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Azalée
Lorsque Lilith entra enfin dans la chambre de sa fille avec l'intention de la border et de lui souhaiter une bonne nuit, elle fut accueillie par la vision d'un joyeux chaos.
Les coussins duveteux soigneusement époussetés et arrangés par le personnel avaient été jetés par terre, dans un arrangement hasardeux qui n'était pas sans rappeler un parcours d'obstacle. L'un d'entre eux avait même été sauvagement éventré, laissant dans son agonie une pluie de plumes multicolores. La couverture qui aurait dû se trouver sur le lit avait été étendue entre deux piles de livres, comme pour imiter grossièrement un barrage ou un rempart ; derrière celui-ci, la princesse de l'Enfer faisant face à sa mère avec un air déterminé, une canne avec un pommeau en forme de pomme brandie dans sa main.
La Reine de l'Enfer haussa un sourcil élégant, vaguement amusée par le spectacle. Visiblement, l'histoire du soir avait laissé place à une session de jeu enfiévrée et Lucifer, comme d'habitude, n'avait pas vu le temps passer. Parfois, dans ses moments de faiblesse, il lui arrivait de souhaiter que son mari soit un peu plus ferme lorsqu'il s'agissait d'éduquer leur fille. Après des milliers d'années de vie commune, elle avait dû accepter bon gré mal gré le fait que Lucifer avait trop souvent tendance à se perdre dans ses fantaisies et ses rêves de création – c'était pour ça aussi qu'elle était tombée amoureuse de lui, après tout – mais une petite part d'elle-même avait espéré que cela change après la naissance de leur fille. Que Charlie soit une motivation suffisante pour pousser Lucifer à changer, puisque Lilith seule n'en valait pas la peine.
(Ce constat n'aurait pas dû être aussi amer à avaler. Lilith aurait dû avoir l'habitude – ce n'était pas la première fois qu'un homme refusait de changer pour elle.)
— CACHEZ-VOUS ! s'époumona la princesse de l'Enfer du haut de ses quelques dizaines d'années et de son mètre deux, arrachant sans le savoir sa mère à ses pensées sombres. LE DRAGON EST REVENU !
Oh, oh ? Alors son arrivée était attendue, tout compte fait ? Lilith feignit la surprise et fit mine de regarder autour d'elle, modelant ses traits pour adopter une posture faussement inquiète.
— Où ça, un dragon ?! murmura-t-elle à voix haute. Oncle Satan est-il venu nous rendre visite ?
— Mamaaaaan, tu joues pas le jeu ! pleurnicha Charlie en piétinant le sol jonché de plumes, un geste adorable même si fondamentalement indigne d'une princesse. C'est toi, le dragon !
— Oh, je vois ! Mille pardons, princesse !
Lilith fléchit les genoux et courba sa taille pour tirer une révérence désolée, arrachant à sa fille une petite moue au passage.
— Non, je suis pas une princesse, je suis un chevalier ! affirma la jeune démone en bombant le torse. La Première Femme se fendit d'un sourire indulgent en constatant que Charlie avait attaché un coussin à son bras droit pour imiter un bouclier, en plus d'utiliser la canne de son père comme une épée. Vraiment, sa petite fille était pleine d'imagination et de ressources !
... Elle ferait une fantastique reine, un jour.
— Mille excuses, noble chevalier, reprit Lilith en se laissant entraîner par le jeu. Mais si vous défendez cette forteresse et que je suis le dragon... qui donc est la princesse ?
— C'est papa, bien sûr !
Lilith leva les yeux et croisa enfin le regard de son époux qui les observait depuis le début, sagement assis sur le rebord du lit. Ce dernier avait troqué son traditionnel costume de scène pour une robe rose azalée cintrée à la poitrine par un motif en forme de pomme et un ruban de brocard d'or, laissant l'échancrure de son décolleté visible. Ses cheveux étaient un peu plus longs que d'habitude et retenus dans une coiffe médiévale à double pointe assortie au reste de sa parure, au bout de laquelle tombait un long voile rosâtre. Ses lèvres étaient peintes d'un parme satiné et Lilith devina qu'il avait probablement chipé un de ses rouges à lèvres pour rehausser leur couleur. Sous la lumière du ciel écarlate de l'Orgueil, il avait l'air ravissant. Une vraie princesse de conte de fées.
