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Homélie
Le temps avait cessé d'exister pour Vaggie.
Quel intérêt de compter les minutes, les heures, les jours même entre une respiration et celle qui viendrait ensuite ? Quel intérêt de mesurer une agonie qu'elle savait éternelle ? Quand on tombait en Enfer, c'était pour toujours. Tel était le credo du Paradis, la leçon qu'Adam leur martelait dans la tête, la marque que Lute avait imprimée dans sa chair...
(TCHACK. Il y avait eu un poids sur son dos, la pointe d'un genou lui écrasant la nuque contre le sol. Une paume sur son œil gauche, puis le tranchant d'une lame brûlante avant la douleur et une légèreté atroce. Un autre coup, sec, précis et son dos s'était retrouvé inondé de lave en fusion, plus léger et plus lourd qu'il ne l'avait jamais été. Vaggie ne se souvenait pas d'avoir hurlé mais l'âpreté de sa gorge lui suggérait le contraire. Elle se souvenait juste du feu qui avait embrasé son corps, lui faisant préférer la mort à… ça.)
L'ex-exorciste serra les dents, sa tête dodelinant mollement sur son épaule. Elle s'était traînée tant bien que mal dans une ruelle assombrie à la force de ses bras, finissant son pitoyable pèlerinage contre une benne à ordures éventrée par les combats. Ni gloire ni repos pour Vaggie, seule l'embrassade indifférente de la mort qui l'attendait après une lente et indigne agonie. Son sang inonderait le sol branlant du Cercle de l'Orgueil, ses veines serviraient de nourriture aux vers et à la charogne tandis que les démons les plus opportunistes lui feraient les poches. Peut-être même que les cannibales du coin se repaîtraient de son cadavre - les bruits de couloir du Paradis jasaient sans cesse sur le goût de certains démons pour la chair céleste.
Quelle importance ? Ni le temps, ni la douleur, ni les inspirations laborieuses qui séparaient Vaggie du néant ne valaient quoi que ce soit face à l'horrible creux qu'on avait découpé sous son cœur. A quoi bon lutter, puisqu'elle n'avait plus nulle part où aller ? A quoi vivre, puisqu'il lui fallait mourir ?
(Laissé pour morte, traîtresse, Lute l'avait abandonnée...)
Vaggie toussota faiblement. Un goût salé et métallique avait envahi son palais, lui arrachant plusieurs hoquets et haut-le-coeurs. Quelque chose de chaud et acide coula sur son menton, l'enfonçant encore un peu plus dans le gouffre de l'ignominie. Si l'univers avait pu avoir pitié d'elle, il aurait achevé sa misérable existence tout de suite ; mais elle était en Enfer, pas vrai ? La pitié n'existait pas ici.
(Et peu importait si c'était le Paradis qui lui avait refusé cette pitié, si c'étaient les mouvements rageurs de Lute qui l'avaient privée de la justice divine. "C'est une faveur que je te fais, sale chienne," avait soufflé l'exorciste en lui pressant les dents contre le bitume. "Le paradis n'est pas aussi clément que moi." Vaggie en savait assez pour savoir qu'il ne s'agissait pas d'un mensonge.)
Sa tête pulsait d'une douleur sourde. Son dos était trempé de sang et de suie. L'orbite désormais creuse de son œil gauche gouttait sur ses joues et ses lèvres, labourant son estomac d'une vague de hoquets secs. Vaggie savait pertinemment que c'était peine perdue d'attendre la moindre clémence de la part de la Fosse infernale mais elle se surprit à espérer que sa mort à venir, quel que soit son visage, serait rapide à défaut d'être douce.
— Hé, hé, hé ! une voix la héla depuis les cieux. Tout va bien ?
Vaggie cligna fébrilement son œil droit, tentant de faire sens de ce qu'elle apercevait au-delà de sa vision brouillée par les larmes. Tout au-dessus d'elle, une mer écarlate éclairée par une sphère luisant faiblement comme une lune ; une silhouette se découpait sur cet abysse vermillon, se penchant sur le corps brisé de l'exorciste.
Vaggie plissa les yeux avant de retenir son souffle. Ses prières silencieuses avaient été entendues ; l'ange de la mort lui était apparu pour recueillir son dernier souffle.
Qui cela aurait-il pu être d'autre ? Une beauté pareille n'avait pas sa place dans un endroit aussi sinistre que l'Enfer. Il était venu à elle sous la forme d'une femme à la peau de porcelaine et aux traits parfaitement symétriques. Un visage en forme de cœur, auréolé d'une couronne de cheveux dorés, lui faisait face. Deux cercles rougeâtres ceignaient ses joues pâles et par-dessus, une sclère d'un or pâle où luisaient deux rubis la regardaient d'un air soucieux.
Oh, si c'était à ça que la mort ressemblait alors Vaggie était toute prête à l'embrasser.
— Salve regina, laissa échapper l'ange déchue dans un souffle, une prière de miséricorde bourgeonnant dans sa mémoire fracturée. Salve regina, mater misericordia...
— Houlà, lui répondit la voix mélodieuse de l'ange tandis que celle-ci s'approchait lentement. Je sais pas qui est Regina mais moi, c'est Charlie.
Charlie ? Un drôle de nom pour un avatar de la mort mais Vaggie était bien la dernière à donner des leçons en matière de noms. Elle avait laissé Adam la nommer sans protester, grinçant silencieusement des dents face à l'honneur qui lui avait été accordé ; si c'était à refaire, elle aurait peut-être demandé...
Peut-être choisi...
— Oh par Satan, ton œil ! s'exclama le visage angélique. Attends, ne bouge pas...
Vaggie pouffa, incrédule. Bouger ? Même si son corps en morceaux le lui avait permis, elle n'aurait pas levé un orteil. Quel genre d'âme damnée aurait envie de se soustraire à une vision aussi divine ? Elle regarda "Charlie" fouiller dans la poche de sa veste carmin avant de tirer un mouchoir propre et de déchirer un morceau de sa manche. Avec précaution, elle approcha sa main de la plaie béante qui défigurait Vaggie et assembla les tissus en une compresse qu'elle pressa gentiment contre l'orbite creuse qui avait jadis abrité son œil gauche.
Ses mains étaient agréablement fraîches au toucher. L'ange déchue tressaillit à plusieurs moments, le contact lui arrachant plusieurs grimaces de douleur malgré la douceur des doigts qui la touchaient. La moitié de son visage était en feu, piquetée d'aiguillons douloureux autour de la crevasse que Lute avait creusée, et même toute la douceur et toute l'expertise de la Création ne pourrait pas la purifier de sa souillure. Qu'elle y ait réfléchi ou non, Vaggie s'était damnée en épargnant ce démon et maintenant, elle devrait en payer les conséquences.
Et pourtant... Mourir en Enfer, seule, mutilée et reniée de tous ceux qu'elle avait aimés était un sort bien peu enviable mais mourir dans les paumes miséricordieuses de Charlie ? Peut-être était-ce la plus douce des fins qui soit.
Vita, dulcedo et spes nostra—
— Ca va aller, lui promit Charlie, sa voix de velours glissant sur une fréquence caressante. Les anges sont partis, tu n'as plus rien à craindre.
Pour toute réponse, Vaggie sentit un sourire béat lui étirer les lèvres. Ses paupières étaient lourdes, sa tête lui tournait ; oh, elle se sentait glisser vers le miasme grisâtre de l'inconscience, bercée par les mains tendres de Charlie et une promesse à moitié chuchotée.
— Je ne les laisserai plus jamais te faire de mal.
Salve.
