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Even the Birds Fell Silent

Summary:

Dans le silence laissé par une guerre meurtrière, deux soldats demeurent au milieu d’une plaine sanglante. Et pourtant, alors que le monde semble retrouver son calme d’autrefois, les oiseaux n’osent pas chanter.

Work Text:

"Les oiseaux ne chantent pas le deuil"

 

La plaine était plongée dans un étrange silence : non pas celui qui est paisible ou reposant, mais plutôt un silence bien plus lourd, qui imposait par sa seule présence une ambiance glaçante.

L’air semblait vidé de tout souffle, ne laissant subsister que la respiration sèche d’un monde épuisé.

Le sol portait les traces du passage des hommes. L’herbe – autrefois verte et brillante – avait été écrasée sous les pas brusques et boueux de ces hommes en uniforme, et ne se relèverait sans doute plus jamais. Elle semblait avoir été figée dans une dernière tentative de fuite, arrachée à la vie.

Par endroits, la terre avait été retournée dans de violents mouvements, laissant de profonds cratères à même le sol, où une eau rosée commençait déjà à stagner, reflétant un ciel pâle, presque désert de nuages. Parfois, de légères ondulations naissaient à sa surface, avant de disparaître aussitôt, ne laissant plus aucune trace de leur passage.

Rien ne semblait ni vouloir ni pouvoir troubler ce calme qui s’était installé, et qui n’avait pourtant rien de naturel.

Cette tranquillité gagnait peu à peu la plaine entière, sans rencontrer de résistance.

Et puis, finalement, au loin, une silhouette se dessina, comme la seule source de vie encore debout aux alentours.

C’était un homme. Il avançait lentement, d’une allure qui ne trahissait ni hâte, ni désir de s’éterniser sur ce terrain boueux. Ses jambes peinaient à avancer, portées davantage par l’habitude que par la volonté.

Chacun de ses pas s’alourdissait un peu plus, son corps tout entier n’aspirant plus qu’à céder, à bout de force. Ses épaules bougeaient au rythme d’une respiration saccadée, tandis que son regard balayait les alentours, dans un désespoir grandissant.

Après un moment qui lui parut une éternité, il aperçut finalement ce qu’il cherchait. Il s’arrêta, le souffle court.

Un jeune soldat se trouvait là, étendu dans l’herbe verte. La main sur sa poitrine, il dormait tranquillement, un faible souffle s’échappant de sa bouche ouverte. Le visage levé vers le ciel et le soleil qui diffusait sa pâle lumière. Les traits détendus, presque paisibles, il sourit comme un enfant perdu dans un rêve trop profond.

Le temps s’était arrêté, laissant planer une certaine ambiguïté à travers son paisible repos. Là où il était couché, l’herbe ne s’était pas redressée, comme si elle en retenait encore la forme de son corps.

Néanmoins, la verdure creusée aux alentours contait une tout autre histoire, accompagnée d’un silence qui laissait de moins en moins de place à une telle illusion.

L’homme, lui, s’agenouilla en douceur, ses genoux s’enfonçant dans le sol humide qui vint tacher son propre uniforme de boue.

Sortant ses mains enfouies dans sa veste verte, il sentit la fraicheur de l’air au contact de sa peau nue. Dans un geste lent rempli d’hésitation, ses mains vinrent se poser sur le jeune soldat : l’une sur sa poitrine qui se soulevait faiblement, l’autre à l’arrière de sa tête, cherchant un appui stable.

Son nom s’échappa de ses lèvres dans un souffle, tentant de le tirer de son immobilité.

Aucune réponse ne vint. Il recommença alors, plus doucement, dans l’espoir que la douceur de sa voix pouvait suffire à le ramener à lui.

« Eh… regarde-moi. »

Cette fois, un souffle court lui répondit. Fragile, presque imperceptible, mais suffisant pour briser l’angoisse qui montait déjà dans l’air, sans qu’il en ait même pleinement conscience.

Un soulagement bref traversa ce dernier, presque douloureusement, aussitôt remplacé par une tension plus discrète, mais plus profonde.

Sa main glissa à l’arrière de sa tête et le redressa légèrement, avec une prudence qui tenait davantage de la crainte que d’un véritable geste assuré. Ses mouvements se voulaient le plus délicat et précis possible, mais l’hésitation persistait en lui, laissant paraître qu’il ignorait s’il agissait réellement ou s’il ne faisait que retarder l’inévitable.

D’un geste distrait, il balaya la poussière de sa joue, sans réellement s’en rendre compte.

« Respire doucement, d’accord ? Et ne bouge pas. »

Ses paupières s’ouvrirent lentement, comme si ce simple effort lui coûtait déjà trop. Son regard, encore flou et incertain, chercha un point d’ancrage dans l’espace, avant de se fixer sur son camarade qui se tenait à ses côtés. 

« …tu es là, murmura-t-il finalement. »

Le vent se tut.

-Oui. Son camarade répondit presque instinctivement, la réponse existant avant même la question. Je suis là. »

Un silence plus doux s’installa entre eux, moins pesant que celui qui régnait auparavant, mais tout aussi fragile,  comme si le temps s’était suspendu. Le vent glissa brièvement entre les herbes écrasées, puis s’éteignit de nouveau.

« Tout est… étonnamment calme ici, ne trouves-tu pas ? murmura le jeune homme, toujours allongé.

-Oui, c’est vrai. Presque trop apaisant, non ? répondit son camarade.

-C’est… enfin terminé ? demanda-t-il d’une voix hésitante, tremblante.

