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Apologie
Vox marchait sur le toit du monde.
Son plan s'était déroulé sans le moindre accroc, les évènements s'enchaînant comme une pile de dominos fraîchement tombée. Après sa lente campagne de diffamation contre Charlie Morningstar et le Hazbin Hotel couplée à l'humiliation publique du roi de l'Enfer en personne sous les yeux ébahis de tout le Pentagramme, il n'avait plus rencontré aucune résistance. La capture de Lucifer, la démonstration en direct de la Puissance de Lilith, ses chiffres d'audimat grimpant en flèche jusqu'à culminer à leur pic en ce moment même, le piège pour attirer cette pimbêche de princesse et asséner le dernier clou dans le cercueil de son ultime espoir – tout lui donnait l'impression de vivre un rêve dont il ne voulait pas se réveiller.
Et pour couronner le tout, la cerise sur la crème de son gâteau éternel, Alastor était enfin à sa merci. Son vieux rival avait marché sans broncher dans ses griffes, s'offrant volontairement sur un plateau d'argent sans rien de plus qu'une misérable contrepartie désespérée pour sauver sa peau et celle de ses acolytes. Attaché, humilié, relégué au second plan comme le has been pathétique et sans amis qu'il était, le Démon de la Radio avait été le premier témoin de son inexorable ascension, forcé de le regarder triompher là où tous les autres avaient échoué. C'était encore plus jouissif que dans ses rêves, encore plus délicieux que dans ses fantasmes les plus fous – ceux où Alastor finissait par le supplier à genoux de lui pardonner pour l'avoir envoyé balader soixante-dix ans plus tôt et où il l'envoyait se faire foutre en retour, tout ça dans l'ultime but de voir son sourire se briser en une moue humiliée.
Pour un peu, Vox en banderait presque !
(Et quoi, si Val et Vel n'étaient pas à ses côtés pour fêter sa victoire écrasante, hein ? Depuis quand en avait-il quelque chose à foutre de leurs pitoyables états d'âme ? Avait-il seulement besoin d'eux à ses côtés, le Paradis n'avait-il pas qu'un seul trône ? L'amitié n'existe pas en Enfer, Vincent, et encore moins la loyauté !)
Il lui ne restait qu'un minuscule détail à régler avant d'asséner le coup fatal et de monter au Ciel pour réclamer la couronne qui lui revenait de droit. Trois fois rien, un juste retour des choses pour cette insupportable petite pétasse qui avait osé se croire plus maligne que lui et le prendre à son propre jeu. Pas de chance pour cette ratée de Charlie Morningstar, Vox était le Seigneur Suprême des médias et il avait bien l'intention de la mettre en pièces sur son propre terrain de chasse. Une fois le séraphin mise hors d'état de nuire, il riva ses caméras sur le visage baigné de larmes de la princesse avant de se dresser de toute sa hauteur, les dents et griffes dehors.
— Dis-le, Charlie ! s'écria-t-il, sa voix portant pour tout l'Enfer. Regarde la caméra et dis à tout le monde que TU AS PERDU ! Et que c'est MOI le pécheur le plus puissant de l'Enfer !
(N'avait-il pas raison ? Ce triomphe ultime de l'Enfer sur le Paradis, c'était à Vox qu'on le devait ! C'était lui qui mènerait les pécheurs jusqu'aux portes d'argent ! Pas Zestial, pas Carmine, pas Valentino ou Velvette - pas même Lilith ni ce raté d'Alastor ! Et surtout pas Charlie Morningstar !)
— JAMAIS ! se défendit cette dernière, outragée. Même dans la défaite, elle s'obstinait à lui tenir tête ? Le spectacle aurait pu être touchant, s'il n'était pas aussi dégoulinant de pathétisme !
Vox s'apprêtait à contre-attaquer avec une réplique cinglante lorsque soudain, un rire familier, teinté d'un bourdonnement statique, se fit entendre derrière lui. Le magnat des médias se retourna, mi-surpris mi-agacé par cette intervention inopportune, et évidemment, ça ne loupa pas. Après la désertion de ses associés, voilà que cette vipère d'Alastor avait décidé de se donner en spectacle, pile au moment où Vox allait porter le coup de grâce ! Bordel de merde mais c'était pas bientôt fini, ces enfoirés d'opportunistes qui cherchaient à tout prix à le soustraire du feu des projecteurs ? D'abord la petite princesse arriviste, ensuite le séraphin sous speed et maintenant, son vieux croulant de rival... qu'est-ce qu'il baragouinait, celui-là, encore ?
