Chapter Text
Sam, couché à plat ventre dans la boue collante et glaciale, attendait avec anxiété que les canons se taisent enfin. Les projectiles pleuvaient depuis au moins cinq minutes tout autour de lui, et le jeune homme bénit sa veine en constatant qu'il était toujours vivant et indemne lorsque le feu ennemi cessa d'arroser la plaine.
La guerre durait depuis des années. Huit, s'il avait bien suivi. Il s'agissait en réalité d'une guerre civile, mais les disparités entre les deux côtés étaient telles qu'on pouvait la considérer comme deux tentatives d'invasion se heurtant l'une contre l'autre dans un fracas inouï, recrachant chaque jours des centaines de cadavres de soldats, parfois des civils. Sam avait parfois l'impression de surnager dans une mer déchaînée, perdu comme il l'était entre ces deux forces inébranlables.
Au départ, les Feys et les humains du royaume d'Olliande vivaient en harmonie sous l'autorité d'un roi bon et sage secondé par un conseil de douze ministres, tous dévoués au service du peuple. Tout avait basculé à la mort de ce roi, qui n'avait pas laissé de descendants. Afin de sauvegarder la paix dans le royaume, le conseil avait légiféré afin d'élire un Gouverneur, qui règnerait sur le pays avec l'appui du conseil.
Au début, le Gouverneur fit bon nombre de cadeaux au peuple, humains et Feys. Cependant, une révolte éclata pour une raison inconnue dans les terres Feys, et le Gouverneur fut obligé d'y envoyer ses armées afin de rétablir l'ordre. Comme la situation empirait, les soldats du Gouverneur reçurent l'autorisation d'avoir recours à la force, et à partir de là, tout dégénéra. Horrifiées par les mauvais traitements subits par leurs frères de sang, les autres cités Feys se soulevèrent à leur tour, présentant un front commun contre le Gouverneur, qui dépêcha alors toute son armée pour tenir les dissidents en respect et les empêcher de semer la mort et le chaos dans le reste d'Olliande.
Ainsi commença la guerre : dans l'indifférence générale du reste du continent.
Comme les Feys n'avaient pas d'expérience du combat, ils enjoignirent un général de l'ancienne armée royale, un Fey, tout comme eux, de prendre les rênes de leur révolte. Comme les combats se multipliaient, la haine des humains pour la magie et les créatures magiques ne fit qu'augmenter, créant des dissensions entre les plus grandes familles nobles et roturières, dont les représentants avaient le malheur de compter des Feys parmi leurs ancêtres. Un peu comme Sam, dont les oreilles étaient légèrement pointues.
De l'autre côté du front, le général devint rapidement le roi des Feys et s'engagea solennellement à mener son peuple à la victoire. S'il défendait les Feys bec et ongles, ce roi était connu à travers tout le royaume pour sa cruauté à l'égard des humains, qu'il considérait comme des êtres inférieurs. On disait de lui que des cornes lui sortaient du crâne et qu'une longue queue reptilienne émergeant de son dos lui servait à étrangler ses ennemis. Il était dur de distinguer le vrai du faux dans toutes ces rumeurs, mais les mêmes idées revenaient sans cesse : il empalait ses ennemis dans son fortin et laissait les cadavres de ses prisonniers de guerre pourrir sur ses remparts. Un vrai monstre.
Sam, lui, n'avait jamais vu de gens empalés sur les remparts du roi Fey. A vrai dire, il ne voyait jamais grand' chose des combats, car il avait mieux à faire. Il courait et rampait sur le champ de bataille, évitait les mines magiques ainsi que les tirs de canons et secourait un maximum de blessés le plus vite possible. Telle était la mission de l'Escouade C, celle des soigneurs, les humains pourvus d'un don pour la magie de niveau supérieur.
Les humains doués de magie pouvaient naturellement utiliser tout un arsenal de sorts allant de la traduction instantanée à la bonne vieille boule de feu, mais le Gouverneur avait rendu illicite l'usage de la magie dans un but autre que les soins. Tout sorcier pris à lancer un simple sort de chaleur finissait ironiquement sur un bûcher sans procès, telle était la loi. Sam avait fait une seule entorse à cette loi quelques années auparavant pour éloigner la vermine de son campement. Ses camarades avaient été si heureux de son initiative qu'ils avaient tous juré de garder le silence à son sujet.
Le jeune homme se releva prudemment, tendit l'oreille, puis fit quelques pas dans la gadoue, prêt à se laisser tomber si les canons se remettaient à tonner. Le gros des troupes ennemies l'avait dépassé depuis longtemps, mais heureusement pour lui, les membres de l'Escouade C étaient les derniers à mourir lors des mêlées. En fait, les soigneurs étaient également les derniers à quitter les tranchées, donc les combats les plus violents se déroulaient sans eux.
Les Feys avaient aussi tendance à les sous-estimer, vu qu'ils n'avaient pas d'armes. Les pauvres avaient du mal à voir à quel point l'Escouade C pouvait changer l'issue d'une bataille.
Sam entendit un sifflement aigu et ne prit même pas la peine de regarder autour de lui avant de se jeter au sol, ses bras protégeant son visage du mieux qu'ils le pouvaient. La bombe magique explosa en atterrissant à quelques mètres devant lui, soufflant tout sur son passage et réchauffant son visage avec ses flammes infernales. Sam bénit malgré tout le tumulte causé par l'explosion, qui lui évitait d'avoir à supporter les hurlements des hommes tombés sous le feu ennemi.
Dès que la terre cessa de tomber tout autour de lui, le soldat se releva et courut en direction des râles de souffrance les plus proches. Rapidement, Sam fit le compte des blessures de l'homme en bien piteux état qui gisait dans la boue. Il avait plusieurs côtes cassées, sûrement par la massue d'un demi-géant, et du sang coulait abondamment de son front. Il passa une main au-dessus du torse du soldat et diagnostiqua aussitôt une hémorragie interne.
Concentré sur sa tâche méthodique - ouvrir la veste du soldat, déchirer le devant de sa chemise, nettoyer sommairement la boue qui encrassait tout..., Sam remarqua à peine l'avancée des rangs ennemis, à moins de deux-cent mètres de là. Sans plus perdre de temps, le jeune homme plaça une main sur le torse du caporal - il venait juste de voir ses galons - et concentra ses pouvoirs sur la guérison de son patient. Lentement, le sang retrouva sa place dans les veines et les artères, qui se suturèrent d'elles-mêmes. Les côtes brisées s'alignèrent de nouveau sur la cage thoracique et se soudèrent entre elles tandis que le poumon transpercé par l'un des éclats d'os se reconstituait sans heurt.
La coupure profonde dans le cuir chevelu se résorba et Sam donna une dernière impulsion pour débarrasser le corps d'éventuelles bactéries et saletés infiltrées dans l'organisme du soldat.
- Oh, merde… soupira-t-il, assommé, en se laissant retomber sur ses talons, exténué.
C'était le treizième qu'il soignait en une heure, et ses forces déclinaient de plus en plus vite. Soigner des blessures pareilles ne lui pesait pas trop, mais le problème résidait dans le nombre d'opérations du même genre que l'Escouade C devait traiter chaque jour.
Entendons-nous bien. Leur rôle n'était pas de survivre, au contraire. Sam n'était pas stupide et avait remarqué depuis belle lurette que le Gouverneur et ses officiers les envoyaient toujours en première ligne, là où les victimes se comptaient par milliers. Certes, c'était là que leurs pouvoirs étaient les plus utiles, mais Sam aurait préféré pouvoir exercer son art dans un endroit propre et moins exposé, une infirmerie, par exemple. En plus, requinquer des hommes mourants uniquement pour qu'ils puissent se relever et se battre à nouveau était contraire à ses principes. La tactique avait le mérite de surprendre l'ennemi, qui se retrouvait alors coincé entre deux feux, mais elle n'en était pas moins inhumaine.
Pour Sam, le boulot d'un médecin était de permettre au corps de se réparer tout seul, à son rythme, après plusieurs bonnes nuits de repos. Renvoyer un blessé à la rencontre de l'ennemi était purement et simplement abject.
Le soigneur resta un instant assis sur le sol pour respirer un bon coup, et il ne réagit qu'à peine en voyant l'autre homme se réveiller, attraper son fusil et repartir à l'assaut comme si rien ne s'était passé. Même s'il avait essayé de l'en dissuader, l'autre ne l'aurait pas écouté, car le bandeau blanc cousu sur la manche de l'uniforme gris sale de Sam le désignait comme rejeton de Fey, autrement dit, presque un ennemi. Les humains se trouvaient déjà assez sympas de les laisser en vie, ils n'allaient pas en plus écouter leurs opinions, tout de même !
Pourtant, Sam se voyait avant tout comme un humain. Son sang Fey lui venait des ancêtres de sa mère, et le gène de la magie avait soigneusement ignoré son grand frère pour ne toucher que lui. Il n'était qu'à dix pourcents Fey, si ce n'est moins. La mère de Sam lui avait appris des tours de magie lorsqu'il était jeune, puis il avait suivi les cours d'un vieux mage qui enseignait également l'Histoire à l'école. Lorsque la révolte avait débuté, le vieux mage avait disparu du jour au lendemain et un homme du Gouverneur était venu leur annoncer la nouvelle : leur magie était dorénavant proscrite.
Au lieu de vivre dans l'illégalité, Sam avait pris sur lui et écarté la magie de l'esprit, qu'il affectionnait, pour se consacrer à la magie médicale autorisée par l'Etat. Quelques sorciers fidèles au Gouverneur avaient instruit les jeunes désireux d'apprendre et formaient chaque année de nouvelles recrues pour garnir les rangs de l'armée. Sam, qui pensait avoir un minimum de choix de carrière à la sortie de l'école, avait vite déchanté en se retrouvant catapulté sur son premier champ de bataille le lendemain de la cérémonie des diplômes.
Pour être honnête, il s'était pissé dessus avant même de sortir d'une des nombreuses tranchées du côté Nord du front. L'un de ses amis avait dû le traîner derrière lui, les joues ruisselantes de larmes, pour qu'il aille faire son devoir. Sam apprit le soir même que ses ex-camarades qui n'avaient pas eu la chance d'avoir un ami comme Brady avaient été exécutés pour désertion plus tôt dans la journée.
S'ils ne partaient pas au combat, ils mouraient. S'ils allaient sur le champ de bataille sans arme et sans possibilité de créer un bouclier, ils mouraient. S'ils traînaient trop en guérissant les blessés, ils mouraient. S'ils allaient un peu trop près des lignes ennemies, ils étaient fauchés comme des herbes par le feu des canons Feys.
Sam s'était vite résigné à cette réalité, soulagé de savoir que son frère Dean avait été engagé comme canonnier, loin de la première ligne. Dean avait beaucoup hurlé et tapé du poing sur la table en apprenant où Sam avait été affecté, mais ça n'avait rien changé. Il s'était donc engagé en espérant servir de garde du corps à son petit frère, mais ses instructeurs lui avaient trouvé des dons d'artilleur, et Dean n'avait rien pu faire pour changer ça. Sa hantise était de toucher Sam avec l'un de ses boulets par accident. Depuis le début de la guerre, les deux frères ne vivaient plus que pour leurs quelques permissions, qu'ils s'arrangeaient toujours pour faire coïncider. Ils profitaient de ces rares occasions pour se retrouver au domicile familial et essayer d'oublier le front et ce qu'ils y avaient vu.
- Oh et puis zut, grogna Sam en se relevant vaille que vaille pour trouver un dernier homme à soigner avant de rentrer au camp.
