Chapter Text
Time belongs to us
Ce jour avait été prévu depuis des millénaires, pourtant son ichor se glace dans ses veines, et son cœur s’arrête dans sa poitrine. L’air lui-même semble se figer tout autour de lui lorsque la lance transperce la gorge d’Hector.
Il n’y a rien qu’Apollon puisse faire lorsque son protégé s’effondre dans la poussière devant lui, lorsque le fils de Thétis défait l’armure qui prenait une teinte cramoisie. Le prédateur désacralise sa victime lorsqu’il attache le corps de son parfait Hector derrière son char, et la terre est soulevée par la cruauté d’Achille.
Apollon ne pouvait pas le sauver, il en a reçu l’interdiction, mais comment pourrait-il rester impassible alors que l’homme qu’il aimait plus que les arts est humilié même dans la mort ? Il a promis, penché sur le berceau du prince, qu’il le protégerait contre vents et marées et il a trahi sa parole en le laissant tomber face au lion de Phthie…
C’est trop tard pour sauver son corps, mais Apollon peut peut-être encore sauver son âme ! Il ne peut pas le laisser souffrir entre les griffes des Kères alors qu’il a sa place avec les plus grands aux Champs-Élysées, et s’il doit faire trembler l’Olympe et les Enfers pour le salut d’Hector, alors Apollon se montrera plus terrifiant encore que Typhon.
En un rayon de lumière, il disparaît du champ de bataille pour poser le pied sur l’Olympe, dans le palais de son père, celui qui lui a imposé de rester en retrait alors que son champion se faisait égorger et désacraliser—pourquoi Athéna obtient-elle toujours ce qu’elle désire, alors qu’Apollon peut seulement ramasser les milliers de morceaux de son cœur brisé ?
Apollon s’agenouille face à Zeus, posant sa tête sur les cuisses de son père, des larmes brûlant ses yeux alors que la douleur dévore son cœur—toutes les mélodies de ce monde ne sont plus que des mornes bourdonnements dans ses oreilles, et chaque lumière n’est plus que terne et froide. Il ne peut pas vivre sans son magnifique Hector !
‘’Ô glorieux Père Zeus, permets-moi de secourir mon protégé des immondes sévices que le fils de Thétis lui réserve ! Par pitié, tous ses exploits ne peuvent pas être balayés par la cruauté d’un seul homme, son honneur mérite mieux que la punition que le destin lui a réservée !’’
Sa voix tremble tout autant que son corps, que ce soit de rage ou de douleur, mais Apollon ne peut pas se permettre de laisser Hector souffrir même dans la mort.
‘’Mon fils, nous ne pouvons pas intervenir sur le sort des mortels, peu importe à quel point nous le souhaitons. Nous ne sommes pas les Moires, nous ne pouvons qu’accepter que les choses se dérouleront contre notre volonté. J’ai moi-même dû subir leurs décisions lorsque mon fils Sarpédon est mort, sans que je ne puisse rien y faire.’’ Zeus soupire, une pointe de tristesse dans sa voix, ‘’Nous ne pouvons pas ramener les morts à la vie, nous n’en avons pas le pouvoir.’’
‘’Je ne peux pas laisser Hector être humilié dans la mort alors qu’il a vécu un destin si honorable, alors qu’il a simplement protégé sa cité et sa famille contre l’inévitable ! N’est-ce pas digne du respect des dieux qu’Hector se soit battu jusqu’à son dernier souffle pour son pays comme vous l’avez vous-même fait en vous dressant vénérablement face à l’hideux Typhon pour défendre notre chère Olympe ?’’ Apollon relève la tête, ses joues trempées de larmes, ‘’Mon tendre Hector mérite mieux que d’errer sur les bords du Styx, à attendre douloureusement qu’Achille décide de finalement respecter les rites funéraires attendus pour un noble guerrier comme le fils de Priam. Ô grand roi, nous savons tous les deux ce qu’il advient des âmes qui ne peuvent payer le nocher Charon…’’
Une nouvelle fois, son père soupire au-dessus de lui, avant de doucement caresser le visage d’Apollon. Dans ses yeux, un ancien amour brille ; sas aucun doute Zeus reconnaît en lui la beauté de sa mère Léto, qu’il n’a pas pu admirer sans que l’ombre de la reine ne plane au-dessus de lui depuis si longtemps…
‘’Je détesterais qu’Héra puisse profiter de la victoire du camp qu’elle a choisi de soutenir, là où je n’aurais plus qu’à récolter les fruits de ma défaite…’’ Zeus grogne, ‘’Si même moi, le maître du destin, ne peux pas permettre à Troie de l’emporter face aux trois Moires, alors je ne peux que t’autoriser à descendre aux Enfers pour récupérer l’âme de ton valeureux Hector.’’
