Actions

Work Header

Shuffle lives (into the wrong categories)

Chapter 4: La surprise

Notes:

Qui voilà avec un chapitre, plus de deux ans après le dernier?

Pour ma défense, j'avais écrit genre 50% du chapitre avant d'écrire les chapitres précédents, mais ça collait plus du tout avec le reste, et j'aimais plus trop ce que j'ai écrit. Donc j'ai gardé à peu près la moitié et j'ai (r)écrit le reste. Et la conversation en deuxième partie m'a bien donné du fil à retordre, j'ai dû littéralement jouer la scène avec moi-même pour pouvoir avancer (oui, oui, ici on est scénariste, metteur.euse en scène ET acteur.ice).
Quand je me suis réattelé.e après plusieurs mois d'inactivité à la fic, je pensais n'avoir "que" à finir certains passages, au final j'ai rajouté des scènes et j'ai laissé le chapitre dormir encore un peu.
Et en début de semaine je me suis remis à l'écriture (sur du Wolasius) et aujourd'hui, je me suis replongé.e dans ce chapitre pour avancer dans les corrections... au final, je suis aussi surpris.e que vous d'avoir fini le chapitre aujourd'hui!

J'espère que la longueur du chapitre compensera un peu l'attente (même si on est à environ 2/3 d'introspection/monologue) et que ça vous plaira! :D

(See the end of the chapter for more notes.)

Chapter Text

Ca lui faisait étrange de retourner à l’Intendance.

 

D’une part Thorn éprouvait un certain soulagement à retrouver un élément de sa routine. Mais d’autre part, ça n’était qu’un bref répit : le bureau avait bien changé en l’espace des quarante-huit heures où il l’avait quitté.

 

Manifestement incapable de rester silencieux plus de cinq minutes, Archibald avait fini par ne plus pouvoir supporter le silence dans la voiture et s’était lancé dans un babillage incessant, auquel Thorn avait prêté une oreille distraite. Il en ressortait qu’une enquête avait été ouverte contre lui, et que l’ensemble de ses livres et des effets restés dans le bureau de l’intendance avaient tous été saisis, à l’exception du mobilier. Archibald avait assuré tout fier que l’Esprit de famille et lui avaient fortement insisté pour que le matériel nécessaire à la Réintégration lui soit rendu au plus vite. Mais Thorn ne voyait pas de quoi se réjouir : entre-temps, il ne pourrait pas immédiatement se pencher sur la seule tâche qu’on lui avait accordé.

 

A en juger par son air ahuri, Archibald n’avait pas été informé des autres changements apporté au bureau. D’épais barreaux en fer avaient été soudés grossièrement à l’extérieur des fenêtres, pour empêcher toute fuite ou toute autre tentative de se soustraire à la justice. Un énième rappel de sa nouvelle réalité de criminel en sursis.

 

Avant d’entrer dans sa salle, les gardes passèrent les affaires de Thorn au peigne fin. Sa pipe et son nécessaire à tabac lui furent confisqués, sous prétexte de ne pas lui laisser d’effets pouvant générer des incendies; mais il avait vu l’un des gardes glisser subrepticement les objets dans sa poche. Il crut qu’ils allaient casser la canne, en la triturant dans tous les sens pour vérifier si elle ne contenait pas de lame cachée (comme si Thorn en avait besoin, avec ses Griffes). Après avoir pris un temps délibérément excessif pour examiner l’objet, laissant Thorn reposer l’intégralité de son poids sur sa jambe droite (Archibald avait osé proposer son aide de plus belle, aide que Thorn avait promptement refusée), ils la lui rendirent en bon état. Heureusement, les gardes n’avaient pas trop lorgné sur sa montre à gousset et n’avaient pas insisté pour la démonter ou l’emmener chez un horloger pour « l’examiner davantage ». Mais il dut observer avec irritation les gardes inspecter le reste de ses affaires, dépliant les affaires soigneusement rangées pour les rejeter pêle-mêle dans la malle, et dut se calmer en égrénant les maillons de la chaîne de sa montre à mesure qu’il récitait silencieusement les provinces du Pôle de la plus peuplée à la plus déserte.

 

Enfin, Archibald et les gardes sortirent du bureau, et en entendant le verrou s’enclencher Thorn ressentit un léger soulagement. Il claudiqua jusqu’à la penderie, traînant la malle par terre. Le grand miroir y trônait toujours. Thorn se remémora toutes les fois où Ophélie l’avait traversé pour débouler dans le bureau sans crier gare. Au fond, il avait toujours apprécié ces visites impromptues, un peu plus que cela même. A présent, il regrettait de ne pas les avoir apprécié davantage.

 

Avec un soupir, il ouvrit la malle, replia ses effets et les rangea dans les étagères. Puis il chassa tous les faux plis des vêtement qui se retrouveraient pendus aux cintres. Il poussa la malle contre un mur, et sortit de la penderie, son nécessaire à lettres sous le bras qui ne tenait pas la canne. Thorn le déposa sur le grand bureau, et se laissa choir sur la chaise. Il posa ses coudes sur la table, joignit ses mains et posa ses pouces sous son menton, son nez et ses lèvres appuyant sur le côté de son index. Respirant profondément, il regarda la pièce, qui lui semblait être plus vide qu’à son arrivée. Thorn avait beau être un minimaliste, la vision des murs blancs à travers les étagères noires le mettait mal à l’aise. Impossible à présent de se livrer aux différents rituels destinés à lui faire garder tête froide quand il avait l’impression d‘être submergé : passer en revue les livres de la bibliothèque par ordre alphabétique et par couleur de reliure, calculer les différences horaires entre les différents territoires du Pôle et les autres Arches, ou entre les différentes Arches entre elles, faire glisser les perles du boulier au rythme des secondes. Enfin, si, avec sa mémoire et par automatisme, il aurait pu réciter intégralement l’inventaire de sa bibliothèque, et calculer de tête les différences horaires; mais voir les objets ou pouvoir les manipuler était précisément ce qui lui permettait de rester ancré.