Et si un officier avait un problème avec ça, il pourrait en parler aussi longtemps qu'il le voudrait au corps évanoui de Sam.
Il n'eut que quelques pas à faire pour tomber sur un homme immobile, mais il pouvait percevoir les battements du cœur faiblissant du blessé. Sam s'agenouilla donc à nouveau pour jauger l'étendue des dégâts et se prépara à opérer quand un éclat de voix lui fit lever la tête.
- Soigneur !
Le jeune homme se tourna vers le camp ennemi et aperçut un gradé couché un peu plus loin, les deux jambes sectionnées, sûrement par la hache gigantesque qu'un cadavre de minotaure tenait encore à la main juste à côté de lui. Sam pâlit en voyant l'état des membres inférieurs de l'officier. Il pouvait réparer de graves dommages, mais faire repousser des jambes…!
- Je peux arrêter l'hémorragie, mais je ne peux pas les faire repousser, expliqua-t-il brièvement.
- Menteur, j'ai vu ta race faire repousser des membres entiers ! insista l'autre, du venin dans la voix.
Sam le regarda de travers, perdu. Bien sûr qu'ils pouvaient faire repousser des membres, mais dans l'état dans lequel il se trouvait, il se sentait à peine capable de réparer un os fendu. En plus, il était si fatigué qu'il n'avait même pas la volonté nécessaire pour expliquer ça à ce sale type.
Il tourna la tête, essayant d'apercevoir l'un de ses collègues, mais le brouillard et la fumée des feux magiques et des tirs de canons l'empêchaient de voir à dix mètres.
- Je ne peux rien pour vous… lâcha-t-il dans un souffle tout en se penchant en avant pour au moins sauver la vie du pauvre bougre inconscient qui gisait à côté de lui.
Le déclic métallique d'un chien qu'on armait lui glaça le sang.
- Soigne-moi ou je te bute, sale monstre.
Le regard de Sam fila à nouveau vers l'officier, dont le revolver était maintenant pointé sur sa tête. Tétanisé, le jeune homme n'eut d'autre choix que de se lever gauchement pour aller s'occuper de l'enfoiré cul-de-jatte, laissant l'autre homme mourir sans rien faire. Le soigneur se mordit la lèvre, déchiré, mais la voix furieuse de Dean résonnait dans ses oreilles : Ta vie vaut plus que celle des autres !
Sauf que s'il rendait ses jambes à ce connard, il n'était pas sûr de survivre.
- Ecoutez, les combats sont finis de ce côté, on peut encore vous ramener au camp et trouver un soigneur en bonne condition qui vous rendra vos jambes en quelques secondes…, tenta Sam une dernière fois.
- Si tu crois que je vais écouter les mensonges d'un foutu Fey ! Tu veux juste qu'on perde la guerre, pas vrai ? J'ai toujours su qu'on ne pouvait pas vous faire confiance !
Sam le trouva très loquace pour un homme qui se vidait de son sang, mais l'adrénaline faisait parfois des miracles dont on se passerait bien. Il envisagea pendant un instant à l'assommer et à le laisser là, mais le flingue pointé dans sa direction l'en dissuada.
Au lieu de ça, il prit donc une grande inspiration et posa les mains sur les cuisses de Mr Cul-de-jatte-à-la-con, presque sûr qu'il allait y laisser la peau.
Les accents furieux de Dean s'élevèrent à nouveau dans son crâne, et Sam se décida à l'écouter. Une idée naquit dans son cerveau fatigué, et il la mit aussitôt en pratique sans consulter le propriétaire des guiboles manquantes. Ah, il ne voulait pas écouter ses conseils ? Très bien, l'enfoiré ne marcherait plus jamais, sauf si on l'opérait à l'ancienne avec un bon vieux bistouri avant de le refiler à un soigneur mort de rire !
Sam évita d'esquisser un sourire sadique et modifia la tâche en cours, transformant la Repousse en Cautérisation. Il allait refermer la peau sur les blessures pour sauver la vie de l'enfoiré, puis il s'évanouirait tranquillement sur le no man's land.
Il fallut un bout de temps à l'officier pour remarquer ce qu'il fabriquait.
- Mais qu'est-ce que… ? Qu'est-ce que tu as fait, sale monstre ?!
- Je sauve votre vie et la mienne, vous vous arrangerez avec les autres soigneurs après, gronda Sam, les dents serrées.
Un filet de transpiration dégoulina sur son front, mais il ne prit pas le temps de le chasser. Il avait perçu des battements de cœur autour d'eux et n'avait pas envie d'être repéré s'il s'agissait d'ennemis Feys. Plus vite il aurait fini, plus vite il pourrait se sortir de ce pétrin.
Evidemment, l'humain arrogant qui lui faisait face ignorait qu'ils étaient encerclés et ne se priva pas de hausser la voix.
- Cette balle finira dans ta tête de monstre si tu ne fais pas repousser mes jambes, tu m'entends ?!
- Parlez moins fort ! murmura furieusement Sam.
Mais c'était trop tard. Un groupe de guerriers vêtus de cuirasses argentées émergea du brouillard tout autour d'eux et Sam écarquilla les yeux en voyant un elfe pour la première fois de sa vie. Sa beauté était époustouflante, mais son air martial lui donnait envie de se rouler en boule et d'implorer la pitié. Les autres étaient plus grands et plus costauds, et Sam reconnut des trolls et un demi-géant parmi eux.
Le flingue de Mr Cul-de-jatte fila vers le troll tandis qu'il se mettait à répandre une odeur acide de peur bleue.
- N'approchez pas ! beugla-t-il à l'adresse des Feys.
Sam comprit alors que depuis le début, le flingue en question était déchargé. Le troll serait déjà mort, si cela n'avait pas été le cas. Dès que la menace de mort imminente s'écarta momentanément de Sam, le jeune homme relâcha le sort qu'il tissait sur les jambes de l'homme et glissa sur le côté, épuisé, sans se soucier de se faire discret.
- C'est ainsi que vous traitez vos médecins ? siffla l'elfe en faisant peu de cas du revolver.
- Le gosse a un bandeau blanc, fit remarquer le demi-géant de sa voix rocailleuse en pointant Sam du doigt.
- On fait quoi de celui-là ? demanda le troll en désignant l'officier.
- Tuez-le, nos donjons sont déjà pleins, ordonna l'elfe.
Une seconde plus tard, la tête de l'officier n'était plus alignée avec le reste de son corps et il tomba dans la boue sans un cri, mou comme un pantin. Sam s'étonna de l'absence de compassion qu'il ressentit à cet instant et réalisa soudain dans quelle mauvaise posture il se trouvait.
Je vais crever, pensa-t-il avec un calme effrayant.
Cependant, l'elfe le dévisagea avec ce qui ressemblait à de la pitié et lui tendit un bras gainé de cuir pour l'aider à se relever. Sam, reconnaissant, attrapa la main du guerrier aux oreilles pointues et tituba sur ses jambes, vidé de toute son énergie. Sa vision se voila et il eut l'impression que tout son sang le quittait d'un coup.
Puis ce fut le noir.
- Je vous avais dit de ne pas lui taper dessus, gronda une voix rauque et traînante à l'oreille de Sam.
- Il est tombé dans les pommes tout seul, se défendit l'elfe. L'officier dont il s'occupait voulait qu'il lui fasse repousser de nouvelles jambes et le gamin était pâle comme un linge quand on l'a trouvé !
- Il se réveille, signala une voix féminine tandis que Sam essayait d'ouvrir les paupières.
Sa vision était brouillée et il avait mal aux genoux, mais il était vivant, manifestement. Le jeune homme tenta de plisser les yeux pour voir ce qui se passait autour de lui et eut la surprise de voir le plafond blanc d'une infirmerie et trois silhouettes autour de lui. La première, à sa droite, était fine et pâle, sûrement celle d'une infirmière. La tache la plus éloignée était un camaïeu de vert et d'argent, et Sam crut reconnaître l'elfe. La dernière, très proche de lui, juste sur sa gauche, était sombre et menaçante, mais la voix de son propriétaire était douce. Il crut discerner une touffe de cheveux blond foncé et des yeux clairs, mais sa vision commençait déjà à le lâcher.
Le sol - à moins que ce ne soit un matelas ? - s'affaissa d'un côté et la voix de l'homme sombre retentit à son oreille, basse et lente. Son rythme calme et ses battements de cœur lui donnaient envie de sombrer à nouveau, mais…
- N'essaie pas d'ouvrir les yeux ou de parler, conseilla la voix. Tu es si faible que tu as failli nous claquer entre les doigts, alors repose-toi pour l'instant, tu t'inquiéteras plus tard.
L'esprit embrumé du soigneur remarqua à peine à quel point ces paroles étaient inquiétantes et il s'endormit derechef, bercé par le timbre apaisant de l'homme en noir. Ce n'est que plus tard qu'il réalisa qu'on lui avait lancé un sort pour lui faire perdre connaissance.
Après ce qui lui sembla quelques minutes, Sam se réveilla à nouveau dans l'infirmerie sans savoir pourquoi. Ses visiteurs étaient partis. Ses oreilles remuèrent et captèrent du bruit un peu plus loin sur sa droite. C'était sûrement l'infirmière de tout à l'heure, pensa-t-il. Celle-ci chantait tout en travaillant, et Sam éprouva une envie folle et surtout inexpliquée de se lever et de vaincre un troll à mains nues juste pour voir s'il pouvait le faire. Le jeune homme se concentra et entendit clairement les battements de cœur des autres blessés s'accélérer en rythme avec la voix de la jeune femme. Elle tissait un sort de Soutien dans l'infirmerie, réalisa-t-il brusquement.
Ils avaient abordé ce sort en cours, mais Sam étant un mauvais chanteur avéré, il n'avait jamais testé la chose, préférant la laisser à ses camarades musiciens.
Sam banda ses muscles et fut ravi de voir qu'ils obéissaient à ses ordres. Il n'était manifestement pas ligoté sur son matelas et une transfusion suivait les mouvements les plus infimes de son bras. Comme il n'éprouvait aucune envie de déballer toute sa vie ni un féroce désir de dormir à nouveau, il finit par conclure qu'il s'agissait d'une potion tonifiante. Qui que soit son ravisseur - ou son sauveur -, il tenait à ce que Sam se remette rapidement de sa monumentale chute de tension.
Le soigneur se concentra et se rappela des paroles de l'homme en noir : il avait failli "leur claquer entre les doigts". Ils l'avaient donc ranimé en catastrophe et lui avaient injecté ce produit pour le garder dans un état stable, le temps que son organisme récupère de lui-même. C'était du travail de pro, même si n'importe quel soigneur de son escouade aurait pu le récupérer en quelques minutes.
Or, d'après la couleur du ciel qu'il apercevait à travers la fenêtre, il était inconscient depuis plusieurs heures, dans le meilleur des cas.
Les pensées chaotiques de Sam filèrent vers son frère, qui avait forcément dû apprendre sa disparition et en avait sûrement tiré les conclusions les plus logiques. Le pauvre devait être en train de se battre contre ses camarades pour pouvoir aller retourner lui-même le champ de bataille et retrouver le corps de son petit frère.
Un violent frisson secoua Sam des pieds à la tête et il se força à penser à autre chose.
