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Égérie
Une fois le marché entre Vox et Alastor conclu, il avait fallu faire vite. Une telle déflagration de magie allait forcément attirer les curieux comme la merde attirait les mouches et il n'était pas question que les Vees perdent l'exclusivité sur ce qui promettait d'être le scoop de l'année. Si ça n'avait tenu qu'à Vox, il aurait couru la tête la première vers les caméras les plus proches mais Velvette avait insisté pour que les Vees fassent un arrêt par la case relooking avant d'afficher publiquement leur victoire écrasante sur le Démon de la Radio et sa bande de losers.
Eh oh, ils avaient une image à entretenir, merde !
— J'en ai rien à battre de ton ex et de votre guéguerre stupide pour savoir qui a la plus grosse, Vox, avait décrété la poupée en plantant ses talons dans le sol, je ne passe pas à la télé sans avoir au moins arrangé mes cheveux !
— C'est pas mon ex ! se récria le magnat des médias, visiblement offusqué. Derrière lui, Valentino croisa sa paire de bras inférieure pendant que l'autre paire se levait vers le ciel. Vel jeta un regard appuyé sur les mains de Vox, lesquelles semblaient gluées aux épaules d'un Alastor qui s'était laissé docilement attacher comme un saucisson sans protester, avant de décréter que les problèmes de couple de son collègue n'étaient décidément pas les siens.
— T'insiste toujours sur le fait que la perfection fait partie intégrante de notre marque et bah, devine quoi, bouffon !? Hors de question de faire face à une caméra avant que mon nouveau maquillage soit PARFAIT !
Pris à son propre jeu, Vox avait dû se résigner et traîner les pieds (et son captif) jusque la loge de la Démone de la Mode. Domaine oblige, Velvette gardait toujours au moins six tenues de rechange dans ses placards ainsi que quelques copies qu'elle avait spécialement enchantées pour ses acolytes. Bien lui en eût pris, parce que le manteau de Valentino avait pris sacrément cher dans la bataille. Peste soit d'Alastor et de ses fous furieux de sbires !
Depuis son miroir, Velvette termina de retoucher son mascara avant de jeter un regard noir à leur prisonnier. Ce dernier avait manifestement pris ses aises, s'asseyant impérialement sur l'un de ses canapés malgré ses liens et la présence de Vox se dressant de toute sa hauteur par-dessus son épaule. Maintenant qu'il avait le Démon de la Radio à sa merci, il semblait hésitant - comme un enfant qui obtient enfin le jouet qu'il veut pour Noël et qui n'ose pas le toucher, de peur de l'abîmer. Le spectacle serait presque touchant s'il n'était pas dégoulinant de pathétisme.
La démone referma sa palette de fards à paupière d'un claquement sec. Vraiment, la capture d'Alastor avait intérêt à valoir le coup ! Sa perruque favorite était en lambeaux, son eyeliner avait coulé de partout et elle sentait poindre une migraine en prime. Valentino s'était éclipsé très vite, sans doute trop fier pour panser ses plaies devant le crétin dont il était amoureux, et Vox trépignait au milieu de son studio sans porter une seule minute d'attention à son costume froissé, animé par une énergie impossible à canaliser. Par conséquent, c'était à Velvette de s'y coller jusqu'à ce que les deux autres bouffons se ressaisissent. Ben voyons, comme si c'était nouveau...
La poupée se dirigea vers l'une des immenses armoires qui bordaient la salle, farfouilla quelques secondes à l’intérieur avant de ressortir une réplique exacte du costume que son associé avait fait tailler pour présenter la une de VoxTek. Sans plus de cérémonie, elle lui colla le cintre dans les mains et pointa les cabines d'essayage dans le fond du studio.
— Tiens, enfile ça. Et va voir comment s'en sort Val, que je sache si je dois faire des retouches en dernière minute ou pas, ordonna-t-elle sur un ton qui n'admettait aucune réplique. Je m'occupe de ton pouilleux.
Vox lui adressa un regard noir mais Velvette lui tint tête. Les fringues et le look, c'était son domaine, bordel, et elle n'allait pas laisser un mec blanc qui portait des caleçons avec des motifs en forme de requin marcher sur ses plates-bandes.
— Si tu me l'abîmes... commença-t-il d'un ton menaçant avant que Velvette l'interrompe, sa patience épuisée.
— Tu vas rien faire du tout, connard, parce qu'on n'a pas le temps. La moindre seconde perdue, c'est prendre le risque qu'un demeuré poste la nouvelle de la capture d'Alastor avec une photo mal cadrée sur Voxtagram et je te laisse imaginer ce que ça risque de faire à notre audimat alors magne-toi de te changer et de ramener Val ici !