 

D’une certaine façon, l’état du bureau vide reflétait parfaitement l’état d’esprit de Thorn. La quête qui n’avait cessé de l’animer – percer le secret du Livre de Farouk - depuis cinq mille cent dix-huit jours venait de s’évaporer. Se marier avec une Animiste pour tenter d’acquérir le pouvoir de lecture avait été son dernier espoir, et, maintenant que ledit mariage était irrémédiablement tombé à l’eau, il n’avait plus aucun moyen ou ébauche de solution qui lui était humainement possible de mettre en place pour lire le Livre, ne lui laissant plus d’autre choix que d’abandonner définitivement ce qui avait été son moteur pour les quinze dernières années.

 

Ce qui avait commencé comme un ensemble de tâches secondaires (maintenir sa fiancée en vie, la garder hors des griffes de l’Ambassadeur, s’assurer d’un certain bien-être et éventuellement s’arranger pour qu’elle ne le détestât point) s’était bien vite hissé au rang de motivations primaires, venait aussi de s’écrouler. Que de temps et d’efforts avait-il fallu déployer pour garder sa fiancée en sécurité, et se rendre plus supportable à ses yeux, tout ça pour qu’elle retournât sur son Arche sans que ni mariage, ni Cérémonie du Don il n’y eût. Et maintenant que sa tante venait d’accoucher d’un bébé en bonne santé, elle ne verrait plus d’utilité à avoir Thorn comme fils de consolation ou de Dragon de substitution dans sa vie.

 

Thorn fut brusquement particulièrement conscient des battements de son coeur, qui semblaient résonner dans sa cage thoracique. Il sentait un vide inhabituel à l’intérieur de celle-ci, un vide qui lui grignotait petit à petit les organes, les os, les muscles, un vide qui lui faisait au moins aussi mal que sa jambe gauche. Alors que ce vide s’élargissait progressivement en lui, les murs du grand bureau désert pesaient de plus en plus sur ses épaules, contre son torse et son dos.

 

Il n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire.

 

Thorn aurait bien fumé une pipe pour calmer ses nerfs. A défaut, il dut se résoudre à recourir au dernier rituel qui lui restait. Il sortit sa montre à gousset, faisant claquer le clapet comme à son habitude. Le claquement résonna fort dans la pièce vide.

 

Clac.

 

Il revoyait Ophélie glisser dans l’escalier de la Manufacture de la Dame Hildegarde, il revit son corps, plus blême que jamais, tomber au sol, se tordre de douleur lorsque Melchior lança ses illusions létales. Il réentendit les hurlements, sentit son sang se figer et son coeur chuter. Quoiqu’il eût réussi à sauver Ophélie, la culpabilité lui tordait toujours autant le ventre. Lui qui avait toujours tiré fierté du fait que, contrairement aux autres Dragons, il ne faisait pas de mal aux innocents, avait sciemment arraché une jeune fille à son Arche natale et mise de façon répétée en péril, sans l’avertir suffisamment des dangers qui l’attendaient.

 

Clac.

 

D’ailleurs et paradoxalement, en sauvant Ophélie, il venait de mettre en danger Berenilde et sa fille. Leur position à la Cour était relativement précaire, en tant que dernières représentantes du Clan des Dragons, bien que leur statut de Courtisane pour l’une et de descendante directe de l’Esprit de Famille pour l’autre leur conférât une certaine protection. Mais c’étaient aussi ces mêmes caractéristiques qui attisaient la jalousie des Clans. Et il ne savait pas comment les protéger de ses dangers. Archibald semblait avoir assez d’estime pour sa tante et sa filleule pour au moins tenter de veiller sur elles.

 

Clac.

 

Il restait maintenant à déterminer dans combien de temps un ou une autre initiée allait pointer le bout de son nez pour régler l’affaire. Ou si la tentative de meurtre de Melchior, pour l’instant impunie, ne risquait pas de lui valoir une visite de Dieu lui-même.

 

Clac.

 

Il fallait qu’Ophélie et sa famille quittassent l’arche au plus vite. Certes, un déménagement sur une autre Arche ne la protégerait pas beaucoup, il devait sans doute y avoir des Initiés là-bas aussi, à commencer par cette Rapporteuse. Mais mieux valait ne pas leur faciliter inutilement la tâche. Il faisait en cela suffisamment confiance à Sophie et Roseline pour emmener leur famille hors de danger, dès qu’Ophélie serait en état de voyager. Ce qui ne saurait tarder ; un état qui emplissait Thorn autant de soulagement que de douleur.

 

Clac.

 

Réflexion faite, Thorn n’était pas sûr qu’Archibald, à présent exclu de son Clan, fût un allié suffisant pour Berenilde et sa fille. Et il lui restait encore un levier pour se rendre utiles à elles : jouir du peu de crédibilité qui lui restait après sa mise en examen pour ne pas faire de vagues et s’occuper de deviser un plan de Réintégration juste et argumenté aussi solidement que possible, qui contenterait suffisamment les Clans de la Cour et les Déchus, de sorte à ne pas créer environnement politique instable ou de leur donner une autre raison de vouloir faire du mal à Berenilde ou sa fille en représailles.

 

Clac.

 

Il referma définitivement la montre.

 

Animée par cette nouvelle motivation, fût-elle temporaire, il attrapa son nécessaire à écriture et se mit immédiatement à établir des listes, des tâches à accomplir pour mener cet objectif à bien, la liste des ressources nécessitées et des pièces qu’il faudrait des Archives familiales ; parallèlement, il se mit à établir un échéancier.

 

Soixante minutes plus tard, il déposa la version finale d’une lettre enjoignant aux Clans de remettre un mémoire préalable endéans deux semaines sur le coin gauche du bureau (juste au-dessus de la tache d’encre laissée par un passage d’Ophélie). Quand son secrétaire Siegfried (qui, selon les radotages d’Archibald, avait brièvement lui aussi envisagé la démission en apprenant l’emprisonnement de Thorn) se présenterait à huit heures au bureau, il prendrait la lettre et la tapuscrirait ; Thorn les signerait dans la foulée, et les lettres devraient être remises aux différents chefs de clans dans l’après-midi.

 

Thorn dut se fendre de deux courriers de demande supplémentaire, le premier au Ministre de l’Intérieur et au chef de la police seigneuriale pour récupérer tous les documents et ouvrages qui avaient été dans son bureau, et un second adressé au Ministre des Œuvres Écrites, demandant une consultation des Archives cadastrales et de la propriété foncière, d’ordinaire consultables uniquement aux Archives familiales. Ces courriers nécessitant la signature d’Archibald, il ne pourrait pas les remettre à Siegfried à la première heure ; il n’y avait qu’a espérer que son tuteur montrât le bout de son nez suffisamment tôt pour que les courriers quittassent l’Intendance dans la journée.