Il était prisonnier de la forteresse Fey, il en était sûr. Ce qu'il ignorait, c'est ce que l'elfe et ses supérieurs comptaient faire de lui. Ils l'avaient clairement identifié comme soigneur, donc ils devaient savoir qu'il ne possédait aucune information de valeur sur les plans du Gouverneur, donc il n'était pas là pour être torturé. Vu les efforts qu'ils avaient mis en œuvre pour le sauver, ils devaient avoir besoin de lui, soit pour ses pouvoirs (même s'ils ne devaient pas manquer de soigneurs), soit comme monnaie d'échange. Les Feys vénéraient la magie, ils devaient peut-être penser que Sam était un VIP auprès des humains, ou quelque chose comme ça…
Ils allaient être déçus.
Quoiqu'il en soit, Sam ne comptait pas rester assez longtemps pour découvrir ce qu'on lui voulait.
Le jeune homme estima la distance qui le séparait de la porte de l'infirmerie, puis s'assura que l'infirmière lui tournait bien le dos avant de mettre un pied hors de son lit. C'est alors qu'il remarqua que son uniforme avait disparu au profit d'une tenue blanche de patient.
Génial, on le verrait comme un phare dans la nuit.
Il détacha la perfusion de son bras et frotta la goutte de sang qui apparut sur sa peau. Il se dandina ensuite maladroitement pour descendre de son perchoir et faillit tomber la tête la première sur le sol immaculé. Il se rattrapa in extremis à la tête de lit et fit un pas, puis deux, dans la direction de la sortie.
Il avait besoin d'une arme pour protéger sa fuite, pensa-t-il tout en s'esquivant plus ou moins discrètement. Il ne comptait pas faire de mal à l'infirmière, ni à personne d'autre, d'ailleurs, mais ça, les Feys l'ignoraient. Ah, ils allaient regretter de lui avoir rendu toutes ses forces !
Hm, ou presque, rectifia mentalement le soigneur. Il devrait dormir encore deux bonnes heures pour récupérer l'intégralité de son énergie.
- On part en balade ? persifla une voix féminine à son oreille.
Sam, saisi, perdit l'équilibre et aurait fini les quatre fers en l'air si une main étonnamment forte ne l'avait pas retenu par le coude. L'infirmière l'aida à se rasseoir sur son lit et le regarda rougir d'embarras avec un petit sourire amusé.
Elle avait l'air jeune (mais avec les Feys, ça ne voulait rien dire) et ses longs cheveux roux tombaient en boucles épaisses et soyeuses sur ses épaules. Son teint était très pâle et ses iris verts scintillaient dans la lumière ambiante comme si Sam venait de raconter une bonne blague. Dans l'ensemble, elle était bien plus petite que lui, mais sa silhouette frêle cachait une force insoupçonnée, d'après ce que Sam avait pu en voir. Elle devait avoir du sang d'elfe, même s'il devait être mélangé à d'autres lignées.
- Tu peux m'appeler Rowena, fit l'infirmière comme si elle lisait dans ses pensées. Tu es… Sam Winchester, c'est bien ça ?
Sam, stupéfait, marqua un temps d'arrêt avant de porter une main aux plaques qui pendaient autrefois à son cou. Un éclat métallique attira son regard vers sa table de nuit, où son collier reposait. Bien sûr, ils avaient dû le fouiller avant de le laisser seul avec la jeune femme.
- Oui, croassa-t-il d'une voix rendue rauque par sa sieste. Qu'est-ce que je fiche ici ?
- He bien, tu t'es vidé de toute ton énergie et tu as failli mourir, donc on t'a amené ici et on t'a soigné, expliqua Rowena d'une voix lente et avec l'expression de celle qui vous trouve très con.
Elle contempla l'aiguille de l'intraveineuse abandonnée sur le lit et pinça les lèvres, vexée. Sam éprouva une forte envie de s'excuser auprès de son homologue Fey, mais l'inquiétude qu'il ressentait vis-à-vis de sa propre sécurité et de son frère l'en empêcha.
Il devait s'évader, et vite, sinon Dean allait faire une grosse bêtise.
- Bon, écoutez, reprit-il, pressant, je n'ai rien à faire ici et vos camarades ont dû faire une erreur en m'embarquant parce que je leur suis aussi inutile vivant que mort. Je ne sais rien sur rien et personne ne paiera de rançon pour moi, donc si vous pouviez juste me laisser sortir et dire que vous n'avez rien vu…
Rowena ne se démonta pas, mais son regard étincela à nouveau, illuminé cette fois par ce qui ressemblait à de l'indignation.
- Inutile ? Tu as fumé ou quoi ?!
Désarçonné, Sam se contenta de la fixer stupidement.
- Tu es un soigneur, lui rappela la rouquine comme si c'était l'un des plus grands secrets de l'univers.
- Heu, oui, je suis au courant. Et alors ? Vous n'avez quand même pas enlevé un soldat ennemi pour qu'il soigne vos amis ?
Les sourcils délicats de la jeune femme se rejoignirent au milieu de son front, comme si elle n'en revenait pas de tant de bêtise.
- Non, bien sûr, le roi a un objectif clair…
Sam tendit l'oreille pour saisir la suite, mais l'infirmière pinça à nouveau les lèvres, mal à l'aise.
- Tu sais quoi ? Il t'en parlera lui-même !
- Mais je…
- Ta-ta-ta ! Ce ne sont pas mes affaires ! Et puis pour être honnête, je n'ai pas envie de trop t'en dire pour l'instant, ajouta-t-elle en le fixant avec méfiance.
Ah, oui, bien sûr. A ses yeux, Sam restait un ennemi mortel, et si elle ne l'avait pas encore tué, c'est parce que son roi avait besoin de le voir avant. Génial.
Dommage, elle avait l'air sympathique.
Sam la regarda lui tourner le dos, certaine qu'il n'était pas en mesure de s'en prendre à elle (et effectivement, ses jambes flageolaient toujours) et sortir un instant de l'infirmerie pour appeler quelqu'un. Un instant après, un homme de taille moyenne aux cheveux et aux yeux caramel fit son apparition dans l'encadrement de la porte. Il portait un uniforme vert et argent et quelques pièces d'armure finement ouvragées protégeaient ses épaules, ses avant-bras et ses jambes. Vu la beauté de son équipement, la lame courbée qui pendait à son côté et la longue cape sombre en tissu léger qui lui couvrait le dos, cet homme était situé très haut dans la hiérarchie Fey.
Le soldat portait nonchalamment son casque sous le bras et un sourire malicieux barrait son visage. Dès qu'il le vit, Sam pensa être en présence d'un lutin ou d'un leprechaun, mais il était trop grand pour être membre du Petit Peuple.
- Général de Brigade Gabriel, se présenta formellement le garde avant de perdre le peu de sérieux qu'il avait au départ. C'est toi, l'asperge nommée Sam Winchester dont tout le monde parle ?
- Je… suppose ? répondit Sam en essayant de ne pas se vexer.
En même temps, la plupart des Feys étaient plutôt petits et menus, si on oubliait les géants, les minotaures et les elfes purs, alors c'est sûr qu'avec ses presque deux mètres, Sam ne devait pas passer inaperçu. Ce n'était pas pour autant qu'il avait envie de se moquer de son interlocuteur. Il avait déjà vu de minuscules créatures trancher la jugulaire d'un homme à la vitesse de la lumière avec une épée de la taille d'une allumette, après tout. Si ce type avait des galons et une épée pareille, c'est qu'il avait massacré des soldats ennemis plus souvent qu'à son tour.
- Cool, enfile ça ! ordonna l'autre en lui jetant un paquet de tissu au visage.
Sam attrapa les vêtements et déglutit en reconnaissant la tunique verte et le pantalon gris traditionnels des Feys. Il jeta un coup d'œil circonspect au Général de Brigade, dont le sourire s'élargit.
- A moins que tu ne veuilles rencontrer le roi avec les fesses à l'air ? Je suis sûr qu'il va a-do-rer.
Le jeune homme frémit et entreprit de détacher les cordons qui retenaient sa blouse de patient dans son dos, puis jeta un nouveau coup d'œil vers Gabriel, qui avait l'air de beaucoup s'amuser. Ce dernier ne bougea pas d'un poil et ne fit pas non plus mine de regarder ailleurs.
- Vous voyez des armes quelque part ? ne put s'empêcher d'ironiser Sam.
- Tu sais te servir de la magie et je suis marrant, pas stupide, asséna Gabriel. Je peux appeler l'infirmière si tu veux un public varié, remarque.
Sam le fusilla du regard et se hâta de se débarrasser de sa blouse pour enfiler la tunique, qui le serrait un peu sous les aisselles. Heureusement, le vêtement était assez long pour dissimuler son entrejambe à l'officier sans-gêne qui le matait sans retenue.
- Ah, si j'avais un bronzage pareil, soupira d'ailleurs celui-ci.
Sam enfila le pantalon d'un coup sec, agacé, puis les chaussons gris déposés à côté de son lit par l'infirmière. Il avait l'impression d'être en pyjama pour aller voir un roi. Splendide.
- Parfait, on peut y aller. Après toi, Sammish, s'exclama Gabriel en s'effaçant pour le laisser passer la porte sans encombre.
Sam se leva lentement, puis vacilla vaille que vaille jusqu'à la sortie.
- Je peux te fournir une chaise roulante si tu v-, proposa Rowena, qui attendait dehors.
- Ça ira merci, l'interrompit sèchement Sam.
Il mobilisa l'énergie retrouvée pendant son sommeil dans ses jambes et la laissa circuler librement une fois satisfait de son rythme. Gabriel, dont les yeux s'étaient illuminés de bleu alors qu'il activait sa seconde vue pour voir ce que Sam fabriquait, sifflota et accéléra le pas, enthousiasmé par une chose dont Sam ignorait l'existence.
- Alors, ne parle que quand il te pose une question, ajoute "Votre Altesse" à toutes tes phrases et fais trois courbettes coup sur coup en entrant ET en sortant, le briefa rapidement le Général de Brigade en arrivant devant une double porte en bois massif couvert de magnifiques gravures.
Sam se promit que s'il survivait assez longtemps au QG des Feys, il reviendrait devant cette porte pour en admirer chaque détail. Mais avant, il devrait affronter leur roi et ne pas ressortir de cette salle les pieds devant.
- Voilà, je te laisse entrer seul là-dedans. Essaie de ne pas mourir, l'asperge. Souviens-toi : il n'est grincheux que quand on le regarde avec trop d'insistance.
- Super, c'est… rassurant, grommela Sam alors que l'officier le poussait à travers la porte, qu'un garde armé d'une hallebarde ouvrit devant lui.
Le battant claqua derrière lui avec un grincement et Sam, terrifié, résista à l'envie de faire demi-tour pour implorer Gabriel de le sortir de là. Résigné, il se concentra alors sur la pièce.
Etonnamment, il ne s'agissait pas d'une immense salle flanquée d'un trône noir, grimaçant et gigantesque. En réalité, il s'agissait d'une pièce de taille moyenne éclairée par des sphères magiques qui flottaient un peu partout et projetaient une ambiance féerique autour d'elles. Les murs étaient couverts de livres sur des sujets divers et variés et un bureau en acajou garnissait le fond de la pièce. Et là, attablé, se trouvait le roi des Feys.
- Artilleur Winchester ! appela un sous-officier en entrant sous la tente où Dean et sa compagnie avalaient leur repas.
Aussitôt, Dean se leva d'un bond, manquant de répandre la soupe de son ami Castiel sur le sol, et adressa un salut militaire à son supérieur.
- Présent !
Le nouveau venu traversa la cantine à grands pas et lui remit un pli cacheté avant de tourner les talons sans rien ajouter. Dean se rassit avec lenteur et détailla le cachet qui fermait le message.