-Oui… c’est terminé. T’es en sécurité. »

Ses mots, dépourvus de certitude, relevaient davantage de l’obligation que de la vérité.

Le plus jeune soldat laissa échapper un souffle douloureux, peinant à expirer pleinement. Sa respiration semblait incomplète, chaque souffle restant suspendu.

« Alors… c’est bon, murmura-t-il après un court temps de pause. »

Il n’obtint aucune réponse. Pourtant, son compagnon resserra légèrement la prise qu’il avait sur sa main, tandis que la sienne était toujours posée sur sa poitrine, suivant faiblement le rythme irrégulier de sa respiration.

Un nouveau silence s’installa entre eux, sans qu’aucun mouvement ne vienne réellement le troubler. Ils restèrent là, simplement, l’un auprès de l’autre, dans ce monde devenu trop silencieux à leur goût.

Puis, après un moment, le soldat blessé reprit la parole, dans un souffle plus bas encore, trahissant l’effort que chaque mot lui coûtait :

« J’aimerais que… »

Il marqua un arrêt, levant les yeux vers lui, comme pour s’assurer qu’il l’écoutait pleinement.

« …que tu fasses quelque chose pour moi. »

-Dis-moi, répondit l’autre d’une voix plus faible, presque méfiante, comme s’il pressentait déjà ce qui allait suivre sans vouloir réellement y croire.

-Eh bien, ce n’est pas très compliqué, mais… »

Il laissa sa phrase en suspens. Avec difficulté, il se redressait légèrement et glissa une main tremblante dans sa veste. Un papier marqué par les plis et l’humidité en fut sorti, se révélant être une lettre. Le jeune soldat la tint dans sa main un instant, son regard posé dessus. Il ne la tendit pas directement, hésitant au fond de lui, à s’en détacher réellement.

Puis, finalement, il la lui donna. Ce dernier, d’un geste simple et délicat, sans un mot, la garda dans sa main un instant, avant de la ranger dans la poche intérieure de sa veste.

« Il faudra… que la personne adressée la lise, ne la garde pas pour toi, hein.

-Bien sûr, je la lui remettrai. Tu as ma parole. »

Le silence revint, plus lourd que les précédents, étouffant peu à peu leurs voix. Le vent lui-même hésita, retenant son souffle glacial.

Le jeune soldat gardait les yeux ouverts vers le ciel pâle, sans réellement le regarder. Sa respiration, déjà fragile, se fit plus irrégulière encore, se perdant peu à peu.

A ses côtés, l’autre resta immobile, le regard toujours posé sur son compagnon.

Leurs mains demeuraient liées sur sa poitrine, accompagnant le rythme incertain de sa respiration. Le contact se resserra imperceptiblement, cherchant à retenir ce qui lui échappait déjà.

Les secondes s’étirèrent, longues et indistinctes, jusqu’à perdre toute mesure

Peu à peu, presque imperceptiblement, ce mouvement ralentit légèrement. Et, dans un dernier souffle, il murmura d’une voix si faible qu’elle fut presque inaudible :

« Même après ça… ne l’oublie pas… tu es mon frère… »

Il sentit la pression dans sa main diminuer, sans comprendre immédiatement pourquoi. Et puis, tout cessa. Il n’eut ni sursaut, ni plainte. Seulement une profonde absence.

Le survivant resta immobile, incapable de retirer sa main de celle de son compagnon, son geste semblant repousser la froide réalité. Son regard ne quitta pas ses yeux désormais vides, cherchant malgré tout une lueur de vie.

Rien ne bougeait. Et pourtant, plus rien n’était pareil.

Le silence était toujours aussi lourd. L’eau stagnante reflétait encore le ciel pâle. L’herbe restait couchée.

Dans un geste lent, ses doigts se glissèrent vers la poche intérieure de sa veste, et il en sortit une lettre. Il l’ouvra avec précaution, et commença à lire.

Les mots étaient simples, presque nus, et pourtant ils semblaient porter tout le poids du monde.

 

« […]
J’aurais voulu que certaines choses soient différentes. Pas la guerre, pas ce qui nous entoure – ça, on ne le choisit pas – mais le reste.
On dit souvent que l’on s’habitue à tout, ici. Pas seulement au bruit ou au silence, mais aussi à ceux qui nous entourent. À leur présence, à leur manière d’être là.
Et puis, un jour, il faut faire sans.
Alors j’ai essayé de ne pas y penser, de faire comme si cela n’avait pas d’importance, pour ne pas devoir à apprendre à vivre avec.
Mais certaines choses refusent simplement de disparaître.
[…] »

 

Il s’arrêta de lire, le papier tremblant entre ses doigts, comprenant trop tard ce qu’il avait refusé de voir. Il ne la relut pas, et resta immobile, les yeux fixés sur ces lignes espérant qu’elles puissent encore être modifiées.

Puis, la lettre fut repliée et rangée à nouveau dans sa veste, près de son cœur.

Son regard remonta vers le jeune soldat, vers son visage désormais immobile. Lui, restait calme, inchangé. Comme si tout cela n’avait jamais existé. Il respira profondément, sans vraiment s’en rendre compte.

Un vent plus froid se leva, passant sur la plaine, sans parvenir à faire bouger l’homme agenouillé.

Dans le ciel pâle, un oiseau se détacha un instant des autres, glissant au-dessus de la plaine sans bruit apparent, tandis que les autres semblaient portés par un chant que rien, en bas, ne pouvait atteindre.

Et, dans un souffle presque effacé, tandis que les larmes lui montaient, il soupira.

« T’as toujours eu… cette âme de poète. »

Un silence, puis :

« …mon frère. »