 


 

Quoiqu’il fût exténué, tant bien mentalement que physiquement, Thorn ne parvint pas à fermer l’oeil de la nuit. Peu importe la position qu’il adoptait, la douleur qui irradiait de sa jambe l’empêcher de trouver le sommeil. Il n’avait ni le moindre dossier, ni la moindre activité pour se distraire. Par conscience professionnelle ou mû par un élan de générosité envers son successeur, il avait réussi à finaliser tous les dossiers urgents avant les Etats de famille et avait délégué le reste des dossiers aux hauts fonctionnaires, le tout accompagné de directives.

 

Il se demandait si Ophélie avait mal elle aussi, à son bras cassé. Si elle avait des difficultés à trouver le sommeil. Si elle se préparait à rentrer sur son Arche.

 

Et s’il lui écrivait une lettre ? Après tout, il restait beaucoup de choses en suspens entre eux, des choses qu’il ne lui avait pas dites. Il devrait cependant se départir de son style d’écriture méticuleusement forgé au cours de ses années dans l’administration du Pôle, un style qu’il qualifiait d’ «incisif et administrativement efficace », mais que sa tante jugeait « passif agressif ».

 

D’ailleurs, il regrettait de ne pas pouvoir s’adresser à Berenilde, qui était souvent de très bon conseil en matière interpersonnelle. Elle pourrait l’aider à coup sûr à trouver les mots et le ton justes. Mais cela impliquait de s’ouvrir à elle, et il n’avait guère envie qu’elle s’immisçât davantage dans sa vie sentimentale ; pas plus que de recevoir un coup de Griffe (sans doute mérité) quand elle aurait écouté l’entièreté de l’histoire. Sa tante avait remarqué sa grande affection pour Ophélie, et avait maintes fois tenté d’aborder le sujet, et il avait déployé quantité d’efforts pour éluder ses questions insistantes et répétées. Et puis il fallait avouer que certains des conseils dispensés par Berenilde restaient questionnables et loufoques. Elle serait fichue de lui dire qu’une lettre était manifestement insuffisante (ce en quoi elle n’aurait peut-être pas tort) et suggérerait un geste plus grandiose, comme faire tailler les buissons de conifères de la propriété qui aurait dû lui revenir à l’image d’Ophélie. Mais cette dernière, qui n’avait pas particulièrement semblé réceptive au charme de la Cour et du luxe, n’était pas probablement pas du genre à apprécier les gestes grandioses (en tout cas, pas ceux impliquant de la végétation, un moyen sûr de lui déclencher une énième sinusite allergique).

 

Enfin, il ne croyait pas.

 

Et si c’était une bonne idée en fait ?

 

Puis il se rappela l’issue du dernier geste grandiose qu’il avait tenté et de ce qui s’en était suivi. Une gifle.

 

Il grogna et se passa une main sur le visage en embarras. Repenser à cette scène (ce qui arrivait inévitablement plusieurs fois par jour du fait de ses dons de Chroniqueur) ne manquait jamais de le rendre physiquement inconfortable.

 

La piste du geste grandiose était donc définitivement à écarter.

 

Réflexion faite, une lettre n’était pas non plus une bonne idée. Ses courriers envoyés depuis l’Intendance, même manuscrits, ne manquerait pas d’être inspectés. Et même s’il confiait la missive à Archibald, lui demandant de la remettre à sa tante pour que celle-ci la fît parvenir à Ophélie, rien ne lui garantissait que ni l’un, ni l’autre n’ouvriraient le courrier pour prendre connaissance de son contenu ; après quoi ils ne manqueraient pas de dispenser des conseils non sollicités.

 

De toute façon, si la lettre tombait entre les mauvaises mains (avant ou après qu’Ophélie ne la lit), il s’exposerait d’une part aux moqueries, mais risquerait de mettre davantage la vie d’Ophélie en danger, si quelqu’un voulait lui nuire en passant par elle.

 

Alors Thorn chassa le goût amer dans sa bouche et renonça à tout projet épistolaire.

 


 

Quand le soleil de la pièce lui indiqua qu’il était sept heures et demie, il se leva de son canapé, passa de l’eau sur sa figure et s’affaire à se rendre plus présentable (le reflet de la garde-robe faisait peur, entre les cernes, les bleus à peine estompés, son arcade sourcilière encore enflée et les traits tirés). A peine s’était-il assis à son bureau, peu avant huit heures, que Siegfried, après quelques coups timides, entra dans le bureau.

 

-Bonjour, monsieur l’Intendant…, commença-t-il avec un air vaguement soulagé et ce qui ressemblait à une ébauche de sourire.

 

Thorn ne se méprit pas. La seule considération que Siegfried lui apportait était celle qu’un subordonné vouait à un supérieur hiérarchique – et encore, il s’en tenait au minimum. Il était d’ailleurs surprenant qu’il eût oublié que du fait de sa rétrogradation, Thorn était techniquement devenu son subordonné.

 

-Par intérim, corrigea machinalement Thorn.

-Oui, euh, en effet, se rattrapa Siegfried d’un ton décontenancé, n’étant manifestement pas arrivé à la même conclusion. Je suis, euh, soulagé de vous revoir ici.

 

Thorn n’en doutait pas ; son secrétaire était seulement soulagé, parce que l’Intendance, et l’Administration du Pôle de façon plus générale n’allaient pas s’effondrer de suite.

 

-Bonjour, Siegfried. Du nouveau pendant mon absence ?

-Non monsieur.

 

Siegfried sortit alors son calepin et sa plume, prêt à prendre les instructions pour la journée. Thorn lui tendit alors la lettre destinée aux chefs de clans.

 

-Veuillez taper et me remettre ces courriers pour signature. Je veux qu’ils quittent l’Intendance dans les plus brefs délais. Je vous ai préparé une liste des destinataires.

 

Le secrétaire opina et le regarda, attendant la suite des consignes.

 

-Ce sera tout ? Finit-il par demander.

-Pour l’instant.

-Et qu’en est-il de ces courriers ? Demanda-t-il en montrant les autres lettres sur le bureau.

-J’ai besoin de la signature de l’ex-Ambassadeur.