- C'est l'Escouade C ? s'étonna Castiel en regardant par-dessus son épaule.
- Sam a peut-être trouvé un nouveau moyen de t'envoyer du courrier depuis la première ligne, supposa Benny en tapotant l'épaule de son camarade.
- Ouvre-le, l'encouragea Ellen en mordant dans son petit pain.
Dean essaya de calmer les tremblements qui agitaient ses mains et se força à inspirer profondément. Habituellement, Sam lui faisait passer des lettres en soudoyant le facteur de son escouade, qui n'acceptait de transporter que le courrier de ses supérieurs. C'était le seul moyen qu'il avait trouvé pour éviter d'utiliser la carriole du courrier, réputée pour semer son chargement un peu partout sur le front.
Or, seuls les officiers et sous-officiers envoyaient du courrier cacheté, alors à moins que Sam ait un gros souci, aucun courrier de ce genre n'aurait dû arriver chez lui.
Il brisa le sceau et ouvrit la lettre, son expression passant peut à peu de la surprise à l'horreur la plus abjecte.
- Que se passe-t-il ? s'enquit Ellen avec douceur en voyant sa tête.
Dean laissa tomber la lettre sur la table et se leva à toute vitesse pour sortir de la tente. Pressentant une catastrophe, Castiel s'emparant du pli et le parcourut en quelques secondes.
- Mr Winchester… Votre frère ne s'est pas présenté au check-point aujourd'hui… présumé mort ou prisonnier… En cas de désertion… peine de mort.
- Et merde, lâcha Benny.
Les trois artilleurs se consultèrent rapidement du regard, puis se levèrent à leur tour d'un commun accord. Ils émergèrent de la tente juste à temps pour voir Dean entasser ses affaires dans son sac, mortellement sérieux.
- Dean ! appela Ellen avec inquiétude. Qu'est-ce que tu comptes faire, au juste ?
- Retrouver mon frère, émit Dean entre ses dents serrées.
- Si ça se trouve il s'est paumé sur le champ de bataille, ça arrive ! tenta maladroitement Benny, s'attirant un regard noir de l'artilleuse.
- Ce que Benny essaie de dire, c'est que Sam a très bien pu se retrouver avec un autre régiment après la bataille de cet après-midi, reprit Castiel. Il n'a juste pas eu le temps de retrouver son escouade, voilà tout.
- Il est présumé mort, Cas ! Mort ! cingla Dean en jetant son sac sur son épaule. Il est peut-être gravement blessé quelque part dans cet enfer et si je n'y vais pas, personne ne l'aidera !
- Rien ne dit qu'il est blessé, tenta Ellen. Et même si c'était le cas, ses amis soigneurs l'auraient aidé en priorité, non ?
- En plus, Sam est très intelligent et s'il a survécu pendant toutes ces années, ce n'est pas pour rien, renchérit Castiel en emboîtant le pas à son ami, qui se dirigeait rapidement vers la sortie du camp.
- Il a juste besoin de récupérer un peu et puis il se soignera tout seul, au pire, dédramatisa Benny.
- Et s'il était prisonnier de ces… malades ?! Et s'ils le torturaient ?! lança Dean, sa voix laissant transparaître la panique qui l'habitait.
- Les Feys n'ont aucun intérêt à torturer les membres des unités médicales, le raisonna Castiel. En plus, ces derniers temps, l'Escouade C n'a presque pas compté de morts. Les Feys évitent les soigneurs comme la peste et ne se donnent pas la peine de les tuer, vu qu'ils ne sont pas armés !
- En plus, si tu quittes ton poste, tu seras taxé de déserteur et exécuté ! lui rappela Benny.
- Je me fiche de mourir ! Mon petit frère est peut-être dans une geôle Fey quelque part de l'autre côté des lignes, si pas pire, et vous voulez que je reste là les bras croisés ?! s'écria Dean, faisant sursauter les sentinelles.
Castiel, survolté, se planta devant son ami et le prit par les épaules pour l'empêcher d'avancer davantage.
- Tu vas m'écouter, Dean Winchester, fit-il d'un ton qui n'admettait aucune discussion. Ton frère va bien, j'en suis sûr. Et même s'il était prisonnier, tu ne peux pas affronter toute une armée à toi seul pour le secourir. Tu veux vraiment qu'on ait à lui annoncer la nouvelle de ton trépas quand il reviendra ? Tu tiens vraiment à mourir… à laisser ton frère seul au monde pour rien ?
Dean le fixa, stupéfait, puis ouvrit la bouche avant de la refermer.
- …Non. Mais s'il meurt à cause de moi… je ne me le pardonnerai jamais, Cas, avoua le jeune homme anéanti.
- Je suis sûre qu'on aura bientôt de ses nouvelles, assura Ellen.
- Et puis, le connaissant, il est sûrement en train de draguer une cougar Fey pour s'évader, ajouta Benny avec un sourire sarcastique.
- Vous, souffla Sam en reconnaissant l'homme blond qui lui avait rendu visite à son arrivée à l'infirmerie.
Son visage était comme taillé à la serpe et il arborait une fine barbe claire qui lui couvrait le menton et les joues, détail étonnant pour un Fey. Son nez se retroussait un peu à son extrémité, mais il avait indéniablement l'air sérieux et grave d'un roi en guerre. Le roi cessa d'écrire sur un parchemin en entendant la voix de Sam et leva vers lui les yeux les plus bleus qu'il ait jamais vus. Et pourtant, il avait rencontré Castiel, le copain artilleur de Dean.
Le roi des Feys portait une tunique bleu nuit brodée d'argent et seul un épais médaillon précieux indiquait son rang. L'homme se leva, surprenant Sam, et fit le tour du bureau pour se dresser face à lui. C'est là que Sam remarqua la longue cape qu'il portait, à l'image de Gabriel. La différence majeure entre les deux Feys, c'est que celui-ci avait une cape faite de plumes noires si longues qu'elles traînaient sur le sol avec un froufroutement à peine audible.
- Sympa la cape, lâcha Sam à mi-voix avant de pouvoir s'en empêcher.
Le roi haussa un sourcil, preuve qu'il l'avait entendu, et Sam se souvint des instructions de Gabriel et leva les yeux vers le plafond.
- Vous vouliez me voir… Votre Altesse ? grinça-t-il entre ses dents.
Le second sourcil royal rejoignit le premier.
- Sam Winchester… c'est bien ça ? entonna la voix calme et rauque du souverain, envoyant des frissons le long de la colonne vertébrale de son prisonnier en quelques mots à peine.
- Si fait, Votre Altesse, répondit Sam en se concentrant sur le dos des livres exposés le long des murs.
Un soupir de lassitude s'éleva dans la pièce et Sam, étonné, se tourna à nouveau vers le monarque.
- Laisse-moi deviner ; Gabriel t'a dit de m'appeler "Votre Altesse" et de ne pas me regarder dans les yeux, je me trompe ?
- Et il m'a dit de faire des courbettes, confirma Sam. Merde, j'ai oublié les courbettes…
Il commença à se pencher en avant, mais une main puissante le retint.
- Gabriel devient vite agaçant quand il s'ennuie, lui apprit le roi, comme si Sam l'ignorait.
Le jeune homme hésita, puis posa la question qui lui brûlait les lèvres :
- Je suppose que je ne suis donc pas obligé de vous faire la révérence ?
- Grands dieux non, rétorqua le roi avec une grimace. Mais j'oublie mes manières. Lucifer, roi des Feys… du moins jusqu'à la fin de la guerre.
Il tendit une main à Sam, qui la considéra avec méfiance. Une petite voix à son oreille - qui sonnait exactement comme celle de sa mère - le réprimanda pour son impolitesse et il finit par avancer la sienne pour serrer franchement les doigts du roi. Vu la tête de ce dernier, il ne devait pas avoir l'habitude des poignées de mains bien vigoureuses. Sam, mal à l'aise, se retint d'essuyer la sueur qui humidifiait ses doigts sur sa tunique. Il ne manquerait plus que ça, tiens.
- Désolé, je ne suis pas très au fait de… l'étiquette ? s'excusa le descendant Fey avec une grimace contrite.
Il se souvint à ce moment de la conversation qu'il discutait avec le chef du camp ennemi, mais comme ce dernier n'avait eu aucun geste violent à son égard - bordel, il l'avait même sauvé ! - il n'avait aucune raison de faire preuve d'irrespect ou d'agressivité. En fait, le roi avait l'air plus las que menaçant.
- Ce n'est pas un problème, fit le roi en esquissant un sourire pour la première fois. Quand j'ai vu dans quel état mes hommes t'ont ramené, j'ai cru que tu étais mort, mais il faut croire que les descendants Feys sont plus… vigoureux que les humains normaux.
- Ah, oui, à propos de ça, merci de les avoir laissés me soigner, dit Sam avec un signe de tête.
L'expression de Lucifer changea encore et Sam s'interrogea, paniqué, sur la signification des signes de tête chez les Feys. En fait, il avait beau connaître la magie, il ne savait rien à rien sur la culture de son ancêtre !
- Ils avaient des ordres très précis te concernant, expliqua Lucifer sans relever le langage corporel chaotique de son interlocuteur.
Cette simple phrase suffit à figer Sam sur place.
- "Me concernant" ? Vous aviez donc planifié mon enlèvement depuis le début ? Pourquoi ?
Le roi des Feys se tourna vers l'un de ses rayonnages et son regard contempla un point fixe avec… embarras ?
- En fait, mes soldats avaient pour ordre de trouver et de ramener un membre de ton escouade entre ces murs. Pour être honnête, j'ignorais jusqu'à ton existence avant ce jour.
- Génial, je me sens tout de suite mieux, grommela Sam.
- Ne le prends pas mal, ajouta rapidement le roi, comme s'il craignait de l'avoir vexé. Être un anonyme est une bonne chose en temps de guerre.
- Je connais au moins vingt hommes et femmes qui peuvent vous assurer le contraire, rétorqua Sam.
- Ces hommes et ces femmes ont-ils déjà été les cibles de plusieurs attentats ? répondit le roi sur le même ton.
- Non… mais ils sont considérés comme de la poudre à canon, rien de plus.
Lucifer le fixa avec une expression insondable, et Sam crut qu'il avait encore une fois dépassé les bornes. Le plus étrange, c'est qu'un sourire commençait à détendre les traits tirés du monarque, lui donnant l'air plus jeune. Moins fatigué.
- Je n'en avais pas après toi personnellement, reprit Lucifer, mais je commence à être content que ça soit tombé sur toi.
Sam lui retourna une œillade mi-indignée, mi-curieuse, mais l'air imperturbable du roi le laissa dans l'incompréhension la plus totale. C'est pourquoi il préféra se concentrer sur sa situation actuelle.
- Bon, et qu'est-ce que vous avez contre l'Escouade C, alors ?
C'est alors qu'il posait la question que Sam fut frappé par la réponse.
Les membres de l'Escouade C étaient tous des descendants Feys, sans exception. Autrement dit, des traîtres aux yeux des Feys. Evidemment que leur roi les avait pris en grippe, tous autant qu'ils étaient. Et comme il ne pouvait les enlever tous, Sam allait payer pour ses semblables. Yahou.
- Ce n'est pas tant un grief, commença Lucifer. Je suis plutôt perplexe. Pourquoi des descendants Feys combattraient-ils du côté du Gouverneur, qui les a en horreur ?