‘’Je te remercie, mon puissant père, de m’autoriser à honorer l’âme de mon cher guerrier. Je rappellerai à Priam et au reste de sa famille de te remercier pour ta pitié avec les meilleurs hommages disponibles malgré cette satanée guerre—‘’
‘’Ce ne sont pas des hommages que je désire. Seulement la victoire.’’
‘’Mais Père, tu sais tout aussi bien que moi que Troie est condamnée à perdre cette guerre !’’ Apollon fronce les sourcils, un étrange pressentiment le dominant
‘’Hector est peut-être la réponse à notre problème.’’ Zeus se frotte le menton
‘’Il est—‘’
‘’Les Moires ont tissé le destin de chaque être vivant de cette terre, mais pas celui des morts.’’ Un long sourire étire les lèvres du roi des dieux, ‘’Empresse-toi de récupérer son âme sur les rives du Styx, mais ne le guide pas jusqu’aux Champs-Élysées.’’
‘’M’autorises-tu donc à ramener Hector sur l’Olympe pour que je puisse faire de lui ma muse ailleurs que sur le champ de bataille ?’’ Apollon demande fébrilement, l’espoir naissant en lui
‘’Non, je suis le seul à pouvoir le faire.’’ Zeus gronde, sa main attrapant brusquement le menton d’Apollon, ‘’Mais j’ai eu une bien meilleure idée. Une idée qui nous permettra de remporter cette guerre…’’
Il n’avait jamais imaginé un jour se rendre aux Enfers, à moins d’y être puni pour l’éternité…
Apollon s’avance prudemment sur les rives du Styx, à la recherche de la seule âme qui puisse encore faire brûler la flamme de l’amour à l’intérieur de lui. Sa lumière radie naturellement tout autour de lui, éclairant son chemin et éloignant les âmes qui voudraient trouver refuge auprès d’un dieu ; Apollon n’est pas là pour eux, et il ne leur accordera pas le moindre regard, encore moins s’ils sont morts pour faire tomber Troie…
Les rayons dorés émanant de lui s’obscurcissent progressivement, au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans les Enfers, mais Apollon ne s’inquiète pas d’être absorbé par la morosité du royaume de son oncle Hadès. Il n’a plus aucune raison de s’inquiéter maintenant qu’il pose son regard brillant sur une ombre assoupie dans l’herbe noire des Enfers, tous les morceaux de son cœur semblant se reformer à la simple vue de son magnifique soldat.
Malgré l’immonde sang noir suintant depuis sa gorge transpercée et son teint pâle, Hector est toujours aussi parfait à ses yeux—Apollon lui rendra son honneur et lui offrira l’avenir réjoui qu’il aurait toujours dû avoir, au lieu de se battre en vain durant cette stupide guerre !
Apollon pose une main sur la joue de son brave soldat, espérant que sa lumière suffira pour réveiller son ombre ; il a encore tant d’épreuves à surmonter avant d’enfin pouvoir se reposer, mais Hector ne frémit pas une seule seconde. Il n’y a pas de mouvement, pas de souffle, pas de vie.
Son ombre semble tout aussi morte que son corps.
‘’Tu dois te réveiller, Hector ! Ta famille attend encore de toi que tu les sauves de cette guerre !’’
Sa voix mélodieuse résonne parmi les morts attendant d’être emportés par le nocher des Enfers, mais aucune réponse ne l’atteint. Hector ne cligne pas des yeux, ses lèvres ne bougent pas.
‘’Hector ! S’il te plaît !’’
‘’Ne gaspille pas ta lumière, mon frère.’’ Une voix résonne soudainement derrière lui, ‘’Son ombre retrouvera conscience uniquement lorsque son corps aura été rendu à sa famille pour la procession des rites funéraires, et tu sais tout aussi bien que moi qu’Achille ne mettra pas un terme à sa vengeance avant plusieurs longs jours.’’
‘’Hermès…’’
Apollon grogne, bien sûr qu’il aurait dû savoir qu’il le retrouverait ici…
‘’Qu’es-tu venu faire ici, Apollon ? Jamais notre oncle Hadès ne te laissera emporter une ombre hors de son royaume.’’
‘’J’ai pourtant reçu l’ordre de prendre soin de cet homme de la part de notre père, le glorieux roi de l’Olympe.’’ Apollon croise les bras sur sa poitrine en se redressant
‘’Notre père n’a pas le moindre pouvoir ici, bien qu’il soit le maître des cieux.’’
