Work Text:
Anoxie
Lorsque le fantôme du regretté Pasteur Anatole se manifesta devant ses yeux au milieu de sa chambre au Hazbin Hotel à l'heure affriolante de trois heures trente du matin, Alastor comprit qu'il était probablement en train de mourir.
Encore.
Non pas qu'il doutât du caractère critique de son état. Le souvenir laissé par le tranchant de la guitare angélique d'Adam ne lui accordait que peu de répit, tantôt pulsant sourdement comme une plaie chauffée à blanc tantôt brûlant à la manière d'un incendie impossible à maîtriser. Le démon de la Radio n'était pas étranger à la douleur - même si, à choisir, il préférait l'infliger que la subir - mais l'entaille béante qu'il avait reçue en combattant le Premier Homme ne ressemblait à aucune autre blessure qu'il ait eu le déplaisir de recevoir, dans sa vie comme dans sa mort. Et cela lui déplaisait. Fortement.
Premièrement, rien ne semblait pouvoir l'apaiser. Ni la fraîcheur de la glace, ni la pureté de l'eau, ni la morsure cinglante de l'alcool ne parvenaient à terrasser la douleur ; à peine ressentait-il un soulagement éphémère lorsque celle-ci devenait trop pénible à supporter. Toutes ses tentatives d'anesthésie s'étaient soldées par des échecs cuisants dont il payait inexorablement le coût quelques heures plus tard, lorsque son corps rongé par la fatigue et la fièvre finissait par protester d'avoir été trop longtemps ignoré.
On en arrivait ainsi au deuxième problème. Son affliction grignotait chaque jour un peu plus de son énergie, le laissant finir la plupart de ses journées tremblant et hagard. Sa routine, jusqu'ici ordonnée avec soin afin de combiner ses devoirs envers l'hôtel avec ses activités de Seigneur Suprême et de démon de la Radio, avait dû être subtilement modifiée pour économiser ses ressources amaigries. Chaque pas qu'il faisait était calculé, chaque mouvement savamment pensé pour lui coûter le moins d'énergie possible. Fort heureusement, sa réputation et ses pouvoirs de Seigneur Suprême lui laissaient la liberté suffisante pour qu'il n'ait pas à se justifier son manque de courtoisie auprès des pécheurs qui seraient assez stupides pour chercher à le provoquer. Tant qu'il se tenait à une distance respectable de Charlie Morningstar et de son chien de garde personnel qu'elle qualifiait mièvrement de « petite amie », il pouvait donner l'illusion de remplir ses fonctions d'intendant.
Mais Alastor n'était pas arrivé là où il en était en jouant les imbéciles. Tout ce qu'il était parvenu à faire ne faisait que retarder une échéance qu'il savait fatale. Le troisième et dernier problème lié à sa blessure gagnait du terrain au fur et à mesure que ses forces diminuaient ; l'ultime sentence se profilait impérieusement à l'horizon. Ses pouvoirs étaient lentement mais inexorablement en train de le quitter.
Et avec leur absence viendrait la mort.
La vraie, celle dont mêmes les démons les plus puissants ne revenaient pas. Celle avec laquelle il n'y avait plus d'échange ou de négoce possible ; celle qu'on priait pour qu'elle soit rapide et clémente.
Était-ce la raison pour laquelle le fantôme d'un homme d'église mort depuis plus d'un siècle était apparu pour le tourmenter au milieu de la nuit ? Ou bien le Pasteur Anatole était-il son propre ange de la mort, venu pour l'emporter au-delà de la tombe ? Les derniers jours d'Alastor avaient été parsemés de visions similaires. Sans qu'il le veuille, les couloirs de l'hôtel s'étaient transformés en ruelles sombres et moites, vestiges d'une Nouvelle-Orléans qu'il savait défigurée depuis des dizaines d'années. L'air de l'Enfer, sec et chargé de soufre, s'était par moment chargé d'une humidité nouvelle, similaire à la lourdeur stagnante d'un marais. Plus d'une fois, le démon s'était retourné pour scruter le visage d'un nouvel arrivant, croyant reconnaître un visage familier sur les traits de pécheurs qui affluaient des quatre coins du Pentagramme pour fouler le hall d'entrée de l'hôtel Hazbin - des gens morts depuis plus d'un siècle, des personnes qu'il n'aurait jamais pensé voir un jour en Enfer. La vieille voisine qui veillait à toujours leur laisser une part de gombo. La première fille qu'il avait invité à danser. Le boucher du coin de la rue qui avait ajouté quelque fois quelques grammes de viande à sa commande. Et maintenant, le Pasteur Anatole, dont le seul crime était probablement d'avoir professé des sermons d'une monotonie ronflante.
Peut-être était-ce un péché grave aux yeux du Paradis, qui savait. Alastor n'y avait jamais vraiment réfléchi ; il avait gagné sa place en Enfer jeune et avait persisté dans cette voie avec une conviction qui ferait pâlir les plus fervents adorateurs du Diable.
(Eugh. Ce bouffon impotent qui leur servait de Roi avait des adorateurs. Quel immense gâchis.)