-Voulez-vous que je vous ramène le dossier de Réintégration que vous aviez préparé avant, euh, les évènements de ces quatre derniers jours ?

 

Avec sa mémoire, Thorn n’avait pas besoin du dossier pour se rappeler des instructions qu’il avait laissées pour son successeur. Mais les quelques pièces justificatives qu’il avait laissées dans l’enveloppe pourraient peut-être lui permettre d’occuper sa journée. Il opina avec un grognement , et Siegfried se retira.

 

Il revint moins d’une heure plus tard, une enveloppe sous le bras, portant une cafetière fumante et une tasse de l’autre. L’odeur familière du café emplit soudain le bureau, mais loin de ressentir le soulagement habituel, Thorn se sentait davantage méfiant en observant Siegfried poser le plateau sur un coin de table opposé.

 

-Que vous ai-je dit il y a deux mois, lorsque nous recensions les Bêtes de la Citadelle en vue de parer à une éventuelle pénurie de viande? lui demanda-t-il quand le secrétaire se retourna.

 

Ce dernier le regarda avec des yeux de merlan frit.

 

-Est-ce une question sérieuse ?

-Vous ai-je déjà posé une question frivole ?

 

Siegfried secoua la tête, mais il continuait de le dévisager, comme pour chercher quelque explication à la situation.

 

-Vous sentez-vous bien ? Dois-je faire venir un médecin ?

-Ce ne sera pas nécessaire. Répondez à ma question.

 

La colère tordit le visage de l’intéressé, qui se détourna ;

 

-Que si je ne voulais pas inscrire ma Poupoule au registre des Bêtes, je n’avais qu’à lui trouver un Lièvre et lui faire faire des portées tous les trimestres, siffla-t-il entre ses dents. Et, comme je vous l’ai dit il y a deux mois et comme je vous le répète aujourd’hui, ma Poupoule n’est ni une hase pondeuse, ni une fabrique à viande !

 

La même réaction, la même confusion entre ovipares et vivipares, le même ton, les mêmes mimiques qu’il y a huit semaines ; celles d’un homme qui, pour une raison qui échappait à Thorn, était extrêmement attaché à un mammifère idiot, inutile et qui avalait ses propres excréments.

 

-Prenez du café.

-J’en ai déjà bu un dans mon bureau, rétorqua le secrétaire, dont le ton tenait presque de la question.

-Et bien, prenez-en un autre.

 

Siegfried fronça soudainement les sourcils et prit une mine outrée.

 

-Insinueriez-vous que j’ai empoisonné votre café ?

-Avez-vous été présent tout au long de sa préparation?

 

La réponse que préparait son secrétaire mourut sur les lèvres de ce dernier, qui semblait toujours bouillonner de l’intérieur.

 

-Reprenez donc un café, insista Thorn.

 

Siegfried, non sans se défaire de son air offusqué, se servit quelques gouttes de café, grommelant dans sa barbe « complètement parano, ils n’y sont pas allés de main morte dans les Oubliettes ». Il leva sa tasse, mais ne la porta pas immédiatement à sa bouche, l’ombre d’un doute passant dans ses yeux. Regardant Thorn avec un air qui tenait presque du défi, il avala sa tasse d’une traite. Thorn le regarda avec attention.

 

Il ne se passa rien.

 

Il signa les courriers, apportés par Siegfried, prenant excessivement son temps pour les relire. Il tendit la liasse de papiers à son secrétaire, le scrutant de pied en cap.

 

Toujours rien. Ce dernier continuait d’arborer une expression en grande partie offusquée, mais ses pupilles étaient normalement dilatées, son visage et ses doigts conservait leurs couleurs habituelles, il ne suait pas abondamment et ne tremblait pas. Il congédia son secrétaire, qui s’empressa de quitter le bureau, non sans lui jeter un dernier regard suspicieux. Thorn se versa à son tour un peu de café, examina sa couleur à la lumière des fenêtres, approcha la tasse de son nez pour mieux l’humer. Rien d’anormal.

 

Thorn finit par boire le café, le goût et la chaleur familière rendant la matinée à peine plus supportable.

 


 

Il passa la plus grande partie de la matinée à trépigner qu’Archibald arrivât, afin de lui remettre les formulaires de demande de consultation des Archives familiales.

 

Arrivé quelques minutes avant que l’on ne basculât techniquement dans l’après-midi, Archibald, conservait un air fatigué mais lui adressa un radieux sourire, sautillant presque jusqu’au bureau. Il tenta même une amorce de conversation :

 

-Bonjour ! Bien dormi ?

 

Thorn grogna pour toute réponse, lui planta les deux lettres devant et lui fourra une plume dans la main.

 

-Signez ces formulaires de demande.

 

Pour une fois, Archibald lut les formulaires ; prenant tout son temps.

 

-Pensez-vous que ces documents seront suffisants pour mener à bien votre tâche ?

-Vous ai-je demandé votre avis ? siffla-t-il en réponse.

 

Son interlocuteur eut un soupir dramatique.

 

-Et moi qui voulais juste aider...

-Les candidats pour mener à bien la Réintégration ne se bousculent pas, vous n’avez qu’à manifester votre Intérêt auprès de notre Seigneur, railla Thorn.

-Il vous reste du café ?

 

Sans attendre la réponse, il se dirigea vers le guéridon et se servit dans la tasse qui avait servi à Siegfried. Thorn regretta presque que le breuvage fût inoffensif.

 


 

Heureusement, Archibald ne s’éternisa pas après avoir bu son café, et l’après-midi de Thorn devint plus productive. Au fur et à mesure, Siegfried apportait les dossiers non clos, pour lesquels Thorn avait laissé des instructions et les déposait sur un coin du bureau. « Ordres d’en haut », avait-il dit d’un ton désolé. Thorn avait beau être considéré comme la plupart des habitants du Pôle comme un traître et une menace pour la sécurité d’autrui, on continuait de le juger suffisamment inoffensif et d’une efficacité inégalée pour lui réattribuer les affaires de finances publiques et de fiscalité, ce qui n’était pas dans le marché initial. En toute logique, une partie des dossiers découlait de la Réintégration (la réattribution d’immeubles aux Déchus emportant l’élaboration de nouvelles assiettes fiscales et de nouveaux barèmes), mais aussi sur les taxes à l’importation de viande des autres arches, et des télécommunications, y compris inter-arches. Pour l’heure, les autres ministres avaient reçu pour consigne de traiter leurs domaines respectifs en autonomie, mais Thorn savait qu’il finirait par voir tôt ou tard ces dossiers apparaître eux aussi sur le bureau, sous le prétexte fallacieux qu’ils eussent un lien avec la Réintégration ou les impôts. Bien sûr, il consommait la tisane de saule, mais cela n’avait qu’un effet limité sur les douleurs.