- Peut-être que nous n'avons pas eu le choix, fit sombrement Sam. Peut-être que les soigneurs qui ne servent pas le Gouverneur et sa stupide guerre sont tout simplement exécutés.
Les sourcils du souverain se froncèrent et il alla s'appuyer contre son bureau dans une posture très informelle. Sa cape de plumes s'élargit dans son dos alors qu'il croisait les bras pour regarder Sam d'un œil nouveau.
- Il ne vous est jamais venu à l'esprit que nous vous accueillerions à bras ouverts ? s'étonna le grand blond.
- Notre famille et nos amis sont humains, dit simplement Sam. Et certains d'entre nous n'ont que quelques gouttes de sang Fey, alors…
- Alors vous avez cru que nous vous rejetterions, comprit le roi. C'est logique, mais faux. Tout être doué de magie est le bienvenu chez nous, mais visiblement, vos ancêtres n'ont pas fait passer le message.
- Si vous aviez quelque chose à faire de notre bonheur, ça se saurait, gronda Sam. Des dizaines d'entre nous meurent chaque années dans le no man's land !
Lucifer le dévisagea avec froideur, comme on regarderait un enfant particulièrement capricieux.
- Toutes les guerres font des victimes, Sam. Les innocents sont rarement épargnés, malgré ce que tu as l'air de croire. Et si tu penses que ton cher Gouverneur vous considère seulement comme des êtres vivants, tu te trompes lourdement.
Sam ouvrit la bouche pour répliquer, mais la simple mention du Gouverneur lui fit ravaler ses propos. Effectivement, il n'était pas rare qu'un boulet frappe des alliés, ou qu'un soigneur prenne une balle perdue. Cependant, il était quasiment routinier pour les soldats d'exécuter des soigneurs récalcitrants, il devait accorder ça au roi des Feys. Lucifer dut lire la réalisation sur son visage, car son regard s'adoucit à nouveau.
- Nous avons tenté de faire passer les tiens derrière nos lignes, au début de la guerre, continua-t-il avec précaution. Le nombre de descendants Feys que nous avons réussi à sauver était dérisoire par rapport à ce que nous savions du recensement effectué avant la guerre. Le Gouverneur a compris ce que nous faisions et vous a tous tenus hors de ma portée, sûrement pour garder vos pouvoirs à son service.
Sam plissa les paupières, perdu, puis comprit à quoi Lucifer faisait référence. La période dont il parlait correspondait avec la prohibition de la magie.
- Nous étions presque tous dans des écoles de magie médicale ouvertes par le Gouverneur, l'informa donc Sam. Mais vous vous trompez, il n'a pas utilisé notre magie pour vous faire la guerre. A vrai dire, il l'a rendue illégale, à l'exception de la magie de soins.
Lucifer écarquilla les yeux, estomaqué par ce que Sam venait de lui révéler.
- Tu… es sérieux ?
- Heu, oui ? fit platement Sam.
- C'est ridicule. Rendre la magie illégale ? Et pourquoi ne pas interdire aux gens de respirer, tant qu'il y était ?! s'insurgea le roi des Feys.
- Ça lui a permis de nous rassembler et de nous tenir hors de votre portée, lui rappela le jeune homme.
- Certes, mais cette loi n'aurait de sens que s'il s'y pliait lui aussi !
Sam tiqua, c'était plus fort que lui.
- Attendez… vous dites que le Gouverneur utilise la magie ?
Lucifer se tapota le menton du bout de l'index, pensif.
- Les gens qui ont utilisé la magie malgré l'interdiction… que leur est-il arrivé ? demanda-t-il doucement.
- Ils sont morts, répondit Sam en esquissant une grimace quand il réalisa à quel point cette phrase était devenue naturelle.
Lucifer claqua des doigts, saisissant une information qui avait dû passer au-dessus de la tête de son prisonnier, qui se sentit très con pour la seconde fois de la journée.
- Allez, dites-moi tout, râla le soigneur, dont les genoux recommencèrent à flageoler.
- Ces Feys ne sont pas morts, lui apprit le monarque. Le Gouverneur se sert d'eux pour mettre au point des armes, voilà ce qui se passe !
- C'est n'importe quoi, nos soldats n'ont pas d'armes magiques, contra Sam en croisant les bras.
- Bien sûr que si, nous avons déjà reçu des blessés présentant des traces de sorts et de malédictions. Le Gouverneur est juste assez malin pour éviter de faire étalage de son armement devant ses hommes, au risque de mettre son autorité en péril.
Comme le soigneur avait l'air sceptique, le roi déboutonna le col de sa tunique et dénuda son épaule pour attirer l'attention de Sam sur une vilaine cicatrice qui s'étalait sur sa peau.
- Tu vois ça ? Un officier a essayé de me poignarder avec une lame enchantée juste après une bataille. J'ai failli y passer.
Sam activa sa seconde vue, illuminant ses iris d'une couleur dorée, et constata qu'effectivement, la cicatrice contenait toujours des traces d'une magie noire et vicieuse dont l'unique but était d'infliger des dégâts irréversibles à sa victime. Que le roi y ait échappé était un miracle.
Alors comme ça, le Gouverneur agissait contre ses propres règles…
Sam, perdu dans ses pensées, ne remarqua même pas que ses genoux se dérobaient sous lui. Il fallut que le souverain lui-même le rattrape pour qu'il évite une chute pitoyable et pas très glorieuse.
- Retourne donc te coucher, conseilla le blond. Nous reprendrons cette discussion plus tard.
Couché sur le dos dans son lit d'hôpital, Sam ne parvenait pas à trouver le sommeil, au grand dam de Rowena qui soupirait un peu plus à chaque fois qu'elle passait devant lui et le voyait éveillé. Il avait tout simplement trop d'informations à avaler, et le fait d'être prisonnier n'améliorait en rien son état psychologique.
D'une part, il était toujours estomaqué par les manipulations du Gouverneur, d'autant qu'il n'en avait rien vu jusqu'à ce que Lucifer lui ouvre les yeux. Il est vrai que les exécutions de sorciers pris à utiliser une magie interdite n'étaient pas publiques, au contraire de celle des membres de l'Escouade C incapables d'assurer leur service. Les unes servaient à faire passer des avantages tactiques discrètement vers les coulisses, les autres à montrer l'exemple à ne pas suivre.
Quant à l'escamotage d'urgence des descendants Feys… he bien, Sam devait reconnaître qu'il s'agissait d'un coup de maître.
Du reste, il ignorait toujours pour quelle raison Lucifer avait ordonné l'enlèvement d'un soigneur. Il ne pouvait pas s'agir que d'une question de curiosité à l'égard de leur allégeance, tout de même ! Il y avait d'autres façons moins risquées et moins ennuyeuses d'obtenir des informations, par le biais d'espions, par exemple. Là, les gens de Lucifer devaient le surveiller et le soigner en continua, histoire qu'il ne s'évade pas pour rapporter ce qu'il avait vu à ses supérieurs.
Pas qu'il ait vu grand' chose…
Ah, si. Les rumeurs concernant Lucifer étaient infondées. Il n'avait pas de cornes, et à moins qu'il ne cache une queue reptilienne sous sa cape de plumes, l'homme n'avait rien d'un monstre. Et il était loin d'être aussi cruel que le prétendaient les bruits de couloirs. Il s'était montré correct avec Sam, si bien que le jeune homme avait eu l'impression de discuter d'égal à égal. Sans oublier que le souverain l'avait aidé à retrouver son équilibre et invité à mettre fin à leur discussion pourtant importante pour qu'il puisse aller se coucher. Le type faisait enlever un membre de l'armée ennemie et l'envoyait au lit quand les choses devenaient intéressantes. M'enfin.
Malgré son statut de prisonnier, il n'avait pas l'impression d'être en danger. Les Feys qu'il avait rencontrés étaient plutôt attachants, bizarrement, et une part primitive de Sam se sentait chez elle. Ses sens surdéveloppés de Fey lui rapportaient des odeurs plaisantes de cuisine, ses yeux enregistraient les moindres détails de la décoration discrète du château de Lucifer, sa peau appréciait le tissu fluide de sa tunique à sa juste valeur et ses oreilles… Ses oreilles étaient aux anges, car depuis quelques minutes jouaient des instruments inconnus qui lui donnaient l'impression d'être couché au fond du lit d'une rivière et caressé des pieds à la tête par un courant chaud.
Sam, curieux, se leva de son lit et tituba jusqu'à la fenêtre, qui donnait sur la cour intérieure. Là, illuminés par un feu de camp, les musiciens jouaient une mélodie envoûtante qui évoquaient de vieux souvenirs au soldat. Malgré le contexte désolant de la guerre, ces Feys parvenaient à faire passer des notes d'espoir à travers leur musique et leurs chants, et Sam réprima de justesse un bâillement. Des Feys se levèrent peu à peu de leur siège et sortirent des bâtiments pour danser, et Sam crut reconnaître Gabriel, qui s'était lancé dans un genre de gigue endiablée au bras d'une plantureuse brune.
- Ils répètent pour demain, lui apprit Rowena en le rejoignant à la fenêtre.
- Demain ? s'étonna Sam, surpris par l'arrivée silencieuse de l'infirmière.
D'habitude, les pas des autres lui semblaient lourds et bruyants, et il était difficile de le surprendre ainsi. Il faut croire que les Feys ont le pas léger.
- Il y a un mariage demain, expliqua la rouquine avec un sourire. Le roi tient à ce que malgré la guerre, la vie continue. Et puis, ça remonte le moral des troupes.
- Une fête sur un champ de bataille ? s'étonna Sam.
- Vous n'en faites pas, de l'autre côté ?
- He bien, parfois on se rassemble et on chante, mais ce n'est jamais aussi… joyeux. Et pendant les fêtes saisonnières, nos supérieurs nous autorisent à faire de petites soirées avec parfois un peu d'alcool.
- C'est bien triste, soupira Rowena en regardant le ciel nocturne.
- Comment pouvez-vous avoir autant de nourriture ? demanda Sam en remarquant pour la première fois les plats de fruits divers que des elfes portaient à l'intérieur des murs pour la nuit.
- He bien, nous avons encore pas mal de terres disponibles malgré la guerre civile, et les hommes et les femmes qui ne se battent pas travaillent dans les champs et les vergers. La magie les aide à tout faire pousser plus vite et on a même vu un mage capable de changer des pierres en vaches. Si tu veux mon avis, ton Gouverneur s'est tiré une balle dans le pied en bannissant la magie.
- Mouais… souffla Sam en sentant ses paupières se fermer d'elles-mêmes.
- Allez, file au dodo, soigneur, avant que je ne t'assomme ! menaça l'infirmière.
Sam alla docilement se mettre au lit et s'endormit comme une masse, charmé par la musique sûrement imprégnée de magie des Feys.
La pensée d'un Dean paniqué et désespéré le réveilla en sursaut le lendemain matin, et la première chose qu'il vit fut la lumière éclatante du soleil à travers les rideaux de l'infirmerie. Sam se redressa dans son lit et essaya de se souvenir de ses cauchemars - car il en faisait toutes les nuits depuis des années - mais aucune terreur nocturne ne se rappela à son bon souvenir. Il avait dormi comme une pierre pour la première fois depuis… une éternité.
Il ne prenait pas de risques en supposant qu'il s'agissait là des effets de la musique des Feys.