‘’Renonce à t’opposer à moi, Hermès. Je ne reculerai devant rien pour accomplir ma mission.’’
De longues secondes s’écoulent, leurs regards s’opposant au milieu des ténèbres de l’autre monde. Ils ont toujours été de très bons amis, de réels frères sur l’Olympe, même s’ils ont des vues différentes sur cette interminable guerre. Peut-être pourront-ils se réconcilier une fois que ce conflit cessera finalement…
‘’Soit, Apollon. Je vais te guider jusqu’à Charon, mais ce sera à lui de décider de la suite de ton aventure.’’ Hermès soupire, avant de murmurer, ‘’Tu ferais mieux d’avoir de quoi payer…’’
Il n’a certainement pas peur du nocher, alors Apollon garde la tête haute lorsqu’Hermès l’emmène finalement face à Charon.
Le batelier le regarde de haut en bas, vraisemblablement surpris qu’un dieu olympien se tienne devant lui au lieu d’être en sécurité parmi les cieux. Il tend simplement sa paume rachitique lorsqu’Apollon lui offre tout un coffret d’oboles dorées, et l’absence de réaction de Charon suffit pour convaincre Apollon de monter sur sa barque.
Il envoie un dernier regard vers Hermès, laissé sur la rive avec les ombres qui devront attendre leur tour.
‘’Bonne chance, mon frère.’’
Hermès disparaît dans un dernier encouragement, laissant Apollon seul avec le silencieux dieu chthonien. Il espère ne plus jamais avoir à descendre aux tréfonds des entrailles de la terre, puisque les ténèbres semblent l’engloutir plus profondément encore dès qu’il s’enfonce dans le royaume du dieu des morts.
Un frisson traverse sa colonne vertébrale lorsqu’enfin se dresse devant lui la demeure d’Hadès, et Apollon descend de la barque de Charon sans se retourner. Il ne peut plus se permettre de perdre du temps, il doit emporter l’âme d’Hector avec lui pour réussir la mission que Zeus lui a confiée !
Les flammes des torches éclairent son chemin dans le palais souterrain, et les ombres travaillant au service du roi des Enfers s’écartent en le voyant arriver ; le feraient-elles si elles savaient qu’il n’a aucun pouvoir ici ? Apollon n’a aucun contrôle aux Enfers, si ce n’est de pouvoir guider la lumière jusqu’à lui, ce qui explique pourquoi il s’agenouille sans attendre devant son oncle Hadès.
C’est une bonne chose que la douce Perséphone soit à la surface, pour qu’elle n’ait pas à assister à son spectacle de soumission, alors que son époux fronce les sourcils. Bien évidemment, Hadès n’est pas ravi de voir un Olympien se tenir dans son domaine, autre qu’Hermès, et Apollon imagine qu’il le renverra lui-même dans les cieux s’il s’impose trop longtemps au milieu de ses habitudes…
‘’Je suppose que Zeus a encore eu une brillante idée ?’’ Hadès hausse un sourcil
‘’Oui, mon oncle.’’ Apollon se relève en évitant le regard du dieu chthonien, ‘’Mon père m’a envoyé chercher une ombre.’’
‘’Bien sûr, ce très cher Zeus…’’ Hadès soupire, ‘’Que compte-t-il faire de cette ombre ? Lui imposer une tromperie pour rendre notre sœur Héra folle de rage ?’’
‘’J’ai été chargé par mon père de ramener une âme à la surface, en vie, pour que la guerre cesse finalement après presque dix ans de ce stupide conflit.’’
‘’La guerre entre Troie et l’alliance achéenne ? Je ne serais pas opposé à ce que tout cela s’arrête pour que les âmes ne surchargent plus l’accueil de mon royaume. Mais c’est absolument hors de question que tu emportes une de mes ombres avec toi jusqu’à la surface.’’
‘’Mais mon oncle—‘’
‘’Mon royaume a été conçu pour que les âmes des défunts y résident pour l’éternité, et je ne laisserai pas Zeus en changer les lois à son bon vouloir. Il ne doit régner que sur les cieux, pas sur les Enfers. Est-ce bien clair, mon jeune neveu ?’’ Hadès gronde, toute sa sévérité résonnant dans le hall de son palais
‘’Je te supplie du plus profond de mon cœur, ô puissant oncle, permets-moi d’emporter cette simple âme avec moi, rien que pour cette fois… Je n’ai jamais cherché à te nuire lorsque mes nombreux amants ont rejoint ton royaume, je ne t’en ai même jamais voulu pour mon pauvre Orphée, mais je ne saurais demeurer pacifique si tu m’empêchais de repartir avec mon brave Hector.’’