— Au moins, je ne me suis pas abaissé à de pareilles bêtises, maugréa le démon, ignorant superbement l'hallucination qui lui barrait le chemin pour se diriger vers le fond de sa chambre. Le bayou était peut-être son domaine, bardé de tous les sortilèges de protection dont Alastor connaissait l'existence, mais avec ses pouvoirs vacillants et les potentielles nuisances qui rôdaient dans les couloirs à toute heure, on ne pouvait jamais être trop prudent.
— Tu te crois plus méritant parce que tu as passé un marché avec un démon et non avec le diable ? Jeune sot présomptueux, le sermonna l'illusion du vieil homme, son front dégarni plissé en une grimace sévère. Alastor sentit le coin de ses lèvres se tordre en un rictus malveillant tandis que ses griffes s'accrochaient tant bien que mal au bord de sa coiffeuse.
Avec tout le respect qu'il devait à un homme de foi (c'était-à-dire absolument aucun), il ne s'était pas levé en tremblant, fourbu de douleur, afin d'écouter les sornettes que son esprit enfiévré avait conjuré au milieu de la nuit. Ses sutures avaient encore lâché, ruinant sa garde-robe au passage. Au moins, il avait le bon goût de porter du rouge ; le nettoyage lui coûtait une petite fortune mensuelle mais ainsi, il évitait les insupportables remarques – ou pire encore, les regards inquiets de Charlie – pour s'être baladé avec des vêtements trempés de sang.
Et si jamais, il pourrait toujours prétendre qu'il s'agissait de celui d'une victime.
Après avoir tâtonné quelques minutes dans la pénombre, le démon mit enfin la main sur ses instruments de chirurgie improvisés ; d'un geste du poignet, il infusa le fil noir d'une touche de magie et anima l'aiguille pour qu'elle se plante d'elle-même dans la peau, aucunement confiant dans la stabilité de ses propres mains. Le contact avec la suture infusée d'énergie démoniaque lui arracha un grognement plaintif, heureusement étouffé par son sourire permanent. Sourire, sourire et cacher les plaies laissées par les coups, sourire et masquer son désir de se gratter la peau jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un trou béant - autant de leçons apprises involontairement sur les genoux de Maman.
(Oh, Maman, si elle avait pu le voir en ce moment...)
— Arrête, Alastor, se morigéna le cannibale en haletant. Pas ça, pas maintenant...
Sa plaie le brûlait comme un charbon ardent, lui arrachant quelques larmes involontaires. Il ne lui restait plus beaucoup de temps. Il fallait qu'il trouve une solution et vite.
— Tu connais déjà la solution à ton problème, Alastor. Aide-toi et le Ciel t'aidera, marmonna le fantôme du Pasteur et oh, il avait l'air sincèrement désolé. Ce ton mièvre, plus que tout le reste, acheva la patience déjà éprouvée du Démon de la Radio ; d'un revers de main rageur, il balaya l'hallucination, la regardant se dissoudre dans les brumes de sa psyché fracturée. Il regretterait cet accès de colère plus tard mais supporter la pitié d'un homme auquel Alastor n'avait plus pensé depuis des siècles était présentement au-delà de ses forces.
— Je ne vous ai rien demandé, Pasteur, grinça-t-il en regardant les ombres se dissiper dans le plancher. Ni à vous, ni au Ciel.
Il n'était pas stupide. Le pouvoir qui suintait de sa blessure purulente provenait du Paradis, une étincelle de Création se rebellant contre la corruption inhérente de l'Enfer. A sa connaissance, il n'y avait que deux êtres dans le Cercle de l'Orgueil qui étaient potentiellement capables d'apaiser sa douleur et les deux personnes en question seraient plus que ravies de le laisser rejoindre le néant sans arrière-pensée.
(Il aurait pu demander – non, il aurait pu exiger de Charlie qu'elle intercède en sa faveur. Auprès de la sentinelle qui partageait sa couche ou du clown qui partageait son sang, peu importait ; les deux perspectives étaient suffisamment humiliantes pour que le Démon de la Radio y renonçât sur le champ. Parier le dernier joker qui lui restait dans la manche juste sur le potentiel que cela tourne en sa faveur lui était anathème. Alastor n'avait pas trompé, menti et torturé pendant des siècles, créant un chemin sanglant jusqu'au sommet pour finalement tout perdre sur un coup de chance - il trouverait un autre moyen, avec ou sans l'aide des Morningstar.)
Alastor grimaça et referma sa chemise ensanglantée sur sa blessure, cachant son pansement de fortune à la vue des curieux. Il commençait à être à court de matériel – et de vêtements portables. La discrétion de Niffty résoudrait certainement le premier problème ; pour le reste, il comptait sur les machinations pathétiques de Vox pour distraire Charlie et sur Rosie pour tenir sa parole.
Et s'il le fallait, il briserait ses chaînes lui-même, juste pour le plaisir de lever un dernier doigt d'honneur vers le Paradis.
Plutôt la souffrance que la gratitude ; la mort que la servitude.