— Tu devrais peut-être le lui dire, Charlie, susurra le Démon de la Radio depuis son siège. Flatte un peu l'ego de mon ami, il en a besoin.
... Pardon ?
Bien malgré lui, Vox sentit ses yeux s'agrandir sous le coup de la surprise. C'était une blague ou un piège - non, il y avait forcément quelque chose de louche, pas vrai ? Plus rien ne faisait sens. Alastor créchait dans cet hôtel minable depuis des mois, trop occupé à faire copain-copain avec la fille de Lucifer et sa bande de losers patentés pour lui prêter la moindre seconde d'attention ; il avait pratiquement déclaré publiquement que cette zone du Pentagramme était son terrain de jeu personnel en repoussant les démons un peu trop belliqueux à coup de magie vaudou. Avait-il dépensé toute cette énergie juste pour trahir la princesse au moment opportun ? Avait-il passé tout ce temps à attendre l'instant où il pourrait définitivement réduire à néant les projets de Charlie Morningstar jusqu'à ce qu'il n'en restât que des cendres ?
A en juger par l'air dévasté qui figeait les traits de la démone blonde, elle devait penser la même chose que lui.
A contrecœur, Vox se sentit poindre un soupçon de sympathie pour la princesse. Il était intimement familier avec ce que cela faisait d'être trahi par le visage souriant d'Alastor ; il connaissait la brûlure de la honte enflammant les joues et la rage faisant perler les larmes au coin des yeux. S'il avait été une meilleure personne, il se serait peut-être surpris à gratifier Charlie d'une petite tape paternaliste sur sa jolie tête blonde, au moins pour saluer son effort d'avoir essayé - mais le semblant de pitié qu'il éprouvait pour la petite garce n'était rien comparé à l'euphorie de sa prochaine apothéose.
(Si proche, si proche du but, il pouvait presque le toucher—)
Le regard injecté de sang d'Alastor croisa le sien. Narquois. Méprisant. Comme s'il avait eu pitié de Vox, comme si tout cette comédie n'était rien de moins qu'un service qu'il s'était décidé à lui rendre de bon cœur. On ne l'y prendrait pas au jeu du faux altruiste, cependant ; le magnat des médias savait depuis longtemps - depuis Vincent - que tout ce qui battait dans la poitrine d'Alastor n'était qu'un amas de chair desséchée et putride.
Mais soit. SOIT. Il voulait jouer au plus malin ? Il allait voir, ce tordu.
— Oh que non, vieille branche, cracha Vox en direction de son rival. On va faire ça à ma manière.
Les yeux embués de Charlie se tournèrent vers lui, tremblant de désespoir et de haine. Autour de son poignet droit et de sa gorge, des filaments verts électriques avaient pris vie, attendant les instructions de leur maître. Vox haussa les sourcils, vaguement impressionné qu'Alastor ait réussi à convaincre Miss la sainte-nitouche en chef à passer un marché, mais ce n'était pas ses affaires. Tant qu'il ne la blessait pas, son propre contrat avec Alastor était intact.
En revanche, rien ne lui interdisait de la briser.
— Tu vas te mettre à genoux, princesse, ordonna-t-il, sentant sa bouche se tordre en un sourire sardonique. Je veux que tu regardes droit dans cette caméra et que tu présentes des excuses publiques, devant l'Enfer et le Paradis réunis, pour être une si pitoyable représentante de l'héritage de Lilith. Je veux que tu reconnaisses que tu es une simplette minable qui rate tout ce qu'elle entreprend et qui ne réussira jamais à rendre ses parents fiers. Et lorsque tu auras fini de justifier ta misérable existence aux yeux du monde entier, je veux t'entendre dire que tu as PERDU face à MOI.
Au fur et à mesure qu'il énonçait ses exigences, le visage de Charlie devenait blême. Ses yeux balayaient frénétiquement la foule, cherchant sans nul doute un soutien de dernière minute. Dommage pour elle, songea Vox en savourant son désespoir presque palpable, son crétin de père ne pourrait pas venir lui sauver les miches in extremis cette fois-ci. Non pas qu'il aurait pu faire quoi que ce soit contre une armée de pécheurs mais cela aurait été comique à regarder...
