émotions qui s'investissait démesurément dans un projet incertain.

— Lequel est-ce, Rémy ? demanda-t-elle froidement. Tu n'as rien dit parce que tu avais peur que je refuse, ou tu n'as rien dit parce que tu avais peur que j'accepte ?

Il grimaça.

— Un peu des deux.

Elle expira, agacée, et repoussa son assiette. Elle n'avait plus faim. Ils auraient dû attendre le dessert. Ou alors faire ça avant le repas. Ou juste, il aurait pu préparer des pâtes et ne pas tenter de la manipuler.

— Anna...

Elle leva la tête vers lui et le fusilla du regard. Il ne dit rien d'autre. Juste son prénom. Son prénom, et des yeux remplis de paroles qu'il n'osait plus prononcer. Je t'aime. Je suis désolé. Je ne voulais pas te contrarier. J'essayais de te protéger. Je ne voulais pas te voir encore espérer et être déçue. Je sais que tu as pleuré aujourd'hui. Je sais que tu as du retard. Je suis là pour en parler, mais je ne veux pas te forcer. Je n'ai pas voulu le faire dans ton dos. Tu as le droit de refuser. Ne sois pas en colère. Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime.

Anna soupira. Elle n'était pas en colère. Elle était contrariée, oui, mais pas en colère. Mais elle ne voulait pas poursuivre cette conversation, pas quand elle était si proche de dévier sur un sujet qu'elle ne voulait pas aborder. Elle se leva et commença à débarrasser. Rémy ne protesta pas. Après quelques minutes, après avoir ramené les assiettes dans la cuisine, le silence commença à la peser. Elle revint près de la table, se rassit à sa place.

— J'ai besoin d'y réfléchir, dit-elle simplement.

Il lui sourit. D'un sourire plein de tendresse et de reconnaissance. D'un sourire tellement doux qu'à lui seul, il parvenait à faire s'envoler des milliers de papillons dans son ventre.

— C'est tout ce que je te demande, répondit-il avant de poser sa main sur la table, paume ouverte.

Anna y déposa ses doigts, et il referma les siens tout autour pour les presser en silence. Un silence qui disait je t'aime. Je suis là si tu veux parler. Je suis là aussi si tu ne veux pas.

* * *

Anna ne comptait plus le nombre de fois où elle était rentrée en fin de journée, pour trouver un adolescent inconnu assis sur leur canapé, en train de jouer à la console, ou attablé dans la cuisine à dévorer un hamburger maison. Elle n'était même pas certaine que Rémy était autorisé à les amener chez lui, mais il s'arrangeait pour éluder à chaque fois qu'elle lui posait la question.

Il répétait toujours que son job, c'était d'aider les enfants, pas de suivre des procédures absurdes.

Cette pensée fit remonter un souvenir. Celui d'une soirée parmi d'autres, où Anna était rentrée et avait découvert une gamine d'environ 14 ans à leur table. Petite, maigrichonne, la peau pâle. De longs cheveux noirs retombaient sur son visage.

— Salut, avait lancé Anna en s'approchant, souriante, chaleureuse, accueillante.

La pauvre adolescente avait sursauté, puis avait baissé les yeux avec une forme de culpabilité étrange. Il n'y avait ni assiette, ni soda sur la table. Juste la trousse de premiers secours, ouverte, un flacon de désinfectant et quelques cotons ensanglantés juste à côté. C'est à ce moment qu'Anna les vit, les traits encore vifs sur les avants bras de l'adolescente, qui tenta aussitôt de les cacher, comme une preuve de culpabilité.

Anna n'avait rien dit. Ce n'était pas son rôle. De toute façon, Rémy était arrivé, revenu de la salle de bain, un pansement en bande entre les mains.

— J'ai trouvé, on avait dû le cacher à cause des...oh Anna tu es rentrée.

Il avait posé la bande sur la table, comme si de rien n'était, comme si ce n'était pas important, et s'était approché pour l'embrasser délicatement, comme il le faisait chaque soir.

— Vous avez déjà fait connaissance ? Voici Laura. Elle a eu une journée difficile alors elle va sûrement dormir ici, juste pour cette nuit. Laura, je te présente Anna, ma femme.

Anna s'était tourné vers l'adolescente, lui avait adressé un nouveau sourire.

— Salut Laura. Si t'as besoin de quoique ce soit, n'hésite pas à demander. Même si je pense que Rémy est déjà au taquet pour ça.

Rémy l'avait embrassée à nouveau, tendrement, sur la joue, puis lui avait pressé la main sans rien dire. Un signal silencieux pour lui demander de les laisser et la remercier de sa compréhension.

