Work Text:
Ses grandes ailes s'étaient emmêlées dans un manteau qui semblait faire le double de sa taille, et en voulant s'en défaire il trébucha sur sa queue, gémissant de douleur. Shiro sautilla sur place en soufflant sur la pointe en forme de pic de sa queue désormais endolorie, ses pupilles dorées balayant les lieux confinés dans l'espoir d'apercevoir Robert. C'était la troisième fois de la semaine qu'il s'enfuyait! Shiro se promit de le priver de gruyère, remarquant la porte légèrement entrebâillée devant lui. Son ami s'y était sans doute faufilé, mince comme il l'était. Shiro pencha la tête sur le côté en se mordillant nerveusement la lèvre du bas, se demandant quoi faire. Ses parents lui avaient formellement interdit de sortir de la maison, et il n'avait pas spécialement envie de braver la colère paternelle. Ses ailes se rabattirent inconsciemment dans son dos, comme pour cacher son derrière, sachant pertinemment que s'il désobéissait ce serait la fessée. Shiro jeta un coup d'œil derrière son épaule, observant le grand miroir qui servait d'entrée à sa maison. Oui mais à cette heure ses parents étaient encore en train de dormir, et puis que ferait-il si Robert ne retrouvait pas son chemin et ne rentrait jamais ?
A pas de loups, Shiro s'avança vers le porte entrouverte, ses pieds griffus grattant les lattes du plancher. Il passa sa tête par la fente, observant la pièce étrange en face de lui. Les murs étaient recouverts d'un papier peint bleu ciel constellé de petits avions rouges, et le sol était jonché de divers objets en plastique. Shiro n'eut pas le temps de terminer son inspection qu'une forme petite et brune se détachant du reste attira son regard. Sa queue se mit à battre l'air lentement, en même temps que ces muscles se contractaient. Shiro bondit.
"Je te tiens !" hurla-t-il joyeusement en se jetant sur la pauvre souris, frottant sa joue blafarde contre son museau humide et poilu. Robert se mit à pousser des couinements aiguës, se débattant de plus belle, mais Shiro l'ignora. Un hoquet de frayeur le fit se figer brusquement. Dans la pièce, il y avait un petit lit, et sur le petit lit, il y avait un petit garçon à la tignasse écarlate qui le fixait en le pointant du doigt.
Un humain !
Shiro sentit tous les petits poils duveteux de son corps se dresser sur sa peau, et son cœur se mit à battre à la chamade. Sa maman lui avait bien dit qu'il ne fallait pas sortir de la maison, que dehors c'était rempli d'humain, qui le changerait en ragout! Avalant sa salive courageusement, Shiro déplia ses longues ailes pataudes de derrière son dos, essayant d'avoir l'air menaçant et plus gros qu'il ne l'était réellement. Robert se trémoussait de plus belle entre ses paumes, ayant sans doute compris le danger qui lui faisait face. Au bout d'un moment, voyant qu'il ne se passait rien, Shiro osa ouvrir les yeux pour les poser sur l'abomination sur le lit. La créature rousse semblait faire à peu près sa taille, et tremblait sur le matelas en reniflant, baragouinant en boucle quelque chose qui ressemblait à 'ne me mangez pas Monsieur le Vampire'.
Laissant retomber ses ailes, Shiro fit un pas en avant, et vit le petit homme reculer sur le lit. Il haussa un sourcil curieux, se demandant pourquoi cet humain avait peur de lui. Il était encore trop petit pour manger des hommes, sa maman ne lui préparait que de bons ragouts de souris, pour qu'il devienne aussi grand et fort que son papa.
"Je vais pas te manger."
A ces mots, Ichigo osa croiser les yeux de la créature, cessant de renifler. Il frotta ses paupières, essuyant l'humidité qui s'y était accumulée. C'était vrai que le vampire - qui d'autre avait des canines de cette taille? - n'avait pas l'air très effrayant. Si ce n'était pour son apparence étrange, Ichigo aurait pensé qu'il s'agissait d'un enfant de son âge. Il avait le teint très blanc, de la même couleur immaculé que ses cheveux, et ses yeux étaient les yeux les plus bizarres qu'Ichigo avait jamais vu. Noirs, avec des pupilles dorées. De grandes ailes, un peu semblable à celles des chauves souris, pendaient dans son dos. Leur membrane de cuir sombre avait une apparence duveteuse, qui faisait penser à Ichigo au plumage des oisillons. Peut être s'agissait-il d'un bébé vampire ? Enfin, dans son dos, une longue queue brune chassait curieusement l'air, terminée par une pointe en forme de trident, comme les queues des diablotins dans les contes. Il n'était pas spécialement intimidant, et Ichigo se sentit rassuré.
"Je m'appelle Shiro, et lui c'est Robert," déclara la créature pâle en tendant ses bras qui soutenaient toujours fermement le rongeur, en gage de non-agressivité. De toute façon, Ichigo avait du mal à avoir peur de quelqu'un qui garderait une souris comme animal de compagnie et, s'approchant avec curiosité de l'étrange garçon, il tendit la main comme il avait vu faire son papa pour saluer des étrangers.