 

Quand Siegfried réapparut à dix-huit heures, afin de prendre congé, il remit à Thorn le formulaire de demande signé et approuvé. Pour être franc, Thorn fut un peu surpris qu’une version tamponnée des formulaires lui revint rapidement : il n’avait pas l’habitude d’une telle réactivité du Ministre auparavant. Cependant, il était tout dans l’intérêt des Courtisans de collaborer avec lui : contrarier Thorn en livrant les documents en retard risquait de lui faire traiter excessivement favorablement les Déchus. N’étant pas mesquin (du moins, tant que cela ne concernait pas un ex-membre de la Toile, volage, mal fagoté et mal rasé de surcroît), Thorn n’avait pas sérieusement considéré une revanche de la sorte. Les Déchus n’avaient dans leur ensemble pas un comportement significativement plus respectueux à son égard que les Nobles de la Citacielle, eu égard à leur rancune personnelle envers Thorn qui avait fait appliquer les politiques de répression à leur encontre avant leur réintégration. Sans oublier leurs différends avec les Chroniqueurs rencontrés en province au cours des dernières années.

 


 

Il passa à nouveau une mauvaise nuit et put à peine plus dormir, une pensée obsessive s’ajoutant aux autres qui lui rebondissaient dans le cerveau : et si le travail qu’il s’apprêtait à faire était vain et serait jeté à la poubelle sitôt remis (ce qui était arrivé à plusieurs de ses travaaux au début de sa carrière). Même lorsqu’il se résolut à continuer le travail sur les dossiers, il ne put distraire son esprit de la douleur. Il commença son office dès l’aube, encore plus maussade que la veille, entre le manque de sommeil cumulé, la douleur et les effets du manque de nicotine qui commençaient à se faire ressentir. Ca ne l’aidait pas qu’on était un jeudi, jour de partance de l’aéronef pour Anima. Siegfried apporta la cafetière et le courrier, assurant qu’il avait été présent tout le long de la préparation du café et lui annonçant que les archives devraient être livrées en fin de matinée. Thorn ne l’écouta que d’une oreille distraite. A cette heure, Ophélie et sa famille devaient doute passer l’un après l’autre sur la passerelle de bois ; Ophélie ne manquerait pas de trébucher sur une fissure, glisser sur le ponton encore légèrement humide de rosée ou son écharpe se prendrait dans l’armature de l’aéronef.

 

Il but une gorgée de café, ouvrit une enveloppe. Un courrier de particulier, bourrée d’insultes et d’injures. Il parcourut à peine la missive, avant de la froisser et la jeter dans la poubelle d’un geste mécanique, perfectionné par les vingt-huit mois de courriers haineux qu’il avait reçu depuis sa nomination en tant qu’Intendant.

 


 

Quelques heures plus tard, des dizaines de caisses des Archives arrivèrent, chacune munie de sa liste d’inventaire. L’Archiviste lui annonça que leur contenu serait vérifié sitôt que les caisses seraient retournées aux Archives, et que toute pièce manquante ou détériorée devrait faire l’objet d’un dédommagement assez conséquent. Les frais de port et de consultation en dehors des Archives étaient eux aussi exorbitants, et Thorn prépara un bordereau de paiement pour l’Intendance, espérant qu’il n’aurait pas à payer ces frais de sa poche. Après avoir prévenu Siegfried de ne le déranger qu’en cas d’absolue nécessité, il s’installa sur le sol, surélevant sa jambe blessée dans une position moins inconfortable et se plongea dans le contenu des caisses, prenant des notes ça et là. Heureusement que les fonctionnaires des archives avaient classé méticuleusement les documents, et joint un inventaire à chaque caisse.

 

Le soir arrivé, alors qu’il avait fini le trois quarts des caisses qu’il s’était fixé pour ce jour-là, il s’accorda une pause. Son regard se porta vers la porte de sa garde-robe, comme des dizaines de fois depuis son retour à l’Intendance. Par habitude, Thorn l’avait laissée entrouverte. Après des semaines à voir Ophélie débouler dans son bureau, précédée d’un bruissement de cintres et du claquement de ses bottines sur le parquet, il s’accrochait à l’espoir tout à fait insensé qu’elle pût réapparaître à tout moment.

 

Mais à supposer qu’elle fût restée pour sa convalescence, elle n’avait aucune raison de lui rendre visite ; elle devait en toute vraisemblance être au niveau de Plombor à l’heure qu’il était. En cette première moitié d’août, les courants aériens et le climat devraient être plus cléments qu’à l’aller. Il espérait qu’Ophélie n’eût pas autant le mal de l’air et qu’elle pourrait sortir un peu sur le pont, profiter de la vue.

 

Thorn se passa la main sur le visage. Plus que jamais, il avait terriblement envie de fumer. Il se sentait physiquement fatigué, mais il savait qu’il ne pourrait pas fermer l’oeil avant plusieurs heures – à supposer qu’il y parvînt. Ses fonctions et ses interactions avec ses subalternes l’irritaient davantage (il avait du se maîtriser pour ne pas aboyer sur Siegfried lorsque ce dernier s’était raclé la gorge en début d’après-midi, le bruit lui donnant l’impression des ongles raclaient sur son crâne). Le tout avec un cerveau qui n’était pas aussi performant que Thorn ne l’aurait voulu : à la brume mentale familière de la douleur et du manque de sommeil s’ajoutait celle plus nouvelle du manque de tabac, son corps revendiquant désespérément l’âpre fumée. Avec un grognement résigné, il se retourna, attrapa le pichet d’eau derrière lui et se servit un verre qu’il bût d’une traite. Puis il se mouilla le visage et la nuque, s’étira et se déplaça jusqu’à la caisse suivante, dont il ouvrit le couvercle, avant de reprendre son travail ; parcourant les documents les uns après les autres, les classant en piles ordonnées autour de lui.