Vox eut au moins le mérite de prendre un air un tant soit peu contrit avant de détaler sans protester. La Démone de la Mode lui jeta un regard acéré, quelque part entre la résignation et l'agacement.
— Putain, les hommes...
— A qui le dites-vous, ma chère ! s'exclama Alastor, toujours assis sur son canapé comme s'il s'agissait d'un trône. La démone haussa un sourcil, guère impressionnée par sa façade de maniaque : elle l'avait vu cracher du sang moins d'une heure plus tôt, elle savait qu'il devait être en train de morfler silencieusement.
Bien fait pour sa gueule.
— Ferme-la, vieux schnoque, cracha-t-elle en attrapant un tabouret pour s'asseoir face à lui, on t'a pas sonné.
Vox ne l'avait pas loupé, songea-t-elle avec une pointe satisfaction en effleurant ses sutures fraîchement replacées du bout des doigts. Elle pouvait presque sentir l'énergie angélique pulser sous la chair ensanglantée de sa poitrine, combattant la magie démoniaque d'Alastor avec une intensité surprenante. Un sifflement douloureux sortit de la bouche du prisonnier, presque aussitôt ravalé derrière ses dents, tandis que ce dernier la jaugeait froidement du regard. La jeune femme devait admettre qu'une telle maîtrise de soi forçait presque le respect. Pour une antiquité qui ne voulait pas faire son temps, Alastor avait une sacrée résilience.
Si cela ne tenait qu'à elle, Velvette ferait sauter les sutures du Démon de la Radio et le laisserait pisser le sang par terre jusqu'à ce qu'il agonise. Elle ne se priverait pas de blogguer la scène sur Voxtagram, bien sûr, histoire de faire grimper sa cote de popularité au passage – peut-être même qu'elle soumettrait un petit sondage à ses followers afin de décider s'il était plus marrant de l'achever ou de le laisser mariner jusqu'à ce qu'il crève. Qu'on n'y voie rien de personnel : lorsqu'on prétendait au titre de Seigneur Suprême, chercher à évincer les autres était dans l'ordre des choses et Alastor était un rival puissant, en plus d'être une insulte ambulante au bon goût. Même cette vieille croûte de Rosie s'habillait de manière plus classe que ce has been puant !
(Rosie était une femme aussi, ce qui la rendait aux yeux de Velvette bien plus digne d'intérêt que n'importe quel vieux gars sorti des années trente mais on n'allait pas chipoter.)
Velvette était tentée. Il lui restait quelques minutes avant que Vox revienne en traînant Val par la main : elle pourrait en profiter pour plonger sa main dans la plaie béante et arracher le cœur encore battant du Démon de la Radio de sa poitrine. Elle se demandait s'il tiendrait seulement dans sa paume, si Alastor parviendrait à se retenir de crier de douleur cette fois-ci, si son putain de sourire finirait par disparaître tandis que la mort l'emporterait pour la dernière fois. Les blessures angéliques étaient fatales ; qu'il soit encore en vie tenait soit de l'audace, soit du miracle. Peut-être un peu des deux à la fois.
— Je pourrais te tuer. Mettre un terme à ta misérable existence et nous débarrasser de toi à tout jamais. J'suis sûre que l'Enfer me remercierait, marmonna la démone à mi-voix, plus pour elle-même que pour son adversaire silencieux. Ses doigts fins passèrent sur son col déchiré, lissant les plis et réparant le tissu avec une petite touche de magie.
— Tu pourrais, concéda Alastor, impassible. Mais cela en vaut-il vraiment la peine ?
Merde. Il avait sans doute raison, ce has been. Cela lui ferait une épine dans le pied en moins mais Vox deviendrait impossible à gérer ; sans compter la Princesse et sa horde de losers, y compris sa pétasse angélique ou son paternel. Alastor était peut-être craint et solitaire mais même lui n'était pas sans alliés, quoi que Vox en pense.
Et pourtant...
Elle détestait l'idée de lui laisser le mot de la fin.
Toutes dents dehors, Velvette arracha les fils verdâtres qui maintenaient la blessure d'Alastor en place d'un coup sec, lui extorquant un gémissement de douleur au passage. Une gerbe de sang commença à goutter de sa poitrine, tachant par la même occasion le canapé en cuir, tandis que la démone finissait de raccommoder sa chemise. Un claquement de doigts plus tard et un nœud papillon simple apparaissait dans sa paume, qu'elle s'empressa de nouer autour du cou de leur prisonnier. Et s'il était un petit peu trop serré ? Ca ne tuerait pas ce connard de Démon de la Radio mais cela lui ferait au moins payer le prix de sa mise en plis.
— Et me dis surtout pas merci, fils de pute, grommela Velvette en admirant son œuvre. Je ne fais pas ça pour te rendre service.
Elle faisait ça pour les Vees. Pour Val, pour Vox— et surtout, pour elle-même.