Rowena fit son entrée dans l'infirmerie en baillant largement et en poussant devant elle un chariot garni de plateaux surmontés de nourriture. Elle en donna un à Sam, qui campait devant la porte, puis se hâta de servir les autres patients plus ou moins conscients. Le jeune homme mangea le meilleur petit-déjeuner de tous les temps et faillit demander à l'infirmière si il pouvait se resservir, mais le regard vert plein de sérieux qu'elle lui lança l'en dissuada.
D'accord, ce n'était pas le moment d'abuser.
La porte s'ouvrit à nouveau et Sam se tendit, prêt à bondir en cas de danger. Au lieu de ça, il resta bouche bée en reconnaissant le visiteur, qui mit Rowena dans le même état.
- Bien dormi ? demanda Lucifer d'un ton dégagé.
- Heu, oui, balbutia Sam. Très bien, en fait. Et vous ?
La rouquine hoqueta en arrière-plan, mais le roi se fendit d'un petit sourire avant d'acquiescer, visiblement ravi que Sam pose la question.
- La nourriture te convient ? s'enquit alors le souverain avec sérieux.
- Parfaitement, oui, affirma Sam en se demandant où était l'arnaque.
- Il te faudra d'autres vêtements, nota le roi en voyant sa tunique fripée. Nous n'avons que des uniformes Feys ici, ajouta-t-il avec un regard en biais vers Sam, comme si celui-ci allait protester.
- C'est parfait, merci, fit poliment le prisonnier.
Bon, ses supérieurs feraient sûrement une drôle de tête en apprenant sa petite trahison, mais bon, ce n'est pas comme s'il avait le choix, si ?
- Ton uniforme humain doit encore être au lavage…
- Tu peux lui dire adieu, intervint Rowena. Si les gosses le voient sur le séchoir, ils vont le piquer pour jouer à la guerre.
- En ce qui me concerne, ils peuvent le garder, fit Sam. Enfin, sauf si vous comptez me laisser rentrer de mon côté des lignes, bien sûr. Je ne suis pas sûr que mes camarades me reconnaîtront d'aussi loin.
Rowena, nerveuse, interrogea son roi du regard, mais celui-ci resta aussi zen qu'à son arrivée et se garda bien de répondre.
- Est-ce que… vous souhaitez continuer la discussion d'hier soir ? demanda finalement Sam, que ce suspense mettait au supplice.
- Pas tout de suite, en fait, l'informa Lucifer.
Ses yeux s'illuminèrent de rouge pendant l'espace d'une seconde, puis il esquissa un sourire satisfait avant de reprendre :
- Je vois que tu as bien récupéré, c'est une bonne chose. Je ne pourrai pas te recevoir tout de suite, vu que je dois voir mes officiers dans moins de cinq minutes. J'ai donc demandé à Gabriel de te montrer les environs.
Le petit gars aux cheveux caramel passa la tête par la porte et fit une tête d'abruti en voyant Sam et Rowena, qui pouffa. Le prisonnier, pour sa part, en resta comme deux ronds de flan.
- Vous… vous me laissez me promener partout ?
Le roi reporta sur lui un regard inquisiteur et Sam maudit sa grande bouche.
- Penses-tu qu'il soit nécessaire de te mettre des fers anti-magie autour des poignets ? demanda le monarque. Ou de te ficeler à ton lit ?
- Non, répondit rapidement le jeune homme. Je sais me tenir et je suis rouillé en magie, rappelez-vous.
- Fort bien, conclut le roi. Rowena, Sam, Gabriel… je vous laisse.
Il s'esquiva par la porte et Gabriel le remplaça aussitôt. Il se dirigea vivement vers les plateaux des patients endormis et piocha une brioche intacte sur l'un d'eux.
- Gabriel ! le houspilla Rowena, indignée. Obéis aux ordres au lieu de te bâfrer !
- Mais j'adore les brioches ! se défendit l'officier à la bouche pleine tout en adressant un clin d'œil à un Sam plus que surpris.
Dans quel monde les infirmières s'adressaient-elles ainsi aux généraux ?
- Dégage de mon infirmerie ! feula la rouquine alors que ses yeux s'illuminaient de violet.
Gabriel leva les mains en signe de reddition et poussa Sam vers la sortie.
- Héhéhéhé, j'adore la faire tourner en bourrique, ricana le petit blond. Elle part toujours au quart de tour !
- C'est pas exactement le genre de femme qui me donne envie de l'emmerder, observa Sam, plus détendu maintenant que le roi était loin.
- Que veux-tu, j'aime vivre dangereusement, expliqua le Général. Bon, premièrement, on va aller à la blanchisserie pour remplacer tes frusques.
Trois heures plus tard, Sam avait un mal de dos à se rouler par terre, dix nouvelles tuniques et autant de pantalons, une paire de bottes en cuir souple, une lame de rasoir et un baume pour la peau, courtoisie d'une apothicaire qui le trouvait "plus joli à regarder sans tous ses poils". Gabriel avait, à son grand dam, une réserve inépuisable d'énergie et avait insisté pour montrer à Sam les moindres recoins du château, le laissant juste souffler assez longtemps pour enfiler ses nouveaux habits. Bon, il l'avait encore maté sans retenue, mais Sam commençait doucement à s'y faire.
- Dis, lâcha-t-il alors que l'officier l'entraînait inexorablement vers les vestiaires des femmes.
- Hm ? émit Gabriel d'un ton absent en se concentrant pour lancer un sort de Transparence à la porte.
- Est-ce que tu penses que je pourrais envoyer une lettre à mon frère ? Il doit être dingue d'inquiétude à l'heure qu'il est…
Gabriel se tourna vers lui, interpellé.
- Tu es sérieux ?!
- C'est mon frère. Je le connais bien, dès que l'Escouade C lui apprendra que j'ai disparu, il va vouloir me retrouver et faire une grosse bêtise, comme déserter ou aller seul dans le no man's land !
Le visage de Gabriel perdit toute trace d'enthousiasme et ses sourcils se rejoignirent au milieu de son front.
- Oh, Sam… J'ignore si Lucifer l'autorisera, mais parle-lui-en quand tu le verras, peut-être que… enfin, il est imprévisible, le salaud. Sache quand même qu'il est susceptible de refuser, vu que…
- Ça vous mettra en danger, je sais, acheva Sam. Vous pourrez lire mon message, le faire décrypter si vous le voulez ou ne me permettre que trois mots, mais pitié, laissez-moi lui écrire !
- Ça ne dépend pas de moi, malheureusement, regretta Gabriel en secouant la tête.
Le Général de Brigade se tourna vers la fenêtre la plus proche et observa la position du soleil pour avoir une idée de l'heure.
- Je pense que la réunion est terminée, allons voir le roi, décréta-t-il.
Il se remit en route sans vérifier si Sam le suivait, mais le prisonnier lui emboîta le pas sans discuter, priant pour que Lucifer accède à sa demande.
- Ce qui m'étonne, c'est que le roi ne t'ait pas convié à la réunion, lâcha Sam pour changer de sujet. Pourtant tu es l'un de ses officiers, non ?
- C'est vrai, se rengorgea Gabriel. Le truc, c'est que je suis son bras droit et j'ai ainsi toute sa confiance, donc qui de mieux pour faire marcher son soigneur au pas ? En plus, je ne suis pas le genre de gars qui participe aux réunions. En général, Lucifer me donne les notes de son secrétaire et si j'ai une remarque à faire, il a pour usage de me rappeler que je n'avais qu'à être là, voilà tout.
- Tu es bizarre comme officier, rigola Sam.
C'est alors que les paroles maladroites de Gabriel lui mirent la puce à l'oreille. "Son soigneur", avait-il dit. Cela voulait-il dire que Lucifer comptait mettre les pouvoirs de Sam à son service exclusif ? Quelle idée…
Comme la veille, Gabriel s'arrêta devant le double battant qui menait au bureau de son supérieur et laissa Sam continuer seul dans l'antre bien éclairé du roi des Feys. Le jeune homme pénétra dans la salle sur la pointe des pieds au cas où la réunion ne serait pas tout à fait terminée. Heureusement, Lucifer était seul dans son bureau et considérait un tas de cartes du royaume avec préoccupation.
Son visage s'éclaira quand il vit Sam débarquer et il replia rapidement les plans, rappel supplémentaire du statut de prisonnier de Sam. Sauf que dans les faits, le soigneur doutait que quiconque ici se donnerait la peine de l'empêcher de s'enfuir, à part Rowena. Mais il était vrai également que l'infirmière se comportait comme une dictatrice quand il s'agissait de ses patients.
- Sam Winchester, le salua le roi. La visite t'a plu ?
- Si fait, Sire, assura brièvement le grand brun.
Lucifer grimaça.
- Appelle-moi par mon prénom. Tu n'es pas l'un de mes subordonnés, après tout. A moins que tu ne te considères dorénavant comme un Fey ?
- Je suis humain, rectifia Sam. Je ne suis votre sujet qu'à dix pourcents, si on doit absolument en passer par là.
- Ce sera donc "Lucifer" pour toi, sourit le roi.
- Parfait.
Sam acquiesça, puis fronça les sourcils.
- Gabriel vous appelle Lucifer, pourtant il est de votre peuple.
Lucifer éclata de rire au grand étonnement de Sam, qui ne l'avait jamais vu afficher aussi clairement ses émotions.
- Gabriel ne respecte rien ni personne, expliqua le blond. Il a le droit de me parler de façon informelle, d'autant qu'il est mon frère. Il évite juste de le faire en public, c'est tout.
Surpris, Sam essaya de comparer l'espèce d'énergumène en armure au monarque digne qui lui faisait face. Ils n'avaient rien en commun, mis à part la couleur de leurs cheveux.
- D'accord… soupira-t-il, acceptant tout simplement le lien fraternel douteux. Bon, vous deviez me dire pourquoi vous m'avez enlevé hier, et je ne sais toujours rien de vos plans en ce qui me concerne.
Lucifer hocha la tête et montra un siège en bois massif couvert d'un coussin de cuir à son invité, qui y prit place après un temps d'hésitation.
- J'irai droit au but, reprit le monarque. J'ai besoin de ton aide, Sam Winchester.
- Pour ? s'enquit le prisonnier sans temps mort.
- Je voudrais que tu apprennes la magie médicale à mes gens, expliqua Lucifer avant de lui adresser un coup d'œil soucieux, comme s'il s'attendait à un refus ou à des moqueries.
Sam, de son côté, était tout aussi bouleversé. Il était prisonnier des Feys, les habitant du royaume qui utilisaient le plus la magie dans leur vie quotidienne, et voilà que leur roi lui demandait poliment de leur apprendre tout un pan de leur patrimoine !
- C'est-à-dire que…, bégaya-t-il.
Il eut le malheur de croiser le regard du roi, qui le matait ans retenue avec espoir. Comme s'il ne pouvait pas l'y obliger.
- …Pourquoi ? demanda finalement Sam. Je veux dire, je comprends pourquoi vous en avez besoin, mais pourquoi voulez-vous que je vous l'apprenne ? La magie, c'est votre culture, non ?
Le roi des Feys se mordilla la lèvre inférieure et ses yeux filèrent vers les papiers encore étalés sur son bureau, qu'il organisa pour se donner une contenance.
- Le fait est que tous nos érudits, leurs élèves ainsi que les grimoires expliquant les différents pans de cet art se trouvaient à la capitale quand la situation a dégénéré. A l'époque, le reste de la population Fey délaissait malheureusement la médecine, vu qu'ils pouvaient se faire soigner à l'ancienne ou auprès d'un mage, et se concentraient sur les tours plus utiles à leur profession. Résultat, quand nous sommes entrés en guerre, nous nous sommes retrouvés face à un grand nombre de blessés graves que la médecine traditionnelle ne pouvait pas guérir.