L'illusion se brisa lorsqu'il se fendit d'un clin d'œil vaguement gêné. Avec un petit hochement de tête, la Reine de l'Enfer sentit ses vestiges de son agacement fondre comme une glace au milieu du Cercle de la Colère. Comment en vouloir à ce petit bonhomme ridicule qui se grimait sans hésiter en princesse pour faire plaisir à leur fille ?
— Princesse Lucifer, salua Lilith avec un sourire en coin. Il semblerait que je sois venue pour vous enlever.
— Oh non ! Le terrible dragon est venu pour moi ! Qu'allons-nous faire, preux chevalier ?! minauda Lucifer, son timbre de voix bien trop aigu pour ressembler à celui d'un homme. La Reine pinça la bouche en 'o', agréablement surprise, mais avant qu'elle puisse commenter sur le choix de son mari, Charlie avait enjambé son rempart de tissus et de coussins éventrés pour s'empresser de répondre.
— N'aie pas peur, madame la princesse ! Je vais te protéger ! CHARGEEEEEZ !
Lilith eut à peine le temps de cligner des yeux qu'une petite démone s'était jetée dans ses jambes, ses cornes dehors et son coussin-bouclier en avant. La Reine éclata de rire et s'abaissa promptement, passant un bras derrière les genoux de l'enfant pour la faucher dans son élan, la soulever d'un coup sec et l'emprisonner dans son étreinte maternelle.
— Oh, oh, on dirait que j'ai fait un prisonnier ! ricana-t-elle telle une sorcière en attirant sa fille contre elle. Que vais-je bien pouvoir lui infliger comme torture dans mon terrible donjon ?
— Je vous en prie, monsieur le dragon, ayez pitié ! supplia Lucifer, faussement horrifié. Pas le supplice des chatouilles !
— NAAAAAAAAAAAAAN ! PAS LES CHATOUILLES ! cria Charlie.
Sa bouche étirée en un sourire victorieux, Lilith prit une longue inspiration et souffla très fort dans le cou de l'enfant tandis que ses doigts se mirent à chatouiller ses flancs sans pitié. Prise au piège de ses bras, la petite Charlie se mit à se tortiller dans tous les sens, les yeux remplis de larmes et la gorge assaillie par des hoquets de rire, le tout encouragée par les fausses suppliques de Lucifer qui n'était pas en reste. Lorsque Lilith fut satisfaite de son pseudo-châtiment, elle hissa sa fille sur son épaule et se mit à avancer vers le centre de la chambre, en faisant bien attention de ne pas trébucher sur un coussin mal placé.
— Pitié, pitié ! Nous nous rendons, ô terrible dragon du Palais Morningstar ! s'esclaffa Lucifer en se levant gracieusement du lit, son beau visage rayonnant de joie. Prenez-moi à sa place mais épargnez notre noble chevalier !
— Humm, vous avez osé tester ma patience ! renchérit la Reine. Je ne peux pas laisser un tel affront impuni !
— Je ferais tout ce que vous voudrez, grand dragon !
Lilith haussa un sourcil par-dessus la tête de Charlie, son sourire prenant une tournure définitivement salace que seul son époux pouvait comprendre. Visiblement, Lucifer semblait s'être rendu compte après coup du double sens de sa proposition car ses joues se colorèrent soudain d'un or vif et sa réponse s'emmêla dans une quinte de toux gênée. Face à sa gêne, la Première Femme pouffa avant de renverser sa fille sur le lit défait.
— Vous entendez ça, noble défenseur ? Votre princesse vient de vous sauver des terribles chatouilles ! Comment allez-vous la remercier pour ce si généreux sacrifice ?
— Un bisou ! Papa, un bisou ! exigea Charlie en agitant ses bras vers son père.
Les deux parents échangèrent un regard complice, leurs pensées coquines fondant pour laisser place à une tendresse tout particulière. Leur fille était encore à un stade de sa croissance où elle n'avait aucun problème à leur réclamer de l'affection, qu'il s'agisse de câlins ou de baisers. Elle était sortie de sa phase pot de colle pendant laquelle elle se cachait constamment dans les jupes de sa mère ou dans le giron de son père dès qu'ils prévoyaient une sortie mais pas assez pour se détacher de leurs bras rassurants. Lilith savait que Lucifer appréhendait le moment où ils devraient la présenter au public en tant que Princesse de l'Enfer et héritière du trône ; ils avaient déjà eu quelques accrochages à ce sujet, tous tombés à plat lorsque Lilith avait décidé de lâcher l'affaire.