Derrière lui, la voix nasillarde d'Alastor s'éleva de nouveau, plus suffisante et moqueuse que jamais. Vox l'ignora superbement, bien décidé à ne pas laisser ce vieux plouc lui voler son moment encore une fois.
— C'est tout ? Charlie, je pense que mon ami a été plus que raisonnable quant à ses exigences...
— Alastor, s'il te plaît, ne m'oblige pas à le dire... souffla la princesse entre ses dents, résistant tant bien que mal à la magie à l’œuvre. C'était un bel effort mais inutile ; une fois le contrat passé, rien ne pouvait empêcher l'Enfer de réclamer son dû.
— Allons, allons, reprit le Démon de la Radio d'un ton sucré, presque cajoleur. Nous ne voulons pas de ça, n'est-ce pas, ma chère ? Rends-moi simplement ce tout petit service de rien du tout. Dis à tout le monde que c'est Vox le plus fort.
La démone lui jeta un dernier regard, brûlant d'une émotion située au-delà de la rage. Puis, après une longue minute de lutte silencieuse, elle renonça et se laissa tomber sur ses genoux, vaincue.
Lorsqu'elle affronta la caméra, ses joues étaient sèches.
— Je suis désolée d'être une ratée, une imposture déguisée en princesse, une pathétique simplette, prononça-t-elle avec une diction parfaite, digne d'une éducation royale. Je... je fais honte à ma mère et à son combat, à l'héritage qu'elle a laissé derrière elle. Jamais je ne pourrais espérer la rendre fière. Je rate tout ce que je commence et aujourd'hui, je... j'ai perdu. J'ai perdu face au pécheur le plus puissant de l'Enfer.
Charlie déglutit avant de lever la tête vers le Seigneur Suprême des médias.
— Vox.
Derrière lui, la foule se déchaîna, laissant libre cours à sa liesse. Les scores d'audimat crevèrent le plafond, gratifiant par la même occasion Vox d'un pouvoir qu'il n'avait encore jamais ressentie auparavant. Il le sentit parcourir ses veines, épaissir le tissu de ses muscles ; ses câbles se branchèrent sur le canon, absorbant par la même occasion le pouvoir résiduel de Lucifer qui se débattait inutilement en dessous.
C'était donc cela, devenir Dieu ? Se sentir assez fort pour caresser le soleil du bout des doigts ? Pouvoir s'élever assez haut et marcher sur les étoiles, sur le sommet même de l'univers ?
(Encore, plus haut encore, monter au Ciel, saisir la couronne, prendre le trône, prendre tout jusqu'à ce qu'il ne restât rien—)
Enivré par sa victoire, il se retourna sur la princesse toujours à genoux. Elle faisait vraiment pitié ainsi prostrée, cherchant tant bien que mal à ravaler ses larmes d'humiliation tandis que son monde s'effondrait autour d'elle. Presque attendri par ce spectacle des plus affligeants, Vox se laissa glisser à ses côtés, ses phalanges frôlant les mèches blondes en désordre. Dommage que Lilith soit absente et Lucifer... occupé. Il aurait adoré voir la réaction du couple royal face à leur précieuse petite fille si profondément humiliée.
Au moins, il lui restait Alastor.
— Oh Charlie, se moqua-t-il en se penchant sur sa silhouette, je crois que tu n'imagines pas tout ce que tu as accompli pour moi. Merci... de foirer aussi lamentablement tout ce que tu entreprends ! Du fond du cœur... merci !
Par réflexe, ses mains se posèrent sur les épaules nues de la princesse, un geste de réconfort tourné en dérision. Sous ses paumes, il sentit la princesse tressaillir - de rage ou de dégoût, il n'aurait su dire. Son attention était déjà tournée plus loin, vers la table où il avait fait asseoir les invités d'honneur et le reste des Seigneurs Suprêmes.
Il avait entendu un son résonner, aussi clair et net qu'un couperet, quelques secondes plus tôt. Un bruit sec et métallique que chaque pécheur apprenait à reconnaître, à espérer ou à craindre une fois tombé en Enfer.
Le bruit caractéristique d'une chaîne qui se brise.
Libre de tous ses liens, son microphone fermement logé dans la main, le Démon de la Radio laissa éclater un rire triomphal.