Sam hocha la tête, compréhensif.
- Bien sûr, au début de la guerre, les autorités Feys se sont résignées à toutes ces pertes tout en se disant que le Gouverneur en subissait autant de son côté, continua Lucifer. Ces Feys sont restés au pouvoir pendant deux ans et ont perdu un terrain considérable face au Gouverneur, c'est la raison pour laquelle le peuple a demandé la présence d'un soldat à leur tête. Ma… ma famille est connue pour ses hauts faits militaires, aussi le choix des Feys s'est porté sur moi, avec un coup de pouce de Gabriel, qui refusait d'occuper un poste trop "ennuyeux", selon ses termes.
Sam se tendit vers l'avant, fasciné malgré lui par le fonctionnement intuitif des Feys, qui avaient accordé leur confiance à un militaire. A leur place, les humains se seraient entêtés sans changer leur façon de penser.
- Dans un premier temps, nous nous sommes battus des mois durant pour récupérer les terres Feys volées par le Gouverneur, fit le roi, inconscient de l'analyse qui se déroulait dans le cerveau de son interlocuteur. Après ça, notre avancée est devenue beaucoup plus difficile, car les troupes du Gouverneur étaient bien ancrées sur son territoire. Pendant des années, les deux camps se sont affrontés au cours d'échauffourées inutiles, juste pour entretenir la tension entre les soldats. C'est alors que nous avons remarqué que les humains parvenaient à nous encercler vers la fin de chaque combat et ce, malgré toutes nos précautions.
- Les soldats soignés par mon escouade, comprit Sam.
Lucifer approuva d'un signe de tête avant de reprendre :
- Je n'en suis pas fier, mais il nous a fallu un certain temps avant de comprendre comment le Gouverneur organisait ses attaques. Nous avons finalement découvert que tous ces hommes étaient soignés grâce à la magie directement sur le no man's land, ce que nous ignorions, c'était : qui ? C'est alors que j'ai envoyé des espions de votre côté des lignes, et c'est là que nous avons eu vent de l'utilité de cette unité sans arme, l'Escouade C. Au départ, nous pensions qu'il s'agissait juste de médecins humains, mais après tout ça, nous avons - enfin - compris ce que mijotait le Gouverneur et la cruauté dont il faisait preuve envers nos cousins à moitié humains.
- Et vous avez décidé d'enlever l'un des nôtres pour compléter vos informations et apprendre la magie à vos infirmiers, termina Sam pour lui.
- Voilà, fit doucement Lucifer. Je vais être honnête avec toi, Sam Winchester. Je n'ai pas d'argent à t'offrir, car nous nous battons pour notre liberté, pas pour amasser des richesses. Je ne peux pas t'offrir de titre tant que je n'aurais pas gagné cette guerre, et je ne peux même pas garantir que mes sujets se comporteront avec respect en ta présence, car tu restes leur ennemi quoique je leur dise. Tout ce que je peux te donner, c'est un logement, trois repas par jour, des vêtements et ma protection, si fragile fut-elle. Je peux demander à Gabriel de participer à tes cours, si tu acceptes de les donner, afin qu'il surveille tes élèves. Il pourrait même devenir ton garde du corps si tu le souhaites. Je t'offre aussi la possibilité de refuser et de repartir sur l'heure librement de l'autre côté du front.
- Je ne serai plus un prisonnier ? questionna Sam, les yeux plissés.
- Tu seras mon invité personnel, répondit immédiatement Lucifer. Celui ou celle qui posera un doigt sur toi sans ta permission s'exposera à une punition plus ou moins importante selon la gravité de son crime. Bien entendu, je te demanderai de ne pas agresser mes gens en retour, sauf pour te défendre.
Sam étudia la demande du roi, mi-abasourdi, mi-compatissant. Le pauvre gars était dans une galère pas croyable et il s'abaissait à demander son aide à un ennemi - alors qu'il pouvait le menacer - pour sauver son peuple de l'extinction. Rien que pour ça, il méritait que Sam considère sérieusement sa requête.
En plus, apprendre la magie aux utilisateurs premiers de ce même art avait quelque chose d'ironique et de très tentant. S'il pouvait sympathiser avec certains d'entre eux, ils pourraient peut-être lui apprendre leurs tours ?
Cependant, avant de s'emballer, Sam devait penser à sa famille avant lui-même.
- J'ai une requête à formuler, moi aussi, dit-il.
- Je t'écoute.
- Je voudrais qu'un message soit envoyé à mon frère, de l'unité des artilleurs de Crowley, au Nord de Mornacle. Je veux qu'il sache que je vais bien, ajouta Sam avec tout l'aplomb dont il était capable.
Le visage de Lucifer se ferma un peu et il se redressa de toute sa taille.
- Si tu acceptes mon offre, je m'engage à étudier ta demande, promit le monarque.
- Très bien, conclut Sam en se levant de son siège pourtant confortable.
- Tu acceptes ? s'enquit Lucifer, toujours avec cette insupportable expression pleine d'espoir.
- Je m'engage à "étudier votre demande", singea Sam avec un sourire involontaire.
Le grand blond leva un sourcil mais ne s'indigna pas de la réponse sarcastique de son prisonnier. C'était de bonne guerre, après tout.
Sam se courba de quelques degrés vers l'avant, histoire de montrer le respect qu'il éprouvait envers cet homme sans perdre son amour-propre au passage, puis tourna les talons pour rejoindre le couloir.
- Sam ? le rappela Lucifer.
Le jeune homme s'immobilisa, la main sur la poignée de la porte.
- Hm ?
- As-tu des vêtements de cérémonie pour ce soir ?
- Pour ce soir ? répéta Sam, perdu. Pour quoi faire ?
Il se tourna pour voir un sourire ironique barrer le visage du roi.
- Pour le mariage, bien sûr.
Finalement, Lucifer avait prêté ses fringues à Sam, qui se retrouva donc en tunique noire brodée de fils d'argent figurant un dragon dont les ailes s'ouvraient au niveau de ses omoplates. Le jeune homme avait pâli en voyant le vêtement, qui devait facilement coûter plus d'un an de solde, mais Lucifer avait insisté pour qu'il le porte à la fête. Sam avait accepté, mais avait opté à la dernière minute pour une cape équipée d'un capuchon destiné à camoufler son visage pour passer inaperçu au milieu de tous ces Feys ivres.
Vu la tête de Lucifer quand il avait fait son apparition en début de soirée, le roi était déçu, mais satisfait que Sam soit venu pour participer aux réjouissances. Le prisonnier regarda son ravisseur bénir le couple elfique rougissant sous la lueur des torches et applaudit avec les autres quand les tourtereaux s'embrassèrent. Bon sang, il ne se souvenait même pas de son dernier mariage !
La musique envoûtante de la veille s'éleva à nouveau dans les airs, et les convives s'engagèrent sur la piste de danse, oubliant la guerre et ses horreurs pour quelques heures. Sam joua des coudes pour atteindre le buffet, paniqué à l'idée que les Feys l'embarquent par accident dans une de leurs rondes infernales (celles dont on ressortait à moitié mort le lendemain matin), et s'empara d'une coupe remplie d'un alcool ambré qui dégageait un arôme fruité.
Le jeune homme s'apprêtait à goûter le breuvage quand deux gros insectes bizarres volèrent au ras de la foule, manquant de percuter les danseurs. Sam se baissa in extremis et réalisa qu'en fait, il s'agissait de deux toutes petites personnes pourvues d'ailes si rapides qu'il ne parvenait même pas à les distinguer. Persuadé d'halluciner, il vida son verre d'un trait pour se remettre les idées en place et tressaillit en entendant un ricanement.
- Y a rien de pire qu'un pixie bourré, alors deux pixies… ironisa Gabriel.
Sam remplit à nouveau son hanap, soulagé. Au moins, il n'avait pas rêvé, et Lucifer avait des genres de fées rapides comme la foudre sous ses ordres. Il s'agissait sûrement des espions dont le roi avait parlé, d'ailleurs. Qui se méfierait d'un gros insecte ?
Sam replongea le nez dans son verre, savourant la douce brûlure de l'alcool Fey sur sa langue. Ça goûtait la pomme et d'autres choses inconnues du bataillon, et c'était loin d'être mauvais.
- A ta place je ferais gaffe avec l'alcool Fey, il est plus traître qu'on le pense, grimaça Gabriel en le voyant descendre son deuxième verre avec gourmandise.
- Mais on dirait du jus de pommes, remarqua Sam, enchanté par sa découverte œnologique.
- C'est là qu'est le piège, expliqua Gabriel avec un sourire en coin. Tu descends verre après verre en te disant que tout ira bien, et tu te réveilles le lendemain matin complètement nu avec une migraine terrible et des dizaines de Feys dans leur plus simple appareil autour de toi. On a beaucoup de naissances après chaque fête, bizarrement.
Sam le fixa en essayant de déterminer s'il était sérieux, puis, voyant les danses de plus en plus débauchées auxquelles se livraient les autres invités, il reposa prudemment sa coupe sur la table. Le jeune homme considéra les mets exposés sur le buffet avec méfiance.
- Y a-t-il quelque chose là-dedans qui ne risque pas de me bouffer ou de me transformer en cible pour tous les violeurs du coin ?
Gabriel éclata de rire et se saisit d'une pomme dans laquelle il mordit à pleines dents. Sam soupira et suivit son exemple. C'était le meilleur fruit qu'il ait jamais mangé, comme toutes les préparations Feys qu'il avait ingérées depuis son arrivée au fort - Montrose, comme l'avait appelé Gabriel le matin-même.
Le château était autrefois un site touristique d'Olliande, mais les Feys l'avaient tant et si bien restaurés au cours des années qu'ils avaient pu l'investir dès le début de la guerre civile pour s'en servir comme base. C'est là que se rassemblait les officiers, c'est là aussi que Lucifer préparait toutes ses stratégies et rassemblait les armes et les vivres pour toute une armée. Bien sûr, il y avait des camps Feys tout le long de la ligne de front et autant de kilomètres de tranchées, mais le fort Montrose offrait l'avantage de se trouver en hauteur et en plein milieu de la région, rendant tous les trajets urgents plus rapides.
Sam, qui avait de plus en plus chaud, ôta son capuchon et s'éloigna de la foule pour respirer un peu, Gabriel sur ses talons.
- Les dieux nous font cadeau d'une belle soirée, observa le Fey en observant le ciel bleu foncé constellé d'étoiles.
Sam ne put que lui donner raison. C'est là qu'il remarqua la musique et les lumières au loin.
- Ce sont les autres camps Feys, expliqua Gabriel en voyant les oreilles de son protégé remuer. Ils ont le droit de faire la fête, eux aussi, même si l'alcool se fait plus rare de leur côté, ajouta-t-il en rigolant franchement devant les joues rouges de Sam.
Bien sûr. Ils ne pouvaient décemment pas rappeler tous leurs guerriers au château juste pour un mariage, ç'aurait été offrir des terres durement gagnées au Gouverneur. Sam resta pensif, accoudé sur les créneaux, tandis que Gabriel prenait congé pour aller danser avec une ou deux jolies elfettes.
Le prisonnier regarda l'officier faire la gigue pour impressionner ces dames, amusé, puis retourna à son poste d'observation de la ligne de front. Même sous la faible lueur des étoiles, on voyait parfaitement la terre retournée dénuée de vie du no man's land. Il lui sembla que l'herbe se remettait à pousser du côté des camps Feys, mais il faudrait sûrement des années pour que la région redevienne habitable après la fin de la guerre, si elle se terminait un jour.
