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Hémorragie
En règle générale, les anges ne saignaient pas.
Pas parce qu'ils étaient concrètement indestructibles et immortels - enfin oui, ça aussi - mais bien parce qu'ils n'avaient tout simplement pas de sang à verser. Pour quoi faire ? Manifester une apparence corporelle pour pouvoir interagir avec le reste de la Création était une mode relativement récente à l'échelle de l'univers - et à dire vrai, l'idée n'était même pas mauvaise ! C'était quand même mille fois plus pratique de se balader sans craindre de faire fondre le cerveau des âmes mortelles qui risquaient de croiser leur chemin. Cependant, tout vraisemblables fussent-ils, leurs enveloppes charnelles ne restaient que des imitations du Créateur. Des tissus, des amas de fibres sous lesquels pulsait leur essence divine, l'étincelle de vie cosmique qui leur avait été accordée par les généreuses mains de l'Éternel. En admettant qu'il soit possible de percer la peau d'un séraphin, tout ce qu'on verrait en sortir se résumerait à un condensé brûlant de poussière d'étoile et de pouvoir céleste, un liquide doré et aussi chaud que de la lave en fusion.
(Approprié, sans doute, pour des êtres dont le cœur était composé de supernovas.)
En règle générale, les anges ne saignaient pas mais Lucifer était différent des autres.
Était-ce à cause de sa nature d'agitateur ou de ses idées trop fantasques pour la rigidité du Paradis ? Était-ce à cause de son comportement déviant, de son amourette inconsciente pour Lilith, de son arrogance délétère ? Était-ce la faute de la Chute, de la manière dont celle-ci avait transformé son apparence et son pouvoir à un degré tel que même ses adelphes avaient eu du mal à le reconnaître ? Il n'aurait su dire. Peut-être tout cela à la fois ou peut-être pas. Un jour, il était l'Étoile du Matin, l'ange le plus beau et le plus aimé de toute la Création ; le jour d'après, il était déchu du Paradis et condamné à l'exil éternel, son essence percée des lances de ses adelphes et ses ailes brûlées par l'atmosphère corrompue de l'Enfer.
En règle générale, les anges ne saignaient pas. Ce n'était tout simplement pas dans leur nature. Mais Lucifer, comme à son habitude, avait changé les règles d'un jeu dont il était vaguement conscient d'être un pion et avait répandu son ichor à travers tout l'Enfer en chutant depuis les cieux.
(Les plaies qui s'étaient formées à la base de ses cornes avaient mis des siècles à se refermer. Parfois, la douleur se rappelait à lui sous la forme de migraines lancinantes contre lesquelles même les drogues les plus puissantes de Belphegor ne pouvaient rien. Le résidu d'un châtiment céleste, avait-elle supposé en lui lançant un regard désolé. Lucifer avait joué le jeu mais il n'était pas dupe : il savait reconnaître une manifestation de ses propres démons, même lorsqu'il faisait de son mieux pour les ignorer.)
(Ah ah. Ses démons. C'était drôle, voyez, parce qu'il était coincé en Enfer.)
Une décharge douloureuse le ramena brutalement au présent ; le Roi de l'Enfer laissa échapper une grimace agacée lorsqu'il reconnut le cocon d'acier angélique dans lequel il avait été enfermé sans plus de cérémonie. Le pécheur à la tête de télévision - c'était quoi encore son nom ? Nox ? Fox ? Un nom ridicule qui faisait chaîne d'info d'extrême-droite en tous cas - avait filé une fois son installation sécurisée, emmenant le porte-bagage attaché sur une chaise avec lui. Lucifer aurait bien été tenté de le remercier de l'avoir débarrassé de l'insupportable compagnie du type en rouge - comment s'appelait-il déjà ? Albert ? Alphonse ? Al-quelque chose, non ? - mais ce mensonge-là n'aurait probablement convaincu personne (et de toute façon, il n'allait pas s'abaisser à remercier le type qui l'avait publiquement humilié devant tout l'Enfer, merci bien !) Laissé à sa solitude, avec pour seule compagnie le bourdonnement sourd de l'engin auquel il était attaché et aucun moyen de s'échapper, son esprit avait fini par divaguer dans les méandres familiers de son brouillard mental jusqu'à s'égarer sur des terrains plus risqués.
Pourquoi s'était-il mis à penser à la Chute, tout à coup ? Ou à ses limitations biologiques inexistantes ? Sa mémoire lui faisait défaut. Il se souvenait d'avoir pleuré devant une enième rediffusion de Quacksby le Magnifique, d'une dispute et des chatouilles incessants.