 

Un bruit de froissement familier le fit s’arrêter net. Thorn tourna la tête vers la penderie, d’où venaient à présent des bruits feutrés de claquement sur le parquet. Un bruit de bottines et une allure qu’il connaissait. Le bruit s’arrêta, et la pièce redevint silencieuse un moment. Puis la porte de la garde-robe s’ouvrit avec un léger grincement et une petite silhouette s’introduit dans le bureau, un doigt ganté devant sa bouche.

 

Ophélie venait d’entrer dans le bureau et avançait en sa direction.

 

Il n’en croyait pas ses yeux, et il était à peu près certain qu’il ne rêvait pas (il ressentait un peu trop bien la douleur de sa jambe gauche et celle-ci refusait de faire tout mouvement, aussi petit et insignifiant fût-il, que Thorn eut pu faire sans problème auparavant). Peut-être une illusion Mirage ?

 

Non. Impossible. Elle lui avait dit « au revoir », sur le perron du Manoir. Savait-elle donc déjà qu’elle se rendrait dans la Tour deux jours plus tard ?

 

Elle s’arrêta devant lui et ils se regardèrent tous les deux un moment sans rien dire. Son bras gauche était toujours en écharpe (l’écharpe apprivoisée sembla se réveiller en le voyant, comme pour le saluer), et les cernes sous ses yeux n’avaient pas complètement disparu ; mais ça le rassurait de voir que son visage avait repris des couleurs. Ce fut Ophélie qui brisa le silence en premier :

 

-Bonsoir, murmura-t-elle, à peine assez fort pour qu’il l’entendît.

-Bonsoir, répondit-il sur le même ton. Comment va votre bras ?

-Mieux. Je ne voulais pas vous interrompre dans votre travail, ajouta-t-elle en désignant de sa main valide les piles de documents que Thorn avait déjà extraites de la caisse et classé sur le sol.

-Je pensais faire une courte pause, de toute façon, mentit-il en posant sa plume et le document qu’il tenait.

 

Il peinait toujours à croire qu’Ophélie se tenait face à lui.

 

-Je ne m’attendais pas à votre visite si tard. (Il se tut de nouveau et ajouta :) Pour être franc, je ne m’attendais pas du tout à une visite de votre part. Je vous pensais déjà en route pour Anima.

-Croyez-moi, si cela ne tenait qu’à ma mère, nous serions déjà dans le dirigeable. Tante Roseline et moi avons dû négocier pour aider votre tante à se remettre, puisque le reste du clan des Dragons est mort et vous, euh, n’êtes actuellement pas en mesure de l’aider. Maman a fini par accepter, mais la Rapporteuse, Papa et Charles sont déjà sur le chemin du retour. Agathe aurait dû rentrer aussi, mais elle recommence à avoir des nausées matinales, alors elle reste encore un peu.

 

Thorn chassa le sentiment doux-amer. Il était content qu’elle restât au Pôle, fût-ce pour une durée indéterminée, mais il ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe de déception en entendant la raison.

 

Et pourquoi donc ? Triple idiot que tu es, elle a déjà fait part de ses sentiments à ton égard d’une manière on-ne-peut plus claire il y a une semaine, l’aurais-tu déjà oublié ?

 

Ca non, Thorn pouvait toujours sentir le contact cuisant du gant de Liseuse sur sa joue. Il continuait de se demander si la réaction d’Ophélie aurait pu être différente s’il l’avait embrassée après lui avoir demandé, s’il avait été capable de communiquer ses sentiments d’une manière moins brusque mais tout autant directe. Mais encore aurait-il fallu qu’elle fût attirée par un gaillard dégingandé et balafré, ni sociable ni aimable, si minutieux que ça pouvait être cliniquement qualifié de manie. Et maintenant, il n’avait même plus de titre, ni de possessions à son nom (la seule chose qui eût pu lui donner un peu de valeur aux yeux d’une éventuelle prétendante), l’épisode de l’Imaginoir ayant réussi là où les Dragons et la Cour avait échoué : de le reléguer irrémédiablement à l’écart de la société du Pôle.

 

Ophélie va à l’encontre de ses projets.

 

-Puis-je m’asseoir ? demanda-t-elle.

 

En toute logique, Thorn aurait dû refuser net, lui ordonner de quitter le bureau aussitôt, pour lui éviter de s’exposer à des représailles de Mirages, d’embarquer par le prochain aéronef pour Anima et de ne plus jamais chercher à le recontacter, voire de se trouver un nouvel époux. Est-ce que cela la blesserait ? Très probablement ; lui aussi, d’ailleurs , mais ça ne serait pas la première fois qu’il le ferait pour la protéger.

 

Mais cette fois, Thorn avait envie de passer outre la logique. Il avait envie d’être égoïste. Juste pour une fois. Juste pour ce soir. De toute façon, il n’y aurait pas de dirigeable pour Anima avant quatre jours. De toute façon, il finirait irrémédiablement par commettre un impair ou Ophélie se rendrait compte que visiter de nuit son ex-fiancé était tout sauf souhaitable et cesserait d’elle-même de venir.

 

Aussi accepta-t-il, contre tout bon sens.

 

-Bien sûr.

 

Il n’y avait plus qu’à espérer que personne ne pointât le bout de son nez. Certes, la probabilité que quelqu’un s’introduisît dans la Tour de l’Intendance à cette heure-ci était quasiment nulle, mais ni lui, ni l’Animiste n’étaient particulièrement chanceux.

 

A sa surprise, Ophélie ne partit pas s’installer ni sur le canapé, ni sur une chaise, mais croisa ses jambes et s’assit en tailleur, en face de lui, sur le sol, de l’autre côté d’une pile de documents. Comme dans les Oubliettes, songea-t-il. Se rendant compte que, assis avec les jambes tendues et écartées, il avait une position inappropriée, Thorn replia sa jambe droite ; il lui était cependant impossible d’en faire de même avec la jambe gauche. Il ramena sa jambe valide contre l’autre et dut se tordre légèrement pour faire face à Ophélie.

 

-Votre tante m’envoie. Elle voulait savoir si vous vous portiez bien et aviez besoin de quoi que ce soit. Elle m’a dit d’insister sur le « quoi que ce soit ».

 

Thorn secoua la tête. Les tisanes d’écorce de saule avaient un effet limité sur ses douleurs, mais il les préférerait de loin à l’opium, auquel Berenilde faisait sans doute allusion.