Il pensa à Dean, qui devait se ronger les sangs à des kilomètres de là, et espéra que son frère n'avait pas fait la bêtise de partir à sa recherche. S'il acceptait l'offre de Lucifer, il trahirait son camp, mais il pourrait peut-être communiquer avec Dean, même s'il devait en passer par un langage codé.
S'il refusait, il condamnait tous ces joyeux fêtards à une extinction lente et douloureuse. Plus le temps passait, plus Sam se fichait de ce qui pouvait arriver à son prétendu Gouverneur, qu'il n'avait même jamais vu de sa vie, pour commencer. Le bougre ne sortait jamais, ne passait jamais ses troupes en revue, ne visitait jamais les blessés et les malades que sa guerre avait plus ou moins épargnés. Et si Lucifer disait vrai, il leur mentait et les manipulait tous depuis huit ans. Sans compter les camarades de Sam, morts parce qu'ils avaient refusé de participer à un massacre.
Le souci, c'est que si il acceptait, il pourrait très bien inverser le cours de la guerre, aider Lucifer à gagner… mais au prix de combien de vies ? Qu'arriverait-il à ses amis ? A sa ville natale ? Aux civils ? Que ferait Lucifer pour s'assurer que les humains ne se retournent pas encore contre son peuple ?
Sam soupira et envisagea, l'espace d'une seconde, de sauter dans le vide pour ne pas devoir réfléchir à ce dilemme qui le déchirait. Mais non, sa mort ne résoudrait rien, et Lucifer se contenterait de mettre la main sur un autre soigneur pour le remplacer.
Dans quelle situation merdique se trouvait-il, au juste ?!
Le jeune homme allait rejoindre la fête quand un gros bruit le fit sursauter et reporter son attention sur le front. Une explosion venait de secouer un des camps, et la musique s'était tue, remplacée par le grondement agressif du torrent de flammes qui s'en prenait aux tentes et aux soldats qui s'y trouvaient.
Hébété, Sam leva les yeux et aperçut d'autres boules de feu s'élever en silence par-dessus la ligne d'horizons, bien loin derrière la ligne de front. S'il se fiait à la position approximative du fort par rapport aux étoiles, ces boules de feu venaient de la capitale humaine, Mornacle. Aucun canon ne pouvait tirer aussi loin, ce qui signifiait qu'il y avait effectivement de la magie en jeu. Le Gouverneur avait menti, et les boules de feu passaient bien trop haut pour que les campements humains s'en aperçoivent, surtout qu'ils devaient tous dormir à cette heure.
Bientôt, la panique s'insinua chez les convives, qui se mirent à courir dans tous les sens dans leur tenue de soirée. Lucifer, très reconnaissable avec sa longue cape de plumes, se rua vers l'estrade et prit la parole d'une voix forte pour coordonner ses soldats. Sam, de son côté, descendit de son perchoir quand les soldats Feys déferlèrent sur les murailles pour envoyer des projectiles tout aussi redoutables vers la capitale.
Le soigneur s'arrêta devant une meurtrière et se tordit les mains d'anxiété en voyant des boules de feu magique atterrir sur un campement humain, à quelques kilomètres de là.
Dean est artilleur, son détachement est loin derrière la ligne de front, se répéta-t-il, désespéré. Dean ira bien !
Sur ces pensées, le jeune homme descendit les marches quatre à quatre pour rejoindre les Feys dans la cour. Lucifer donnait toujours ses ordres avec une efficacité redoutable, mais il se tourna en sentant Sam derrière lui.
- Ah, te voilà ! J'ai cru que tu étais mort dans la bousculade.
- Génial, grommela Sam.
- Comment peuvent-ils balancer des boules de feu d'aussi loin ?! s'exclama Gabriel, qui revenait avec son armure et son sabre.
- Il a de très bons mages sous la main, répondit sombrement Lucifer. Gabriel, prends tes hommes avec toi et rendez-vous le plus vite possible au camp d'Azazel, voyez si vous trouvez des survivants et occupez-vous de les faire soigner.
Gabriel ne perdit pas de temps et siffla, rassemblant cinq soldats portant le même uniforme que lui. Ils filèrent sans tarder hors de la vue de Sam, qui se retrouva seul comme un con avec Lucifer et sa garde rapprochée.
- Ils ne sont que six, fit remarquer Sam.
- Ne t'en fais pas pour eux, ils sont plus forts et plus lestes que tu le penses, fit rapidement le roi. Reste ici, je vais voir comment ça se passe.
Les soldats suivirent leur chef sur les remparts et Sam se retrouva seul au milieu de la cour presque déserte. Comme il n'avait rien à faire dans l'immédiat, il se dirigea vers le buffet pour aider les courtisanes à débarrasser la table, mais ces dernières eurent un mouvement de recul en le voyant avec ses oreilles pointues et son odeur d'humain. L'une d'elles fit passer un enfant derrière elle, et Sam, choqué, finit par s'éloigner sous les regards noirs des Feys.
Quand il avait fait le tour du château avec Gabriel, ils avaient à peine fait attention à lui pour se concentrer sur l'officier, dont les blagues arrivaient à dérider les plus impassibles. Sur le coup, Sam n'avait pas remarqué à quel point le peuple de Lucifer se méfiait de lui, mais maintenant c'était clair, et il ne pouvait pas les blâmer.
Adossé à une pilasse pour ne gêner personne, Sam essaya de ne pas fuir en courant en voyant tout le monde s'agiter autour de lui, sur le qui-vive. Il ne savait pas se servir d'une arme et il ne pouvait pas aider les civils à se mettre à l'abri, autrement dit, il était inutile. En plus, il avait toujours l'impression de trahir les siens rien qu'en étant là, immobile, indécis quant à la marche à suivre. Sauf que pour trahir quelqu'un, il fallait agir, et là, il ne pouvait strictement rien faire, à part se calfeutrer dans l'infirmerie en attendant que ça passe.
Après ce qui lui sembla une éternité, trois coups de trompe retentirent, provoquant un mouvement de foule dans la cour. Rowena et quelques infirmiers apparurent avec des civières et la rouquine jeta à Sam un regard inquiet, comme s'il était blessé. Dans un même temps, Lucifer et ses gardes descendirent des remparts et se dirigèrent vers les lourdes portes du château, que quelques Feys ouvraient en hâte.
Deux minutes plus tard, Gabriel en personne apparut à la tête d'une troupe piteuse composée de soldats Feys plus ou moins indemnes. Les moins abîmés traînaient derrière eux des paillasses sur lesquelles s'entassaient des corps inertes - sûrement des cadavres. D'autres avaient placé leurs camarades sur quelques chevaux dont les yeux étaient encore écarquillés par la peur. Gabriel scruta les visages des Feys restés au château et se précipita vers Lucifer dès qu'il le reconnut.
- On a une quinzaine de blessés dont huit dans un état critique, l'informa-t-il. L'infirmerie du camp est HS, donc on les a tous ramenés ici. Les hommes valides sont restés pour éteindre les foyers et récupérer tout ce qu'ils peuvent.
Rowena et son équipe n'attendirent pas la fin du rapport du Général de Brigade pour se ruer sur les blessés et les amener en urgence à l'infirmerie. Sam, ne trouvant rien d'autre à faire, suivit les médecins et les trouva en train de placer les blessés les plus graves sur des lits propres. Le jeune homme se rongea les ongles alors que Rowena lançait des ordres à ses hommes pour arrêter une hémorragie ici, suturer une plaie juste là.
Sam activa sa seconde vue, faisant passer ses iris à une couleur ambrée, et scruta les corps des patients. Si les Feys n'agissaient pas très vite, ils n'auraient bientôt plus personne à sauver.
- Tu me crois, maintenant ? fit la voix rauque et chargée de colère de Lucifer juste à sa gauche.
La rage du roi n'était pas tournée contre lui, comprit Sam, mais vers le Gouverneur.
- Je crois… je crois qu'on va le perdre, annonça Rowena avec angoisse, penchée au-dessus d'un des soldats.
- Je n'ai plus trop le choix, si ? répondit Sam en se débarrassant de sa pèlerine pour remonter les manches de la tunique de luxe que lui avait prêtée son hôte.
Il se lava les mains dans une bassine d'eau et écarta d'autorité les infirmiers Feys qui restaient sur son chemin. L'un d'eux protesta et commença à le traiter de tous les noms, mais Rowena lui fit signe de se taire sans quitter le soigneur du regard. Ce dernier ne regardait plus que le blessé le plus atteint, essayant de déterminer comment le sauver le plus rapidement possible.
Le grand brun passa une main experte au-dessus du torse du Fey inconscient et détecta plusieurs côtes brisées qui découpaient tout ce qui passait à leur portée. Il étendit la portée de sa détection à toute la pièce et lista mentalement les blessures à traiter par ordre de gravité. D'accord, celui-là était définitivement le patient le plus amoché.
- Rowena, déclara-t-il froidement, professionnel. Chantez. Et que tous ceux qui sont capables de tisser un sort de Soutien vous accompagnent.
La rousse obéit sans hésiter, s'attirant des coups d'œil indignés de ses subordonnés. Elle leur fit les gros yeux, mais ce ne fut que quand Lucifer et Gabriel se mirent à chanter avec elle que les infirmiers suivirent le mouvement en râlant.
Sam, de son côté, s'était déjà mis au travail. Ses mains s'activaient sur la poitrine du jeune Fey couché devant lui, ressoudant doucement les côtes, réparant les dommages internes causés par ces dernières. Il referma ensuite la plaie béante qui lui ouvrait le côté et tua d'une décharge toutes les bactéries qui s'étaient infiltrées dans les tissus. Le sort de Soutien porté par les voix conjointes des Feys boosta le cœur du jeune Fey, qui se remit à battre à une allure régulière.
Et d'un, plus que sept. Il faut que j'aille plus vite, songea machinalement Sam en se plaçant entre les lits de deux autres blessés. Généralement, il évitait de faire ça parce que ce n'était pas très professionnel de sa part, mais s'il était seul pour soigner tous ces gens, il n'avait pas vraiment le choix.
Ignorant l'air ahuri de Gabriel et des autres personnes présentes, Sam étendit une main au-dessus de chaque lit et rafistola du mieux qu'il le put les dommages internes et externes les plus urgents de chacun des deux hommes. Comme il devait se concentrer sur deux patients en même temps, l'opération dura plus longtemps, mais il put rapidement passer aux suivants, et ainsi de suite.
Conscient que l'heure était grave, il ne soigna que les blessures mortelles, laissant aux infirmiers le soin de s'occuper des fractures et estafilades secondaires. Plus il utilisait sa magie, plus sa migraine naissante martelait son cerveau, le poussant à se promettre de ne plus jamais boire d'alcool Fey.
Quand il eut enfin terminé son tour de l'infirmerie, Sam se laissa tomber sur son propre lit, à la fois vidé et bourré. Il eut à peine conscience des Feys qui circulaient dans la salle pour prendre le relai, mais il vit assez bien le visage de Lucifer, qui s'était assis à son chevet.
- Merci Sam, dit simplement le roi. Tu viens de sauver huit personnes à toi seul. Je ne l'oublierai pas.
Le soigneur ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais seul un croassement bizarre sortit de sa gorge. Il réessaya avec précaution et parvint à articuler :
- J'accepte votre offre.
Puis il s'évanouit, vaincu par sa cuite.
à suivre…