Charlie était encore petite, pensa-t-elle avec affection tandis qu'elle regardait son époux couvrir de baisers le front et les joues de leur fille, elle pouvait profiter encore un peu de ses jeux et de ses contes de fées. Elle n'avait pas besoin du carcan du protocole ni du poids de la couronne ; elle n'avait pas besoin d'éprouver la laideur et l'horreur de l'Enfer, juste l'amour de ses parents.
C'était bien assez pour le moment.
— Allez, allez, fini les exploits, déclara-t-elle en tapotant le bout du nez de sa fille. Il est l'heure pour les preux chevaliers d'aller se coucher et pour les belles princesses de ranger le bazar qu'elles ont mis.
— Hein – euh, oups ! Bien sûr, tout de suite ! répondit l'ange déchu en claquant des doigts, laissant sa magie réparer et ranger les coussins, livres et autres objets éparpillés dans toute la pièce. La couverture se replaça d'elle-même sur le lit pendant que Lilith s'affairait à détacher l'oreiller qui protégeait le coude droit de Charlie. Cette dernière plissa la bouche en une petite moue, déçue de devoir stopper le jeu, mais elle ne tenta pas d'insister, laissant sa mère la border et l'embrasser sur le front.
— Demain, c'est toi qui fais la princesse et papa qui fait le dragon.
— Si tu veux, ma chérie, concéda Lilith.
— Même qu'il va pouvoir voler et cracher du feu, marmonna la fillette en battant ses paupières déjà alourdies par le sommeil.
— Pas à l'intérieur du palais, tu sais bien.
— Hm, non, s'pas drôle.
— Je sais, s'esclaffa Lilith en levant les yeux au ciel. Mais la dernière fois qu'un brave petit chevalier a voulu affronter un gros méchant dragon qui crache du feu, il a fallu changer tous les rideaux de l'aile ouest et ça a senti le brûlé pendant des semaines, alors c'est non.
— Hm... On peut le faire dans la cour ?
— ... Si tu es sage, peut-être. Maintenant, essaie de dormir, ma princesse.
— Bonne nuit, maman.
— Bonne nuit, Charlie.
Lucifer s'était silencieusement éclipsé pendant que Lilith bordait Charlie et l'attendait patiemment hors de la chambre, toujours affublé de sa robe rose de princesse et de sa coiffe. Il avait la décence de paraître vaguement embarrassé d'avoir repoussé l'heure du coucher de Charlie mais Lilith n'avait pas le cœur à se fâcher contre lui. Pas alors qu'il affichait une tenue si délicieuse et le corps parfait pour la porter.
— Merci d'avoir joué le jeu, fit-il en se frottant l'arrière de la nuque, sa voix portant toujours dans des tons plus aigus que son timbre usuel. Charlie était vraiment emballée par l'idée et je n'ai pas pensé à regarder l'heure...
— Hm, vous avez de la chance d'être aussi mignonne, princesse Lucifer, le taquina Lilith, uniquement pour le plaisir de voir le visage de son mari se colorer de nouveau. Mais je n'ai pas cédé par bonté d'âme. Rappelez-vous, vous m'avez promis quelque chose en échange de la vie de votre protecteur.
Lucifer battit des paupières pendant quelques secondes avant de lui répondre par un sourire faussement modeste.
— Bien entendu. Tout ce qui est en mon pouvoir est à vous, ô terrible dragon.
— Hm, tout ce qui est en votre pouvoir, Votre Majesté ? susurra Lilith en posant les mains sur la poitrine de son époux, ravie de découvrir deux renflements arrondis au lieu d'un torse plat et anguleux. Vous savez que c'est une dangereuse chose à promettre en Enfer.
— Pour mon noble chevalier, aucun sacrifice n'est trop grand, répondit le Roi de l'Enfer, une étincelle familière dansant au fond de ses yeux pâles.
(La même étincelle qui avait jadis brillé lorsqu'il avait offert la pomme à Eve. Lorsqu'il avait affronté le regard des anges pendant que ceux-ci lui muselaient la bouche, l'empêchant de crier lorsqu'ils commencèrent à lui mutiler les ailes. Lorsqu'il avait contemplé le cratère qui déformait le sol de l'Orgueil et avait juré d'y bâtir un nouvel Eden.)
(L'étincelle qu'elle ne retrouvait que trop rarement, ces derniers temps.)
Lilith ravala ses pensées et captura cette bouche divine ourlée de rose, ses doigts se frayant un chemin fébrile sous les jupons de sa robe. Charlie était encore jeune et Lucifer était encore là, présent et capable de faire au moins un effort, peut-être de changer...
C'était bien assez pour le moment.