Non, non, pas des chatouilles. Ses mains refusaient de bouger. Sa vision était trouble. Il avait eu... mal ? Plus que d'habitude ?
(Non pas qu'il l'avouerait mais la douleur était une vieille amie de Lucifer. Lorsque le Paradis lui avait arraché son auréole, violant ainsi sans vergogne les parties les plus sacrées de son être, c'était comme si une part de lui-même avait été laissée à vif. A la manière d'une plaie ouverte et gangrénée, impossible à amputer ou à soigner. Vivre avec cette corrosion lente, ce poison insidieux avait été une longue route hasardeuse et la plupart du temps, l'ange déchu était bien incapable de discerner s'il donnait correctement le change. Les Péchés n'étaient pas dupes, évidemment, mais Lilith et Charlie...)
Charlie... ?
Charlie ! Sa petite fille adorée l'avait appelé ! Elle ne lui en voulait plus ! Elle lui avait même donné rendez-vous ! Sauf que ce n'était pas... c'était une arnaque, pas vrai ? Il y avait eu cet entrepôt flippant, une grande croix rouge sur le sol et puis...
Lucifer baissa la tête avant de laisser échapper une volée de jurons.
Son manteau, autefois immaculé, était constellé de taches dorées, ces dernières se concentrant pile là où les entraves qui le retenaient s'étaient fixées à sa peau. Non pas que l'expérience soit spécialement désagréable - non, la douleur venait plus tard, dès que ce maudit engin se mettait à vibrer un peu trop fort au goût de Lucifer - mais ce n'était pas normal. Il n'était pas censé perdre le contrôle sur ce qui le maintenait littéralement corporel. Putain, qu'est-ce que Box était en train de lui faire ?! Son enveloppe charnelle était-elle en train de partir en lambeaux ? Sa peau était-elle en train de se fissurer, de laisser à nu sa nature divine ? Cela expliquerait certainement pourquoi sa tête lui semblait plus légère que d'habitude... ou pourquoi ses membres engourdis avaient du mal à répondre. Wox ne cherchait pas à le tuer avec sa machine de malheur, non : il absorbait lentement mais sûrement la source de son pouvoir.
Merde, merde, MERDE ! C'était pas bon, c'était pas bon du tout ! Il y avait une raison pour laquelle le Créateur avait placé la magie primordiale hors de portée des mains des mortels et même si ça lui arrachait la langue de l'avouer, Lucifer était tenté d'être d'accord avec Lui ! Si Pox décidait de surcharger son appareil de malheur avec son pouvoir, l'explosion qui en résulterait raserait sans doute le Cercle de l'Orgueil tout entier et toutes les âmes qui s'y trouvaient ! Ce qui voulait dire que...
CHARLIE !
Elle ne survivrait pas à une pareille déflagration ! Son énergie démoniaque avait certes le potentiel pour rivaliser avec les démons les plus haut gradés de l'Enfer mais face à la puissance sans limites d'un séraphin primordial, elle se ferait pulvériser aussi sûrement qu'un insecte pris sous le feu d'une bombe !
Il devait la prévenir ! Lui dire de partir tout de suite, de quitter l'Orgueil et de prendre l'ascenseur tout droit vers la Paresse ! L'Enfer pouvait se désintégrer dans le Néant pour tout ce que Lucifer en avait à foutre mais si la moindre chose arrivait à Charlie, il allait...
Il allait...
Au nom du Créateur, pourquoi n'arrivait-il pas à se concentrer ?! Depuis quand faire fonctionner ses paupières lui demandait-il autant d'énergie ? Sa véritable forme vibrait sous les craquelures de son corps, son ichor suintant depuis ses plaies ouvertes, cherchant en vain à échapper à la machinerie sordide occupée à siphonner son pouvoir. Mais il ne pouvait pas se permettre de lâcher la bride, pas tant que Charlie serait toujours dans le Cercle de l'Orgueil. Il n'avait peut-être pas été à la hauteur ces derniers temps mais il préférait laisser le Paradis briser son auréole une seconde fois plutôt que de risquer la vie de sa fille adorée.
Lucifer exhala péniblement, ignorant ses vertiges croissants et la lourdeur de ses membres. Lentement, millimètre par millimètre, la poussière d'étoile qui gouttait de ses blessures commença à se résorber.
Le Diable ignorait combien de temps il pourrait tenir ainsi mais il espérait que les quelques parcelles d'heures qu'il pouvait gagner permettraient à Charlie de s'enfuir loin d'ici.
Sa fille pouvait bien être furieuse contre lui, le détester, le renier pour l'éternité ; peu lui importait, tant qu'elle restait en vie.