Apollon guide toutes les lumières des flammes jusqu’à lui, le faisant briller dans un éclat doré menaçant. S’il doit se battre, alors il espère que son père lui prêtera sa force, à défaut d’avoir bien voulu reprendre contact avec son grand-frère…
Hadès le regarde de haut, ne tremblant pas une seule seconde face aux étincelles dorées éclatant de ses yeux et de ses doigts.
‘’Oh, alors c’est cette ombre que tu recherches… Apollon, tu devrais pourtant être habitué à perdre tes amants, après tout, voilà déjà des siècles que ma chère Perséphone doit réconforter tes lamentations, tes échecs.’’
‘’S’il te plaît, je ne suis pas là pour débattre avec toi ! C’est très important que tu accèdes à ma demande, et si tu le faisais, alors l’Olympe n’exigera plus rien de toi durant le siècle à venir !’’ Apollon se jetterait une nouvelle fois à genoux, si son oncle était aussi sensible que son père
‘’Un siècle entier libéré de vos stupides caprices ?’’ Un sourire carnassier étire les lèvres d’Hadès, ‘’Comment refuser cette alléchante proposition ?’’
Hadès claque des doigts, l’écho résonnant à travers tout son palais, faisant vibrer l’air lorsque l’âme d’Hector apparaît entre les bras d’Apollon. Il est toujours inconscient, la vie entièrement drainée hors de son ombre et le sang noir recouvrant son corps décharné à de nombreux endroits.
Bientôt, tout ceci ne se sera jamais produit.
‘’Je te remercie, puissant Hadès.’’
‘’Prends-le. Déguerpis rapidement avant que je ne change d’avis.’’
Apollon ne prend pas le moindre risque, laissant la lumière le ramener jusqu’à la surface, directement à l’intérieur de son temple à Troie. Il dépose l’ombre sur l’autel faisant face à sa statue, caressant tristement la joue du bien-aimé qu’il n’a pas su protéger…Mais il ne se laissera plus faire face aux terribles souhaits des Moires, maintenant qu’il a le soutien de Zeus pour mettre à exécution leur plan.
Ce serait sans aucun doute beaucoup plus simple s’il avait le corps d’Hector, mais son père lui a formellement interdit d’approcher le monstrueux Achille—Apollon le tuerait sans la moindre hésitation s’il le pouvait, mais Athéna ou bien Héra elle-même interviendraient, et ce serait le chaos sur l’Olympe…
Apollon n’a pas d’autre choix que de se débrouiller avec l’âme d’Hector, mais n’est-il pas le fils du puissant Zeus ? Le petit-fils du terrible Cronos ? Il y a un pouvoir en lui, du fait de l’héritage de son ichor, et Apollon se doit de l’utiliser comme son père le lui a appris à peine quelques heures plus tôt, pour sauver son protégé de la tourmente dans laquelle il est plongé.
Il place ses mains juste au-dessus de l’âme d’Hector, appelant à lui tout son pouvoir pour atteindre le potentiel endormi au plus profond de lui—il n’y a rien de plus rapide que la lumière, et le temps ne le vaincra pas…
Apollon irradie l’âme d’Hector jusqu’à ce qu’il se mette à briller comme une sublime étoile. Un sourire se glisse sur les lèvres du dieu, alors que le temple commence lui-aussi à briller tout autour d’eux, les colonnes tremblant sous l’intensité de son pouvoir.
‘’Ça a fonctionné…’’
Ce ne devrait pas être surprenant du fait de ses liens familiaux, mais Apollon ne croyait certainement pas que Zeus avait raison. Peu importe, il est trop tard pour se poser des questions.
Apollon prend l’âme d’Hector entre ses bras, disparaissant du temple pour trouver le chemin du palais royal troyen, jusqu’à la chambre de son brave prince. Là où la pauvre Andromaque sanglote, le visage enfoui dans les draps portant encore l’odeur de son mari. Là où le jeune Scamandrios dort, inconscient du sort que les Moires ont réservé à son père.
Bientôt, toute leur douleur n’aura jamais existé.
Apollon dépose l’âme d’Hector sur son lit, usant de ses derniers pouvoirs pour faire disparaître le sang et la poussière.
‘’Repose-toi, mon prince…’’ Il caresse son visage inflexible, ‘’Je te retrouverai bientôt, dans un corps plus jeune et à une autre époque. Tu auras la lourde tâche de changer l’avenir, mais je sais que tu empêcheras la guerre de se produire. Seul toi le peux, Hector de Troie.’’