"Moi c'est Ichigo."
Shiro sembla hésiter entre vouloir lui serrer la main et ne pas lâcher le captif remuant dans l'étreinte de ses doigts, et avec un sourire gêné, il opta pour conserver maladroitement sa prise sur Robert. Loin de le prendre mal, Ichigo s'approcha, fixant d'un regard émerveillé la boule de fourrure brune. Penchant le visage sur le côté, il remarqua que Shiro semblait la serrer très fort, et que les couinements de la bête devenaient de plus en plus stridents.
"Je crois que tu l'étouffes," commenta-t-il distraitement, tapotant du bout de l'index la petite tête de Robert.
A ces mots, Shiro baissa les yeux vers sa souris, et constata que le petit corps était inerte dans sa main.
"Oh, non, c'est le cinquième Robert en un mois !" soupira-t-il, une lueur déçue se peignant dans ses curieuses prunelles dorées. Ichigo ne semblait pas vraiment choqué ni peiné d'apprendre que son nouvel ami avait mis fin aux jours de cinq souris en un laps de temps si court, à près tout ses poissons rouges disparaissaient mystérieusement de leur bocal passé une quinzaine de jours sans qu'il en connaisse la raison. Non, ce qui était beaucoup plus singulier, c'était...
"Tu les appelles tous Robert ?" Ichigo fit la moue devant ce manque évident d'imagination. A sa grande surprise, une grimace se peignit également sur le visage de Shiro.
"C'est comme ça qu'ils me disent qu'ils s'appellent. Moi aussi je trouve ça bizarre qu'ils aient tous le même nom," expliqua-t-il à Ichigo, l'arête de son petit nez retroussé se fronçant de déplaisir. Puis, baissant la voix :
"Je crois que les souris sont un peu stupides," confia-t-il à Ichigo en fixant le corps désormais immobile du rongeur, ses pupilles étincelantes s'écarquillant comme s'il venait de faire une importante découverte. Ichigo hocha la tête sombrement.
"Qu'est-ce que tu vas en faire ?" s'étonna Ichigo en voyant son ami glisser la souris dans une poche de son short.
"Ben la garder pour le goûter, pardi !" répliqua Shiro comme si c'était une évidence. Pour la seconde fois depuis qu'il l'avait rencontré, Ichigo laissa ses grands yeux marrons s'attarder sur les canines aiguisées légèrement plus pointues que les siennes. Elles ne dépassaient pas de sa bouche, mais quand Shiro parlait, il était impossible de ne pas les remarquer, fines et tranchantes. Ichigo passa son propre doigt entre ses lèvres, tâtant ses dents à lui.
"Moi pour le goûter, je mange des tartines de nutella."
Shiro le dévisagea comme s'il venait de dire quelque chose d'extrêmement bizarre, avant de hausser les épaules. Dehors, le soleil commençait à se coucher, et Ichigo se doutait que sa maman allait bientôt venir le chercher pour qu'il prenne son bain. De son côté, Shiro songeait qu'il ferait mieux de ne pas tarder à rentrer, sous peine que ses parents découvrent sa petite escapade. Il n'avait pas envie de s'en aller. Ichigo était amusant, et il s'ennuyait un peu quand ses parents partaient chasser sans lui, lui laissant pour seule compagnie les rongeurs qui rodaient dans la maison. Poussant un soupir, il murmura :
"Je vais devoir y aller." Shiro commençait à se diriger vers la penderie, quand Ichigo l'arrêta.
"Pourquoi t'es sorti du placard, au fait ?" Shiro cligna des yeux, s'apprêtant à protester, avant de réaliser pour la première fois que l'entrée de sa maison était belle et bien un placard. Ça expliquait pourquoi en sortant de derrière la porte-miroir il était tombé sur des cintres et des manteaux.
"C'est là que j'habite," se contenta-t-il de répondre en haussant les épaules. Il vit Ichigo froncer les sourcils, avant qu'un air triomphal n'éclaire son visage.
"Aha ! Je savais qu'il y avait un vampire dans le placard ! Je l'ai dit à maman mais elle ne m'a pas cru !" Il avait l'air très fier de lui tout à coup, avant de sembler comprendre le sens de ses paroles.
"Mais, si tes parents sortent du placard, ils vont me manger," chuchota-t-il pour lui même, ses grands yeux marrons s'ouvrant de frayeur.
"Je ne pense pas, l'entrée de la maison n'est pas dans ton placard," voulu le rassurer Shiro, se demandant lui aussi brusquement si Ichigo risquait de finir d'en-cas à son papa. Il ne savait pas exactement ce que mangeait sa maman, mais c'était toujours son père qui lui préparait ses repas, aussi il pensait qu'Ichigo n'avait pas grand chose à craindre de sa mère.