 

-Elle m’a aussi chargée de vous dire qu’elle est actuellement en train de vous chercher un avocat.

-Dites-lui d’abandonner. Aucun avocat sensé ne se risquerait à me défendre ; c’est une dépense d’énergie et d’argent inutile qu’elle pourrait attribuer à d’autres choses. Son rétablissement et sa fille, pour commencer.

 

Ophélie eut l’air ennuyée et perplexe.

 

-Avez-vous l’intention d’en contacter un vous-même ?

-Non. Quand bien même je le voudrais, je ne suis pas sûr que l’Esprit me l’autorise.

 

Chercher un avocat voulait dire aussi impliquer Archibald dans la recherche. Et ce dernier ne manquerait pas de donner des conseils juridiques ou son avis (comme s’ils pouvaient avoir quelque valeur!).

 

-Et encore une fois, c’est de l’énergie que je préfère dépenser à d’autres choses, répondit-il en désignant les caisses et les documents sur le parquet.

-Vous comptez donc assurer votre propre défense, répliqua-t-elle, son regard passant de pile en pile.

 

Pour être honnête, il n’était pas certain qu’on l’y autorisât non plus. Mais ça, elle n’avait pas besoin de le savoir.

 

-Nous savons tous les deux que j’en suis capable.

 

Matériellement, c’était tout à fait dans ses cordes. Réussir à charmer et persuader son auditoire, relèverait en revanche du miracle. Et il en faudrait sans doute un autre pour contrer les fausses preuves ou témoignages qui ne manqueraient pas d’être produits ; Thorn voyait mal les juges du Haut tribunal lui laisser un temps démesuré pour sa défense.

 

-Permettez-moi d’en douter, vous n’étiez pas très convaincant dans les Oubliettes.

 

Ce n’était pas la première fois qu’Ophélie lui tenait tête, mais le ton qu’elle employait avait une dimension que Thorn n’arrivait pas à déchiffrer intégralement ; il sentait pourtant qu’elle avait une idée derrière la tête.

 

-Vous semblez bien intéressée par cette question ; souhaiteriez-vous me défendre?

 

Ophélie écarquilla les yeux.

 

-Pas du tout ! Je –

-Sage décision de votre part, la coupa-t-il. Vous risqueriez de perdre tout crédit social au Pôle, voire même sur Anima, commenta Thorn en reportant son attention sur les documents par terre.

-Comme si cela m’importait. Avez-vous au moins eu le temps de commencer à vous y pencher ?

-J’ai d’autres travaux plus urgents à accomplir, si je veux conserver mon intégrité physique et mes pouvoirs.

-Si vous avez besoin d’aide en général, n’hésitez pas à le faire savoir.

 

Thorn s’apprêtait à lui signaler qu’elle venait de le lui dire, mais la construction de la phrase était différente. Il la considéra un long moment, les sourcils froncés et comme il en trouva pas la réponse qu’il cherchait sur son visage finit par lui demander :

 

-Parlez-vous en votre nom ou en celui de ma tante ?

 

Cette question prit manifestement Ophélie au dépourvu. Elle ouvrit et ferma la bouche, plusieurs fois, les yeux toujours écarquillés, avant de balbutier quelque chose d’incompréhensible. D’un froncement de sourcils, Thorn l’invita à se répéter, mais elle n’en fit rien, préférant triturer une couture au bout de son gant.

 

-Qu’importe, soupira-t-il. Je vous recommanderais à toutes les deux de tenir vos distances pour votre sécurité et maintenir votre vie sociale, mais à ce stade, nous savons tous les trois que vous n’en ferez qu’à votre tête.

 

L’ombre d’une moue passa sur le visage d’Ophélie, mais il ne décelait aucune trace de consternation dans ses yeux. Les verres de ses lunettes prenaient des reflets jaunâtre. Se pouvait-il qu’elle fût légèrement amusée ?

 

-Quoiqu’il en soit, vous pouvez, si vous le désirez, écrire une lettre que je transmettrai à Berenilde.

-Je ne sais pas quoi lui écrire.

 

C’était à moitié faux. Il voulait demander conseil à sa tante. Et paradoxalement, lui demander d’informer Ophélie à double tour dans une chambre du Manoir. Ou convaincre sa famille de quitter le Pole pour toujours.

 

-Prenez votre temps. Ou si votre travail est très urgent, je pourrais lui dire que vous répondrez sitôt que vous aurez fini.

-Votre famille ne risque-t-elle pas de s’inquiéter si elle ne vous trouve pas au manoir à cette heure ?

-Ce n’est pas votre souci.

-Si, un peu. Si l’on vous trouve seule avec moi, avec cette heure-ci, le Pôle m’accusera de haute trahison, et votre famille de vous déshonorer.

 

Ophélie laisse échapper un petit rire, silencieux, et Thorn sentit son cœur dessiner des boucles derrière son sternum.

 

Pour cacher son émoi, il attrapa sa plume et un feuillet vierge et écrit quelques platitudes pour rassurer Berenilde et lui confirmer qu’il n’avait besoin de rien. Il plia la feuille et la tendit à Ophélie. A sa grande surprise, elle n’esquissa pas un mouvement pour se lever. Ils restèrent encore un moment sans rien se dire, il finit par se demander pourquoi elle ne s’était pas empressée de partir, sitôt la missive entre ses mains. A présent, elle la tripotait sans l’ouvrir. Attendait-elle quelque chose ?

 

-Autre chose ? finit-il par demander.

-Non, souffla-t-elle, avec l’intonation qu’elle prenait habituellement quand elle essayait de mentir ou de lui cacher quelque chose.

 

Elle mit la lettre dans sa poche et se leva ; mais son pied ripa sur une feuille, elle trébucha et elle se rattrapa d’une main tant bien que mal à l’armoire, dont les tremblements résonnèrent sur le parquet.

 

Elle osa à peine se redresser. Lorsque son regard croisa le sien, l’expression désolée et effarée de ses yeux rappela à Thorn un Cerf polaire devant les feux d’une diligence, alors qu’il s’était égaré de nuit sur une piste. Thorn se maudit. Il aurait dû congédier Ophélie plus tôt et la garder hors de danger ; à présent sa sécurité était définitivement en jeu si les soldats en poste avaient entendu le bruit et décidaient d’aller enquêter sur sa provenance. Il maudit aussi la saisie de toutes les surfaces réfléchissantes dans son bureau, privant Ophélie d’une issue rapide de secours ; mieux valait éviter .