Anna se rappelait de certaines jeunes échoués chez eux, qui parlaient fort, qui pleuraient, qui criaient, qui se montraient violents. Elle ne comptait plus le nombre d'assiettes qu'ils avaient dû remplacer. Parfois, c'était des chaises, et plus rarement la fenêtre ou la serrure d'une porte. Elle avait vu ceux qui étaient heureux du moment privilégié, excité par l'attention et le repas. Ceux qui découvraient la cuisson des pâtes, le fonctionnement d'une machine à lessiver, ou le concept de faire la vaisselle après avoir mangé. Elle avait partagé des films, des jeux de société, des anecdotes avec les plus ouverts. Ils ne restaient jamais longtemps. Quelques heures, parfois une nuit. Jamais plus. Pour elle, les prénoms ne restaient pas, les visages non plus. Elle ne demandait jamais ce qu'ils étaient devenus. Une part d'elle avait peur des réponses.

De Laura, elle se souvenait. Pas pour les cris, ni la violence, ni même pour un moment partagé. Non, ce dont Anna se souvenait, c'était le silence.

L'adolescente était restée dormir chez eux, et pas une fois elle n'avait entendu sa voix. Elle se rappelait de celle de Rémy, basse, calme, rassurante. Ferme aussi, de cette fermeté propre à lui, sérieuse et ouverte à la fois. Mais Laura, pas un mot. Pas un bruit. Elle s'était déplacée comme un fantôme, n'avait rien demandé, rien fait, rien dit. Elle était juste là, et puis elle était partie, comme les autres.

Difficile de superposer ce souvenir avec les paroles que Rémy avait eu un peu plus tôt. Violente. Agressive. En colère. Un éducateur poignardé. C'était des faits graves.

Anna ne pouvait pas envisager d'accueillir une personne dangereuse sous leur toit. C'était impossible. Mais en même temps, elle faisait confiance à Rémy, et elle savait qu'il ne l'envisagerait pas non plus s'il savait que c'était risqué.

La jeune femme ferma les yeux, inspira longuement, puis sortit de la douche. Elle s'arrêta devant le miroir embué, contempla son reflet indistinct. Elle passa ses doigts sur la vitre, frotta l'humidité pour laisser apparaître ses yeux uniquement, alors qu'un dernier souvenir remontait.

La nuit, elle s'était levée pour boire un verre, et avait trouvé Laura dans le salon. Seule, un chat sur les genoux, les bandages de ses bras détachés, retombant mollement autour de plaies récentes. Laura n'avait rien dit. Elle s'était contenté de la regarder. Ses joues étaient humides, ses yeux rouges et cernés. Fatigués. Ses pupilles, vertes, comme celles d'Anna, ne reflétaient rien. Pas de colère, pas de joie, pas de peur, pas d'envie. Rien. Juste le vide. Un regard hanté, aussi silencieux que le reste de l'adolescente.

Anna n'avait rien dit non plus. Elle était remonté, avait rejoint sa chambre, s'était glissée au lit. Elle avait attendu, trop longtemps sans doute. Puis elle avait poussé Rémy pour le réveiller, ignorant son grognement de protestation.

 — Rémy. Tu devrais descendre.

— Hm, pourquoi ?

— Je...Laura. Laura est en bas.

Il n'en avait pas fallu plus. En un instant, Rémy était debout et franchissait la porte de leur chambre. Anna n'avait jamais posé de question. Jamais demandé. Jamais pris de nouvelles de Laura. Mais elle avait toujours regretté de ne rien lui avoir dit, cette nuit-là.

La jeune femme sortit de la salle de bain, les cheveux humides, vêtue uniquement de sa serviette. Elle songea que c'était un luxe qu'elle ne pourrait plus avoir s'il y avait des enfants dans la maison. Traverser le couloir à moitié nue, profiter de l'eau chaude aussi longtemps qu'elle en avait envie, écouter le silence. Ses yeux se posèrent sur une porte close, au bout du couloir, et une vague de tristesse l'envahit. Elle inspira pour forcer ses émotions à rester sous contrôle, et éviter de pleurer. Ce n'était pas le moment. Ni la question actuelle.

Elle regagna la chambre, plongée dans une semi-obscurité. Rémy était déjà allongé, les yeux fermés, peut-être endormi. Il était encore tôt, pourtant. Il avait dû avoir une longue journée.

Anna ouvrit la commode, attrapa un boxer et un des vieux t-shirt de Rémy qu'elle avait l'habitude de porter pour dormir. Ensuite, elle éteignit la lumière avant de se glisser sous les couvertures. Sans difficulté, elle se colla contre lui, retrouvant ses formes, sa chaleur, sa présence familière. Il se tourna, l'enlaça de ses bras. Il ne dormait pas encore donc. Elle sourit, pressa son visage contre son torse, inspira son odeur.

— On a seulement une chambre libre, dit-elle doucement. Elles devront partager.

Un silence, comme s'il s'assurait d'avoir bien entendu. Puis son visage se baissa, chercha ses yeux dans l'obscurité. Il faisait trop sombre pour qu'elle voit les reflets rouges de ses pupilles, mais elle aperçut son sourire. Devina le reste.

— On achètera un lit superposé, répondit-il comme si c'était évident, comme si ça allait tout résoudre, comme si la place dans la chambre était l'obstacle le plus important.

Alors qu'Anna se blottissait contre lui, et qu'il embrassait ses cheveux en lui murmurant qu'il l'aimait, cela semblait l'être.