"Et puis, mon papa ne mangerait pas un de mes amis," ajouta-t-il en hochant la tête, à présent certain de ce qu'il avançait. Du moins il l'espérait, mais ça il ne le dit pas à Ichigo. Shiro s'avança vers lui et, imitant ses parents quand il lui disaient au revoir, il passa ses bras et ses ailes autour d'Ichigo, et le serra brièvement contre lui avant de le relâcher. Ichigo ne semblait pas trouver cela bizarre, aussi il estima que les humains devaient aussi prendre congé de la même manière.
"Tu reviendras me voir ?" demanda timidement Ichigo, n'osant lui même pas s'aventurer dans la penderie de peur de croiser les parents de son ami.
Shiro sentit son estomac se tordre agréablement sous son ventre, un peu comme lorsque sa maman lui faisait un bisou ou que son papa l'emmenait chasser avec lui, et offrit un sourire pointu à Ichigo.
"Demain si tu veux."
A cet instant, une voix s'éleva dans le couloir, intimant à Ichigo qu'il était l'heure de prendre son bain. Le saluant d'un geste de la main, Shiro s'engouffra dans le placard, et referma la porte derrière lui.
Une jolie jeune femme entra dans la chambre et prit Ichigo dans ses bras.
"A qui tu parlais mon poussin ?" murmura-t-elle dans ses cheveux, faisant voleter quelques mèches oranges.
"A mon nouvel ami Shiro, celui qui vit dans le placard, je t'avais dit qu'il y avait un vampire dans le placard mais tu m'as pas cru, mais y'en a vraiment un-"
Masaki sourit en entendant son fils se mettre à babiller joyeusement, probablement au sujet d'un ami imaginaire. Le pauvre petit, il devait se sentir un peu seul dans cette grande maison, et la naissance des bébés seraient probablement une bonne nouvelle pour lui. Elle revenait tout juste de chez le médecin qui lui avait dit qu'elle attendait des jumelles. Souriant, elle déposa un baiser sur le front d'Ichigo, l'écoutant attentivement lui raconter sa journée alors qu'elle faisait couler l'eau chaude dans la baignoire.
De son côté, Shiro était parvenu à entrer dans sa chambre sans bruit. Étouffant un bâillement - après tout il s'était levé très tôt, aux alentours de cinq heures de l'après midi, quand il avait l'habitude de se réveiller vers huit heures du soir - il grimpa jusqu'à la barre qui lui servait de perchoir, ses serres agrippant le métal, alors qu'il s'installait confortablement la tête en bas pour reprendre sa sieste. Sa maman viendrait le chercher pour le dîner. S'enroulant de ses grandes ailes duveteuses, Shiro s'endormit rapidement.
C'est ainsi que le retrouvèrent ses parents, une de ses ailes pendant mollement dans le vide, un mince filet de bave séchant au coin des lèvres.
"Quel petit ange..." chuchota sa mère d'une voix attendrie, se saisissant délicatement de l'aile qui avait glissé pour la remettre correctement sur lui, le bordant soigneusement.
"Est-ce qu'on le réveille pour lui dire qu'on sort faire les courses ?" demanda la succube en levant les yeux vers son mari.
"Non, laissons le dormir, on viendra le chercher quand son dîner sera prêt," répondit le vampire en passant un bras possessif autour de la taille de sa compagne, ses doigts blancs effleurant des mèches de cheveux verts. En dévisageant ses traits pales et harmonieux, sur lesquels retombaient quelques mèches blanches rebelles, Nelliel sentit son ventre gargouiller.
"Tu as faim ma colombe ?" la taquina gentiment Zangetsu en l'attirant à lui, son sourire dévoilant d'imposantes canines. La succube sourit de contentement devant le surnom affectueux, et gloussa lorsqu'il lui baisa chastement le dos de la main. Elle avait bien fait d'épouser un vampire, ils étaient tous si romantiques... Pas comme ces obsédés d'incubes. Ses mains froides remontèrent sensuellement le long de ses ailes avant de se poser sur les cornes qui ornaient son crâne, en caressant délicatement la pointe.
"D'abord je vais aller me chercher à manger, et après nous iront dans la chambre et je te mitonnerai de bons petits plats," susurra Zangetsu en faisant s'attarder ses prunelles dorées sur sa succube de femme. Nelliel lui répondit par un sourire mutin. C'était extrêmement pratique quand on était un démon se nourrissant de fantasmes d'avoir un mari bourré d'imagination. Main dans la main, ils s'éclipsèrent sans bruit, laissant leur fils dormir.
Bien au chaud dans son lit, Ichigo regardait le plafond, son lion en peluche fermement calé entre ses bras. Il se demandait si Shiro viendrait pour de vrai demain, et posa à tout hasard la question à Kon. La peluche ne répondit pas, mais Ichigo ne l'avait jamais trouvé très loquace, aussi il ne s'en formalisa pas. Sentant ses paupières se fermer d'elles même, il se pelotonna sous sa couette, et murmura :
"Bonne nuit, Shiro," tout en se demandant si quelque part, au fond de la penderie, son ami pouvait l'entendre. Du coin de l'œil, Ichigo crut voir une très petit forme brune courir sur la moquette épaisse de sa chambre. Après réflexion, il finit par dire :
"Bonne nuit, Robert."