 

La pièce était devenue silencieuse. Il se demanda si elle aussi, entendait son coeur tambouriner aux oreilles. Le regard de Thorn oscillait entre la porte et l’Animiste, qui ne bougeait plus, même pas pour ronger les coutures de son gant.

 

Au bout de cinq minutes de silence, au terme desquelles Thorn jugea que le risque de voir des soldats débarquer dans le bureau pouvait être raisonnablement écarté, il glissa très inélégamment au sol, se rapprochant d’Ophélie.

 

-Vous êtes-vous fait mal ? chuchota-t-il.

 

Elle secoua la tête.

 

-Je suis désolée pour ces documents, fit-elle, pointant du menton la pile de documents à présent éparpillés, laissez-moi les…

-Ne vous en faites pas pour ça, l’interrompit-il d’un geste de la main. Je m’en charge.

 

Ophélie ne devait plus s’attarder et rentrer aussitôt au manoir. Semblant toujours gênée, elle lâcha l’armoire et s’en écarta, après s’être assurée qu’il n’y avait plus de feuillet traînant au sol. Puis son visage s’illumina et elle ajouta d’un ton enjoué :

 

-Au fait ! J’avais complètement oublié de vous dire que j’ai trouvé un prénom pour votre cousine !

-Hm ?

-Victoire, annonça fièrement Ophélie, décochant un sourire radieux, je l’ai trouvé le jour de votre sortie des Oubliettes. Votre tante l’aime beaucoup !

 

C’était un vrai sourire, et il ne la sentait pas peu fière. Elle prenait ses responsabilités de marraine très au sérieux. De façon générale, ce n’était pas quelqu’un qui prenait ses engagements envers d’autres personnes à la légère, et c’était une des (nombreuses) qualités qui avaient forcé le respect et l’admiration de Thorn.

 

Enfin, sauf ses engagements auprès de Thorn.

 

Sauf quand il s’agissait d’assurer sa sécurité.

 

Cela dit, peut-être qu’il en aurait été autrement s’il avait toujours été honnête avec elle.

 

-C’est bien optimiste de votre part, commenta Thorn.

 

Il devait cependant admettre que ce n’était pas un prénom hideux (il était difficile de faire pire que Thorn) et qui, bien que seyant avec la noblesse de l’enfant d’un Esprit de famille, n’atteignait ni le ridicule ni le caractère excessivement daté de certains prénoms de nobles (comme « Archibald », « Friande » ou « Gaieté », pour n’en citer que quelques uns).

 

-L’un de nous deux se doit bien de l’être, répondit Ophélie sans se départir de son sourire. Au revoir...

 

Elle arrêta brusquement sa phrase, butant sur la façon de s’adresser à lui, eu égard à la nature compliquée de leur relation. Ils avaient été fiancés pendant quasiment dix mois ; bien que les fiançailles eussent probablement déjà été rompues, ils s’étaient, au fil des intrigues déjouées, suffisamment rapprochés, pour qu’elle le considérât au moins comme un allié. Mais elle devait sans doute penser que s’adresser à lui par son prénom était trop intime. Et pour être franc, c’était une réflexion qu’il partageait.

 

-Je repasserai demain, vers la même heure, cela vous conviendra-t-il ?

-Je n’ai nulle part d’autre où aller, ironisa Thorn. Au revoir.

 

Ophélie resta coite une seconde ; sa main libre s’ouvrit et s’abaissa légèrement, avant qu’elle ne la rétractât, semblant se demander si la nature actuelle de leur relation demandait une poignée de main ou autre. Elle fit demi-tour et marcha vers la porte. Par réflexe, Thorn essaya de se lever pour la raccompagner, mais sa jambe blessée protesta violemment sitôt qu’il esquissa un mouvement pour se lever ; aussi dut-il se résoudre à rester assis. Au moment où Ophélie arriva devant la porte de la garde-robe, elle se retourna brièvement, puis referma la porte derrière elle avec un clic.

 

Thorn entendit des bruits de pas sur les quelques mètres qui séparaient la porte du miroir, puis plus rien. Le bureau était redevenu totalement silencieux. Dans le silence, assis sur le parquet entre des caisses et des piles de documents par terre, il se serait presque demandé s’il ne venait pas de rêver l’interaction. Mais son état actuel confirmait la réalité : les bourdonnements dans le ventre  et son rythme cardiaque plus élevé que la moyenne n’avaient cette fois rien avec ses douleurs, le désespoir de sa situation ou sa perte de vocation, mais avec la visite, qui le laissait aussi calme que motivé. Thorn était aussi content de la voir en meilleure santé et optimiste, même si elle ne semblait pas entièrement remise de la tentative d’homicide. D’une façon générale, même s’il avait vu Ophélie devenir plus mature, moins naïve, ça le rassurait de voir que le Pôle et la Cour n’avait pas réussi à corrompre son essence.

 

C’en devenait pathétique qu’Ophélie continuât à exercer cette influence sur lui: la logique voulait qu’il eût tourné la page sitôt après la gifle (ses chances avec Ophélie avant cet incident avaient déjà maigres, et la probabilité qu’elle eût changé d’avis depuis en pratique inexistante). Et pourtant, il lui semblait que ses sentiments s’étaient intensifiés.

 

Et une fois de plus, Ophélie l’avait laissé avec une multitude de questions.

 

Pourquoi prenait-elle le risque de le visiter ?

 

Qu’y avait-il qu’elle ne lui disait pas ?

 

Pourquoi tenait-elle à passer plus de temps au Pôle au lieu de rentrer sur son Arche natale ?

 

Pourquoi lui avait-il semblé voir une teinte rose pâle sur les verres de ses lunettes, malgré la pénombre ?

 

Incapable d’aller se coucher de sitôt, Thorn se prépara une ration d’écorce de saule et se replongea dans les archives.

Notes:

La bonne nouvelle, c'est qu'il y a une partie substantielle des deux prochains chapitres qui est écrite, la mauvaise, c'est que je n'en retrouve pas la version la plus récente mdr

Notes:

Je vous préviens: inutile d'espérer un rythme de parution régulier de ma part